août 2010 | fut-il.net

Archive for août 2010

Entre vert et bleu

image Une petite maison perdue dans les Cévennes, accrochée à la roche comme une caverne troglodyte, encastrée dans ses sœurs formant un hameau, un refuge paisible pour quelques jours au calme. C’est là que nous arrivons, pas de location exorbitante comme pour ses bicoques au bord de l’eau, juste une maison de passage, une maison d’ami où la seule obligation en guise d'attachement est de laisser en partant un livre ou deux, petite contribution à la bibliothèque naissante.

Une heure de route, quelques grandes lignes droites qui bientôt se resserrent, s’escarpent, tournoient pour laisser place à des sentiers de bitume. Des virages qui n’en finissent plus, des traversées de villages, d’hameaux en lieux dits aux noms amusants, nous cheminons, le sourire aux lèvres, et c’est à la sortie d’une épingle que nous apercevons l’auberge à la façade rouge. Derrière, un étroit sentier qui mène à la rivière, une passerelle saute l’eau et devant nous, arrimé à la montagne, un enchevêtrement de maisons. Il est tard et dans la nuit, nous trouvons la nôtre à tâtons dans les ruelles étroites de ce village d’un autre temps.

Deux tours de grande clé et la maison s’ouvre à nous. Deux pièces exiguës, une cuisine, une chambre. Installation spartiate, pas de réfrigérateur ni de plaque de cuisson, pas de télévision, aucun réseau mobile et les toilettes dans la cave. Nous ouvrons les fenêtres pour laisser entrer la nuit tiède et le silence des lieux nous gagne. Dehors, sous nos yeux, un ciel étoilé coiffe la montagne abrupte qui se dresse dans l’embrasure. Dans l’autre pièce, la chambre accueille une douche et un petit lavabo tandis que l’étroit lit bateau attend nos corps fatigués.

Le lendemain, la beauté de l’endroit éclate. D’abord, le doux bruissement de la rivière en contrebas puis le ciel vert sur nos têtes percent le jour. La montagne et sa nature luxuriante s’élèvent devant nous. Collée à nos fenêtres, immense et verticale, elle masque les trois quarts du ciel, lui laissant les plus hauts sommets pour contraster le vert de son bleu éthéré. La seule table glisse vers la fenêtre pour ne manquer aucun moment de ce qui se joue au dehors. La tête ailleurs, nous buvons nos cafés noirs, déjà enchantés de notre séjour.

Nous passerons dans ce lieu magique quatre jours coupés de tout, entre vert et bleu, bucoliques à souhait.

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Le champ de la distillerie

image Se souvenir en un éclair de lui : un copain d’enfance, certainement le seul, le vrai dont je garde quelques bribes de mémoires du quotidien intactes et parsemées de refuges incongrus, d’occupations étranges mais aussi de bêtises et forfaits de notre âge.

Et de voir parmi ces éclats surprenants, des amas de lie de vin séchée au soleil sur un terrain vague : lieu de puanteur par excellence, odeur grasse et chaude de la grappe de raisin pressé glissant à perte de vue sur des couches rouges violacées et saupoudrées de la poussière ocre du sol. C’est au creux de ces montagnes d’alluvions que nous élisions domicile : une cabane bloquée entre deux agrégats, à l’abri des regards ; ni l’odeur, ni les mouches, ni autres insectes rampants ne nous dérangeaient. Une palette en bois abandonnée en guise de sol, deux longues planches puis deux autres croisées par-dessus bâtissaient une charpente de fortune. De nos mains vinasses, nous étalions sur cette carcasse les squelettes de grappes compactées que nous poussions par pelletée des deux monts formant nos murs porteurs. Nous obtenions ainsi un remarquable toit opaque couvrant un tas de plus, factice, qui dans sa cavité creuse nous garantissait la meilleure des cachettes.

Ainsi, coupés du monde, dans un endroit où personne ne nous chercherait, nous sortions de nos chaussettes deux paquets de cigarettes : « gauloises brunes » chapardées à mon père et élégantes longues « kool menthol » de sa mère. Nous mélangions nos tabacs comme des frères mélangent leur sang et tirions de longues bouffées de crapauds recrachant la fumée sans l’avaler dans un étouffement d’adolescent. Nous restions ainsi des heures, hermétiques à la chaleur suffocante que notre grotte diffusait entre ses limons. De temps à autre, nous percions le toit de nos têtes pour guetter le bruit soupçonné d’une pelleteuse au loin, engin exterminateur de notre antre, qui venait une fois par semaine dégager le terrain. Et jusqu’au soir tombé, nous échangions dans deux mètres carrés notre joie d’architectes, d’aventuriers bâtisseurs du champ de la distillerie.

