Du parapet qui plonge dans la rivière, tous les matins, je le voyais prés de l’eau, les pieds calés sur deux cailloux, les yeux morts cherchant un reflet. Courbé sur sa mire, l’éclat de l’eau qui file, le soleil en point de fuite comme un éclair qui aveugle, il cherchait en vain à se reconnaître dans les remous poisseux d’algues vertes. Une main bien en peine posée sur son genou cagneux tentait de contenir ses vacillements incontrôlés ; l’autre en va-et-vient aspergeait sa longue barbe hirsute tissée de toiles d’araignée. Une fois son visage lavé de sa nuit de curée, il posait avec supplice ses fesses molles entre les deux cailloux, retournait son futal à mi-cuisses et dénouait puis enlevait ses godillots.
Les pieds dans l’eau comme deux esquifs en perdition, il restait là des heures à regarder le ciel, tantôt allongé dans la torpeur de son jour, tantôt se redressant brusquement en grommelant de douleurs comme appelé par le divin. La rivière le laissait léthargique et coulait doucement entre ses orteils. Les vaguelettes oscillaient entre goémon gélatineux et durillons noirs emportant avec elles l’ivresse des heures passées. Il récupérait et cherchait là jusqu’au soir la force de continuer, l’espoir d’un matin au reflet plus distinct, aux eaux plus limpides, à la ferveur d’une barbe moins embrumée.