Par le hublot

image Déplacement de l’intime, dans le tambour, remuent mes peaux textiles. Elles jouent dans l’eau savonneuse, font des bulles, s’enroulent entre elles. Unique endroit où elles se côtoient, se mélangent. Par le hublot, je les vois. Etrange lucarne vitrée, nécessité absurde de distinguer le blanc du noir, les couleurs délicates des irréductibles synthétiques. Dans cet œil concave à effet loupe, elles tournent en macro. Je me surprends à surveiller leurs folles culbutes comme si elles allaient disparaître.

Très vite, les rayures colorées du caleçon l’emportent sur le pâle des autres oripeaux. Elles filent autour des chiffons, se mêlent à la toile bleu-foncé des pantalons, remontent des manches, descendent des cols de chemises. Et dans l’élan les stries accélèrent et quelques chaussettes déjà orphelines s’accrochent désespérées à l’élastique. Le tambour bourdonne, claque et le baquet décroche une salve de lessive, l’émulsion est totale, mousseuse solution qui submerge les rayures de mes chausses. Dans le hublot, un nuage bouillonnant. La cavalcade continue, un ballottage à droite puis à gauche et c’est le retour au calme : l’eau se change, évacue l’écume blanche, et mon roi caleçon réapparaît rasséréné par sa douche.

Eau claire et douce, puis la machine à nouveau s’emballe, encore plus vite. Les circonvolutions autour du hublot se font immatérielles. Essorage. La force centrifuge creuse un trou dans l’œil et projette violemment mes loques sur les parois. La vitesse est telle que je crois mon linge à jamais perdu, disloqué dans le grand vortex mais soudain, la rotation cesse dans un dernier battement sec. Quelques secondes d’une mobilité soûle où les plus légers titubent sur les plus lourds et le silence…

La lessive est terminée. J’ouvre le hublot sur la chaude toupie et récupère mes peaux affolées. Je ne les reconnais plus. Elles sont toutes racornies dans un amas compact, un corps dégingandé qu’il faudra séparer puis étendre, faire sécher et enfin ranger par affinités.