mars 2010 | fut-il.net

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Cassandre la web-dreameuse (4)

442591Cassandre la web-dreameuse (3) ] Un clic et la voilà ailleurs, dans un espace bien agencé, accueillant, elle sent presque de la chaleur dans ces pages. L’auteur de ce blog soigne son écriture. Les mises à jour sont fréquentes, les compositions abouties et les histoires racontées touchantes. Son cœur de midinette commence à s’affoler. Elle décèle une sensibilité hors du commun dans les textes de ce jeune homme. Jeune ? Elle ne connaît pas l’âge du blogueur, ni même son visage ou son parcours. Etrangement, le profil reste muet. Un pseudo et une photo représentant une ombre en haut d’un escalier renforce le mystère. Les billets sont nombreux et très commentés. Une kyrielle de blogueurs l’accompagne tous les soirs et de nombreuses conversations fournies jaillissent des commentaires. Alvin parle de la vie avec philosophie tout en restant secret sur ses propres expériences. Personne n’a l’air vraiment de savoir qui il est, à part peut-être quelques-uns qui, au fil du temps, ont fabriqué leur propre image.

Cassandre consulte toutes les pages du blog, à la recherche d’un indice, d’un contact, d’une biographie détaillée qu’elle n’ose espérer. Aucune adresse mail n’est mentionnée, pas de profil facebook, ni de compte twitter ne sont présentés. Elle lance des recherches sur Google. Avec un pseudo comme seul critère, elle déroule des centaines de pages mais ne trouve pas de correspondance. Elle obtient inlassablement les mêmes résultats composés des billets déjà lus du blog d’Alvin ou des invariables chroniques d'alvin le faiseur. Le plus simple serait de laisser un commentaire pour l’inviter à prendre contact ou l’inciter à déposer en retour un mot sur son espace. Mais Cassandre n’y arrive pas. Bizarrement, elle qui habituellement fait preuve d’une large spontanéité dans ses échanges virtuels bloque sur cet énigmatique blogueur. Quelque chose d’irrépressible, comme une torpeur momentanée, comme si sa vie dépendait des quelques mots glissés sous un de ses billets. Elle décide finalement de lâcher prise et de laisser faire le cours des choses. Le petit réseau qu’elle a réussi à se forger en quelques mois lui suffit amplement. Elle trouve réconfort, amitié virtuelle auprès de personnes bien identifiées et ce n’est pas un visiteur muet, aussi séduisant soit-il, qui va déranger et bouleverser sa vie numérique. C’est en ses termes qu’elle essaye de s’en persuader.

Malgré cette tentative de renoncement, Alvin demeure présent dans la vie de Cassandre comme un trublion qui s’immisce constamment dans ses pensées. Il est désormais lourdement installé dans sa tête, excitant ses sens par sa paradoxale inconsistance. Lui, le chimérique, l’impalpable, le furtif soulève inlassablement son cœur comme le ferait une idole inaccessible. Il imprègne ses mouvements, ses paroles et envahit peu à peu son esprit embué. Dés son retour de la fac, Cassandre ne pense plus qu’à une seule chose. Allumer son notebook et le rejoindre. Retrouver le flux de ses mots comme s’ils représentaient des bras puissants capables de l’apaiser. Cet attachement s’est définitivement scellé lorsqu’elle a découvert que la tournure de son blog avait changé. Les billets ont subitement fait référence à un nouveau personnage alors qu’Alvin se contentait jusqu’alors d’une prose généraliste sur nos flottaisons existentielles. Ce personnage appelé C. s’est installé insidieusement dans la trame du blog d’Alvin. C. comme Cassandre.

A suivre…
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Cassandre la web-dreameuse (3)

image [ Alvin le web-addict (2) ] Le même matin à quelques centaines de kilomètres d’Alvin, une barre d’immeubles perdue dans la brume matinale voit ses première fenêtres s’éclairer. Une à une, les vies renaissent de cette banlieue lyonnaise sinistre. Au onzième étage, une d’entre elles dessine une silhouette en ombre chinoise. Zoom sur la salle de bains de Cassandre. Elle s’apprête, s’examine dans le miroir, traque le bouton obscur, déboucle la mèche rebelle et sur la pointe des pieds, finit son tour narcissique en vérifiant son tour de taille et la fermeté de son ventre. A peine vingt-deux ans et livrée à elle-même dans cette ville qu’elle ne connaît pas. C’est mieux la ville pour tes études ma chérie, lui avaient intimée ses parents, soucieux de sa réussite. Voilà, deux ans qu’elle habite ce studio exigu. Solitaire et fragilisée, elle n’a jamais réussi à lier contact avec les habitants, pas plus qu’avec ses camarades de cours. Alors ce matin encore, elle se demande ce qu’elle fait ici, sans ami, sans sa famille. Cassandre est triste.

