février 2011 | fut-il.net

Archive for février 2011

C’est chaque jour

image C’est chaque jour, tous les jours, plusieurs fois par jour. Des occurrences nerveuses où se cloîtrent retors les tourments et les plaisirs parcourant le corps de bas en haut dans un douloureux et sinueux parcours. Non, pas une heure sans que permutent les axes de la pensée, du bien au mal, dans un cortège sanguin permanent, inéluctable fin annoncée, consciente dans l’esprit, saumâtre sur le chemin. Chemin tortueux. Qui prend source à la plante des pieds, roule sur le craquement sévère de mollets ankylosés, se mêle au sang congestionné dans des canaux trop étroits, se débat avec les fourmis galopantes sur des cuisses trop raides, pour, en bout de course, mugir dans un bas-ventre tuméfié par l’afflux soudain d’une libido abandonnée, l’estomac en tambour essoré par la violence du manque. Une circulation abondante et folle paralysant les membres supérieurs, annihilant tout geste de défense dans une apparente immunité du dehors, un pacte de non-agression qui n’est autre que lâcheté d’esprit commué dans le corps. Ce corps, réceptacle de toutes les émotions, humilié, bafoué par l’abandon de l’autre, de soi-même, relégué au second rôle, se débattant dans un reflux de liquide violent. C’est chaque jour, tous les jours, plusieurs fois par jour.

Texte publié initialement sur le blog de Xavier Fisselier dans le cadre des vases communicants de février.

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L’homme qui tournait

image Il tournait, nom de dieu comme il tournait, cet homme là ! D’abord, tu ne l’avais pas regardé tant il était semblable aux autres. Un homme sans rien de plus qu’un homme, un lambda qui marchait dans ce parc où tu avais tes habitudes. Une balade tous les jours, c’est dans cet endroit, îlot de verdure dans la ville, que tu aimais flâner et regarder passer les inconnus. Sans les dévisager, tu appréciais juste leur démarche, leur style et entre chaloupe et raideur du corps, tu imaginais leur vie. Bien sûr, tu te laissais avoir par leurs vêtements, signes extérieurs d’appartenance : l’attaché-case et le col blanc, la poussette de bébé ou le ventre rond, la canne, le dos courbé et le complet bleu, l’iPod et le baggy qui tombe sur les genoux. Autant d’indices qui te menaient sur leurs pas, vers leur maison, leur bureau, leur école comme une ébauche imaginaire de ce qu’ils devaient vivre.

Il tournait, nom de dieu comme il tournait cet homme là ! Trois fois il passa devant toi sans que tu ne le remarques. A la quatrième, une mémoire visuelle - mêmes chaussures, même bas de pantalon dans ton champ de vision - te décida à prêter attention. Son pas mécanique, son dos droit, sa tête rivée sur des épaules carrées, un costume sombre de représentant de commerce lui donnaient un air étrange et tu te demandas comment un personnage aussi singulier avait pu t’échapper. A la cinquième circonvolution, l’homme automate s’arrêta face au banc où tu étais assise puis effectua un quart de tour militaire et te fixa dans les yeux. Surprise, tu attachas ton regard au sien durant de longues minutes. La gêne aurait dû apparaître, chez lui ou chez toi, mais il n’en fut rien.

Il tournait, nom de dieu comme il tournait cet homme là ! Il repartit, fit un tour de plus dans le parc, s’arrêta à nouveau devant le banc, quart de tour et plongée dans tes yeux. Toute l’après-midi, sans dire mot, il tourna ainsi, t’offrit son regard noir sans qu’aucun malaise ne transparaisse. A chaque arrêt, tu étais prête à engager la conversation, à lui demander ce qu’il faisait là, à quoi rimer ce manège mais aucun son ne venait à ta bouche, chaque parole que tu avais répétée dans ta tête pendant son circuit s’évaporait dans son regard soutenu. Tu devenais absente de toi-même, coupée du monde, nulle part et partout à la fois. Il tourna encore et encore, planta sans ciller à plusieurs reprises ses yeux obscurs puis, au coucher du soleil, il disparut.

Tu rentras chez toi, l’esprit confus. Il te semblait sentir sur ton visage l’empreinte indélébile de son regard, comme s’il le soutenait encore. Hagarde, tu dînas rapidement puis te couchas. Alors que tu venais à peine de fermer les yeux, son visage se dessina sous tes paupières. Les lignes autour du noir profond de ses yeux s’affinèrent, bientôt des traits connus apparurent comme une évidence. Il tournait, nom de dieu mais l’homme qui tournait, c’était moi !

