janvier 2011 | fut-il.net

Archive for janvier 2011

Boue

image Je ne distingue plus l’angoisse de la gêne, la peur de l’embarras. Ne sens plus mon corps, instinctif et transparent, j’évolue désormais dans un magma, une fange lourde à mes pieds. Je marche. Du noir ou du blanc. A l’aveugle, qui perçoit encore la lumière. A droite ou à gauche. Sans but ni direction que je ne puisse identifier. Dans ma tête, martèle un anathème lancinant. Imprécation de l’au-delà, retour à des valeurs prieures. Un glas pour l’homme sur les tempes rouges du blasphème. Je marche. Mon corps en parenthèses, l’âme cuisante sur le bûcher de mes pensées veules. A l’intérieur, tout semble se repentir, de déambulation impie en chemin de croix, Dieu me rattrape et moi, je m'enterre.

Boue gluante sous mes pas, fragile surface glaise couleur chair de ma peau qui fond sur la route. Désincarnation en coulée. Du chaud ou du froid. Plus aucune sensation vivante. Je marche. Perds connaissance, de moi, du monde autour. Consistance flasque de mon existence, j’évacue dans un amas liquide toute espérance terrestre. D’âme ou de chair. Je marche. M’enfonce jusqu’aux genoux, pris au piège de sables émouvants, captif de mon corps en dissolution de sentiments. Le tocsin dans mon crâne évidé persiste à battre une mesure qui assomme ma force et noie mes efforts d’absolution. Je ne marche plus. Je m’enterre. La bourbe jusqu’au cou, en suffocation nerveuse et imploration vaine, je disparais.

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Offre (à saisir !)

image Il faut être rapide, sauter sur l’offre, répondre illico, par mail, c’est plus rapide. L’offre est urgente, longue, abondante de détails. Le savoir, la compétence. Vous – c’est moi ou d’autres – qualifiez les besoins de vos prospects et les accompagnez dans l’installation, la prise en main des produits. Vous – c’est moi, encore moi ou un quidam plus rapide – serez attentif aux retours de vos clients, vous les fidélisez et développez votre portefeuille dans la durée. Annonce écrite en lettres capitales, gros caractères qui me – moi ou un millier d’autres – crient dans les oreilles, m’exhorte à répondre vite, avant qu’il ne soit trop tard. Elle jongle – l’offre – entre l’emploi du verbe au futur et au présent, comme si ce futur emploi – le job à ne pas manquer – était déjà dans un avenir immédiat. Là, maintenant. Embauche demain, vous commencez lundi.

Et d’ajouter en creux liste qui dénombre les spécificités demandées. Réceptionner les appels téléphoniques et renseigner les clients selon leur demande (suivi de commande, informations). Etablir les devis et transmettre les données sur les modalités techniques et commerciales aux clients, commerciaux terrain. Suivre les éléments de paiement des commandes ou transmettre au service concerné. Maîtriser : outils bureautiques, techniques commerciales, entreprises, grands comptes, techniques de prospection commerciales, de vente de services. Sont ensuite pour clore la litanie surlignées les compétences indispensables par un « exigé » fort placé en bout de mots comme pour écarter le malheureux qui aurait jusqu’à présent tout coché apte à l’énoncé. Anglais courant exigé, cinq à six ans d’expérience exigés.

Et comme un couperet en fin de lecture, salaire : 7,06 € de l’heure.

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Petites peurs

image Il a plein de petites peurs. Des peurs quotidiennes qui n’ont pas de nom, qui s’immiscent sournoises partout, dans chaque recoin de la vie. Le téléphone qui sonne, appel masqué, et il a peur. Le téléphone qui ne sonne plus, réseau déficient, il vérifie car il a peur. Du courrier anonyme, enveloppe blanche sans expéditeur, probables mauvaises nouvelles et il a peur. Un message, précis, correspondant identifié, connu, vu, aimé même peut être, il a gagné ou perdu, retour de prétention, il ouvre ou pas, il hésite car il a peur.