Un lien, un seul qui se démultiplie au-delà de son existence silencieuse lui permet de ne pas sombrer et  garder contact avec le monde. Un lien entre elle et une machine froide et insignifiante, du moins à première vue. Elle est rose avec un liseré blanc qui l’entoure. Quand elle l’ouvre, son reflet fugace sur l’écran noir tire les traits de son visage ; mais Cassandre se réjouit très vite de n’être qu’à quelques encablures de son eldorado, juste quelques secondes, le temps que son ordinateur démarre et affiche son Eden de pixels. Au travers de l’écran qui s’illumine, le web se promet à elle. Ses pensées s’édulcorent. Ses tracas quotidiens, sa tristesse récurrente disparaissent. Là, dans ses pages, dans son blog ou sur les réseaux sociaux, elle explore, parle, dicte à ses fervents admirateurs la vie qu’elle n’a jamais osée rêver. Regards de petites filles encore présents dans la mémoire de cette jeune adulte, ces compositions sont touchantes de fausses naïvetés. Les couleurs sont vives et chaleureuses. Le monde est beau dans cet univers fabriqué. Le gris et la brume de dehors, sa chambre exiguë, tout cela n’existe plus. Elle est sur la toile. Elle exulte dans le flux.

Cassandre fait partie de ses filles tisseuses du web. Elle en a fait son élément, son canevas de vie. Des centaines de contacts, copines virtuelles mais aussi des garçons complices. Elle alimente sa page facebook de statuts, mises à jour futiles mais toujours teintés d’esprit. Elle lit beaucoup, blogs et articles de webzines, traque les notes et commentaires les plus croustillants et s’amuse de cette communication agile, en fuite effrénée de son quotidien. Elle s’appuie pourtant sur une matière bien tangible. Son terreau se compose et s'appuie sur sa vie d’étudiante, ses amies IRL (In Real Life = dans la vraie vie), la télévision et ses stars éphémères, les magazines « people » ou toutes autres moqueries faciles à extraire d’un contexte ou de l’actualité journalière. Elle ironise, plaisante, dégaine du cynisme inoffensif sur les travers de son époque.

Mais Cassandre, du haut de ses vingt-deux ans, cherche aussi à séduire, à conquérir la gente masculine. Si ce n’est pas dans son lycée ou au sein de son groupe d’ami que l’âme sœur se trouve, il n’y a bien que dans ce fourmillement de profils qu’elle peut l’entrevoir. Elle est intimement persuadée que le garçon qui la touchera d’une répartie cinglante, la fera palpiter et s’émouvoir, se trouve ici, de l’autre côté de l’écran. Le couleurs chatoyantes typiquement féminines de son blog n’affichent pas les mœurs dissolues d’une étudiante de banlieue. Elles forment le reflet de son rêve, de ce qu’elle veut projeter aux autres, renvoyer à l’élu prochain de son cœur et s’accompagnent de texte courts, ciselés où Cassandre interpelle le sexe opposé avec talent. Les réactions et discussions qui découlent sont légères mais toujours dans l’ambigüité d’une séduction facilitée par la distance. Elle prend du temps pour interpréter chaque interaction et traque les visites pour comprendre les silences de ceux qui ne participent pas. Chaque visiteur est étudié, scruté, épié à l’aide de sa page de statistiques. Cette liste de liens indiscrets lui dévoile les adresses web depuis lesquelles ses visiteurs parviennent dans son antre numérique. Autant de marqueurs singuliers qui identifient chaque passage sur ses pages, son intérieur, son intime dévoilé. Elle attache bien sûr une attention particulière à tous les liens provenant d’internautes potentiellement dotés de la testostérone adéquate. L’adresse IP qui régulièrement ferait des allées-venues chez elle, s’intéresserait de plus prés que les autres à sa vie romancée, est traquée, notée soigneusement, horodatée dans ses favoris. Rien ne lui échappe.

La web-dreameuse compose en secret la liste de ses prétendants muets, somme de contacts potentiels, de blogs masculins dans lesquels elle pourrait facilement dénicher l’auteur. Auteur, blogueur ou internaute volatile susceptible de combler le vide de sa vie réelle. A partir d’un croisement savant des données extraites, elle établit un classement des visites, du temps passé sur son blog, des retours et des commentaires déposés. Elle se contraint à établir ces statistiques une fois par semaine jusqu’au jour où, de son palmarès, elle extrait un lien particulier, une récurrence inhabituelle. Cassandre ne comprend pas, un inconnu a surgi. Une nouvelle adresse, un nouveau visiteur régulier passe et repasse sur ses pages avec un régularité de métronome. Chaque article est visité, chaque texte est lu, longuement. Ce visiteur étrange s’attarde, a l’air de disséquer chaque ligne, chaque mot, chaque photo. Il reste beaucoup plus de temps que les autres mais ne laisse aucune trace, aucun commentaire. Interloquée, Cassandre s’empresse de suivre le lien. Un clic et elle se retrouve chez l’étrange inquisiteur. Un blog sobre, noir avec un titre soigné en police times new roman élégante : Alvin, le blog d’un web-addict.

