juillet 2011 | fut-il.net

Archive for juillet 2011

Pavillon 4

Pavillon 4

Treize heures, un dimanche d’été, des allées parcourues, du bitume fléché pour arriver là, une impasse, des panneaux, une clôture. L’image est anodine mais où somme-nous ? Dans une résidence ? Une zone industrielle ? Un lotissement moderne aux indications léchées ? Un agencement de ville, une périphérie à la voirie impeccable ? On pourrait tout croire, on nous parle de pavillon, de villa, on nous parle une langue qu’on connaît, qu’on apprécie aussi, on pourrait même penser camp d’été, mobil-home appelé villa ou pavillon pour faire mieux, pour faire plus riche.

Evidemment, rien de tout cela. Sur cette photo prise à la sauvette, il y a la herse blanche recourbée sur le dedans, c’est dans ce dedans que tout se passe, au-delà de la végétation luxuriante, du soleil qui frappe les panneaux, du coin de ciel bleu qui surplombe cette nature.

Le dedans et encore plus au-dedans, la vie en vase-clos. Derrière le grillage gainé, par-dessus les murs aux fenêtres-barreaux, il y a le monde qu’on refuse, la folie qui nous échappe au quotidien. On ne voit rien d’ici, planqué que nous sommes dans notre monde à nous. On nous préserve des gens de l’autre côté, du mal qu’ils contiennent, du mal qu’ils pourraient nous faire, qu’ils pourraient se faire. Plus à gauche, on est arrêté par des barrières automatiques, des bornes qui nous invitent à faire demi-tour, ici s’arrête la vie qu’on connaît. Demi-tour et circulez. On ne passe pas la frontière entre eux et nous. Eux, ceux qui résident ici - qui sont parqués, serait expression plus adéquate - ne font plus partie de notre société. Ils ont désormais la leur, on a bâti autour d’eux, créé verdure et soleil en cour intérieure mais ils ne respirent plus notre air, ne vivent plus notre liberté.

Illustration : Extérieur du pavillon 4 - service psychiatrique du CHU de Nîmes.

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ne f’rai plus #13

ne f’rai plus mes nuits, ni pipi au lit. dommage, pouce levé, j’aimerai bien encore téter. mais bon, serait pas normal, hein, blablalala. hé ho, hé ho, faut pas pousser mémé dans les orties, tout ça, tout ça. aimerai revoir mémé penchée sur le berceau, quand même. et puis voilà.

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Voyage et temps

voayge et tempsIl est voyage et temps. Un temps indéfini qu’on ne saisit jamais, qu’on prend comme un périple qui bondit sur l’empilement nerveux des années. Brassé d’impatiences en mouvement, il trace un chemin de déconvenues en illusions crevées de retours incessants à la réalité. Il est fait dans et autour des amis, des amours, des emmerdes, insensible aux lieux autour desquels il tourne. Bousculé par sa vitesse supersonique, il est sourd à la vie, aveugle des travées qu’il ceigne, des murs autour qui se décrépissent, des tours qui tombent, des fous qui gagnent, des lieux qu’on saccage. Il poursuit toujours la partie en cours, inarrêtable, impalpable. En déplacement perpétuel, il nous transforme en pions incapables de le jouer qui s'enivrent à suivre son train d’enfer vers des destinations inconnues. Il est voyage et temps qui effacent, une idée chassant l’autre, il fond l’espace, le modifie, l’oublie sans que rien ne paraisse changer et nous, on garde ou pas, suivant qu’on soit tournés vers, attentifs à, qu’il nous soit donné de saisir les minuscules prises qu’il nous tend entre deux générations, on garde ou pas des images plus ou moins nettes, des souvenirs oxydés en plaque mémorielle ou des rêves en souvenance devenus réels puis poussés au devant, curieux de l’avenir qu’il fait miroiter, on passe à autre chose, parce qu’on ne peut que le suivre.

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ne f’rai plus #12

ne f’rai plus illusion. ça fait trop rêver, après quand on se réveille, on est encore plus con que quand on s’est couché. parce que ça rime avec déception, puis aussi parce qu’au pluriel ça fait des illusions. et puis voilà.

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ne f’rai plus #11

me f’rai plus avoir. être peut-être, oui, me f’rai être jusqu’à la fin. mais plus avoir, marre de cet auxiliaire qui te le met dans le cul à chaque fois. ce n'est pas à une vieille méninge qu'on apprend à délier des synapses. et puis voilà.

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ne f’rai plus #10

ne f’rai plus tes devoirs. t’es grand main’nant. faut te débrouiller, tout ça, tout ça. te tirer les doigts, disait l’vieux dans ses charentaises, t’rappelles. tu te forgeras toi-même à la force de tes bras, oui, oui, blablabla. tu passes quand tu veux quand même hein. et puis voilà.