Il a plein de petites peurs. Le matin, tard trop tard, le jour présent est beaucoup trop là, pour lui aussi va savoir il peut, heures constructives, nécessaires retour à la vie, mais il évite, ferme les yeux, feint l’assoupissement car il a peur. Le soir, déjà trop vite tombé et le vide autour, noir trop noir, il a pas vu passer le jour, l’a évité, confondu dans le sombre d’un sans soleil et maintenant, il a peur. L’autre face à lui, prés trop prés, éclaire, exhorte, pousse, bouge, tourmente, trop de trop pour avancer, trop de choses à faire, à penser, à mûrir, d’acter il a peur. Peurs primaires dans le cortex.

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Les bains-douches

image Au bout de ma rue, attenants aux murs de l’hospice et face au quai qui avance sur la rivière, se trouvent les bains-douches. Du moins, ce qu’il en reste. Seul témoin d’un tel emploi, le panneau crème et marron au-dessus de la porte : une surface rectangulaire taillée dans la pierre avec des lettres écaillées, un B majuscule en arabesque et les suivantes alignées en minuscules aux pattes fuyantes. Depuis qu’ils sont désaffectés, les bains-douches accueillent une association qui tient sa permanence tous les vendredis. Le reste du temps, le lieu est désert et digère lentement son passé.

Un passé pas si lointain où hommes et femmes venaient ici assurer une hygiène élémentaire. Je n’ai jamais vu l’endroit en activité, mais souvent je posais mes fesses d’enfants sur le pas de la porte pour rêver, le soir, avant le dîner. Avec les histoires des grands que je glanais ici ou là, j’imaginais ce que ce lieu avait dû être. Les va-et-vient, la file d’attente devant la porte les jours d’affluence, ma mère m’avait dit que c’étaient surtout les samedi que les ouvriers des domaines agricoles venaient faire leur toilette, surtout des algériens mais aussi des polonais et des espagnols pendant la période des vendanges. Il fallait qu’ils patientent des heures parfois avant d’atteindre la dame à l’entrée chargée d’encaisser le prix de la douche.

Quelques pièces dans une boîte en fer en échange d’un bout de savon. Je devinais ces gens à l’intérieur, serviettes à la taille, obligés de partager leur intimité à des lavabos si proches, contraints à une promiscuité désagréable dans des douches étroites juste séparées par des cloisons ouvertes en bas et en haut. Puis se devait être la grande marée, l’eau qui coule en grands jets et ruisselle d’un bac à un autre. Les pieds qui pataugent, les mains hasardeuses dans la brume opaque qui lèche le grand et unique miroir tiré sur le mur principal. Les odeurs d’eau de Cologne et de savonnette bon marché mêlées à celles de javel que la dame lance à plein seaux sur le sol aux petits carreaux d’émail blanc. Des fragrances piquantes qui imprégnaient la rue à chaque sortie d’un ouvrier propre comme un sou neuf et les regards de commisération des passants sur les nouvelles têtes.

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Ballade

image Se balader en campagne, le week-end, avec elle et ses amies. Un copain et moi traînons la savate quelques dizaines de mètres en arrière, manquant avec nos petites jambes un pas sur trois des mamans aux pieds lestes et au bavardage continu. Dans les chemins escarpés qui grimpent la colline, les perdre de vue derrière un tournant et déclencher un cri aigu de ralliement pour nous rameuter. En écho dans la vallée, écouter réjouis le cri se démultiplier en graves sommations. Et faussement haletants, courir en riant pour rejoindre le groupe.