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Pensées

image Les pensées s’entrechoquent. Les internes, courbes et torves viennent tarauder l’esprit faible tandis que les autres, les externes, droites et fières, veulent ouvrir le monde, regarder loin et dégager les premières, ne plus leur laisser place pour agir. Il y a le moment où les deux se rencontrent, s'apostrophent, se déchirent pour en découdre. Elles jouent des coudes, n’hésitent pas à se lancer des piques dans le cœur. Elles n’ont qu’un seul but : occuper le terrain, s’imposer et se déclarer pensées principales.

Les internes, oui, celles du dedans, dans une mièvrerie répugnante, agissent sur les blessures, sur le besoin d’être, de rêver encore un possible qui s’évanouit. D’autant plus coriaces qu’elles savent la tâche ardue, elles ressassent, repassent de vieux films en noir et blanc, essayent de toucher le point sensible qui active de vieux démons, exacerbe l’imagination maligne propulsant l'image de corps aimés disparus. Impossible à supporter. Les externes, elles, s’affolent, hissent le drapeau blanc, chassent par la lumière les pensées trop près et les illusions défuntes mais elles se heurtent aux charmes obliques qui reviennent sans cesse flatter l’innocence, enjôler la crédulité et réveiller l’espoir déchu.

Aucunes n’arrivent à vaincre. La bataille s’étire, fourbit les neurones, excite puis apaise, réjouit puis désole, le tout déborde infini de mots à contre-sens, de vérités fausses en mystifications sincères.

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Dans son dedans

image Elimés, érodés par le dehors, trop de vent, de bourrasques à éviter, vaut mieux creuser le dedans. Enfin c’est ce qu’on se dit. Que c’est mieux le dedans, bat trop fort le dehors. Se recroqueviller c’est mieux, cultiver l’intérieur, paraît qu’on est beau à l’intérieur. Alors, on descend sans cordée, spéléo de l’intime, la gravité nous épargne, on est hors du monde mais dans son monde. Sur les parois on glisse, aucune entrave apparente, c’est sombre mais c’est calme, sans contradiction pour faire aspérité.

Très vite parvenus au creux, on se fait complaisance. On s’épargne de tout. En fait, on s’en fout. On est bien dans la tourbe, personne à la rescousse, on peut patauger autant qu’on veut. On est bien dans le dedans du dedans. Plus de zone corporelle à observer, on est seul dans son dedans. Le dehors n’existe plus ou très peu, juste l’essentiel pour observer et alimenter son dedans. Au plus près de, dispensés de protocoles, évadés des conventions, comme dans la bulle originelle.

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Le rocking-chair

image En bois laqué noir mais d’un bois de qualité médiocre qui, au fil des assises, s’est écaillé sur les parties les plus sollicitées. Les accoudoirs, les deux, ont perdu leur vernis sous la pression des mains qui ont appuyé et tant frotté pour lever sa carcasse engourdie. Le rocking-chair de mon père. Les fines baguettes du dossier, sous la pression de son corps avachi, se sont décalées, une sur deux déboîtée, provoquant à la faveur d’un léger dandinement un massage inopiné de la colonne vertébrale. Les axes désarticulés chuintent, bois sur bois, quand il se met à basculer pour mieux s'endormir. Le rocking-chair de mon père.

Après un moment dans ce bruissement métronome, s'ajoute très vite dans l’intervalle de silence un ronflement puissant : une large inspiration décolle son dos et une baguette du dossier dans un craquement sourd, puis un profond relâchement nasal fait retomber son corps sur l’assise et relance le fauteuil dans sa balance. Le rocking-chair de mon père. Et ainsi pendant deux heures, le temps d’être subitement réveillé par la fin de son western à la télévision, les publicités hurlantes en trompette. Ses talons arrêtent alors la chevauchée fantastique et rêveuse. Sur les coudes, il se redresse, le dos défait et les mains sur le visage pour se désembrumer. Péniblement, dans un dernier craquement de bois et d’os, il marmonne un salut à l’assemblée et direction la chambre à coucher. Le rocking-chair de mon père.

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Dans l’encoignure

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A l’angle aiguisé, se cogner, ne pas avoir vu l’abyme sur son équerre renflée. Toujours accélérer dans le virage, se sentir porter par la force centrifuge. Puis croire à la ligne droite et courir sans regarder devant, juste se retourner pour apprécier la trajectoire. Soulever par l’envie, le courage entre les dents serrées par la rage de parvenir, la mâchoire douloureuse mais la sensation de vivre pleine. Et ne pas voir le coin au bout du chemin, non pas un mur mais un endroit noir et sournois, froid et obtus. Comme un aveugle sans canne blanche qui aurait oublié de tendre les mains, esquiver l’obstacle le plus emportant et se fendre sur le renforcement invisible. Pas vu, oublié, sous-estimé, trop sûr d’avoir été. Céans, se bloquer le corps dans l'intervalle, planté de la perspective, perdu dans un espace sans repères, la tête enfouie dans l’encoignure.

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Autrefois tourner le dos #VasesCommunicants

imagePhoto : louise imagine

Autrefois tourner le dos et traverser la cour de récréation suffisait...