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ne f’rai plus #9

ne f’rai plus le Jacques dans la cour. pas mon prénom d’abord, puis plus personne s’appelle Jacques. les couillons, ils ont tout les noms, maintenant. faut voir ce qu’on voit, partout. et en plus y a plus de cour, y a que des courtisans qui lèchent. et puis voilà.

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ne f’rai plus #8

ne f’rai plus ma vie avec toi. Seul, on est jamais deux, quoique, me cause dans le miroir des fois. puis ma vie, elle n’est qu’à moi, partage pas, manquerai plus que tu me la voles pas. te connais toi ! et puis voilà.

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Marque de grands

Marque de grandsOn dirait maintenant qu’on serait déjà grands, qu’on accélérerait, qu’on grandirait encore plus vite, les jours en centimètres on prendrait. Sur le mur, dans l’encadrement de la porte, on grandira, c’est sûr, c’est parti. Avec un couteau sur la tête, talons serrés sur la plinthe, on s’appliquera à être bien droit devant l’âge, faut arriver vite à celui des verres, tu sais, celui qu’on voit au fond. Un chiffre pareil doit faire grande taille. On marquera, fine entaille dans le bois, et on effacera rien bien sûr parce qu’il faut voir combien, ébahis des yeux des parents, combien on a grandis entre marques, combien encore on grandira. Pas besoin de normer, inutiles réglettes encore illisibles, aux marques graduées qui ne veulent rien dire, il faudra juste comparer le nombre de doigts de papa en plus, de la petite à la plus grande phalange. On voudra tricher, c’est normal, ne pas quitter chaussures qui faussent, talonnettes qui gagnent des années de grands. On préfèrera prendre mesure les jours où tignasse pointe, touffe de cheveux qui agrandit ou, avec sourire en coin du garnement, gruger l’attention de ceux qui ont fini de grandir, en pointant discrètement des pieds talons remontés sur le haut de la plinthe. On dépassera alors, viens on y va, on dépassera un jour la plus haute saignée dans la porte. Allez, marque aujourd’hui pour voir par rapport au mois, à l’an passés. Marque, marque encore et dans longtemps, nos yeux bifferont de la mélancolie sur les murs scarifiés.

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ne f’rai plus #7

ne f’rai plus le grand coq dans la basse-cour. perdu la crête, tout dégarni du front, peux plus rivaliser avec les hauts gallinacés. puis, t’sais, la grippe aviaire des gros cochons, tout ça, tout ça. et puis voilà.

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Dans le cul-de-sac

dans le cul-de-sac La rue nous prenait tous les jours dans ses murs, coincés dans la vie, nous errions, camarades en appui, force de la bande qui voulait maîtriser le temps et la différence. Des garçons et des filles, insouciance sous le ventre, nous longions les arêtes à la découverte de nos corps en ruelle. Il fallait nous trouver des repères, que nos sexes si différents égaraient sur les chemins, trop peu d’espace pour déceler l’indicible, le tabou renfrogné dans les cuisines par nos mamans mal habiles avec la chose. Alors nous choisissions au bout du quai de passer en mode secret nos appétences naissantes, car au bout, plus aucun horizon, des murs en angles, derrière le néant, mais à gauche, en poursuivant le lopin de terre, l’impasse discrète nous apprenait plus que nos leçons de morale. Deux, trois filles calfeutrées dans le cul-de-sac - car toujours une pouvait en réchapper - et nous, garçons obsédés pouvions tranquille satisfaire la curiosité qui pointait nos culottes et découvrir enfin la convoitise qui se cachait sous les jupes des filles.

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ne f’rai plus #6

ne f’rai plus l’armée, garde-à-vous et les chèvres aussi elles seront bien avec. me laisse pousser les ch’veux, ah, peux pas, tu vois, suis trop capillotractable. et les marches forcées et les autorités casse-pieds, tu m'as conscrit hein. puis f’rai plus parce que ça existe plus. et puis voilà.

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L’autre

image Des bisous ! C’est ce qu’il nous criait au loin sur le pont avant qu’on ne le traverse. Tous les matins, sur le chemin de l’école, un pont à enjamber, un trottoir lisse marron, graisseux l’été, glissant l’hiver, et au bout, l’autre qui nous attendait. C’est ainsi que les gens l’appelaient, « l’autre », l’autre parce que personne ne connaissait son nom, ni même qui il était vraiment, et pourquoi, tous les jours, de l’autre côté du pont, il scandait son besoin de bisous. Il se postait là, à l’heure où il savait qu’il y aurait passage, rive droite vers rive gauche, il savait qu’une bonne trentaine de gamins aller traverser la rivière, sac sur l’épaule, ingénue marmaille au sourire tendu mais à la crainte des adultes en moins. Il n’était pas vraiment beau, mais pas repoussant non plus, un gars un peu paumé, la cinquantaine, un vieux quoi, mais un bon vieux.