Après le sermon, aussi sages que possible, tenir la marche en grandes enjambées, nous caler avec peine sur leurs pas. Peu à peu, perdre encore la distance et les voir s’éloigner jacassant sur le chemin serpentin. Disparues à nouveau derrière une courbe, se cacher dans le fossé, rires étouffés dans l’herbe et attendre l’appel des mamans. Serrés l’un contre l’autre, échanger notre espièglerie tout en retenant notre souffle. Et le silence, trop long silence simplement interrompu par le pépiement des oiseaux. Nos visages qui se plissent, nos doigts qui roulent le bas des pantalons tâchés de vert par l’herbe humide. Attendre mais en avoir marre d’attendre. Aucun retour, aucun bruit, aucun pas bavard ne revient sur les nôtres. La blague ne marche pas, elles, oui. Elles continuent leur chemin sans nous prêter attention.

Alors, sortir du fossé et de la mauvaise plaisanterie, le rire éteint, la trouille sur le jour qui baisse et courir loin devant.

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Une aspérité

image Comme une aspérité sur mon temps, une parenthèse muette qui renferme un vide. Une occlusion interne, un point d’arrêt pour réfléchir, se voir de l’intérieur. Mais l’ascète que je suis, ne veut voir que clair et dans cette profonde excursion, n’apercevoit que du sombre. Pas du noir mais du voilé, c’est un gris abscons.

Comme une aspérité sur mon temps, naviguer à vue limitée, près d’un récif indéfini, une peur inconnue qui oscille entre les bornes. Trouble d’un ennui déprécié. Et dessiner l’axiome d’une bouée jetée à la mer – grande, opaque et vide – qui doit me ramener au bord, me ramener au début, avant l’ouverture de la parenthèse. Mais c’est ne pas pourvoir s’accrocher au bouchon et l’hypothèse se grippe, file comme un savon entre les doigts, à la fois rescousse et menace.

Comme une aspérité sur mon temps, un écueil sur mon embarcation, mélange rugueux sur folle digression, tempête sous un crâne. Et le frêle esquif de disparaître, clore l’assertion d’amertume et c’est continuer sans savoir, ni pourquoi, ni comment.

Se réveiller.

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Noir et blanc

noir et blanc La cuisine est grande et biscornue. Elle se tient là comme pièce principale, lieu de vie suspendu au premier étage d’une vieille maison de village. Elle forme un quadrilatère sans angles droits. Les murs partent en fuite, celui de droite comme celui de gauche, vers un centre, une ouverture vers la rue que forme la large fenêtre du fond. Sur le sol, un carrelage noir et blanc répand sa redondance jusqu’au seuil où une double-porte vitrée sépare la pièce du grand couloir. En ouvrant les deux battants, on peut agrandir l’espace pour accueillir les invités.

Mais d’invités il y a peu. Seule permanence : mon père, ma mère et moi enfant dans le souvenir pâle d’une pièce sans ajours. Une table ronde héritée de mes grands-parents, un évier blanc en émail écaillé, un gazinière Rosières marron glacé et un papier peint années soixante-dix à fleurs oranges et brunes. Autour de la table, à la vaisselle ou au fourneau, des acteurs muets qui évoluent comme dans un film super-huit en noir et blanc, par saccades et flous soûlés par le grésillement de la pellicule. Mais peut-être s’agit-il ici d’une mémoire manipulée, intégrée et retrouvée dans les projections sur drap blanc que mon oncle nous proposait les dimanches d’été.

Néanmoins, s'étalent sur ces jeunes années du noir et du blanc en rythme syncopé.

Plus tard, la pièce change et entre dans des remembrances plus précises. La cuisine s’embourgeoise d’équipements : four, lave-vaisselle, plaque de cuisson électrique, réfrigérateur intégré. La tapisserie disparaît pour laisser place à un enduit blanc réduisant la perspective en fuite des murs. L’ameublement est riche, contemporain, affublé de bois cher, de dorure sur les poignées de portes et de multiples rangements malins. Dans ce décorum, évoluent les mêmes personnages avec des couleurs qui suintent, du rouge aux joues et le teint bistre. Des séquences plus rapides, des paroles hautes et intelligibles s’accordent au nouveau lieu et lui rendent hommage.