A suivre…
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Alvin le web-addict (2)

image[ Alvin le web-addict (1) ] D’un revers de la main, il frappe le buzzer de l’appareil. Il est midi et dans son petit village, le clocher sonne les douze coups. Encore une demi-journée de perdue à défaire sa nuit de veille cybernétique. Il se lève péniblement, enfile rapidement un caleçon qui traîne au pied de son lit. Premier réflexe matinal, il tapote le touchpad de son netbook posé sur sa couverture. Une fenêtre ouverte sur son monde s’éclaire. Litanie du matin, il vérifie ses mails, dépose un statut facebook et un « good morning Twitter » sur le site de micro-blogging. Un temps hagard, il lit en diagonale les publications des heures passées sans lui. Il cherche, consulte les profils des habitués et descend enfin dans la cuisine pour prendre son petit déjeuner. La journée peut débuter. Il va rejoindre son petit travail à mi-temps, job alimentaire qui permet à ses nuits numériques d’exister.

Le bus et quelques minutes de marche puis il rejoint son bureau. Posé là sur son plan de travail, une lucarne sur sa vie. L’écran de son ordinateur professionnel fait le lien avec son univers. Le clavier constitue le prolongement naturel de son appétence numérique. Jamais coupé, toujours connecté, Alvin vit sa virtualité nuit et jour. Son emploi monotone lui laisse de longs moments libres où il peut entretenir le jeu de ses dialogues incessants. Du plus futile bavardage au plus sérieux commentaire, il compose et réunit autour de lui une force décuplant ses élans. Il s’est forgé au fil du temps une image reconnue mais évanescente et imperceptible pour le non-connecté. L’avatar d’Alvin est devenu plus fort que sa personnalité réelle. Son être se confond et se complait dans cette schizophrénie virtuelle et son identité numérique exacerbée a pris le pas sur ses activités quotidiennes. Il vit dans le nuage, le « cloud », absorbé par les pixels comme autant d’élixir de jouvence. Rien ne lui résiste. Il est précepteur de son destin. Il maîtrise le flux.

Le flux. C’est ainsi que les geeks l’ont baptisé. Cet immense flot d’informations perpétuel que l’internet génère sans répit. L’allégorie maritime est bien avérée au regard des indénombrables contributions qui voguent telles des bateaux ivres à la recherche d’un port d’attache inconnu. Certes les participations d’Alvin ne sont que quelques gouttes d’eau perdues dans cet océan d’informations. Informations produites, relayées, malaxées par des milliers d’individus connectés en quête de partage et d’exposition. Mais il est dans la place, il est de cette tribu des propulseurs, se réclame et se reconnaît de cette population hyper-connectée. Des virtuels vertueux. De ceux qui font le flux.

La journée passe entre menues tâches rapidement effectuées et connexion permanente dans l’agitation pernicieuse du web. Alvin connaît ses limites et la fatigue qu’engendre cet acharnement à exister au-delà du réel. Mais il continue à consommer à outrance de la matière numérique comme un alcoolique penche sur sa bouteille à toute heure de la journée. Seul et pourtant si proche de tout le monde. Tellement présent dans cet abîme digital et absent pour les autres, les ignorants non-connectés. Il n’y a rien qui puisse le faire revenir en arrière. Il est englué, pris au piège de cette addiction galopante. S’en rend-t-il vraiment compte ? Veux-t-il vraiment sortir de cet antre qui le maintient et qui donne sens à sa vie ? Il ne sait pas. Il ne sait rien. Mais quelqu’un parmi ces innombrables contacts sait et va faire basculer sa vie.

A suivre…
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Alvin le web-addict (1)

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« Alvin connaît ses limites et la fatigue qu’engendre cet acharnement à vouloir exister au-delà du réel. Mais il continue à consommer à outrance de la matière numérique comme un alcoolique penche sur sa bouteille à toute heure de la journée. »

[ Autant en emporte le flux ] Un mince rayon de soleil s’insinue en délicat filet au travers des vieux volets. Il est déjà dix heures. Dense journée à l’extérieur tandis que dans cette chambre plane encore quelques volutes de fumée de cigarettes, émanation toxique des frétillants échanges de la veille. Le rai de lumière brumeux traverse la pièce et vient mourir prés du lit où repose Alvin. Yeux clos, son visage a les traits collants du surmenage. Il dort d’un sommeil agité simplement éclairé par le led vert clignotant de l’ordinateur qui ronronne prés de ses oreilles. Tout est calme. Le petit village du Sud a été déserté par ses habitants maintenant affairés à leurs emplois urbains. A peine quatre heures qu’Alvin est couché et tandis que la journée des actifs bat son plein, lui vide sa nuit.

