juillet 2009 | fut-il.net

Archive for juillet 2009

Le voyageur de couleurs

Il passait tous les premiers samedis du mois. Il devait se dire, en tant que bon professionnel, que le pouvoir d’achat du foyer serait plus important en début qu’en fin de mois et il avait raison. Il était grand, la cinquantaine, une barbichette bien taillée, un costume en velours côtelé pour l’hiver et un pantalon flanelle agrémenté d’une chemisette de couleurs vives pour la belle saison. Pour ma mère, il incarnait l’élégance, la bonne éducation et la réussite.

Comme d’habitude, il stationnait sa berline de fonction rutilante tout prés de la porte d'entrée et sortait du coffre deux grosses mallettes noires flanquées d’un imposant logo : Solfin. Ce voyageur de commerce en textiles bigarrés pouvait désormais entrer dans notre intimité et nous vantait tous les mérites de ses produits. Il s’installait dans le salon et déballait les nouveautés du mois sous les yeux perplexes de maman. Il était doux, charmeur, envoûtant et je savais que, malgré sa résistance, elle allait craquer et lui lâcher quelques centaines de francs.

J’étais toujours convié à ce cérémonial mensuel. J’aimais bien M. Solfin car, non seulement, j’avais le droit de choisir quelques polos imitation Lacoste mais surtout, durant quelques précieuses minutes, tout en faisant son commerce, il redonnait à maman quelques couleurs et sourires que je ne voyais guère le reste du mois.


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Ma voix off

Je dors peu ces derniers jours et mes nuits blanches sont propices à la réflexion. Je réfléchis sans trop voir le reflet de mon visage comme si j’étais sorti de mon corps. Vu d’en haut, je me toise et me commente. Un peu comme si j’étais ma propre voix off.

Toujours prédisposé à l’auto-analyse, j’explore ma vie comme un Alain Decaux relaterait la prise de la Bastille. En moins révolutionnaire, rassurez-vous. J’aime imaginer le billet qui va naître sous mes doigts lorsque je suis ainsi plongé sur moi en travelling avant. Est-ce le besoin de me raconter qui me guide ou est-ce une véritable introspection qui passe par le verbe ? Certainement, un peu des deux. Les propos dictés en sourdine depuis ma position haut perchée se troublent souvent de répétitions et d’incohérences notoires. Agencer tout ça pour que cela revête une forme lisible m’aide malgré tout à organiser ma pensée.

Cette propension à me regarder vivre comme si j’étais mon propre juge n’est néanmoins pas nouvelle et n’a pas attendu mon besoin plus récent d’écrire. Déjà tout petit, je percevais le regard des autres comme s’il était mien. Je percevais mes propres défauts et faiblesses comme si quelqu’un d’autre m’en faisait part. C’est étrange comme sensation. Cet effet est d’autant plus troublant lorsque, quelques temps plus tard, je retrouve vraiment ce jugement dans la bouche d’un proche. La sentence est alors précipitée. Trop prés de ce que je sais déjà, la personne est alors rapidement éjectée de ma bulle.

"Misanthrope à tendance schizophrène" statuerait rapidement mon psy si j’en avais un. Oui, s'il faut mettre un terme, je l’accepte. Dans tous les cas, j’ai avancé et avance vers une rencontre avec moi. Cette élévation imparfaite reste un bon moyen de me comprendre à défaut de m’aimer totalement.


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La rencontre

Je venais juste de reprendre mes études. A la suite d’une première expérience professionnelle hasardeuse, je me retrouvai à nouveau sur les bancs d’école parmi une cohorte d'adolescents attardés pour certains encore pré-pubères. Gonflé à bloc par l’envie de réussir, je fis pendant quelques mois figure d’élève sérieux et appliqué. Ce temps là ne dura pas. Après avoir connu les méandres de la vie professionnelle, je me délectai de ce retour parmi les étudiants. Le grand misanthrope, que je suis parfois, se transforma peu à peu en meneur de troupe, épicurien et loquace. J’étais en classe de première et il me restait deux ans à tirer jusqu’au baccalauréat. Ce n’était pas gagné. Mes premiers temps d’élève consciencieux ayant porté leurs fruits, l'année fut bouclée sans trop de soucis et je m’en tirai avec les honneurs de mes professeurs.

