Par le hublot

image Déplacement de l’intime, dans le tambour, remuent mes peaux textiles. Elles jouent dans l’eau savonneuse, font des bulles, s’enroulent entre elles. Unique endroit où elles se côtoient, se mélangent. Par le hublot, je les vois. Etrange lucarne vitrée, nécessité absurde de distinguer le blanc du noir, les couleurs délicates des irréductibles synthétiques. Dans cet œil concave à effet loupe, elles tournent en macro. Je me surprends à surveiller leurs folles culbutes comme si elles allaient disparaître.

Très vite, les rayures colorées du caleçon l’emportent sur le pâle des autres oripeaux. Elles filent autour des chiffons, se mêlent à la toile bleu-foncé des pantalons, remontent des manches, descendent des cols de chemises. Et dans l’élan les stries accélèrent et quelques chaussettes déjà orphelines s’accrochent désespérées à l’élastique. Le tambour bourdonne, claque et le baquet décroche une salve de lessive, l’émulsion est totale, mousseuse solution qui submerge les rayures de mes chausses. Dans le hublot, un nuage bouillonnant. La cavalcade continue, un ballottage à droite puis à gauche et c’est le retour au calme : l’eau se change, évacue l’écume blanche, et mon roi caleçon réapparaît rasséréné par sa douche.

Eau claire et douce, puis la machine à nouveau s’emballe, encore plus vite. Les circonvolutions autour du hublot se font immatérielles. Essorage. La force centrifuge creuse un trou dans l’œil et projette violemment mes loques sur les parois. La vitesse est telle que je crois mon linge à jamais perdu, disloqué dans le grand vortex mais soudain, la rotation cesse dans un dernier battement sec. Quelques secondes d’une mobilité soûle où les plus légers titubent sur les plus lourds et le silence…

La lessive est terminée. J’ouvre le hublot sur la chaude toupie et récupère mes peaux affolées. Je ne les reconnais plus. Elles sont toutes racornies dans un amas compact, un corps dégingandé qu’il faudra séparer puis étendre, faire sécher et enfin ranger par affinités.

21 commentaires:

  1. Après cette lessive je ne regarderai plus jamais le linge comme avant.

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  2. Philippe > Ah ben si, il était tout bouillu, cela va sans dire. "Génie" c'est une marque de lessive ça non ? :)

    Cat > Oui, hein, ça fout les jetons quand même ! ;)

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  3. Figure-toi que j'ai écrit, hier, quelque chose plus ou moins sur le même thème. En revanche, je ne sais pas si je m'essore, pardon, m'en sort aussi bien que toi. Je pars publier ma "Fusée" ( c'est le titre).
    A +

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  4. La lessive et le repassage...
    Eternel sujet "En or y peaux" comme dirait Soupaloignon Y Crouton.
    ... ça pourrait être aussi l'impression à la vision de "Moulin Rouge" a'ec Nicole Kidman qui me fit passer un bon moment une fois cette décision prise de le regarder comme un programme couleurs à 60°.

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  5. Si peaux affolées et corps dégingandé ont su me séduire, ils devraient également plaire à Philippe Annocque ;-) !
    http://hublots.over-blog.com/

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  6. J'allais écrire qu'après cette belle lessive (réussie), il ne te reste plus qu'à repasser, mais en fait tu l'as déjà fait.

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  7. C'est bien de s'ennuyer, ça permet de tout savoir regarder...
    J'ai cherché mais pas trouvé de lien vers une chanson des Satellites. "Le lavomatique"...

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  8. Je suis épatée. La lessive vue sous cet angle est un film surréaliste. Dois-je avouer que je n'ai jamais pris le temps de le contempler alors qu'il est passé si souvent sur mes écrans.

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  9. Très beau ce texte. nickel chrome inox.

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  10. Morgan > ah ah, je vais aller lire ta fusée pour voir si t'essores bien ta poésie :)

    Luc > Oh Nicole Kidman, même à basse température, ça doit être agréable.

    Christophe > Ah oui, tiens le maître es hublots !

    Le coucou > Bien vu, quelle mémoire !

    Desi > Ben devant une machine qui tourne 40 min, tu as le temps de regarder mais uniquement au lavomatic.

    Zoé > Merci. C'est le seul intérêt de ne pas avoir de machine à la maison. :)

    Kouki > Merci dame kouki

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  11. "... quelques chaussettes déjà orphelines... " Pourquoi et comment les chaussettes, jamais la paire évidemment, disparaissent d'une machine hermétiquement close? Je cherche une réponse depuis... trente ans? ... Immense soulagement de constater que je ne suis pas le seul à rester assis devant ma machine! ... Texte aussi savoureux qu'indispensable : qui s'étonne encore? cet engin est intelligent, il fonctionne quasiment sans réfléchir... c'est inouï!

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  12. J'aime !

    Le corps disloqué, dissout dans la chair d'un amas de vêtements qui bouillonnent tambour battant !

    Très poétique ! bravo !

    Aurélie Lesage.

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  13. =)
    Quand le quotidien devient poésie, c'est qu'il y a au bout du clavier un regard lucide et sublimateur.
    Du joli, m'sieur !!!

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  14. depluloin > ah ah s'il est intelligent, c'est qu'il réfléchit... Enfin, moi en tout cas j'me vois dedans... ^^

    Pha > Oh le talentueux Annocque ! :)

    Aurélie > Et voilà que vous y ajoutez de la chair à ce corps en guenille ! Maintenant, il existe... :)

    Manue > Merci mam'zelle. On me dit rarement que je suis lucide devant la lessive... ;)

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  15. et... ils ont fait des petits? par cette rencontre inhabituelle? Imaginez un peu : trois paires de chaussettes de plus à chaque lessive!

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  16. Les machines à laver en action ou pas sont des objets théâtraux. Merci de votre visite.

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  17. Décrire le quotidien comme vous le faites: un art ! Un pur délice en ce petit dimanche matin d'avant tempête.

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  18. Dominique Boudou > oui, tant soit peu qu'on les regarde différemment. Merci de la vôtre.

    Le seuil > Un art !! J'irai pas jusque là quand même. Merci et couvrez-vous bien alors.

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  19. Quand ma "petite dernière" était encore vraiment petite, je l'ai surprise de nombreuses fois la tête dans le hublot (et la machine à l'arrêt, bien sûr...) en train de chanter. T'as jamais essayé de chanter dans une machine à laver ? Ou un sèche-linge, encore mieux, meilleure caisse de résonance. Au dessus d'un lavabo, ou en dessous d'un vélux, ou dans une cage d'escalier, ou devant un ventilo, ça marche pas mal non plus. On aurait presque l'impression qu'on a une jolie voix... Tant de pistes à explorer... Le mieux que j'ai connu, c'était quand même dans un monastère du côté du Puy en Velay (je ne me souviens plus du nom exact). Il y avait dans ce monastère, une pièce utilisée autrefois pour confesser les lépreux. Une configuration particulière des lieux (la disposition des voûtes etc...) faisait que lorsqu'on chuchotait dans un coin, cela résonnait dans le coin opposé. Grâce à cela, les moines pouvaient confesser les lépreux sans craindre la contamination. J'ai eu le bonheur de visiter ce lieu avec mes trois enfants, un midi, alors que nous étions les seuls visiteurs. Je peux te dire que nous nous en sommes donnés à coeur joie ! C'était vraiment impressionnant, cette résonance !
    Ma petite dernière à grandi, j'ai changé de maison et ma machine à laver est désormais dans le garage. Dommage !
    Flo

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