Mais le vernis très vite s’écaille. La cuisine dans sa parure succédanée se fane sous l’inaction. Nos jours essoufflés, nos mots courts et silences imprimés s’abattent sur la nouvelle ambiance. La poussière se répand sur le clinquant, masque de nos ennuis. Les meubles se délabrent et les équipements nec plus ultra tombent en désuétude face à la paresse de nos jeux. Le vague envahit l’âme de la pièce, nos gestes deviennent lâches, nos paroles en cisaille empreignent nos têtes et les cloisons. La couleur disparaît, le passé l’emporte, nos actes s'étranglent et nos vies s’étouffent dans le crépitement d’une bobine super-huit.

Aujourd’hui encore, dans cette pièce, du noir et du blanc en rythme syncopé.

Texte publié initialement sur le blog de Brigitte Célerier dans le cadre des vases communicants du mois de janvier.

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Fâchée

image Je peux pas le croire. Que tu aies fait ça, toi, à moi. Moi qui suis ta mère quand même. Me mentir comme ça, sans vergogne. Mais tu te crois où là ? Tant que tu seras sous ce toit, c’est à moi et à ton père que tu auras à faire, c’est nous qui dirigeons ici. Pas toi, non, pas toi, avec tes mensonges, ton cynisme et ton jeunisme à deux balles ! Tu vois pas que si on presse, on presse ton nez, c’est encore du lait qui coule. Tu ne connais rien à la vie, non, rien et nous, on est là pour toi. Tu vois pas qu’on fait tout – enfin surtout moi parce que ton père – pour que tu aies tout ce que tu veux et tu as tout ce qu’un jeune homme peut désirer, pour que tu sois bien et ne souris pas, tu peux pas dire que tu n’es pas bien, pour que tu grandisses dans le confort et ne lève pas les yeux au ciel, tu vis dans un cocon.

Alors pourquoi ? Dis-moi. Pourquoi tu me fais ça à moi ? Qu’est ce que j’ai fait, qu’est ce que j’ai fait au bon Dieu pour que tu me fasses une telle vie, à moi ? J’ai raté quelque chose, dis-moi, mais parle, parle-moi, jette-le maintenant, vide-toi. Qu’est ce que j’ai loupé, qu’est ce que, quoi, où mon éducation t’a manqué ? Tu es le dernier, le plus gâté, le plus soigné, de l’argent, je t’en donne toutes les semaines, la liberté, tu sors quand tu veux, tu rentres aux heures qui te plaisent, tu peux faire du sport, sortir en boîte, t’amuser, tu as tout ce que nous n’avons jamais eu, nous, à notre époque, tu le sais ça ? Je ne te comprends pas, tu restes planté, tête dans ton cou, sans un mot. Regarde-moi quand je te parle ! Sèche ton regard faussement humide ! Et raconte-moi, mais bon sang, qu’as-tu dans le crâne, petit con ?

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Vers le café Olive

image Il est venu me prendre chez moi. Dans sa voiture je suis montée mal à l’aise, œil gauche en coin qui frise. Il a dégagé le fatras à mes pieds, - journaux, bouteilles crevées, paquets de clopes éclatés – le ramassis du célibataire indolent. Il a démarré. De tout, de rien, on a parlé, c’était le début, on s’en foutait. Lui, regard figé sur la route, il roulait sourire large. J’étais impressionnée, un peu. C’était donc lui, celui que j’avais ouvert dans ma lucarne, une colonne de prétendantes accrochées à ses basques. Il ne dégageait pas autant que ça finalement, déjà accessible, il me semblait.