En septembre de l’année suivante, tout allait changer. J’avais remarqué une fille très alerte, enjouée et charmante qui s’arrogeait l’ensemble des regards masculins. Excessivement courtisée, elle jouait très bien de ses attraits. Son sourire, à la fois mutin et narquois, faisait chavirer nombreux de nos cœurs. Et je ne dérogeai pas à sa puissance de feu. J’étais confondu par son charme. J’avais bien imaginé pour l’aborder quelques plans hautement romantiques mais, cette armée de prétendants m’avait conduit à renoncer. Pourtant…

C’était donc le jour de la rentrée des classes et comme d’habitude, nous étions tous très beaux, très propres et tout habillés de neuf. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque j’appris que j’étais dans sa classe ? Dés l’annonce de cette nouvelle, je sentis virer mon sang . Il bouillonna, fit plusieurs tours et accéléra comme excité par une piqûre intraveineuse. Ma tempe vacillante pouvait en témoigner. Elle allait être à ma merci. J’étais bien décidé à défier la belle. J'examinais ma tenue, inspectais les revers de ma veste afin qu'elle ne trouve à ma présentation aucune imperfection réfractaire.

Je l’aperçus d’abord dans le miroir du hall qui jouxte la porte d’entrée. J’étais de dos par rapport à elle et ma position me permit de l’observer sans qu’elle ne me voie pendant quelques secondes. Sous ses cheveux noirs ondulés, apparaissait un visage rond et halé, traversé par une bouche pulpeuse. Elle avançait vers moi, son déhanché aérien accompagnait son corps souple et bien proportionné. Sa poitrine n’était maintenant qu’à quelques mètres de mon dos quand, d’un seul coup, je sentis ses mains me bander les yeux. Une respiration plus tard, j’entendis une voix claire et souriante retentir dans la cage d’escalier : « Devine qui c’est ? ». J’étais liquéfié, « amélie-poulinisé ! ».

Ma scolarité fut, à partir de ce moment là, bouleversée. Je réussis toutefois à obtenir mon bac mais mon plus beau succès, à n’en pas douter, fut « elle » et les trois enfants qu’elle me donna neuf ans plus tard.

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L'an ploie du temps

Voici l'été en pente douce et il ne se passe plus rien. Les feux de forêt éclatent. Les autoroutes sont bouchées. Les touristes à la peau laiteuse sont sur la plage. Tout va bien, rien ne change. Les télévisions ressortent leurs marronniers. Mme Ginette a soif sur une aire de repos tandis que M. Marcel a pris un coup de soleil sur les épaules. Quant à Jojo le pompier, il a sauvé un jeune chien du feu juste après l'apéro au troquet du coin. Le temps passe.

L'été, c'est aussi, pour chacun d'entre nous, un moment de repos, convivial et familial. Alors l'allant du monde, juillet et août s'en moquent ! Pourtant, ce ralentissement d'activité a tendance à me fatiguer. Tout le monde semble s'en foutre et remet en septembre ce qui se règlerait dans la minute. En cause, la chaleur et l'approche des vacances pour les uns, le retour au boulot pour les autres. Le temps procrastine le temps.

Dans cette nonchalance ambiante, je suis le mouvement. Rien à faire donc rien faire et surtout bien le faire. Je me et vous rassure, j'accède à cet état assez facilement. Néanmoins dans mes instants chronophages, trois petits voyageurs du temps me manquent. Le reste de l’année, le calendrier de leurs allées et venues est réglé comme du papier à musique. Un week-end sur deux et le mardi soir. En été, cet agenda n’existe plus. Les week-ends sautent et les mardis se font la belle. Les jours fléchissent et l’été ploie au temps.

Chaque année c’est pareil, je devrais m’y faire Pire, plus ils grandissent, plus ils sont demandés de tout part. Bien sur, ils seront là bientôt pour une semaine complète. Evidemment, je ne peux que me féliciter qu'ils passent un été varié et bienheureux. Certes, tout cela est équilibrant pour eux. Passé ce temps du rationnel, lorsque les minutes vides de l’été s’égrènent, mes enfants me manquent.

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Ecrire 2.0

Au delà de l’aspect hyper-informationnel de web 2.0, il y a dans des recoins parfois difficiles d’accès des perles de textes qui valent un petit détour loin du speed de twitter ou autres " micro-blogging " neurasthéniques.

Le wikio classe les meilleurs blogs dits " littéraires ". Ce classement mensuel est plutôt bien foutu et on y trouve des mines d’ors, de petites toiles d’araignées ou de vastes territoires tissés de " soi ". Des auteurs reconnus (ou qui s’ignorent) postent des textes haletants sous forme de nouvelles, de textes courts à épisodes ou des chroniques de vies. Spectateur lecteur, souvent, je me pose entre ses lignes, étonné et fasciné par ces nouveaux talents du web. Je m’immisce rarement dans leurs commentaires, préférant l’anonymat modeste au commentaire convenu. Cette classe là de bloggers est visible, visitée, commentée et leur vie 2.0 certainement épanouie.