Une nuit comme toutes les autres. Des heures passées les yeux rivés sur son écran. Des heures à écumer le web. Publier, commenter, tchater, lire, écrire, partager, soumettre, mailer. Une dépendance à l’Internet qu’Alvin ne nie plus depuis que ses journées ne sont plus que répit à ses soirées de geek. Anglicisme barbare que longtemps il a réfuté tant les étiquettes trop collantes exaspèrent sa liberté d’éternel rebelle. Puis, il a fini par adopter cette dénomination en se disant que la société s’évertue à placer les êtres dans des cases et que celle-ci finalement lui convient plutôt. Philosophe rêveur, il s’accommode de sa vie de solitaire en liant et déliant des relations multiples. Des centaines de contacts virtuels chaque soir viennent le rejoindre sur la toile. L’immense manne potentiellement mondiale afflue de toute part. Il navigue avec aisance dans cette société conceptualisée. Facebook, twitter, blogs et autres sites collaboratifs connaissent son pseudo. Il inonde ces pages d’articles et de pensées diverses.

Dans cette grande marée humaine désincarnée, Alvin est décomplexé. Lui, le jeune trentenaire timide peut s’exprimer. Ecrire ce qu’il ne peut pas dire. Partager avec les autres ce qu’il n’ose pas exposer dans sa vie. Lancer au monde sa vision de la vie et peut-être, pense-t-il, trouver dans ses échanges un sens en retour à sa propre existence. Alors il se lâche, met toute son ardeur à convaincre, à séduire aussi. Les rapports virtuels apparaissent pour lui comme une réalité. Ce sont bien des hommes et des femmes comme moi derrière l’écran, se dit-il constamment. Je ne suis pas seul. Je suis lié au monde par le plus extraordinaire moyen de communication jamais inventé. C’est certainement ce doux rêve qu’Alvin est entrain de faire lorsque son réveil vient l’arracher à sa nuit.

A suivre…
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Open-space (1)

imagejeudi 25 février 2010
Je suis et reste figé là, au milieu de nulle part. Absent. Et pourtant… Tout déborde autour de moi. Des personnes, des mots, des sonneries de téléphones stridentes. Bientôt comme une rumeur qui se formalise auditive, le bourdonnement des paroles sourdes se mêle à mes pensées comme des accélérateurs de fuite. Ailleurs. Je n’écoute rien mais à mon insu j’entends tout. Lancinantes, les litanies aimables envoyées à une population de chalands m’accablent de leurs sirupeuses rengaines. Le sourire s’entend au téléphone. Le cynisme aussi. Le client est roi. Courbettes et bassesses aussi. Sacro-saints individus sur lesquels on transfère le pouvoir, élevés au rang du divin, tous souverains d’une royauté consumériste nauséabonde. Et les téléphones raccrochés, s’abattent sur eux les pires railleries générées par leur préciosité projetée. Je suis et reste figé là, au milieu de l’espace ouvert. Pris dans mon open-space, je regagne ma bulle.

jeudi 4 mars 2010
Et ça se calme enfin. Depuis quelques heures que je me gomme, le silence vient enfin s’affirmer, à ma rescousse, moi, l’intrus de cet espace. Je retrouve mes contours, prends une bouffée d’air. Quelle heureuse idée d’avoir entrouvert cette fenêtre ! Sur ma nuque, un léger souffle et je me redessine lentement. Quelques notes graves puis aiguës, graves puis aiguës. Encore une sonnerie, une de plus mais celle-ci est isolée. Elles ne sont plus que parcimonieuses à cette heure ci. Il est midi. Un ou deux tintements en échos élevés. Mais la mélodie outrageante ne dure pas. L’ambiance survoltée est retombée. Tranquillité. Je me plonge à nouveau dans mes éprouvés. Un collègue approche, je tabule sur mon clavier et réaffiche un écran professionnel. Le tableur empli de ses colonnes factices donnent l’allure d’une tâche en cours, complexe et alignée sur mes missions. Me demande une cigarette. Je lui donne d’un geste vif et automatique. Qu’il parte ! J’ai besoin de dessiner sur l’écran de petites courbes régulières, repères de ma sérénité retrouvée.

jeudi 11 mars 2010
Lundi, mardi, mercredi. Dénombrement des jours. Le lundi est le jour le plus bruyant. Déborde en sirènes douloureuses un flot d’appels de vendeuses avides d’informations, de contacts, d’interrogations, de validations, d’atermoiements passés et futurs. Tel se répand dans cette grande salle le résultat d’un amas boulimique de demandes farfelues qui, digérées durant le week-end, vomissent leur fil saumâtre sur les opératrices assommées, dés le matin. Bourdon, bourdonnement. Les coups de fils, opérés pourtant à partir de terminaux qui en sont dépourvus, me fouettent les oreilles, ajournent mes possibles et finissent par m’imposer digressions et évasions incontrôlables. Ma mission, mes travaux sont retardés. Ils ne recouvreront leur essence qu’au prochain répit, qu’au prochain rare silence qu’il faudra saisir. Peut être mardi. Et de cette fuite, s’impose l’asthénie volontaire, le malaise assourdissant comme alibi.