Maintenant, tourner le dos ne suffit plus. La cour de récréation a disparu. On ne se livre plus au jeu. Non! On ne joue plus. On joue un rôle. Être l'interprète du jeu que je compose à chaque instant. N'être plus que l'acteur d'un moi qui se forme et se déforme par le regard des autres et l'appartenance à la meute.

Rester droit comme un "i" et poser son regard, sans se mouvoir, tout en maîtrisant ses sourires et sa respiration. Affronter sans rechigner, ni tordre l'échine, voilà ce qu'adulte veut dire. "adolescere"' grandir. Sommes-nous devenus grands? Sommes-nous si grands que nous en oublions d'être pertinents? Je ne grandis plus, je m'altère et ne me reforme plus. Je n'ai à aucun moment aspiré à être l'adulte mais je me suis retrouvé avalé et embrigadé dans un univers peuplé de ces personnages. Ils sont si fiers d'être parvenus à Être, cet adulte qui maintenant regarde avec convoitise et condescendance son enfance passée ou l'enfance de sa progéniture. Je suis heureux pour eux. C'est un triomphe sans doute honorable de quitter son état d'enfant. Comme si atteindre le début de la décrépitude s'accompagnait d'une délectation profonde qui se suffirait à elle-même pour donner un sens à une vie.

Les rêves d'enfant ne sont pas ambitieux, ils sont merveilleux. Ils se situent un ou deux échelons plus haut que nos espérances ou visées. Ils ne sont d'ailleurs pas dans le registre de l'objectif à atteindre. Ils se positionnent uniquement dans la création. La création d'un monde nouveau, assurément meilleur. L'inexplicable magie des jeux imaginés dans les cours d'école qui nous transportaient dans un monde parallèle et que l'on retrouvait à n'importe quel moment, au retentissement d'une cloche ou sur un simple claquement de doigt. L'évasion, le passage d'une âme à un autre. La capacité à se débarrasser des gardes chiourmes qui oppressent.

Et l'oiseau se posa sur mon bras...

Ce billet a été rédigé par Xavier Fisselier que vous pouvez lire sur son blog comprenant notamment une série de billets intitulée “mn : mauvaises nouvelles” à ne pas rater. Je reçois son texte aujourd’hui dans le cadre des vases communicants et il reçoit le mien ici.

Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de février :

Laurent Margantin et Daniel Bourrion
Christine Jeanney et Anita Navarrete-Berbel
Maryse Hache et Piero Cohen-Hadria
Samuel Dixneuf et Michel Brosseau
Chez Jeannne et Leroy K. May
Estelle Ogier et Joachim Séné
François Bon et Christophe Grossi
Cécile Portier et Anthony Poiraudeau
Amande Roussin et Benoit Vincent
Marianne Jaeglé et Franck Queyraud
Juliette Mézenc et Jean Prod'hom
Candice Nguyen et Pierre Ménard
Nolwenn Euzen et Landry Jutier
Leila Zhour et Dominique Autrou
Clara Lamireau et Michel Volkovitch
Joye et Brigitte Célérier
Clara Lamireau et Michel Volkovitch
Claude Favre (quelque part sur le web) et Jean-Marc Undriener

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Le vieux buffet

image Dans la cave sombre au sol de sable brun, se trouve adossé au mur principal le vieux buffet. Dégagé de la cuisine depuis des années, il a été remisé là pour servir de débarras mais aussi de coffre à mémoires.

Tout un fatras sommeille dans le creux de son bois vermoulu. Bibelots, outils, vieilles pièces de monnaie, bocaux et pots de confitures cohabitent derrière les quatre portes autrefois vitrées de mosaïque et aujourd’hui rafistolées par un grillage à gros maillage. Le désordre est visible en puzzle découpé et l’espace sur ces étagères semble sans fond, les vieilleries poussiéreuses repoussées sans cesse dans le creux par les nouveaux rebuts ou conserves de saison.

Au milieu, deux larges tiroirs aux boutons ronds et métalliques taillent le meuble. A l’intérieur, papiers froissés, tickets jaunis, stylos d’école à l’encre baveuse, trousses usagées, sécateurs ou autres cisailles baroques se partagent l’empilement dans un souffre vert de corrosion. Le grand capharnaüm du temps fait ici son ouvrage, recouvrant par strate le quotidien oublié. Il est rare que l’on y fouille, ce qui est déposé ici est offert à la perte : déchets qui ne disent par leur nom, toutes choses entre deux – dérisoire ou essentiel - qui se conservent parce qu’on ne peut ou ne veut les jeter.

Et au fil des années, le vieux buffet avec ses cases et compartiments devient la grande poubelle visible et perpétuelle, témoin d’un passé dont on refuse la disparition et où s’agglutinent en substrat nos souvenirs névrosés.

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