Plus bas dans la visibilité mais pas nécessairement dans la qualité, se trouvent les blogs perdus sur des plateformes oubliées ou en perte de vitesse. Là, des bloggeurs étalent leurs vies avec plus ou moins de pudeur. Ils ne sont pas à la recherche d’audience. Ils sont juste là pour écrire, pour coucher sur écran ce qu’ils ne veulent plus faire sur papier. Souvent, je croise ces liens là, peu ou pas de commentaires sous leurs posts. Il fait froid souvent dans ces territoires désertés mais règne une ambiance particulière comme si leurs textes étaient lâchés dans l’espace, mis en orbite pour des siècles numériques.

Alors, célèbres, influents, cachés, déprimés ou " trolls " avides de reconnaissance, je surfe entre ces mondes. D’un côté, les buzzants-buzzés, les bruyants, les enivrants, et autres linkeurs en tout genre et de l’autre, les modestes, les silencieux aux univers oniriques où seule la résonance des mots porte mon imaginaire.





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Mots de blogs

Comme dans l'ancien "fut-il ?", de temps à temps, je publierai des mots de blogs, de micro-blogs ou de facebook en folie. Parce que le web va de plus en plus vite, c'est intéréssant parfois de s'arrêter sur les petites (ou grandes) phrases lâchées et parfois noyées dans le flux incessant de nos publications. Ma sélection du jour :
Internet c'est le psychanalyste du pauvre. Pour la modique somme de votre connexion, il vous ouvre un tumulte silencieux où l'on peut s'égosiller sans crainte d'être vraiment entendu.
Nefisa dans "Je vous explique
Enfin, l’internet est devenu une infrastructure si essentielle pour des millions d’individus, qu’il devient prioritaire de les y faire exister. Exister comme des sujets autonomes, capables d’y déployer leurs capacités, qui y possèdent une adresse (voire un domicile) stable, tout en bénéficiant des libertés élémentaires de disparaître, de se dissimuler ou de se réinventer.
ReadWriteWeb dans "Consultations publiques sur l'Internet du futur"
Je voudrais gentiment dire à Copé que prendre tous les autres pour des crétins ne fait pas forcément de vous le type le plus intelligent.
Benoît Hamon sur twitter
ça efface certains angles obtus de ma misanthropie aiguë.
мя. м. dans "des petites boîtes
L'enfance, c'est une croûte qui continue de gratter, même quand on a plus l'âge de souffler dessus, en se disant que ça passera. Non : ça ne passe pas ....
manue dans "# Parce qu'il ne sera pas vraiment question de ça ... ni d'autres choses d'ailleurs"

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René

Grand, sensible beau, et bègue depuis son jeune âge. René ! C’est son prénom ! Je me suis toujours demandé comment on pouvait donner un prénom pareil. Non pas que le mien soit plus séduisant mais dans mon imaginaire d’alors, ce prénom se devait d’identifier des personnes un peu plus âgées. Malgré cela, je l’aimais bien mon cousin René.

Il passait rarement, mais à chacune de ses visites, c’était un peu la modernité qui s’installait chez moi. Il faut dire qu’il descendait de la Capitale. Toujours très branché, il écoutait de la musique disco et portait des jeans et sweats très en vogue. Ses vingt-cinq ans, mes onze, nous n’étions pas toujours sur la même longueur d’onde, mais, ses goûts musicaux, son allure, son handicap, en faisait un personnage attachant et fascinant.

Mes parents, par contre, le regardait différemment. Ils affichaient souvent un sourire moqueur en le regardant de haut en bas. Ce dédain m’interpellait et je ne comprenais pas la raison d’une telle attitude. Je rangeais cela sur sa difficulté d’élocution tout en me disant qu’ils manquaient de compassion à son égard. Je trouvais leur comportement méprisable, ce qui, avec le recul, m’invitait à l’aimer encore davantage.

Au fil des années, René et moi avions établi une complicité authentique. Ce n’était pas le grand ami que j’escomptais mais il s’était tissé entre nous une affection réciproque qui se dispensait de mots obséquieux. C’était de toute façon mieux ainsi, tant j’avais du mal à comprendre ses phrases hésitantes et ses syllabes chancelantes. Il était très généreux. A chacune de ses venues, il m’offrait toujours un cadeau. Le plus beau fut certainement ma première chaîne stéréo accompagnée du dernier 45 tours, « spacer » de Sheila. Ce n'est pas avec ça que j'allais construire ma future culture musicale mais j’étais fier qu’il m’apprécie et son empathie me ravissait.