- L’autre, hé l’autre, faut pas l’approcher, c’est un déglingué, nous disaient parents et consciencieux protecteurs qui parcouraient le trottoir avec nous. - Accélérez dés que vous le voyez, il ne vous suivra pas, il passera au suivant, et si le suivant accélère à son tour, et ainsi de suite, tous les enfants traverseront sans qu’il n’ait pu agripper qui que ce soit. - Des bisous ! Il veut simplement des bisous, s'étonnaient certains, il ne veut que des bisous, pourquoi ne pas lui donner ce qu’il réclame ? - Parce que, c’est un simple, l’autre, c’est un simple d’esprit. Dit comme ça, en effet, c’était plus simple.

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ne f’rai plus #5

ne f’rai plus d’enfants, point trop n’en faut. et puis quoi, veux pas être un papa vieux. un, deux, trois, le compte est bon. puis si j’faisais, j’finirais par ne pas être pépé, un, deux, trois fois. des fois que. et puis voilà.

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Je ne sais pas

Je ne sais pasC’est un passage, réel ou irréel, absent du monde ou à l’inverse en plein dedans. Je ne sais pas. Quelques secondes, quelques fractions inutiles, où tout est désordre et chaos, quelques fritures de temps avec lesquelles tout semble émerger dans la pesanteur d’un autre monde, à moins qu’il n’y ait justement aucune pesanteur, aucun poids mental qui s’exerce, que ce ne soit qu’un état intermédiaire entre le monde et moi. Si monde il y a. Je ne sais pas. Un flottement. Comme une hésitation à vivre, le corps est bien là, enfin je crois, l’air se sent, sa pression est la même, toujours elle s’affale sur moi, m’enveloppe, me plante au sol. Mais est-ce une sensation uniquement psychique ou une réalité ferme ? Je ne sais pas. Autour rien qui ne se reconnaisse vraiment, un non-lieu parce que non interprété, sans repères ni repaires. Aucun refuge mental pour le nommer, lui donner sens, avoir une prise même infime sur ce qui se déroule, si ça se déroule, si il y a quelque chose dans cet intervalle vide qui se déroule. Je ne sais pas. Et l’absence pure qui ne perce pas le mystère, qui sème un trouble évanescent par une interprétation impossible des sens, rien qui ne se remette, qui je suis, où je suis, aucun projet, aucun ennui, un espace-temps inoccupé. Je ne sais pas. Je me réveille et après je ne sais pas.

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ne f’rai plus #4

ne f’rai plus l’effort de, et puis quoi, suis là, t’as qu’à v’nir. les forts, je les ai jamais aimés, tu sais. houlà, houlà, cui-là f’ra jamais rien de sa vie. rien c’est déjà plus que. et puis voilà.

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Dix ans

image C’est ouvrir, comme tous les matins, la page blanche, se dire que je vais écraser là quelques lignes pour le plaisir, raconter des trucs plus ou moins cohérents, des remembrances d’enfants, des tirades sur le vide, que je vais, une fois de plus, tourner la langue sur l’écran, lui faire lécher la vie, la singer pour me l’accommoder. Et puis, c’est glisser l’œil en bas à droite de l’écran et voir la date du jour, comme si je ne savais pas. Double cliquer, parcourir un instant les lames du calendrier, toutes les années qui se sont écoulées depuis, si vite les faire défiler dans la lucarne. Se dire qu’il va être difficile aujourd’hui de passer à côté, comme s’il s’agissait d’un jour ordinaire. Mais à quoi bon écrire encore sur ? J’ai tellement parlé déjà de ce temps passé depuis, depuis lui, tant écrit sur le sujet entre deux futilités, une gauloise et un Ricard, tellement couché de mots sur cette matière un peu trop (auto)biographique, beaucoup trop malaxé ses pensées étouffées dans mon cœur contrit. Toutes ces choses pathétiques dans lesquelles il me fixe et que je balance en creux les jours vides ou à vif quand le trop déborde, depuis cet instant figé, il y a dix ans, déjà, où il m’a offert son dernier souffle. Alors, c’est essayer quelques lignes hors du temps pour faire s’envoler la peine, cette conne de peine qui s’attache aux dates, tenter d’écrire autre chose mais évidemment, ne pas y arriver.

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ne f’rai plus #3

ne f’rai plus le ménage, les moutons noirs, les moutons blancs. j'compte plus depuis longtemps. La pelle et le balai n’ont jamais été mon dada, et blablabla, ton intérieur se voit à l’extérieur. viens pas voir. et puis voilà.