Dès lors on était ensemble dans cette auto, en accord piano. J’étais bien. Sa voix dans mes oreilles bourdonnait en grave chaud. Ma tête s’évadait dans les mots échangés, c’était facile sans être jeu. Il était sorti de la voiture le premier. Inspection liminaire, je le regardais sur pied. Pas vraiment beau mais un attrait certain, un charme évanescent et troublant. Grand, mince, la barbe de trois jours, un style trop convenu, veste noire sur pull léger à col rond. Je le suivais sur le trottoir, il descendait, marchait dans le caniveau, je remontais, nos épaules se frôlaient, déjà nos mains s’appelaient.

On allait cheminer jusqu’au café Olive et bien au-delà.

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S’encombrer du monde

image S’encombrer du monde, être là parmi sans vraiment. Cultiver dichotomie du moi, social ou pas, pas social, asocial. Ne pas être schizo mais moi si. Aimer être avec mais préférer souvent sans, parce que seul, entier, remède à confronter l’autre, celui qui mais qui ne fait pas. Alors subdiviser, couper ce « je veux » en quatre, briser l’élan et retourner. Va-et-vient, réveil, avancer sur glace quand et puis non, pourquoi et puis oui. Réchauffer, fondre, m’oublier après on verra.

S’encombrer du monde. Aimer sans être apte, recouvrir, ne plus voir. Demain, oui, demain, et finalement rien. Pas pouvoir ou ne pas vouloir. Descendre bien bas pour pousser sur talon du fond, rebondir haut, sornette. Retourner dans les sens contraires. Alors, me voiler, donner le change pour que rien ne change. Mordre la lisière, trisser le temps. Masque affable, à fable de moi. Me mentir d’abord après on verra.

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La plante verte qui sèche

image Une plante verte et grasse qui n’a pas vu la lumière depuis des mois sèche l’ambiance dans un pot ivoirin. Autour, des murs crèmes, des liserés bleus, rouges et quelques affiches qui commencent toutes par « vous ». Oui, NOUS qui venons régulièrement attendre là sur des chaises en fer noir, suspendues aux murs de crainte qu’on ne les vole. Cet endroit est fait pour nous.

On y entre sans dire bonjour, finalement on est chez nous, on ne se salue pas quand on rentre chez nous. Un sas, deux portes battantes et on s’arrête dans le hall, les pieds dansants sur le lino maculé de traces de pas. La queue devant l’accueil, petit meuble ikéa blanc avec deux pupitres mais une seule hôtesse. On patiente devant la marque au sol, sticker bleu et blanc, disposé à quelques mètres avec la mention : stop discrétion. Zone de replis pour observer l’intimité de l’autre qui dialogue avec la conseillère, ne pas entendre des fois qu’il ait trouvé, lui.

Cinq minutes et déjà la file augmente. Jeunes, vieux, hommes, femmes, courrier de convocation à la main flanqué d’un grand « e » comme espoir, se serrent pour laisser entrer les derniers coincés dans le sas. Fébriles gens qui regardent leurs chaussures, tripotent leurs papiers, s’angoissent du rendez-vous. Les visages sont graves, la honte est proche, certains se reconnaissent, très peu se parlent. Et la circulation se fait, trois pas en avant, stop discrétion et le saut vers les pupitres. Papiers tendus, sourires crispés, on va nous recevoir. Attente sur la chaise noire, les affiches colorées qui nous parlent et au centre la plante verte qui sèche.

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Le dimanche

imageLe dimanche, frais et rasé de prés, le bleu de travail à la lessive, il descendait l’escalier habillé comme un dandy, pantalon en tergal bleu, chemise blanche et veste croisée aux boutons clinquants. C’était son jour de parade dans le village, jour où il était bon ton de pavoiser en société, de traverser les allées le regard haut parmi ses concitoyens. Tous faisaient de même, il fallait fêter ce jour, le seul de la semaine qu’il était autorisé de chômer parmi les autres faits de labeur agricole harassant.