Sa mère l’accompagnait souvent et un jour, je surpris un complot chuchotant. Mes parents et elle en grande discussion masquée débattaient de l’avenir de René. C’est ce jour là, indiscret, que j’apprenais la nouvelle qui faisait vaciller mes parents. La raison de leur moquerie, inquiétude ou autre gêne ne résidaient pas sur son handicap mais sur son orientation sexuelle. Et bien, oui, mon René était pédé. Le fait était établi et ne m’embarrassait nullement mais créait un vrai malaise dans la famille. Comme toujours, nous n’en avons jamais parlé.

Presque trente plus tard, l’omerta est toujours de mise même si, entre temps, la chose fut avouée et acceptée. Je n’ai plus de nouvelles de René. Il me reste ces quelques visites qui ont marqué ma pré-adolescence ; mélange de souvenirs troublés et d’amertumes évanouies.


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Valse

A l’allant de la valse de nos jours, en un tour, nous dansons en harmonie ; en deux tours, nous perdons la mesure, déboussolés. L’un dit de l’autre, en proie au spleen, qu’il ne peut comprendre son impuissance à se caler sur ses pas lents. L’autre dit de l’un, en quête d’espoir, qu’il ne peut contenir ses prestes mille temps. Entre deux, les ardeurs tournoient non sans quelques attentions. Et demain, inconstants, de cavaliers, nous permuterons.


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Juillet 2001

On est en 2001, les tours jumelles trônent encore fièrement à Manhattan. Nous sommes en juillet, et nous commerçons encore en francs. Mon père vient d’être diagnostiqué quelques semaines auparavant mais, jamais il ne prononce le nom de sa maladie.

Ce jour là, nous revenons de la clinique. Par rapport à la semaine passée, je lui trouve un air enjoué, comme satisfait de sa séance. Il entre dans la voiture avec un véritable entrain, comportement qui change complètement de son apathie habituelle. J’en suis ravi.

Il allume sa gauloise brune sans filtre et descend de quelques centimètres la vitre pour ne pas me gêner. Je lui demande comment s’est passée sa matinée, s’il se sent bien, si le médecin lui a parlé. Bref, je le questionne avec les mêmes mots toutes les semaines. D’habitude, il se contente de réponses brèves : oui, non, je ne sais pas. Mais aujourd’hui, c’est différent.

Il me fixe avec un regard vitreux et déclame avec un grand sourire : « Tu sais. Le docteur m’a dit que j’étais guéri ! Et, aujourd’hui, c’était le dernier jour de traitement. Je ne reviendrais plus à la clinique. C’est bien, hein ? ». Ces mots prononcés avec enthousiasme me glacent encore les sens. Un peu abasourdi, je lui balbutie alors quelques mots d’acquiescement et de satisfaction sans vouloir croire un instant à ce qu’il vient de me dire. Lui même, le croit-il vraiment ?

Je le dépose dans la rue près de chez lui. Quelques jours plus tard, mon père décède.

On est en 2009. Il n’a pas vu les tours jumelles s'effondrer. Il ne râle plus contre les grosses chaleur de Juillet et n’a jamais payé son paquet de gauloises 6 euros. Cela fera 8 ans demain et cette année là, quelque chose en moi a irrémédiablement changé.

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A la claire rivière

Sans titre 1 Hier, c’était le retour tellement attendu de ma progéniture. Deux heures trente d’autoroute pour aller les rejoindre ont eu raison de mon impatience. Dés mon arrivée, je fais le plein d’alacrité. Arthur m’expose toutes ses blessures de guerre infligées par son cousin. Clara virevolte dans sa nouvelle robe rose acidulé. Camille me montre fièrement l’ordinateur portable offert par son beau-père. Papi et Mamie ont toujours un effet novateur sur mes enfants. Je les retrouve dans cette grande maison couverts de cadeaux et beaux comme des Dieux. Ils sont des Dieux pour mes ex-beaux-parents.

Je sirote un panaché débouché avec une sincère amitié par mon ex-beau-père. J’échange avec lui quelques banalités sur sa récolte de tomates et sur la confiture de prunes qui mijote sur la gazinière. Il est déjà 13h et ma mère nous attend pour le déjeuner. Nous rassemblons sacs et cadeaux et nous reprenons la route tous les quatre heureux de se retrouver.

Arrivés sur les lieux, ma sœur et ma mère nous attendent depuis midi et le repas désormais froid gît sur la table de la cuisine. L’ambiance comme à l’accoutumée se tend un peu. Les enfants embrassent leur grand-mère respectueusement et s’écartent rapidement d’elle. Nous devisons sur l’état des routes en plein été et sur le soleil timide de ce samedi. La discussion est heurtée, lourde et sans intérêt. Ma sœur sort du placard des verres pour l’apéritif bienfaiteur celui qui va permettre d’apaiser la lourdeur de notre soudaine promiscuité.