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Les yeux de la ville

Les yeux de la ville Doit y avoir dans les coins, au carrefour, dans les tours, dans les cours, à chaque angle de trottoir, je le sens. Doit y avoir des yeux. Impression persistante que je suis suivi, regardé, épié, les yeux de la ville, comment il pourrait en être autrement, tant de regards qui ne se voient pas, tant de croisement de vies sans vie, de passagers anonymes aux indénombrables pas, de traces éphémères à foison laissées sur un bitume souillé comme autant de dangers potentiels au coin de chaque feu, trop d’accès, de laisser-le-passage au sens interdit. Comment imaginer que personne, plus haut, une entité cachée au permis délivré par quelque liberté violée ne me regarde pas. Impossible, que je, que nous, marche, marchions libre au milieu de cette profusion de béton armé jusqu’au down, au centre de ce marché fragile en perpétuelle crise, beaucoup trop de biens, de mal, de gens, d’argent. Trop de trop dans la ville pour la laisser sans surveillance, trop de lumières, trop de strass pour ne pas garder un œil sur elle, sur ses trésors enfouis, sur ses gens trop prégnants qui auraient vite fait de détruire, marcher sur, mâcher dedans, couper court à la cité rangée. Pas question de parano, pas ici de plan sécurité ville, de 1984 en big-brother aux lunettes à grosses montures, juste quelques délateurs sans nom derrière des réverbères modernes, des éclats dans la nuit, des gardiens fantômes aux cagoules transparentes.

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ne f’rai plus #2

ne f’rai plus l’amour à la plage, baoum, tcha, tcha, tcha. toute façon c’est déguelasse, algues vertes, poissons qui matent, le sable ça gratte entre les cuisses, et marée noire dans tes pieds. beurgh, et marre et marre aussi des coquillages, que même on entend rien dedans. et puis voilà.

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Oreille collée à la plage

Oreille collée à la plageOreille collée à la plage, j’écoute le bruit des galets, c’est sourd et puissant, comme un bruissement qui se confond avec le dedans, à ne plus savoir ce que j’entends : mon corps qui bout et son ébullition qui remonte en geyser engourdi à mon oreille ou alors un récital souterrain sous le sable, un de ses concerts au creux des coquillages posés là, une couleur chassant l’autre, blanc et noir comme un clavier géant. Une alliance des deux, il faut croire. une seule voix qui murmure, un son continu qui remplit ma tête, aère l’intérieur, dépoussière neurones et contacts vrillés, une seule ligne qui transperce le tympan, sans mélodie mais en harmonie avec le décor. C’est un mesclun frais de notes étouffées d’un silence et d’acouphènes crâniens qui marinent en agapes. Et la paix autour qui prend son pied, je suis seul dans ce lieu si agréable à l’apprécier, c’est étrange. L’autre oreille en suspension dans le vide n’entend même plus le cri des mouettes ni le ressac, ni aucune vague déferlante, pas plus que l’écume qui joue, c’est le calme plat, une huile qui n’atteint pas mon rivage.

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ne f’rai plus #1

ne f’rai plus ce qu’il faut faire, ce qu’on me dit que c’est bien de faire. non, fais pas ci, fais pas ça, pas pour moi. à côté, au-dedans, au-dehors le bien, le mal. où tu diras, j’irai pas. et puis voilà.

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L’âge au fond du verre

l'âge au fond du verreRonds, bas, petits, les Duralex suivent le temps, j’en ai trouvé un l’autre jour planqué derrière un meuble, je les croyais disparus depuis longtemps dans la poussière d’un placard de cantine de mes années collège. Le temps, ce sont les seuls verres qui mesuraient le temps, nos âges rêvés, attendus comme le renouveau d’une vie languissante. Ô magie ! Dans le pyrex on lisait qu’on pouvait grandir plus vite. Les années à cette époque-là duraient des siècles, le verre lui effaçait le temps tant soit peu que l’œil déniche le bon numéro. En l’espace d’un repas, on pouvait passer d’une génération boutonneuse à la vie d’adulte, on pouvait même vieillir jusqu’à soixante-quinze ans, un nombre énorme, qui ne signifiait pas grand chose, trop élevé le chiffre perdait son sens, trop loin pour imaginer les bénéfices de cet âge-là, en avait-il d’ailleurs cet âge canonique, même nos grands-parents ne l’avaient pas encore atteint. Il fallait tomber dans le bon temps, accélérer le futur mais point trop, on devait atteindre celui qu’on enviait, l’âge idéal de nos modèles dans la grande cour, celui qui parlait à nos désirs ou qui chantait dans nos walkman. L’écart devait être fantastique, provoquer en nous un voyage dans le temps, nous arracher un instant à notre condition d’enfant. La course au plus éminent lancée, c’était une chance de trouver celui qui correspondait tout à coup au plus fort d’une vie, avec son empilement dans le verre déformant d’images simplifiées, de stéréotypes inculqués, un âge qui collait à celui ou celle qu’on voulait être là maintenant, l’âge des frimeurs, le règne de celui qui a déjà embrassé, mieux encore de celui qui a déjà couché. J’ai vingt ans, je suis grand, je peux partir de la maison. Je suis émancipé. J’ai trente ans, j’ai de la barbe sur les joues, je veux deux enfants, j’ai une grosse voiture. Puis, une fois tous les numéros sortis, la réalité prenait le pas. Le plus grand, le plus âgé de la table devait maintenant se lever pour aller remplir la carafe d’eau à la fontaine centrale.