Il sentait bon, un parfum musqué à bas prix mais c’était son odeur du dimanche. J’aimais la fragrance qu’il laissait dans la maison lorsqu’il était sorti. Il partait vers onze heures, un tour sur les quais pour flâner, prendre la tension du jour et se remplir des rumeurs dominicales. Après un arrêt au tabac, son paquet de gauloises et le midi-libre sous le bras, il prenait la direction du café pour l’heure de l’apéro. Un pastis léger pour commencer. Avec les copains endimanchés, il devisait sur la semaine, l’avancement de ses travaux, les vendanges prochaines et les récoltes qui périclitent. Sur son tabouret, au bout du zinc, il était dans son élément. Les copains autour de lui, les verres jaunes de moins en moins légers, les cacahuètes et les olives noires en soucoupe, le monde se partageait sur le comptoir dans la fumée opaque des cendriers qui débordent.

Vers treize heures, avant de rentrer à la maison, il passait au PMU. Un clin d’œil à la demoiselle qui valide les tickets, puis il jouait le quatre, le cinq et le quinze, ma date de naissance ; invariablement, toutes les semaines. Il ne gagnait jamais. Peu importe, c’était sa façon de passer le dimanche avec moi.

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Une maison c’est une cuisine #VasesCommunicants

image « Une maison, c'est une cuisine... »

Le creux de l'après-midi.
Un pré, un arbre, assis ou allongés des solitaires, des un peu en-dehors, un peu blets, ou « encore verts pour leur âge ».

Ils avaient œuvré et tout était prêt pour la soirée. Franchir l'intervalle, et pour cela les mots, se chercher, faire groupe autrement que dans l'action partagée, sans trop se donner, sans risquer non plus de découvrir les divergences.

Alors, les phrases qui s'échangeaient, tranquillement, avec parfois de petites flambées, devaient trouver terrain neutre, mais pas trop indifférent.

Et la maison était arrivée, ce qu'elle représentait (souvenir, ou imagination pour certains, peut-être pour tous). La chambre s'était risquée, sans réactions, trop personnelle sans doute, et puis des livres et certains bustes s'étaient redressés, mais comme des regards se perdaient dans le vague les livres s'étaient effacés pour ne pas créer rupture.

Alors cette phrase, la cuisine, et cela rebondissait. Évident, bien sûr, évident. Quelques images ou théories brèves, et, peu à peu, les récits, les souvenirs se sont étoffés, se sont succédés, dits à voix lente, un peu rêveuse, en accord avec le suspens de l'après-midi, écoutés avec attention - ou avec l'impatience d'y substituer le sien - souvent sans doute d'une oreille distraite, comme un élément de la quiétude, la vacance, du moment, comme l'ombre, les bruits lointains...

À la lisière du groupe, jambes allongées, buste porté par les coudes plantés en arrière, tête renversée, visage tourné vers les jeux de la lumière et des feuilles, une, moi peut-être, ou pas, qui entendait, écoutait parfois.

Une voix de femme, jeune, la voix, mais elle la reconnaissait et sans regarder la vêtait d'un visage de rides lumineuses : « à la campagne, pour qu'elle soit grande, la pièce par laquelle on entre, en tournant autour de la maison » … et elle a vu émerger de sa brume alanguie la pièce carrée, le fourneau, la table au centre pour les cafés au lait du matin dans les bols à anses avec leurs noms, l'escalier qui descendait vers le potager de la propriétaire, les rangées bien droites et le goémon – le choix, autour de la table de la cuisine, chacun son tour, du moule orné pour le beurre salé de la ferme près du moulin, et les dame oui de la fermière – les cinq petits corps, deux près de la porte, les plus petits derrière, prudemment, dans l'escalier dégringolant de leur chambre dans le grenier, et Da Lebi hurlant de rire en faisant courir les araignées sur le carrelage, pendant que l'eau, le sel et les herbes commençaient à bouillir dans un fait-tout. Et puis le fourneau, mais ce n'était plus la même cuisine, la fonte noire, le crochet pour déplacer les plaques, le bain-marie - y toucher, la tante en tempête, toutes les jambes se précipitant dans le jardin avec de grands rires.