Enclin à dédramatiser une situation dans laquelle je sais être partie tenante, je sers deux whiskies, un avec du coca pour ma sœur, et un, avec juste de la glace pour moi. J’interpelle ma mère pour savoir ce qu’elle veut boire, une fois, deux fois et la troisième fois en élevant ostensiblement la voie. Ma sœur fulmine intérieurement et je suis déjà agacé. Bien sur, je ne devrais pas focaliser ainsi mais sa surdité et sa distance glaciale me prennent chaque fois aux tripes.

Les enfants chahutent entre eux, ma sœur m’explique les déboires de son fils, je lui donne mon avis de tonton et ma mère est déjà isolée dans son silence. Son désarroi est palpable. A plusieurs reprises pendant le repas, j’essayerai de l’intégrer dans la discussion mais en vain. A chaque tentative, les réactions sont vives, la tension monte d’un cran et sa gêne ne fait qu’augmenter.

Après le repas, nous allons faire une balade prés de la rivière. Ma sœur n’est plus là et nous passerons mes enfants et moi le reste de l’après-midi seuls. Maman restera à l’écart coupée de nous, en spectatrice distante d’une convivialité à laquelle elle ne peut plus accéder. Rien n’aura été dit, elle ne saura rien de moi, rien de ses petits-enfants et je ne sais même plus si son trouble évident se porte encore sur son manque de nous.


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Le cadeau

image Tout le monde (ou presque) s’accorde à dire que nos problèmes existentiels d’aujourd’hui sont nés et ont pris racine dans notre petite enfance. Ceci dit, nous pourrions en rester là et renvoyer au passé tous nos maux actuels. C’est facile, ça n’apporte pas grand chose mais pourtant. J’ai beau savoir, je perçois bien, lorsque je lis ou j’entends des histoires de come-back vers l’enfance, les douleurs lancinantes qui parlent au petit arf.

Le dernier exemple en date je l’ai lu chez Anna, toute jeune blogueuse qui raconte sa jeunesse et surtout ses rapports avec son père avec des petits textes ciselés d’une vérité poignante. Son dernier post m’a plongé à nouveau dans mes jeunes années et a fait ressurgir une anecdote analogue à la sienne bien que moins empreinte de profondes blessures. Encore que.

C’était la fête des pères et j’avais décidé cette année là de passer outre le sacro-saint collier de nouilles, cendrier en plâtre ou briquet en acier imitation argent. Il me fallait une idée originale, un cadeau qui lui ferait vraiment plaisir. Je questionnai ma mère pour connaître ses envies du moment et pour se débarrasser de moi, elle m’indiqua les mêmes susdites choses maintes fois offertes.

Mon papa avait fière allure. J’avais chapardé une photo de lui sur laquelle il avait vingt ans. Toute la famille disait qu’il me ressemblait et comme je le trouvais extrêmement beau, je me sentais flatté par filiation interposée. Sur cette photo, il portait une chemise blanche bien droite et une veste noire. Enfin, le cliché était en noir et blanc mais le côté distingué de son allure ne pouvait pas me faire penser à d’autres couleurs que celles-ci. Je regardai donc cette image conquérante et séduisante de mon papa et je la faisais pivoter dans tous les sens pour trouver l’inspiration du cadeau idéal.

Une chemise ! Bien sur, une chemise droite, blanche ou même de couleur, il avait évolué quand même. Il était aujourd’hui plus décontracté et la couleur lui seyait bien. J’interrogeai à nouveau maman sur la taille, l’encolure, avec des boutons sans boutons, une poche sur la poitrine ou deux, manches courtes ou longues. Longues assurément, pensai-je alors, c’est beaucoup plus « classe » avec des manches longues !

J’étais excité par ma trouvaille. Je demandai à maman l’argent qu’elle ne voulut pas me donner. Elle m’accompagna à la boutique très chic « fil à fil » spécialisée dans la chemise de qualité et je choisis la plus belle Oxford, verte, deux poches sur la poitrine, avec des boutons et manches longues. Je rentrai satisfait de l’achat et j’avais hâte d’être dimanche pour la tendre tout sourire à mon papa.

Il était midi et toute la famille était réunie autour de la table du salon : mes deux sœurs et leurs maris respectifs, maman, papa, mémé, et moi. Je regardai mon père et à la vue de sa pauvre chemise usée, je souriais bêtement. Après le repas, mes sœurs offrirent leurs cadeaux et je sortais mon paquet enrubanné d’un cordon doré, fier comme Artaban. Il se saisit du paquet, m’embrassa machinalement avec un sourire coincé et n’ouvrit pas le paquet.