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Quel pitre !

clip_image002Un pitre, c’était un pitre ce gars-là ! Personne ne pouvait l’arrêter, et quand on essayait, il fallait s’attaquer à sa tête de clown, à son regard en biais, tête baissée et pupilles relevées. Une tête de chien battu qu’il nous faisait alors et si on continuait à le réprimander, il était capable d’aller plus loin dans la blague, de s’ébrouer de tout son poil comme s’il était mouillé, de japper rauque comme un sale cabot qu’il était, voire même de se mettre à quatre pattes tout en vous rabrouant la jambe de son front jusqu’à son échine. Un sacré mariole ce gars-là ! Jamais à court d’idées pour amuser la galerie, les enfants en cortège l’aimaient, à le suivre n’importe où, dans d’impossibles aventures au dénouement grotesque. Des défilés dans la cour, en grande pompe, il singeait l’autorité, le général d’armée en personnage gauche à la voix haut perchée scandant des uns et des deux à la reprise rieuse des enfants. Un grand dadais à la marche ridicule, tête en l’air et bicorne tordu, qui ravissait autant les gamins qu’il agaçait les oligarques de l’école.

Oui, quel zouave, celui-là ! Souvent, on avait voulu le virer, se débarrasser de ce bouffon qui mettait à mal le règlement intérieur, tournait toute autorité en dérision. Mais en vain, au même titre que les murs, la cambuse ou le préau, il faisait partie du décor. Personne ne le disait mais il était le contrepoids au fardeau de l’institution, à la pesanteur du directeur, à la rigidité des surveillants : une envolée dans un monde de paralysés.

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Space invader

image C’est une tache de soleil, qui bouge autour de moi : le reflet d’une montre, d’un téléphone aux touches miroir ou d’une barrette à cheveux qui, à la faveur d’un mouvement involontaire, va chercher à cueillir mon attention, s’amuser de moi. Elle tourne, figure de feu en deux dimensions, saillante quand elle touche les angles, elle s’effile, se gonfle puis se dégonfle au survol des masses sombres ou dans la transparence des objets. Elle flâne, régresse, toupille, on dirait qu’elle me cherche des noises, celle-là ! Protéiforme véhicule dans l’air, elle s'égaye de son camouflage à deux balles. Elle se change en fusée lunaire, en « space invader » aux pattes velues ou en « crop circle » en plein dans mon champ de vision. Parce que c’est bien ça qu’elle cherche, cette bestiole virtuelle, cette luciole de plein jour : elle en veut à mon œil, elle veut m’atteindre, m'exploser la pupille pour aveugler ma route, alors elle joue à cache-cache avec mon corps pour passer de l’ombre à la lumière en une fraction de seconde. Elle flotte sur ma tête, parcourt mon front dans une danse tribale, se frotte à mes sourcils et dégaine ses fils d’or de sale bête qui agace. Mais elle n’est pas seule, elle est manipulée de loin par des forces obscures. Elle s’agite grâce à des téléguides armés qui gloussent dans l’espace pour trouver l’angle et la bonne distance qui permettront d’ajuster le tir et taper dans le mille. Le mouvement est précis, je suis cerné, la cible est identifiée, il n’y a plus qu’à stabiliser. Allo la base, feu ! Et elle s’écrase sur mon œil, me titille l’iris et rabat mes paupières sous le picotement de quelques larmes. Objectif atteint, vous pouvez désarmer. Victorieuse, la tache de soleil se pâme un instant derrière les volets et disparaît à jamais sous de grands éclats de rire dans l’ombre.

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La ville à ma vue

La ville à ma vue
Ajuster la vue, oui, il faudrait que j’ajuste ma vue à la ville, à moins que ce ne soit la ville qui doive s’adapter à ma vue. Tous les matins, dans ce tramway sans désir, elle défile, enfile béton informe à l’odeur mobile, passage rapide et trous de ciel en coton. Les vitres en témoin, glacées et embuées, me masquent le jour qui circule trop vite. Les yeux inadaptés ne se règlent plus que sur des points concentriques, repères d’espace, de temps - avance et retard comme seuls témoins d’existence. La rêverie opprimée essaye de se tailler une place, au fond ou dans les couloirs, la marge est faible. Des secousses de mémoires tout au plus, des stries en transparence, rayon de gens aux visages allongés, aux cheveux étirés par la vitesse, à peine aperçus qu’ils ont déjà disparu. Quelques couleurs parfois dans le matin uniforme, des flammes évanescentes dans la vitesse des rails déroulent le parcours au millimètre insupportable. Accrochée à la rame de la monotonie, résonance des arrêts, des portes à soufflets et des mêmes lieux arpentés. Ici, pas de place à l’improvisation, un chemin parfait recommence à l’identique tous les jours en courbes exemplaires. Toujours le même angle de vue sur les mêmes bâtiments aux façades qui s’effacent. Rétrécissement de cerveau, obtus du dehors, concave du dedans. Ajuster la vue, oui, il faudrait ajuster la ville à ma vue, lui offrir du nouveau, déplacer un temps les rails, un jour sur deux réaiguiller vers d’autres lieux, d’autres gens aux visages moins élastiques. Ralentir aussi, oui, ralentir, chercher autre chose à voir, autre chose que ces spectres de la ville.