jeudi 18 mars 2010
Les jours, les heures, semblables, immuables s'écoulent sans saveur. Mardi quatorze heures. Estomacs repus, le temps plane sur le rien. Dans quelques minutes reprendront les bavardages, clavardages, cliquetis plastiques montés sur mini-ressorts rebondis. Voix monocordes de l'autosatisfaction ou branlantes du mensonge, elles incarneront la cacophonique activité, recel de l'omission organisée pour gagner, vendre, fourguer sans vergogne une flopée d’articles inutiles outrageusement chers.. Toute cette clameur pour ça ! Les sons aliénants à nouveau se mêlent, s'entrecroisent dans mes tympans pour composer une musique organique cruellement dépourvue de mélodie. Des plus aigus au plus graves, faussement suaves, explicitement mièvres, condescendants jusqu’au dédain, ils s’assortissent au roulis des machines, nos alter-ego robotisés. Leurs ronronnements sont analogues. Humains mécanisés et outils ne font qu’un ; un tout aggloméré sans discernement qui forme notre capital de production. Le tambour du télécopieur se cale sur le tempo des clics d'impression. Les fax affluent et, d'un signal long et grave, annoncent leur arrivée comme les bateaux à bon port. Sommation pour l’opératrice destinataire de se lever pour aller recueillir dans le bac ad hoc la feuille encrée : une missive officielle, une confirmation d’envoi réussi ou pire, une publicité vantant les mérites d’un casque audio mains-libres aux douillets coussinets protecteurs. Mardi quatorze heures quinze minutes et trente secondes, horodatage faisant foi.

Textes publiés sur le convoi des glossolales blog collectif d'écriture à fréquence contrainte, ouvert aux contributions volontaires créé par Anthony Poiraudeau. Il s'agit de publier des textes ne comprenant qu'un unique paragraphe, sans limites minimale ni maximale de longueur. Les contenu, style, sujet, ton, point de vue théorique et mode narratif des textes sont, dans les limites légales, tout à fait libres (il n'y a pas d'incitation à illustrer le titre du blog). L'enjeu cependant est littéraire, au sens large (ce n'est pas un forum, ni une tribune, ni un journal de petites annonces). Ceci étant énoncé en sachant bien que le littéraire est un champ aux frontières floues et mouvantes, qui n'exclut pas certaines formes de production théorique.
Chaque auteur peut décider d'intervenir ponctuellement, une ou plusieurs fois, sans fréquence régulière (pas plus d'un texte par jour cependant). L'auteur est dans ce cas crédité dans la catégorie "auteur affranchi". Chaque auteur peut également décider - il est même encouragé à le faire - de s'imposer une contrainte de fréquence dans la publication des textes. Celle de son choix, valable pour la durée de son choix. L'auteur est alors crédité dans la catégorie "auteur contraint". Aucun texte n'est attribué à un auteur en particulier, l'ensemble des auteurs est crédité sur la droite de la page, selon deux catégories : "auteurs contraints" et "auteurs affranchis".

Auteurs contraints

Auteurs affranchis

C’est donc en « auteur contraint » que j’ai choisi de publier tous les jeudis (billet daté de la veille) jusqu’à fin mai 2010.

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Capture

Capture - Crédit : Robert LubanskiGrand, vaste, majestueux, j’aime me balader dans les lieux publics. Surtout les halls de gare. Toujours une multitude de gens fourmille dans ces endroits de transition. Lents d’un pas hésitant ou agités par une marche véloce, la foule interchangeable circule sur un plateau vivant où chacun se croise sans jamais se rencontrer et repart ensuite jouer son rôle ailleurs. Forme concentrique d’une société qui se côtoie mais ne se connaît pas, la diversité humaine est présente, visible, olfactive et pourtant si muette.

Moi, j’aime regarder ce ballet en quête de capture.

Les badauds aux allures absentes contemplent les vitrines. Madame est séduite par le dernier tailleur Dior tandis que monsieur lorgne sur les derniers mocassins Weston. Puis tous deux, têtes baissées, repartent frustrés par les affichettes mentionnant des sommes prohibitives. D’autres me dépassent rapidement. L’un d’entre eux me bouscule. Col blanc et attaché-case, il se retourne brièvement et, d’un rictus serré, marmonne une excuse que je n’entends pas. Il continue sa course, la tête empêtrée dans je ne sais quel dossier urgent qu’il va inévitablement bâcler lors de son prochain voyage.

Moi, je continue en quête de capture.

Plus loin un groupe d’adolescents de retour d’une classe verte chahute prés du bar. Foule dans la foule, ils sont unis ou du moins le semble-t-il. Une tribu homogène dans la masse impersonnelle et anonyme des voyageurs. Je les frôle, vais jusqu’à pénétrer dans leur bulle mais ils ne me remarquent pas. Tout juste me regardent-ils d’un air méfiant. Je ne fais pas partie de leur clan mais du décor. Un passager inconvenant comme les autres. Somme des inconvenances qui ne forme finalement que la banalité des lieux. Une jeune fille sourit puis glousse à l’écoute des blagues salaces de son ami pour terminer en éclats bruyants qui résonnent dans l’enceinte. Rire tonitruant qui ne transmet rien, qui ne touche personne. Les passants s’écartent du groupe, filent les yeux révulsés dans les couloirs perpendiculaires pour éviter la contagion d’un rire au risque communicatif.