Plus tard dans la soirée lorsque tout le monde fut parti, il grimpa rapidement dans sa chambre au troisième étage et je l’entendis crier à maman : « Je t'ai déjà dit que j'en avais marre des chemises vertes ! Puis, on est en Été, pas de manches longues, nom de dieu ! »

Réédition du 22/05/2009


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Tweetie news

Tout va pour le mieux. Je mange, je bois, je griffe, je mords et je dors.

J’ai élu domicile dans la cuisine après avoir passé une semaine dans la arf-room. Paraît que je réveillais mon gros fainéant de maître beaucoup trop tôt. J’estime que 5h30 est une heure respectable pour qui veut mordre la vie à pleine dent comme moi.

Je suis toujours aussi belle et j’arrive à grimper trois marches du grand escalier qui monte au ciel. Plus que quelques semaines et même si il veut pas, j’irais dormir, gratter, fouiller, faire pipi où je veux et quand je veux. Non mais oh !

Allez je vous lèche l’index gauche et vous mords le poignée droit. See you later !.



Ce billet est un réédition du 07/06/2009. Tweetie a désormais doublé de volume, bondit comme une panthère, m'a bouffé trois paires de chaussures, détruit en lambeaux deux rideaux. Elle a pris de la gouaille aussi et miaule du matin au soir. Une vraie adolescente quoi!


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Veux tu ?

Elle était menue. Brune, cheveux courts, son visage en permanence halé affichait un sourire enjôleur. Je l’avais rencontré l’année précédente en quatrième B. Michelle avait de grands et beaux yeux noirs ronds comme des boules de flipper. Quand elle me regardait, j’avais une impression bizarre. Mes yeux vacillaient. Mes jambes chancelaient et ma langue devenait pâteuse. J’étais soudain pris de panique tant son regard posé sur moi me troublait. J’esquivais la pression et me rapprochait de copains bien mâles pour retrouver une contenance acceptable. Elle souriait et s’éloignait sans dire mot.
Je rentrais le soir de l’école et dans ma chambre, la vision nocturne de son allure m’obsédait. Je refaisais lentement le cours de la journée m’attardant sur les instants passés auprès d’elle. Je me voyais tel un chevalier au grand cœur lui faire des avances habiles et élégantes. Je me ravisais rapidement au vu de l’état pitoyable dans lequel elle me plongeait. Je décidais toutefois que mon malaise persistant devait cesser. Je devais faire preuve d’un peu plus d’assurance.
Ce jour là, nous devions passer le brevet blanc des collèges. Nous étions tous regroupés dans la cour principale en attente de l’appel pour entrer dans les salles. C’était le début du printemps, il faisait doux et beau. Comme à l’accoutumée, elle était radieuse. Elle portait un léger t-shirt sans manches blanc assorti d’un jean « neige » serré. Elle était tout simplement belle. J’avais choisi cette matinée pour me lancer. Pour l’occasion, je n’avais pas hésiter à sortir mes mocassins noirs à glands pendouillant. J’avais d’ailleurs dû recoller l’un d’entre eux qui avait osé me fausser compagnie un tel jour. J'avais revêtu une chemise blanche du plus bel effet et un pantalon gris à pinces qui, trouvais-je, me seyait bien.
Tandis que la sonnerie retentissait et profitant de la cohue, je m’approchai d’elle et dans l’escalier principal, je saisissais sa main. Effronté garnement, j’avais senti mon cœur battre la chamade et j’avais cru un instant m’effondrer sur les marches. Elle pivota alors vers moi m’embarquant dans le recoin du premier palier. Blottis l’un contre l’autre, je lui susurrai la question consacrée : « Veux-tu sortir avec moi ? ». Mon souffle coupé, j’attendais la réponse. Farouche beauté, elle m’embrassait déjà.

