mai 2011 | fut-il.net

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Laver la nuit

image Du parapet qui plonge dans la rivière, tous les matins, je le voyais prés de l’eau, les pieds calés sur deux cailloux, les yeux morts cherchant un reflet. Courbé sur sa mire, l’éclat de l’eau qui file, le soleil en point de fuite comme un éclair qui aveugle, il cherchait en vain à se reconnaître dans les remous poisseux d’algues vertes. Une main bien en peine posée sur son genou cagneux tentait de contenir ses vacillements incontrôlés ; l’autre en va-et-vient aspergeait sa longue barbe hirsute tissée de toiles d’araignée. Une fois son visage lavé de sa nuit de curée, il posait avec supplice ses fesses molles entre les deux cailloux, retournait son futal à mi-cuisses et dénouait puis enlevait ses godillots.

Les pieds dans l’eau comme deux esquifs en perdition, il restait là des heures à regarder le ciel, tantôt allongé dans la torpeur de son jour, tantôt se redressant brusquement en grommelant de douleurs comme appelé par le divin. La rivière le laissait léthargique et coulait doucement entre ses orteils. Les vaguelettes oscillaient entre goémon gélatineux et durillons noirs emportant avec elles l’ivresse des heures passées. Il récupérait et cherchait là jusqu’au soir la force de continuer, l’espoir d’un matin au reflet plus distinct, aux eaux plus limpides, à la ferveur d’une barbe moins embrumée.

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Jamais su si t’étais vraie

image Des cris étouffés en toile de fond, des rires en acouphènes qui parcourent les corps, ensorcellent les rêves, coupent du monde. La nuit revêt ses plus beaux apparats et se ment pour offrir en partage un pays d'artifices. Un ailleurs cerclé de lumières, un parc à humains, petits hommes, petites femmes. Les yeux aux mille couleurs, du fard pour les années sombres à venir, et les joues salivées de senteurs fabriquées, du sucre vanillé au rouge des pommes d’amour.

Et toi, au milieu, jamais su si t’étais vraie.

Au volant, tes cheveux à l’odeur inconnue tracent la nuit, la vitesse au visage, tes mèches folles et tes yeux qui fuient en perles d’eau. Tu tournes sur la piste, plaques noires de fer agglomérées qui forment tes routes factices, de celles sans but, qui tournent en rond et qui t’agitent. Tu files électrique, ta silhouette dans mon sillage et ta flamme sur la perche qui crépite. Moi, je veux te croire, sur le parquet fais la grue, te matte à mort, accroché à tes contours chromatiques. Mais d’autres rôdent autour, chauffards zélés perchés sur les banquettes, pieds à bloc sur la pédale, ils frôlent tes caoutchoucs, te tamponnent en s’excusant d’un clin d’œil aguicheur.

Et moi, figé, regard volé, transparent de toi, jamais su si t’étais vraie.

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A la cambuse

La cambuseSous des tôles cuites au soleil ou givrées de sel lourd ! Il me disait ça, il me disait que c’était là dans cette baraque, à toutes saisons, qu’ils se regroupaient pour becqueter leur saloperie. Il me racontait. Une étuve ou une congère, n’y avait pas d’atmosphère tempérée entre ses murs de fer, que du saumâtre à porter sur nos dos jouvenceaux.

De grandes tablées braillardes, dix à quinze pingouins en chemises grises, les cheveux ébouriffés par le vent et les tapes sur le crâne. On s’installait au rythme de nos matons en effilochant les rangs et en poussant des cris de métal blanc. Par-dessus les bancs en bois gravés des opinels, on essuyait des bousculades, coups d’épaules et crocs-en-jambe, pour qui le premier gagnerait la place près de la fenêtre. La gronde en hygiaphone humain s’en suivait plus forte que nos babillages ronflants. Les talons en poinçon sur le lino et les rappels en battements de mains, l’ordre s’en remettait aux plus forts : les grands surveillants, gueules émaciées qui paradaient dans les allées sous des allures martiales.

La cloche résonnait dans la cambuse, c’était midi pile. La tôle vibrait, les portes claquaient et les chariots fumeux aux gamelles de purée jaune pisseux faisaient leur entrée poussés par des bunkers de femmes aux visages exsudant la vapeur. Pour chacun une rasade d’eau dans son verre à numéro, son morceau de pain rond, sa louche de patates glus et sa semelle flottante dans son écuelle. A table ! Nous avions vingt minutes pour ingurgiter notre pitance et laisser place nette à la prochaine vague de compagnons.

