L’ouverture des possibles (9)

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[ Le commentaire d’Alvin (8) ] Cassandre clique fébrilement sur le lien contenu dans l’email et la page où Alvin vient de déposer un commentaire s’affiche sur son écran. Une phrase, une seule misérable phrase qu’elle consulte de façon instantanée sans prêter attention sous quel billet elle a été publiée. L’ouverture, le champ des possibles. Quatre heures du matin, les yeux exorbités, elle est exténuée par cette nuit sans fin mais s’enroule rapidement dans cette ligne succincte. Quinze mots épars mais réfléchis. Elle décortique chacun d’eux. Elle trouve la formule de politesse très convenue bien qu’emplie de bienveillance. Trois points, deux virgules, la ponctuation est strictement respectée mais trop méticuleuse. Le C. énigmatique a laissé place à Cassandre. Il la nomme précisément cette fois ci, c’est curieux. Elle tourne, renvoie, cherche un indice entre les mots, quelque chose qui pourrait les réchauffer, leur donner du relief. Elle est agacée par cette fixation à examiner ainsi le commentaire. L’ouverture des possibles. Bien sûr qu’elle veut l’ouverture, marmonne-t-elle la main crispée sur sa souris.

Même si un sourire s’insinue sur son visage, même si le désir immédiat de répondre se fait sentir, elle hésite encore et reste désorientée par cette première approche. Elle recule, s’adosse fermement à son fauteuil et étire ses bras dans un large bâillement. Après un craquement nerveux des doigts, elle plante ses coudes devant l’écran et colle les mains sur ses joues avec une moue dubitative. Cassandre boue et souffle son dépit. Le message lui offre certes l'entrée en matière tant espérée, il déloge quelques incertitudes mais elle ne peut dénouer le doute qui la tiraille. Anxieuse, elle mastique les mots dans sa bouche en relisant à voix haute ce premier effleurement virtuel, si sobre et tellement dépourvu de saveur.

Sur cette fin. Après avoir lu des dizaines de fois, elle accroche enfin sur ces trois mots. Elle scrolle vers le haut d’un coup de roulette de souris pour remonter vers le billet et remarque avec retard le texte sur lequel Alvin a décidé de l'aborder. Son premier texte, sa toute première libération de mots. Une histoire si ancienne qu’elle en redécouvre le contenu et le contexte avec amusement. Une amourette disparue qui n’aura duré que quelques mois. Un des ses feux de paille fréquents auxquels Cassandre est malheureusement abonnée. Pourquoi Alvin a t’il choisi ce billet ? Quelle signification faut-il donner à cela ?

Cassandre est fatiguée de ses cogitations excessives. Elle peste intérieurement sur toutes les questions qu’elles se posent sans cesse et qui lui pourrissent la vie. Il faudrait qu’elle se lâche, qu’elle arrête de tout vouloir maîtriser. S’engager et  oser, se répète-t-elle. Mais cette nuit, il est trop tard. Elle ne peut pas lui répondre maintenant. C’est trop tôt. Trop tard ou trop tôt ? Non, c’est trop tôt, il se douterait de sa surveillance, de son attente invariable. Elle ne peut pas lui montrer son impatience, son émoi grandissant. Elle ne veut pas jouer l’introspective bardée de questions inopportunes, elle ne veut surtout pas se confronter à ses réponses. Elle claque l’écran de son notebook sur le clavier et se glisse sous les draps. Dans son sommeil, elle refera le tour des mots d’Alvin.

A suivre…
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