Moi, je continue en quête de capture.

Je m’écarte et m’extraie du groupe puis je la vois arriver. Démarche féline, dandinement de top-model, elle regarde droit devant, les yeux fixes et le sourire glossy. Semblant compter ses pas, elle lance ses jambes en avant avec une grâce désinvolte. Chevelure blonde sur talons hauts, nulle part ailleurs, elle aurait été assaillie de regards indiscrets, avides voire passionnés. Ici, rien. Dans ces lieux, même une telle beauté surnaturelle passe inaperçue. D’un geste élégant, elle remonte son sac à main sur son épaule avant de rafraîchir sa coiffure du revers de la main. Elle dégage son trolley pour faciliter le passage entre deux rainures du carrelage et s’avance vers moi. Bon sang, personne ne la voit ! Je la contourne au plus large pour qu’elle ne me remarque pas. Fais mine de partir dans le sens inverse et me retourne…

Et là, dans son dos, moi, je la capture.

Ce texte répond à l'invitation du Coucou et de Dedalus à participer au Jeu d'écriture n°3 initié par Madame Kevin.

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Au fond de mon lit

image Ce matin, calé au fond de mon lit, j’ai dix-huit ans. Hier soir et jusqu’à tard dans la nuit, je suis sorti pour fêter dignement cet événement. Il est déjà midi et les cloches de l’église résonnent. C’est dimanche et comme tous les dimanches le carillonneur tire avec peine l’épaisse corde reliée aux battants de la charpente. J’imagine ce vieil homme usé décoller du sol à chaque coup qui retentit dans ma tête endolorie.

Midi et je n’arrive pas à me lever. Ma mère cuisine. J’entends le souffle de la hotte aspirante. C’est fort et lancinant mais masque le silence. Elle doit être pensive, absente et seule comme toujours devant sa table de cuisson. Absorbés par la soufflerie, j’imagine s’évanouir ses rêves, pont des soupirs et amant transi envolés par le conduit. J’ai mal aux cheveux. Je repense à cette fille qui m’a pris la main hier soir attisant le feu sous mon bas ventre. Elle m’a fixé de ses yeux lumineux comme pour me signifier son analogue incandescence. Les cloches se taisent.

Midi passée et j’ai une sensation de vertige. Mon père entre du bistrot. J’entends ses pas lourds fouler l’escalier. Il s’assoit à la table de la cuisine. Je ne vois rien mais je le sais aphasique et enivré. Je le devine tirer sur sa cigarette qui de son feu cramoisi désillusionne son visage.

Les images s’empilent mais les couleurs restent ternes. Il n’y a guère que la fille émoustillante rencontrée hier qui pourrait me tirer de ma léthargie éthylique.

C’est déjà l’après-midi et j’ai soif. J’ai la bouche pâteuse et certainement l’haleine fétide. Si je pose un pied sur le sol, un théâtre silencieux et pernicieux m’attend. Pic et repic. Les cloches reprennent. J’ouvre les yeux et les referme aussitôt. J’avale ma salive pour humidifier ma gorge nouée. J’ai dix-huit ans. Je n’arrive pas à me lever alors je préfère dormir. Je préfère rêver.

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Une force tranquille

C’était un tout petit bout de femme. Un mètre cinquante, soixante tout au plus. Discrète, elle menait sa vie, comme souvent pour les femmes de sa génération, dans l’ombre d’un mari bourru et autoritaire. Elle ne faisait pas d’éclats, assumait ses tâches dévolues sans jamais rechigner. De ses travaux pénibles exemptés de reconnaissance, jamais elle ne se lamentait. L’ego que l’on prend plaisir à faire reluire aujourd’hui n’avait aucun sens pour elle. Famille, travail, tradition étaient ses raisons de vivre, son plaisir quotidien. Seul le service rendu aux êtres aimés comptait et expliquait sa présence ici bas.

Et d’ici bas, elle a subitement disparue. Même son décès est passé inaperçu tant il semblait inéluctable au regard de ses quatre-vingt-quatorze ans d’existence. Cette femme dont on a aujourd’hui perdu le modèle, c’était ma grand-mère. Mamé, disparue depuis vingt ans, a fait partie de ma vie sans que vraiment je ne la remarque. Elle était là, près de moi, près de nous comme une évidence. Déjà vieille alors que je n’étais qu’un jeune enfant boutonneux, elle a accompagné mes mercredis après midi sans que je ne me souvienne nettement de sa présence. Des pas légers, une parole réduite au minimum, elle était aérienne, semblait être détachée de tout problème. Toute difficulté inopportune était d’ailleurs reléguée au genre métaphysique, nettoyée par sa lucidité innée. Elle avait une ligne de vie et n’y dérogeait pas. Elle représentait pour moi la stabilité, l’expérience et la bienveillance faite femme.

