Ne rien entendre

image Roulé en boule au pied du lit, les mains en garde-fou sur les oreilles, je me serre genoux dans le visage, ferme les yeux. Prostré, tétanisé, je cogne ma tête aux barreaux, je veux que ça cesse, croire que ma position va m’isoler dans un autre monde, celui où je n’entendrais plus.

Je serre les dents mais j’entends toujours, vociférations mâles morcelées de pleurs stridents et convulsifs. Je cherche le moyen de couper, d’échapper à l’effroi que la dispute excite dans mon corps. Aigus puis graves, les voix se crèvent d’un silence trop long pour toucher et marquer au fer blanc. Le mutisme était trop lourd, plein de vide parasite ; maintenant, il déborde, éclate en humiliation, se change en oppression, s’arme de la persécution des mots. L’ego est en branle, tout pour soi. Ne rien lâcher. Les raisons ont chacune leur camp, se défendent, s’expédient en pleine figure hurlante et rebondissent de bouche en bouche, viles et claquantes. Les coups, des coups de verbes aux arêtes tranchantes, aux infinitifs éructés, doivent faire mouche à chaque saillie. Anéantir est le but, creuser les fautes, renvoyer les balles malignes, se faire saigneur d’abcès déjà purulent.

Je ne voudrais rien savoir de tout cela ou juste ne pas comprendre, ne rien entendre et c’est eux qui ne saisissent rien et c’est eux qui sont sourds. Sourds de moi, emportés dans la colère, perdus dans leurs contradictions, coupés d’eux-mêmes. Qu’ils partent, qu’ils assument leur haine, et déplorent leur amour défunt !

Sur le carrelage froid, ma joue humide et rouge cherche l’enfouissement, mon corps se noue fœtal. Je voudrais disparaître, ne plus être le fils, ne plus servir d’excuse à cette illusion de famille.

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10 commentaires:

  1. Ouch ! Ça remue de partout, dis donc !
    Fait mal aussi.
    Et très bien (d)écrit.
    Merci aussi pour lien corporel et fraternel.

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  2. voilà un texte tendu... pas d'issue pour ce fils enveloppé, oppressé par cette colère continue
    Tres beau

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  3. Nombreux sont les enfants qui devenus adultes gardent tout au fond d'eux les blessures irreversibles d'un tel enjeu ...
    Merci pour ce texte, c'est sur çà remue ....
    T'embrasse. Annick

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  4. "sourds de moi" ... ça dit tout cette phrase.
    Très beau texte Christophe, froid du carrelage au visage là.

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  5. Rester pour les enfants est un prétexte dévastateur, un leurre terrible. Il faudrait au contraire y puiser le courage de la séparation. Du moins est-ce ce que j'entends dans ce cri.

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  6. Xavier > Merci Xavier... Et passez donc, vous qui lisez, chez Xavier, prendre de ses mauvaises nouvelles.

    Christophe > oui, fait mal dans tout le corps. Pour s'en sortir, il faudra "explorer la mémoire des ramures et les cernes, les poussières de carapaces et les squelettes de silice, les brumes et les nuits obscures, partout où nous avons fait corps avec le monde." D'autres corps...".

    Mu Lm > oui, tendu. Il faut garder l'oeil bandé. :)

    Annick > Et encore, d'autres ont des blessures plus profondes, qu'un seul texte ou même des dizaines ne sauraient résoudre. T'embrasse Annick.

    Kouki > "Son (leur) mutisme le tue / il invente une langue qu’il se force à aimer / devient triste du monde" Koukistorise-je Merci.

    Dedelus > Tu entends bien Dedalus. Invoquer la morale, ne pas se soumettre à un hypothétique jugement de l'autre, fuir le 'qu'en dira-t-on', autant de conneries et de lâchetés. Tu as vu juste ! :)

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  7. Vi-o-lemment beau ! (ai-je envie de diéréser)

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  8. J'aurais cru être détaché de ces choses, à mon âge, mais j'ai retrouvé ma gorge nouée d'autrefois. Il faudrait à l'enfant les mots de l'adulte qui n'a rien oublié pour les faire taire net. Comme c'est impossible, ce n'est pas près de finir.

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  9. Morgan > Vas-y, je t'en prie, diérèse, dié-rè-se ! ;) merci.

    Le coucou > Je crois qu'on ne se coupe jamais de son enfance. Si nous avions eu les mots de l'adulte, bien d'autres choses nous auraient atteintes. Heureusement, il y avait l'insouciance comme bouclier, c'aurait pu être pire.

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