Une voix d'homme « la toile cirée, je travaillais dessus », la certitude que c'est une image, que ce n'est pas vrai, juste un passage obligé... et la porte de la petite cuisine poussée, dans le même mouvement ou presque que la porte de l'appartement, « Maman est là ? » – G qui se retourne et la voix de Maman qui vient du salon « mais bien sûr, voyons. Pourquoi ? » - du pain, deux grosses tranches, de la moutarde, aller dans sa chambre, ouvrir le cartable sur le lit, rêver que l'on se met au travail.

La petite cuisine, toujours pleine, les vaisselles en commun – regarder G qui prépare un plat de courgettes farcies, qui étale dans un autre des sardines ouvertes et panées, une discussion qui monte, enfle... chassés, « z'êtes toujours dans mes pattes ! » - les repas entre enfants, les soirs de réception, en bloquant les portes par manque de place, et par décision implicite. Pouvoir manger avec les mains. Les disputes ou les projets. La liberté.

Les portes ouvertes, et les corps qui s'y encadrent, jettent quelques mots, entrent pour se servir ou aider. Noyau, et les vies indépendantes des plus jeunes, autour, mais présentes. Ceux qui se bricolent un repas, pendant que nous mettons au point, en commun, des recettes. La vie refaite, en épluchant des légumes. Nos souvenirs des cuisines anciennes. La place que nous prenons maintenant.

Une succession de cuisines, le creuset, nos histoires, et celles des générations qui suivent.

Mais quand elle veut intervenir, s'impose cette évidence : elle n'a pas eu de cuisine, puisque personne à mettre dedans, faire d'un logement une maison. Alors elle dit « l'entrée » et cela repart.

Ce billet a été rédigé par Brigitte Célerier que vous pouvez lire sur son blog paumée. Je reçois son texte aujourd’hui dans le cadre des vases communicants et elle reçoit le mien ici.

Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de janvier :

Juliette Mezenc et Christine Jeanney
Christophe Grossi et Michel Brosseau
François Bon et Laurent Margantin
Martine Sonnet et Anne-Marie Emery
Anne Savelli et Urbain, trop urbain
Murièle Laborde-Modély et Jean Prod'hom
Jérémie Szpirglas et Franck Queyraud
Kouki Rossi et Jean
Piero Cohen-Hadria et Monsieuye Am Lepiq
Marie-Hélène Voyer et Pierre Ménard
Frédérique Martin et Francesco Pittau
Jean-Yves Fick et Gilles Bertin
Candice Nguyen et Benoit Vincent
Nolwenn Euzen et Joachim Séné
Isabelle Pariente-Butterlin et Xavier Fisselier
Christine Leininger et Jean-Marc Undriener
Samuel Dixneuf et Philippe Rahmy-Wolff
Lambert Savigneux et Lambert Savigneux (ben oui)
Catherine Désormière et Dominique Hasselmann
et sur twitter et en 9 tweets chacune :
Claude Favre et Maryse Hache
(les textes seront publiés par la suite dans le semenoir de Maryse Hache)

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Plus d’eau chaude

image Il n’y a pas plus d’eau chaude. Nu sous la douche, je laisse couler depuis plusieurs minutes et rien ne vient, juste une eau glacée qui ronge mes orteils recroquevillés. Je sors, enroule une serviette autour de la taille, descend l’escalier agrippé à la partie basse de la rampe. Mes pieds forment des marques sur le carrelage froid, chacun de mes pas imprime un fac-similé de ma voûte plantaire, je me retourne et ça disparaît. Je ris et fais quelques sauts sur les marches puis remonte regarder l’étrange disparition de mon passage.