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Nice day

image Le mardi est, depuis maintenant quatre ans, une journée particulière. C’est le « schtroumpfs day ». Chaque semaine, le même rituel ; je récupère mes trois enfants à la sortie de l’école, heureux comme un gamin et stressé comme un père.
La première à montrer le bout de son nez est toujours Clara. Elle court, me saute dans les bras, m’attrape la tête et colle sa bonne joue rose contre la mienne : « Aïeuuuu ! tu piques Papa ! ». La seconde, Camille, arrive nonchalante de la grande école, à quelque pas de celle des jumeaux. Son pas est lent, son sourire stoïque, elle chaloupe jusqu’à moi et à chaque fois, je regarde cette interminable marche en me disant qu’elle a encore grandie. Elle s’approche de moi : « Yep ! Papa ! ». Il en manque encore un et non des moindres.
Quelques minutes après (en fait, il s’agit de secondes mais le temps d’attente d’un parent devant l’école est beaucoup plus long que dans d’autres situations), nous voyons débouler une tornade bleue. Une espèce de météorite jaillit de la cour de récréation, franchit le portail blanc de l’entrée et percute le mur d’en face. Scotché pendant quelques fractions de secondes, les baskets raclent ensuite le sol, et après, un saut inter-galactique sur un banc public qui fait office de rampe de lancement, l’aérolithe, je ne sais pas trop comment, atterrit sur mes pieds. Génuflexion, extension, et le voilà agrippé autour de mon cou : « Hey papa j’ai eu A+ à la dictée maman m’a dit qu’elle allait me donner 5 euros c’est beaucoup 5 euros hein papa ? 5 euros oh, je suis trop content ! c’est de la balle ! trop trop content et en plus, j’ai pas fait de fautes à « miniskes ». Suis trop fort nan papa ! Suis trop fort hein ?! ». Bonjour Arthur« miniskes ? ». J’ai appris par la suite par Clara qui parle couramment « l’arthurois » qu’il s’agissait du mot « ménisque »…
Nous sommes désormais au complet pour la soirée. Dans la voiture qui nous amène à la maison, les discussions vont bon train sur la journée écoulée. L’intensité des évènements me surprend toujours. Cela va vite et les anecdotes sont poignantes. La meilleure copine de Camille a maillé son collant tout neuf cet après midi. Le super-pote-de-la-mort-qui-tue d’Arthur a perché son nouveau et super-beau ballon rouge et bleu (qui tue lui aussi) sur la plus haute branche du grand peuplier trônant dans la cour. La maîtresse de Clara sera absente deux heures consécutives jeudi prochain et que même, ma douce ronchonneuse devra aller dans la classe des plus grands. J’écoute, m’insurge, m’interroge, donne mon avis sur tous ces problèmes aussi existentiels pour eux qu’ils sont futiles pour moi. Les rires fusent et leurs cris stridents me ravissent aux premiers kilomètres, m’indisposent au bout de dix minutes et finissent par m’exaspérer une fois arrivés à destination. Il faut dire que la résonance de la cage de faraday de la voiture n’arrange rien au volume toujours au maximum de la voix de mes ouailles.
Il est déjà prés de 18h30 lorsque la séance des devoirs commence. Camille survole mais se ballade allègrement de la géo., aux maths en passant par son activité théâtrale favorite. Clara, sérieuse, s’applique et rivale de sa sœur, s’assure qu’elle va bien finir au moins dans le même temps que son aînée. Mais où est Arthur ? Bien que dans l’espace il soit bien visible devant nous, il est ailleurs dans une autre sphère. Toujours en mouvement, sa jambe frétille et tape sous la table de la cuisine. Le bruit provoqué par la petite cuillère qui titille le verre sous l’effet de son petit jeu lui provoque un rire déstabilisant. Je le prie de s’arrêter et de se concentrer sur son travail. « T'as vu le bruit que je fais, papa, avec mon miniske ! » Un « running gag » de plus qu’il sait manier avec grande pitrerie et qui ne manque pas de faire rire aux éclats son auditoire tout acquis.
21h00, après un repas haut en couleurs, mes schtroumpfs s’endorment. Demain, je les déposerai au centre aéré. « Trop bien le centre aéré, Papa, je vais faire un masque en tissu de peau (?) ». Bisous mon tutur. « A mardi prochain, Papa, je t’aime mais pfff… j’aime pas le centre aéré ». A mardi, ma clacla., t'aime aussi. « Yo ! Tape z’en cinq, Papa ! » Tcho! ma cam’.

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Les mots bleus

Au hasard de mes pérégrinations bloguesques, je croise parfois des instants suspendus, des moments à part. Hier, je lisais ici et là quelques publications du week-end. Je m’extasiais devant de belles photos artistiques, me délectais de mots ciselés et me dépitais parfois de certaines arrogances littéraires enveloppées dans des mots bien pensants et trop alambiqués. Bref, je bloguais discret comme je le fais souvent quand j’ai du temps devant moi.

Quelques heures passées, fatigué de lire ces petits caractères pixellisés scintillants sur mon écran vieillissant comme ma vision de quadra, je décidais d’aller visiter d’autres sphères plus légères en mots mais plus riches en images saccadées qui bougent.