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Le négus

le négusC’étaient toutes les après-midi d’été à la terrasse du café, des jours trop chauds où nous étendions nos jambes lymphatiques sur des chaises inconfortables en plastique blanc. Dès midi, les places se convoitaient à l’ombre de la tonnelle et autour des tables garnies de bocks de bières, de Coca ou de Tropico orange. Lui, il arrivait toujours ponctuel pour son apéro, pétroleuse qu’on entendait de loin, casque au bol et guiboles à l’air. Voilà le négus ! Semblaient dire nos sourires railleurs.

Car on le charriait le vieux négus. Gueule de travers, crevasses d’alcool apparentes et mégot maïs aux lèvres, il avait tout de la caricature du poivrot. Petit et chétif, courbé sur sa meule, il traversait le village à vive allure, jetait son engin contre le mur du troquet et entrait en scène, culbuto rabougri sur la terrasse. Oooh le négus ! Moqueurs, nous interpellions ainsi sa bouille rieuse et édentée. En guise de réponse, il levait un bras au-dessus de son dos rond, ce qui ne manquait pas de déstabiliser son équilibre précaire, puis il se donnait comme règle de déférence de passer à chacune des tables avant d’entrer dans le bistrot. Un mot pour saluer, l’air du temps, des « c’était mieux avant », une colère épidermique, des souvenirs en relaxes, souvent de grandes paroles gueulées et imbibées d’énormités mais sa faconde, son aura anisée et ses gaucheries enchantaient toujours son auditoire.

Après avoir payé sa tournée, il changeait de table, son ballon de jaune sans eau dans une main, son paquet de gitanes et son zippo dans l’autre. Il n’était pas rare de le voir caboter ainsi toute l’après-midi et finir affalé sur une chaise, les cheveux quillés au ciel, le regard vide et les pensées en vrac. Conscient de son état, il braillait un instant contre les derniers quolibets puis lassé, il relevait son short et étirait ses jambes, poteaux secs à la peau collante lézardée de soleil. Une parenthèse de silence où il nous semblait le perdre et il baissait son menton d’orgueil comme pour un dernier soupir, fermait ses yeux bouffis et laissait un somme le ramasser une heure ou deux.

Oooh le négus ! S’inquiétaient de son état ceux qui déjà arrivaient pour l’apéro du soir. Il se levait, geignait encore somnolent dans sa barbe éthylique puis dos rond et bras peinant à se lever, il enfourchait sa pétroleuse et disparaissait jusqu’au lendemain.

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Texte publié initialement chez Kouki dans le cadre des vases communicants du mois de mai.

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A la traîne

A la traîne Écrasée sur son lit, tout son poids en fatigue sur les ressorts usés, elle jette un regard vide sur le plafond. Tant d’années écoulées sur cette couche, ce lit conjugal toujours tiré aux quatre points carrés. Sa main effleure le dessus de lit en satin beige, elle se souvient des peaux coulées, de la douceur des nuits défuntes. Sa tête enfouie dans le traversin moelleux, des bourrelets acouphènes aux oreilles et la mélancolie de ses cheveux gris qui tombe dans les creux.

En face, pendu à un clou, fixé avec soin par une cheville plastique pour ne pas abîmer le placoplâtre, un cadre au liseré bordeaux assorti au rideau et à l’intérieur, sauvegardés par un verre poli, deux personnages fixés sur une photo nette et propre : un homme heureux au costume cravate impeccable, une rose à la boutonnière et le sourire d’une naïve en robe blanche à l’interminable traîne de nacre.

A la traîne, voilà comme elle se sent, à cet instant, à la traîne de ce cliché sans émotion. Sur son lit, sur le mur, sa vie, une vie filtrée jusqu’à la lie, l’image d’Épinal en grimoire, des pages cornées jamais reprises et un goût âpre de sépia dans la bouche.

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La vieille au fichu gris

La vieille au fichu gris Je me souviens. D’elle qui chevrotait dans la rue, courbée le jour, cintrée la nuit. D’elle, du mystère qu’elle portait sur son dos et des rumeurs à son sujet qui croisaient deux générations. D’elle, de sa désinvolture et de sa misanthropie avérée.