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Ton image d’hier

Ton image d'hier

Je revois ton image d’hier déroulée sur une bobine. Un vieux film sépia projeté en super8 sur les murs de ma chambre, ton visage ovale, tes yeux dragées qui roulent sur la caméra, qui jouent avec. Tu balances, tu danses, tu tournes dans une robe légère, tes boucles au vent dans un voile qui t'enveloppe, toi et un bonheur de carte postale. Je te vois grandir, changer. Tu sais, c’est comme un mauvais flash-back guimauve qu’on peut voir aujourd’hui dans les séries américaines. Un fondu dans le portrait, un morphing de deux personnes, la jeune, la vieille. Tout le monde sait que ce sont deux femmes différentes, deux actrices - la mère la fille, peut-être - mais on se prend à y croire, la nostalgie en nuance des séquences qui émeuvent.

Je bloque quelques images, une pause dans mon film, j’arrête un instant, fige pour mon éternité des postures improbables. Des clichés à deux balles, des souvenirs fabriqués, passés à la moulinette de mon inconscient, fragmentés et arrêtés par mon envie d’édulcorer le passé, de le filtrer pour ne garder que le meilleur. Je te triche, tu vois, te maquille de mes émotions pour ne plus penser à tes derniers instants. D’ailleurs, ça floute quand je remonte trop le temps, quand je décompose plus en avant, que des rides apparaissent sur ton visage pimpant. C’est faux tout ça, jamais tes traits ne se sont distendus, jamais vu les griffes du temps sur ta peau.

Tu es partie trop vite, les joues en creux fouillées par la faim. La fin, tu la savais proche, imminente, mais tu n’en disais rien, seul ton corps parlait. Je l’ai entendu souvent crier, ton ventre en convulsion et ta bouche en cannelure sèche. Longtemps j’ai cru que tu l’entendais, que tu allais te redresser, trouver dans mon regard de quoi t’alimenter et vivre, et continuer à tourner super8. Mais un jour tu n’as plus dansé, le voile te collait trop à la peau. Tes cheveux, boucles défaites, sont tombés comme le temps, des secondes une à une en miettes sur ton lit. Des os ont jailli sous ta poitrine, ont pointé comme des couteaux sur tes épaules en lambeaux. Tu disparaissais sous mes yeux, tu n’étais plus qu’un masque de fer crevé de deux dragées en larmes. Il était là le vrai fondu de cinéma, le vrai morphing, mais pas des plus léchés pour les séries américaines, des images qu’on ne projette pas. Du reste, tu vois, les murs de ma chambre n’en parlent pas.

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Texte publié initialement chez Xavier Fisselier dans le cadre des vases communicants du mois de juillet.

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Nuit pressée

Nuit pressée
La nuit pressée d’en finir bat son noir, je dors à moitié. Une envie de pisser tyrannique me bloque le ventre et me pousse à sortir de ma léthargie à moins que ce ne soit cet orage de vent tout aussi soudain qui bât violemment dans mes volets. La vessie pleine de flot, la rue qui se déverse, le vent puis l’eau, la boue puis ma moue, mon corps nu accroché aux rêves veut continuer à s’agripper aux pinces du sommeil. Lutter pour se rendormir. Impossible de se lever, pourtant ça presse au dedans, le bruit de la pluie en douche accélère la fuite mais la masse compacte et invisible de la nuit me colle au lit et dehors du vent encore et de l’eau toujours, en grosse giclée sur les vitres. La rue, une rivière au cours bruyant ; mon corps, un torrent souterrain au barrage fragile. Une paupière s’écarte en râle sur un filet éclair qui jaillit de la fenêtre, voilà maintenant que ça gronde au dehors, que ça résonne dans le dedans mais mes yeux gorgés de miel se renfrognent, disent non à ce jour moche et mes mains se rejoignent, planquées à l'entrecuisse. Résister, position fœtale pour endiguer la crue, un coussin entre les jambes, un autre sur le visage en côte d’oreilles, il me faut oublier cette aube trop provocante, je pisserai plus tard.

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Juste un peu de brillant dedans

Juste un peu de brillant dedans Souvent les yeux rivés sur rien, le vague au loin avec juste un peu de brillant dedans, je te revois perdu dans tes pensées, accroché sur ta chaise, l’alcool en pointe et le monde autour qui n’existe pas. Et quand je me souviens, je fais la même chose, même regard isolé, même voile sur les autres autour. A quoi pensais-tu ? Moi je pense à toi dans ces moments-là, arrêté dans mon présent par des rappels à toi.