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La maison familiale

image A peine à quelques virages de l’observatoire météo de l’Aigoual, deux ou trois lacets en descente sur une route au bitume fondu, un chemin de cailloux rouges qui remonte et nous arrivons sous la canicule devant une grande bâtisse froide. Construction de béton et de tôles des années soixante-dix : c’est ma maison de vacances, me dit-elle. Le bâtiment est laid, il siège au-dessus de la vallée, en gâche la vue, fixe le temps et l’espace. Les herbes folles l’ont envahi et abandonné, il laisse couler par ses fenêtres des jeunes années évanouies. Certaines baies vitrées sont restées entrouvertes. Nous en fixons une comme si quelqu’un allait apparaître dans l’embrasure. Toujours dans la voiture, nous tournons autour de la maison. Les portes battantes de l’entrée sont fracturées et colmatées par des panneaux en bois de fortune et sur une plaque verte qui les surplombe son identité est restée intacte : maison familiale de l’Aigoual, résidence de vacances.

Derrière, un jardin en jachère, un grand bassin d’eau douce en guise de piscine et les herbes hautes séchées par le soleil lèchent le vieux toboggan rouge fané. Nous descendons de voiture pour coller nos visages aux vitres. A l’intérieur, le temps suspendu nous défie : le réfectoire est intact avec ses tables de repas disposées en rond, un verre oublié sur un buffet renforce la sensation de maison fantôme. Elle se souvient et me raconte ses séjours ici avec ses parents, ses amis, les glissades sur l’herbe mouillée de la colline au-dessus de la maison, les repas, les chambres exiguës dans lesquelles nous supposons encore la présence de lits recouverts de draps blancs maculés de poussière. Elle me détaille les après-midi bucoliques dans les bois, les randonnées, la cueillette des mûres. Au fil de son histoire, le lieu s’anime, reprend vie dans notre imagination, la sienne bien sûr chargée de ses souvenirs et la mienne dans laquelle je perçois la présence agitée des enfants dans le jardin, les courses folles dans les couloirs, la joie du repos au grand air pour les parents, la liberté pour leurs marmots et même sur ce parking vide, le grand fatras des valises pour un départ, une arrivée.

Nous prenons quelques photos et nous enfonçons dans le bois aux clairières vides. Le silence tranche l’air, rien, personne et pourtant tout autour la mémoire n’en finit pas de danser.

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L’odeur de serpillière sale

image Hier, il a plu. Une pluie en trombe, un orage de fin d’été et ce matin, je me réveille avec une humeur de chien mouillé. Dans mon lit bateau, je sens déjà l’odeur de serpillière sale : mélange de bitume trop chaud, de boue glaise ravinée par l’eau déchue des collines. Je sors ma tête par la fenêtre. Ma rue s’affole quand il pleut. Dans le sillage du chemin des montagnes, le flot dévale et transforme en quelques heures la voie en torrent ravageur. La fange se mélange aux branchages abattus sur le passage du véloce. Le limon se colle au seuil des portes et le cours d’eau fou, dans son voyage, se sature de pourritures humaines. Il charrie les plus frêles arbustes qui côtoient les poubelles des rues en amont et forme une foule plastique qui serpente sur son lit de campagne : des pots de yaourts, des bouteilles de lait, des sachets Mammouth, des tetra-pak éventrés traversent ainsi ma rue et quand l’eau enfin redescend absorbée par la terre, reste un tapis d’immondices qui recouvrent le sol.

Commence alors le ballet des nettoyeurs qui arpentent les rues à grands coups de jets d’eau dépuratrice. C’est de l’eau claire pour laver la souillée, pour effacer les traces du convoi dévastateur. Une émanation putride remonte par la fenêtre de ma chambre et les débordements cognent les murs sous la pression des lances de pompiers. Les compresseurs embarqués sur les camions poussent le vacarme à plein régime. Les hommes raclent la rue, dégagent les débris et chassent le mélange d’eau poisseuse par des bouches d’égout saturées. Les voisins sortent, aident ou observent le désastre, badauds dans la confusion totale. Puis chacun cherche ce qu’il a perdu dans cette traînée, inspecte le seuil de son garage, nettoie le bas des portes et conjure le sale temps. Les regards se croisent, la rue se lave, les portes se bouchent et demeure l’odeur de serpillière sale. Je referme ma fenêtre.

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