Petit bout de femme au visage bardé d’un fichu gris, été comme hiver, une cape d’invisibilité pour dissimuler une expression assurément mystique. Je la croisais chaque jour et chaque nuit où je me jouais noctambule. Périple diurne, elle sortait de sa grotte, petite maison coincée entre deux immeubles rénovés, claquait sa porte récalcitrante d’un geste lourd et bref, puis verrouillait de trois tours d’une grande clé qu’elle pendait par une corde à sa robe de bure. Elle longeait ensuite les murs, la tête baissée et les mains crochetées sur le nœud de son fichu. Elle usait les mêmes voies, les mêmes trottoirs, chaque pas sur celui de la veille, trajet de jour comme de nuit. Si je ne la voyais pas, je l’entendais raser les murs, cahin-caha sur le pavé, le bruit de ses mocassins épousant sa démarche boiteuse. Elle entrait dans l’église et demeurait demi-heure en piété puis ressortait et répétait le chemin à l’inverse dans un même sillage.

Personne ne connaissait son nom, on la disait sourde et muette. Certains même la croyaient aveugle, ce qui eût expliqué ses trajets millimétrés et étudiés par cœur, sa foulée lente et hésitante, et ses yeux défunts cachés dans le fichu gris.

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L’arbre aux fruits mous

l’arbre aux fruits mous Je restais pendant des heures prés de l’arbre aux fruits mous, verts et rouges dedans, espèces de petites poires dont on ne m’avait jamais dit le nom. Je ne voulais pas le savoir de toute façon. Le mystère me plaisait. Puis je l’appelais « l’arbre aux fruits mous », c’était bien ainsi. Ce grand, gras et touffu, aux larges feuilles était mon protecteur, pendant que les autres, les vrais, vaquaient à la récolte. Il me faisait de l’ombre et, de temps à autre, à la faveur d’une brise, il laissait tomber le fruit trop mûr qui venait s’éclater tout prés de moi, sur le bord du puits. C’était le métronome de mon après-midi. Je guettais chaque coup de vent, chaque bruissement dans les branches et les jours trop calmes, je donnais des coups de pieds dans le tronc pour accélérer la chute de mes fruits mous. L’arbre ne bronchait pas mais il m’écoutait, c’est sûr, il m’obéissait. J’ouvrais chaque figue tombée, parce qu’aujourd’hui je sais que c’étaient des figues, m’émerveillais de leur texture, de leur creux charnu qui péguait sous mes doigts, examinais avec attention le monde filandreux que formait la couronne blanche autour du cœur rouge. Je les sentais, roulais ma langue sur leur peau rugueuse mais jamais ne les mangeais. Je m’essuyais juste les mains sur mon polo blanc et je tenais le regard perché dans les ramilles dans l’attente des prochaines chutes molles.

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Dans la Capitelle

Dans la Capitelle Planqués, au creux, comme des troglodytes, les pierres taillées autour de nous, une alcôve dure pour nos rêves mous. Tu trépignes, tu as peur, enfermement soudain, tu me serres, ta peau blanche en éruption. Dans la Capitelle, l’odeur des lichens suinte des murs ronds, il fait noir et du haut, par un interstice, file un mince rayon de lumière sur ta joue. C’est inquiétant ici, me dis-tu, tu veux sortir de là, tu suffoques. Tu te serres encore, ma main sur ta cuisse qui tremble, ma voix caverneuse apaisante à tes oreilles. Je te ronfle quelques phrases libres et leur écho se met à tourner en squash sur les parois ancestrales. Tu lèves les yeux vers moi : dessine-moi un mammouth avant que tes mots ne retombent ! Tu ris, je ris, et les éclats se mélangent aux sons rebondis, ils nous entourent, nous passent sous les pieds, raclent le sol de schiste et délogent tes craintes.

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La voix

La voix du dimanche Du dimanche matin, quand je reste seul encore à dormir, l’entendre qui me réveille s’élever du rez-de-chaussée, de la rue même peut-être, de l’autre bout de la ville va savoir. Elle est chargée de testostérones, rauque et puissante, enjouée du jour aussi. Ne pas comprendre ce qui se dit, ce qui se hurle dans ces beuglements d’adulte, l’accent qui chante en notes herculéennes, mais reconnaître entre mille, qui le dit, qui le hurle sans le vouloir. Voix mal maîtrisée qui porte haut et ne connaît pas la sourdine. Voix qui, si l’on s’en tient à son volume, semble gronder au ciel, éclatement de l’air, tonnerre des dieux en couverture ronflante à toute autre parole qui s’étouffe en filet doux, qui s’oublie, qui se tait. Derrière mes yeux mi-clos, reconnaître le personnage altier, tout aussi robuste que son bagout est fort, l’armoire sur pattes, des épaules en poutrelles, la tête aux joues de veau, le cheveu gras clairsemé, le costume bleu dominical taillé sur-mesure. Et s’apaiser sur le sourire large qui écarte sa bouche criarde, la bonhomie qui s’en échappe, le phrasé qui s’emballe, les tapes dans le dos qui accompagnent la ponctuation, la légèreté insoupçonnée de ses bras cuissots qui enlacent et le bonheur qui se dégage de ses vocalises de ténor. Se lever enfin pour le voir, pour l’entendre gâter mes oreilles de soleil et embrasser le jour.