Comme sur cette terrasse de café où je te vois d’en-haut. Un peu comme dans les films au début d’une séquence. Plan large je vois le monde, la terre bleue entière et la caméra resserre sur un continent, un pays, une région, une ville - le flou des images et la rapidité du zoom font mal aux yeux mais même fixes les pupilles jubilent - puis je descends sur un quartier, je distingue les maisons, les rues, plan rétréci, limite humaine, j’arrive enfin sur la terrasse. D’abord vide et grise, le plancher mouillé, les chaises empilées, la scène s’accélère et se remplit de gens, des grands, des petits, des brailleurs, des calmes. Vision désormais panoramique, le tableau s’éclaire d’un soleil en poursuite qui forme un cercle sur le sol et puis je te vois, toi assis dedans. Au-dessus de ta tête, je remonte et plane, la caméra tourne autour de toi et je reste perché à t’observer boire avec tes amis, échanger, crier, bavasser la terre des tiens, le sourire jaune attaché à tes lèvres. J’attends le moment.

La tablée est vive, les tournées défilent, et toi, coq en pâte dans ta sphère, les éclats de verre et les poings levés, tu joues à faire semblant mais tu ne me masques plus ta lutte. Là, d’en-haut, ton monde ne me ment plus. Au plus prés, je sais. Et lentement, je te vois dévier l’instant, louper la réplique, mordre le réel et ton regard ne roule plus, les autres peuvent continuer à parler, tu t’en vas, les yeux rivés sur rien, le vague au loin avec juste un peu de brillant dedans.

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Percer pour voir

percer pour voir Jusqu’à percer pour voir jusqu’où ça va. Pointer, trouver le centre de, et forer, la mèche affûtée. Il se peut que, si la main tremble, si le taraud est mal positionné, si est mal choisi le terrain, si mal sondée la surface dans le temps, dans l’espace, si mal ajustés l’âge du poinçon et la maturité de la chose à traverser, si et si et si, il se peut que rien ne se passe, que remonte une impression de creuser dans un fromage, du mou, du friable. Aucun copeau, aucun trou, aucune percée signifiante, car sans résistance rien à atteindre. Trop tendre, il n’y paraîtrait que néant, comme perforer une matière eau, comme s’enfoncer dans la boue, oui, de la boue ou des sables mouvants, percer la boue, trouer le trop liquide, c’est plouf, un caillou au fond, pas de force, pas d’opposition, ça n’a aucun sens. Pas de sens normatif parce que pas de sens éprouvé. Aucune sensation, pas de prise, le dedans du dedans mais pas assez, trop superficiel, trop meuble, trop facile, aucun effort, pas même besoin d’outil pour, puisque mou, transparent à l’effort, invisible à la puissance, au sentiment même d’accomplir une tâche profonde : pour percer pour voir jusqu’où ça va, faut du dur.

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des pailles gigantesques

des pailles gigantesques A nous le vaste champ de blé blond, des pailles gigantesques d’un mètre de haut à perte vue - on se disait, on aurait dit que - quand les mercredi après-midi on fonçait dedans tête baissée. Vaste, je me souviens, était un grand mot pour nos petites tailles, un carré tout au plus de quelques dizaines de pas de géant. Oh, oh, oh ! Que l’on criait les mains sur les hanches et nos shorts flottants en viscose verte. On s’accroupissait puis se relevait, nos têtes jouaient au rebond des cigales entre les tiges sèches. Le visage enfoui dans la terre, pour surprendre, faire peur, même pas cap, allez vas-y et on rampait jusqu’à l’autre, nos côtes allongées dans la terre brune et les coudes en accrocs sur les graminées qui chantaient des stridules. Quelques reptations coites aux épaules fragiles et d’une flexion sur nos jambes râpées, on sautait sur le copain comme la sauterelle effrayée. Mais non, tu m’as pas entendu, tu fais exprès de m’énerver, et on continuait chacun son bord, un coup tu me vois, un coup tu me vois plus. Des phares dans l’espace, un, deux, trois puis quatre, on nous rejoignait, on se rejoignait, on se rattrapait, on se cachait, on se disputait et nos rires étouffés de nous trahir à chaque battement de cils.

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Corps de pierre

image Un corps de pierre. Elle est devenue un corps de pierre depuis que. Depuis que plus rien. Nue. C’est de la sécheresse de vie partout sur sa peau, une peau morte à la rugosité du caillou, endurcie par le manque, séchée de l’envie qui ne coule plus. Des crevasses se sont formées par groupe aux endroits qui autrefois étaient parcourus, touchés par d’autres, hydratés de caresses. C’est sec dans ses mains, la paume en pierre ponce, les ongles durcis par les griffures sur les toits où elle se perchait auparavant, le corps étendu, dans l’attente d’une nuit d’eau. Ses jambes sont dures comme du granit, deux frêles pieux de granit noir, la peau brune devenue couleur ébène d’une forêt abattue, la jungle derrière elle quand ces dernières longilignes affolaient le charmant conquistador. Ses bras sont maigres, collés des os, l’épiderme en berne qui s’accroche aux récifs, opaline et fraîche peau changée en flasque membrane pour muter dans le temps en fossile de chair. Un corps de pierre. Elle est devenue un corps de pierre depuis que.