J’ai froid et personne dans la maison. Maman est sortie faire des courses, papa n’est pas rentré du bistro. Je me souviens, un jour, il m’a montré comment allumer le chauffe-eau. Je te montre car souvent il s’éteint, tu le sauras comme ça, si un jour… m’avait-il dit. C’est un vieux chauffe-eau à gaz qui alimente la maisonnée, il est dans la cuisine, au-dessus de l’évier. Je vérifie et en effet, plus de petite flamme bleue dans sa bouche entrouverte. Je tire une chaise, monte dessus et inspecte l’engin. Un bouton poussoir en dessous pour faire étincelle et sur la face-avant une molette à tourner pour ouvrir le gaz. Les gestes doivent être simultanés et précis. Faire sortir trop de gaz sans allumer peut s’avérer dangereux. Tu peux t’asphyxier ou même faire sauter la maison, m’avait-il prévenu.

J’ai peur et n’ose pas enclencher la manœuvre. Je tourne et déjà je sens l’émanation de gaz m’arriver aux narines. Je referme, redescend de ma chaise, m’assoie tremblotant et timoré devant ce vieux coucou de métal blanc. Pourtant j’ai bien poussé le bouton mais aucune étincelle n’a jaillit. Je remonte, les jambes en coton, et recommence. Molette vers la gauche, deux coups de bouton poussoir. Rien. A l’évidence, ce bouton ne fonctionne pas. Dans le placard, je me saisis d’une boîte d’allumettes et me retrouve devant l'appareil à essayer d’ouvrir l’arrivée de gaz tout en grattant une allumette sur la boîte coincée dans la même main. Je m’emmêle les pinceaux, tourne à fond, lâche tout, ouvre le robinet d’eau placé en dessous, laisse tomber la boîte et noie l’ensemble des allumettes dans l’évier.

Catastrophé, je ripe de ma chaise, tombe la tête sur le rebord et m’étend de tout mon long nu sur le carrelage. Je suis sonné et le gaz s’échappe. La maison va exploser. Je reprends mes esprits grâce à une série de tapes sur la joue. Affolée, maman à mes genoux me réanime. Elle me relève, me pose sur la table, et dans le flou de l’instant, m’explique que ce chauffe-eau ne fonctionne plus depuis des mois, que le bon, le neuf se trouve désormais dans la cave.

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Le lendemain

image Etrange calme qui se lève le lendemain. La ville déserte, quelques marques de la nuit agitée, pelure de confettis, canettes en raclure dans le caniveau et dans les jardins publics, sur des bancs allongés, les survivants du passage encore gorgés de vin le cuvent. Et le silence brumeux du premier jour, des pas ralentis par la quiétude des lieux, le décor semble changer, l’air revivifié, peu de voitures, les voies sont libres et lisses. Les passants hagards titubent pour certains, flânent bras dessus-dessous pour d’autres, le sourire encore accroché aux lèvres d’une nuit particulière.

Une nuit où tout est censé basculer vers le meilleur, dans un baiser, une accolade. Une félicité bénie pour des vies qui ont besoin de marqueurs. Le pire est derrière, le bonheur devant, santé et prospérité en acolytes. On l’a célébré dans la liesse pour l’espoir suscité, régénération des corps et des esprits. Tout le monde a fixé le compteur, décompté les secondes jusqu’à la bascule. Arrimés à nos comptes à rebours, montres et clochers glorifiés, on a tous crié à l’arrivée du lendemain dans un grand bain de jouvence.

Les souhaits et vœux ont fusé, sincèrement exprimés dans une litanie de désirs et d’ambitions. Encore tout le mois, ils s’échangeront mais perdront inévitablement de leur vigueur dans l’énumération. Le lendemain du lendemain sera finalement pareil à la veille. Et plus les jours se succèderont plus ils se ressembleront, ressembleront aux jours d’avant. Tout redémarrera, la ville reprendra ses couleurs poisseuses, l’énergie cinétique, le mouvement de la vie semblable à tous les jours, à toutes les nouvelles années qui tiendront promesse du lendemain.

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