Mamé Marie était un pilier, un exemple qui, de sa sobriété empirique, m’intimait à ne pas me plaindre de ma condition, bien meilleure que la sienne. Je ne savais pas ce qu’elle avait enduré, quelle avait été sa vie dans sa jeunesse, ni quel cheminement l’avait porté ainsi aux nues de mon admiration. Je n’avais de toute façon pas besoin de comprendre. Elle était et cela suffisait.

Etonnamment, personne ne la couvrait de louanges qu’elle aurait pourtant amplement méritées. Comme toute la famille, je préférais la brocarder sur ses comportements surannés. Comme les preuves d’affection n’étaient pas légions dans notre cercle, c’était ma façon de lui rendre hommage. Il y avait son phrasé inimitable dans lequel elle mélangeait savamment le français et l’occitan de ses montagnes, allant même jusqu’à inventer des mots. La poire n’était pas pourrie, elle était « clouque ». Mes vêtements n’étaient pas froissés mais « faougnés ». Chaque expression était l’occasion de moquerie qu’elle prenait avec humour et légèreté. J’avais même décidé de compiler tous ses mots et formules dans un dictionnaire intitulé « le petit Marie illustré ».

Elle raccommodait les chaussettes avec un œuf à coudre en bois. Objet incongru que je prenais un malin plaisir à dissimuler dans le bac à œufs du frigo. Je riais en la voyant rapiécer l’infime trou dans la laine élimée alors que quatre sous auraient suffi pour acheter une nouvelle paire en lycra. Je la traitais de tortionnaire quand le dimanche, elle pendait le lapin à un crochet et d’un coup sec l’assommait pour ensuite le dépecer. Avec chaque goutte de sang qui tombait sur le sol, j’aurais pu, pour venger la pauvre bête, écrire avec mon doigt « Mamé m’a tuER ».

Mais à chaque taquinerie, un rictus espiègle venait couvrir son visage creusant encore plus ses grandes rides, sillons profonds de sa tendresse.

L’image de ma Mamé floutée par ses vingt ans d’absence reste tout aussi imperceptible que nombreux de mes souvenirs. Quand je pense à elle, seules quelques lueurs surviennent. La seule représentation persistante est celle d’un personnage robuste, tendre et effacé, voué aux autres et à son travail. Je pense souvent à cette photo perdue où elle posait, de retour de ses vignes avec deux épais fagots de sarments sous chaque bras et un autre sur la tête solidement harnaché par une corde serrant son menton carré et rugueux. C’est l'effigie rassurante qu’il me reste de ma Mamé : une force tranquille au suintement d’une vie rude et qui, par ses abnégations, a collaboré à ma construction d’homme.

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Un espace l'attend #VasesCommunicants

Me voilà assise, au milieu d'inconnus. L'espace s'ouvre sans point de repères. Je remarque une place qui vient de se libérer dans la rangée de fauteuils, tous semblables, alignés perpendiculairement à la fenêtre, dans la lumière diffuse d'un jour gris. Elle rentre à flots et les yeux fatigués s'abritent des lunettes de soleil. L'homme s'éloigne. Je la saisis au vol, et j'anticipe le délassement du corps, transitoire mais précieux. Mon sac glisse de mon épaule, à terre, je m'installe dans une parenthèse immobile qui annonce l'attente diluée.

Certains lisent, d'autres demeurent résolument silencieux, certains passent d'un pas nonchalant. Par petits groupes qui se détachent, se recomposent, s'égrènent le long de l'allée. Deux hommes d'affaires. Une famille dont l'enfant dort dans sa poussette, provisoirement. Un couple amoureux et enlacé.

Les minutes se détachent, tombent dans le néant.

Un enfant court, revient près de sa mère, essaie quelques jeux désinvoltes, ne s'y arrête pas. Ses mains à elle l'accueillent, et le laissent repartir.

Dans l'allée, s'écoule un flot incessant et calme d'inconnus. Dans lesquels je me sais aussi inconnue, pour moi seule point fixe de mon espace. Je indexical semblable à tous les autres.

Je tente sans y croire de sortir un livre, d'y accrocher mon esprit. Il se pourrait qu'il y ait quelques lignes pour retenir, mes yeux, ma rêverie, mes pensées. Quelqu'un pourrait parler à ma place et mettre fin, pour un moment, au flux des mots qui se détachent de mon esprit, parviennent à ma conscience, m'empêchent de dormir. Pourquoi l'attente remplit-elle ainsi le temps, et referme tout autre possible ?

Je repasse mentalement le contenu de mon sac — ouvre une poche, vérifie une énième fois que je n'ai rien oublié, gestes répétés plusieurs fois, j'envisage un instant de les recommencer, petite conjuration, oublie la vérification en cours, regarde ce groupe qui semble hésitant et soudé, abandonne le rituel minuscule, observe sans intérêt particulier — seulement, il passe en faisant un peu plus de bruit que nous, qui restons assis, silencieux presque, et attire les regards.