Je m’arrête un instant sur cette vidéo youtube. L’écran de démarrage avec la grosse flèche « play » est simple, noir et blanc diphasés, comme une image télé monochrome mal réglée avec un contraste minimal et une lumière maximale. Je trouve ça simple, beau et intéressant. Je clique et magie de l‘internet, le clip débute.
Le voilà mon moment suspendu. Les images se déroulent, le script s’enchaîne. Le titre est connu, reconnu. Il fait partie du patrimoine, tant cet air a été et reste encore fredonné par tous. Il me semble néanmoins le redécouvrir à la faveur de l’esthétique mais aussi et surtout grâce à l’interprète. Et quel interprète ! Je suis saisis, scotché par ses nouveaux mots bleus, par le timbre de sa voix, mais aussi par la souffrance qui se dégage de ce morceau revisité.

La musique redescend. Le râle chaud du chanteur retombe. Je reste figé un instant, ému par le talent de cet homme. Ce n’est pas la première fois qu’il me touche sans que je m‘y attende. Je gère habituellement ces émotions là. Je les vois venir, je les sens monter, s’immiscer lentement. Elles ne m’envahissent pas comme ça, les bougres ; je les dompte, les maîtrise, les plaque au sol pour qu’elles n’heurtent pas mon orgueil, qu’elles n’avilissent pas l’homme solide interdit de sensiblerie et pudique.

Face à l’Artiste à la voix toute en ruptures, en fêlures, je suis captivé. Il s’affranchit même de la mélodie routinière pour rendre plus vivante l’émotion et redorer le texte de l’auteur. Devant son talent, sa force et sa fragilité mélangées, je baisse les bras, je n’arrive plus à maîtriser quoi que ce soit. Je me laisse porter et repars loin en arrière. Je me retrouve enfant, tout juste adolescent. Je suis devant ma platine 33 tours rutilante, son album à la main, mon premier album. Je le dépose délicatement, glisse le diamant sur les sillons et devant mon miroir, je m’identifie à lui, en grattant frénétiquement ma guitare imaginaire. Je vois encore, posée sur le meuble en bois massif, la pochette bleue du disque de ce dandy rock des années 80.

Me reviennent alors de nombreuses images dépliées. Parfois sans liens entre elles, parfois plus claires, elle se juxtaposent à des moments forts de ma petite vie. Et, je survole ainsi quelques unes de ses chansons et des souvenirs qui les accompagnent. Je me prends de vertige sur mon premier amour. Je brocarde ma belle mère avec malice, « Oh gaby, gaby » . Je repense à ma dame d’avant, « Madame rêve ». Je regarde passer toutes les Joséphine que je n’ai jamais osé approcher. Je décroche même les étoiles masquées par ses écrans de fumées. Et je finis en spleen par m’enduire de son essence bleu pétrole.

Une fois la mélancolie sympathique estompée, je ne peux m’empêcher d’analyser. Alors, je dissèque, je décortique cet état. Trop, certainement. Mais la fulgurance de l’émotion me pousse à réfléchir. Quels peuvent être les sentiments déployés en moi par cet homme ? Pourquoi cette faiblesse, cette garde abaissée ? Est ce un transfert ?
Je reste là encore une minute mes yeux embués puis je m’abstiens de répondre à ces questions tant les réponses me paraissent évidentes. S.O.S. Amor Tu m'as conquis j't'adore. Je sais de qui cet écorché vif est le reflet. Je connais jusque dans sa déchéance inéluctable à qui il m’adresse. Même si la nuit je mens, je sais ma peine, je le vois dans le miroir, je connais mon manque de lui.

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Image de laurent blachier honteusement piquée chez m.





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Joindre le “fut-il” à l’agréé malléable

Et hop ! Me voilà full blogger ! Ce blog nommé “fut-il ou versa t’il dans la facilité ?” a été créé en Octobre 2008 sous une autre forme et chez un autre hébergeur, live spaces. Il était jusqu’à présent en accès restreint pour quelques proches relations virtuelles et réelles.
Il va continuer à tracer à ciel ouvert mes tribulations personnelles jonchées d’allers retours passé-présent. Je vais y glisser également quelques curiosités et découvertes qui vont traverser ma route.
Comme tout blog personnel, il aura un côté “ma vie, mon œuvre, mon nombril”. Toutefois, je ferai la part belle à trois petites personnes qui partagent ma vie, mes enfants. Le ton et la teneur des textes vont varier selon mon humeur puisque sa vocation de journal ne peut s’affranchir de hauts et de bas.
J’éviterai le pathétique. Je serais futile, agréable, gai et plein d’envie mais aussi sombre, résigné et taciturne. Je serai sans nul doute authentique et éviterai de vous verser dans la facilité.
Pour commencer et parce que c’est bientôt les vacances, je vais rééditer des billets déjà publiés sur le précédent. Au rythme d’un par jour, vous pourrez ainsi découvrir l’autre face du l’αяf.

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