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Les mousseuses

Les mousseuses A vouloir tous les attraper, les happer dans leur gorge, elles en font trop, les mousseuses. Ecume aux bords des lèvres, peinture écarlate sur visages hauts, elles empourprent leur entourage, déshabillent leurs proies de regards appuyés. Flanquées sur des aiguilles trop fines, démarches félines à absorber tout chacal, elles pétillent au champagne leurs sens mal ordonnés, neige chaude comme alcôve promise.
Emoustillement à l’abordage, canailles surfaites sur jupes trop courtes, le fard aux yeux aveugle le friand de plastique, réveille le pleure-misère et affole l’infidèle. Elles lacent et délacent des jambes infinies, des vagues de courbettes aux sourires entichés de désir. Formes sculptées de papiers glacés, copiées collées d’atolls préfabriqués, tout leur corps porte en amulettes le ballant de leurs amours contrariées.
Et quand on souffle, quand on cherche à voir sous le rimmel, des bulles d’air sifflent puis éclatent. Pas même une douceur qui éclabousse dans le rouleau. Elles glissent entre sac et ressac avec des coupures à vif que le sel ranime, des blessures englouties que les algues ramènent. Les mousseuses, elles sont trop légères pour penser la terre. Sous couvert de leur attraction fatale, elles ont peur, une peur d’être sous le paraître. Alors, dès qu’éclate la bulle, que la mousse se fait liquide, qu’elle se transforme en passoire à émotions, elles filent d’hystérie, eaux ruisselantes, s'enrôlent vers d’autres rivages à écumer. Seules.

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Petit roi de Cuba #VasesCommunicants

laissés à la terrasse
les cliquetis des grands
des briquets
des gourmettes
des cuillères à café
et là haut la caverne
sous le toit brûlant d’août
on montait interdits
satins rose trépassé
escarpins popelines
livres obèses muets
cris figé à des bustes
masques nègres
gui sous cloche
madonnes
pistolets
et les guêpes aux lucarnes
toi
tu t’en foutais
à sucer ton Yéti
poussant l’haleine verte
Marjorette aux boudins
bagués de Cohibas
ton épi un soleil
j’y comptais

et là
il pleut






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“Petit roi de Cuba” a été rédigé par Kouki Rossi dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez la suivre sur son blog Koukistories sur lequel elle accueille aujourd’hui mon négus.

Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de mai :

G@rp et Franck Thomas
Maryse Hache et Jérôme Wurtz
Joachim Séné et Guillaume Vissac
Louise Imagine et KMS
Christopher Selac et Pierre Ménard
Isabelle Butterlin et conte de Suzanne
Franck Queyraud et Christophe Grossi
Piero Cohen-Hadria et Dominique Hasselmann
Daniel Bourrion et Anita Navarrete-Berbel
François Bon et Urbain trop urbain
Candice Nguyen et Samuel Dixneuf
Morgan Riet et Marlène Tissot
Michèle Dujardin et Jacques Bon
Murièle Modély et Vincent Motard-Avargues
Cécile Portier et Sandra Hinège
Mariane Jaeglé et Michel Sarnikov
Martine Rieffel et Brigitte Célérier

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Les yeux au ciel

image Bleu, soixante-dix-huit ans de bleu, couleur qui t’entoure toujours, l’immense de tes yeux qui crée un anneau autour de toi, une bulle de temps que plus rien ni personne ne traverse. Pas d’aura, aucune transmission, juste des émotions plates, des sous-entendus dont tu te pares, qui te suffisent pour vivre et qui engendrent en nous des marges inertes. Et ce bleu regard qui tourne dans le vide, n’exprime que le minimum vital, plus d’éclat, juste le roulement de l’incompréhension quand les autres sens font défaut, lorsque tu ne nous entends plus, que des tonalités insondables te masquent encore un peu plus. Tu t’écarquilles, pupilles dans ta nuit de plein jour, tu nous lances des billes rondes comme si nous étions fautifs de sentir, d’écouter, d’entendre. Les paroles et les chutes de rires t’agacent car tu n’es plus intégrée : tu es à côté, sur un autre chemin, dans un bourdonnement sourd, seule immobile dans un ballet de lèvres chaotique. Alors tu souffles un peu, tournes la tête et lèves les yeux au ciel.

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