La voix distanciée et calme, presque traînante, égrène dans l'espace des annonces dans plusieurs langues, certaines inconnues dans lesquelles je tente de saisir quelques mots, d'autres qui me sont plus compréhensibles mais les phrases ne me concernent pas. Et retombent au loin vers d'autres voyageurs, qui concluent et se lèvent.

Assis en face moi, en quinquonce, un homme un peu las, aux cheveux blancs, baisse la tête ; il referme une courbe vers l'étui de son violon, l'effleure de la main. Je remarque que, même quand il ne le regarde plus, il conserve du bout des doigts un contact lointain et léger avec lui. Comme si ce geste seul l'empêchait de sentir la solitude du voyage. J'imagine comme dans un halo autour de lui l'inquiétude tendre du bois précieux, les heures passées avec lui, les heures à venir, les concerts vers lesquels il s'envole, la vibration des cordes sous l'archet, les gestes répétés, néanmoins uniques.

Par la baie vitrée ouverte sur le ciel, à intervalles réguliers, d'immenses avions s'arrachent au sol et partent au loin.

Ce billet a été rédigé par Isabelle Butterlin que je reçois aujourd’hui dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre ce chemin pour aller lire mon billet publié chez elle.

Voici la liste des autres participants à ces vases communicants de mars :

Mariane Jaeglé et Gilles Bertin
Eric Dubois et Patricia Laranco
lignes électriques et chroniques d'une avatar
Luc Lamy et Anna de Sandre
futiles et graves et Kill that Marquise
Christine Jeanney et Arnaud Maïsetti
Michel Brosseau et Juliette Mezenc
Frédérique Martin et Denis Sigur
Pierre Ménard et Anne Savelli
Juliette Zara et Kouki Rossi
Nathanaël Gobenceaux et Jean Prod'hom
Florence Noël et Lambert Savigneux
Hublots et Petite racine
Pendant le week-end et quelque(s) chose(s)
François Bon et commettre
Scriptopolis et Kill Me Sarah
RV.Jeanney et Paumée
Anita Navarrete Berbel et Anna Angeles

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Une si belle famille

image Je suis souvent de passage dans cette grande maison. En coup de vent, je dépose ou récupère mes enfants lors de leur séjour d’une ou deux semaines. Je ne veux jamais m’attarder dans ces lieux qui ont pourtant beaucoup compté. Lorsque j’ai découvert cette demeure contemporaine, je ne m’y suis pas senti à l’aise. Trop clinquante, bourgeoise, riche, en décalage avec mon univers et mon niveau social. Et pourtant, quel endroit familier elle deviendrait plus tard !

Car dans ses murs, d’extraordinaires personnes animent les éléments. Dans le creux de cet ostentatoire assumé, se trame l’authenticité qui crée la vraie vie, celle que j’ai pu apprécier pendant douze années. Dans cet antre protectrice, j’ai vécu trois ans puis j’ai participé tous les week-ends au rassemblement invariable de la famille au grand complet. Mais voilà, les choses évoluent, le temps passe, les plus beaux feuilletons se terminent et le divorce se prononce. Je me suis éloigné de ce cercle, de ce clan, de mon ex-belle famille. Dit-on vraiment « ex » pour une si belle famille ? Non pas que j’aie été chassé, loin de là, mais c’est moi qui n’aie pu accepter que les choses restent ainsi figées. J’étais sorti de mon mariage. La romance terminée, il fallait que je sorte de cette famille malgré l’évidente déchirure qui en résultait.

Alors, depuis six ans, je passe discrètement dans la grande allée bordée de pins. Je stationne ma voiture prés de la baie vitrée, fais rapidement les salutations d’usage puis enfourne mes enfants et tente l’échappée sournoise. Je suis poursuivi les bras ouverts avant que je ne referme la portière et m’en aille tout en esquivant l’invitation à déjeuner. L’entrevue est ardente, fugace, et teintée d’un plaisir frustrant pour tous.

Au fil du temps et fort de mon entêtement, ma famille de cœur s’est accordée sur ma fuite. Je ne suis pas certain qu’ils aient perçu le sens de mon embarras mais à défaut de le comprendre, ils l’ont accepté.

Néanmoins, ce samedi, une nouvelle invitation est arrivée par l’intermédiaire de la mère de mes enfants et j’ai accepté. Le temps d’un déjeuner, j’ai retrouvé les choses à leur place, les habitants inchangés. Ma belle-mère au fourneau qui régale la maisonnée d’odeurs séduisantes, mon beau-père dans son jardin qui répare la balançoire et attend avec impatience le printemps qui élèvera ses semis en œuvres d’art. Mon beau-frère et ma belle-sœur se soumettant leur dernière trouvaille diététique pour perdre du poids. Rien n’a changé. Légèreté et chaleur. Ils sont tels que je les ai laissés. Leur amour immuable, leur présence bienveillante m’ont offert une sérénité plaisante tout en déplaçant un petit nuage mélancolique sur les années passées.

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