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La grande danse

La grande danse

Danser, bien sûr, on aimerait tous danser, savoir d’une jambe sur l’autre sauter en rythme, faire cadence de la vie, dominer par cela l’envie qu’on a d’être au monde. Danser, bien sûr, quelle plus belle preuve de notre existence, l’espace, le corps, les trois dimensions et nos mouvements si bien maîtrisés et dans cet intervalle prouver notre aisance, notre fondu dans la foule, entre danseurs aux pas composites. Celui qui valse une vie en arabesque, glisse sur le parquet sans anicroches, droit et souple des patins sous les pieds comme si aucun obstacle n’existait. Celui qui rocke sa vie la nuit comme un paradis, toujours en pulsations, plus spiritueux qui spirituel, toujours plus rapide, la vie en embuscade, les mains sur le volant et le précipice en vertige. Celui qui, non pressé mais oppressé, taille son passage en slow, évite les bombes autour et les verticalités trop rebelles, le cou toujours agile à la révérence, pantoufles et plaid sur les genoux. Celui qui, électrique, vit de djerk ou de tecktonik comme les plaques sur lesquelles il glisse sans peine, ouvert au changement, surfe sur les vagues, alouette des époques et la veste qui se retourne dans le sens du vent. Celui qui ouvre le bal, le referme, conscient d’avoir fait ses pas dans l’ordre, sans fausse impulsion qui écrase les orteils, courage macéré dans la bouche, aucune peur de surface. Le même qui ferme sa boîte, satisfait de son horizontalité, fatigué de danser et heureux de ses tours de piste. Mais pour tous, trouver dans cette grande parade, rythme à soi des pas sentis pour s’insérer dedans, le dedans du dedans pour mieux être au dehors, dans la grande danse. Equilibre.

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Voleur d’intimité

Voleur d’intimité

C’était attendre qu’elle ait le dos tourné, partie faire des courses, au travail ou - ne le savais pas, peut-être m’en doutais, faisais semblant de croire – simplement attendre qu’elle soit dans la pièce à côté faisant mine de ne pas voir mais dans le coin de l’œil, un éclat, un sourire revenu de l’enfance, de la bêtise qu’on laisse faire parce qu’elle est jolie, parce qu’elle a déjà été faite avant moi.

Bref, loin des yeux mais pas trop, c’était entrer dans la chambre à l’odeur de femme, les parfums chics sur les draps blancs, les volets entrouverts, pénombre juste biaisée par quelques rais de lumière qui s’échappent. Le cœur qui bat de l’interdit, être brave enfant farfouilleur à l’aventure. C’était ouvrir tout ce qui pouvait l’être, ne rien chercher en particulier mais aimer découvrir dans les tiroirs le rouge à lèvres, les breloques en pendentifs, les anciennes parures délaissées, trop vieillottes, trop chargées de sentiments abandonnés, les soupeser, caresser leur éclat défunt, le vert de gris des années. Continuer sous l’oreiller en quête de petits mots déposés, de souris qui se serait trompée de chambre, mettre le nez dedans pour sentir le frais tout en quillant les oreilles au bruit d’à côté. Ouvrir les armoires, découvrir les robes en suspension alignées par couleurs, l’odeur de renfermé mélangée de naphtaline, les plus belles sous plastique à l’abri des mites, se demander pourquoi celles-là et pourquoi elles ne sortaient plus d’ici, jamais vues, jamais portées.

C’était sursauter à la porte qui claque, les pas dans le couloir, tout refermer et remettre en ordre les objets déplacés, la peur chevillée qui multiplie les gestes gauches, ne pas retrouver l’endroit initial, me faire prendre la main dans le sac, littéralement dans son sac à main, le portefeuilles à soufflets et le calepin mauve dépouillés. Et devenir en un instant voleur de son intimité, son regard d’autorité planté sur mes méfaits, retrouver dedans la couleur, le vert de gris des breloques, dans ses paroles, un goût de renfermé. Puis, s’apercevoir que c’est pour de faux tout ça, qu’elle n’en dira pas plus, qu’elle fera comme si rien n’était et c’était ouvrir les volets en grand, la poussière qui danse au soleil et ranger ensemble le bazar, remettre chaque chose à sa place, la nostalgie sur les étagères.

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Des choses de grands

Des choses de grands [http://fantomatik75.blogspot.com/2009/07/dream-collector-arthur-tress.html]Des choses de grands, elle me disait, des choses que tu ne peux pas comprendre. Plus tard, je te dirai, là, je ne peux pas. Il y a dans la vie des adultes, comme papa, comme maman, des secrets, des discussions, des sujets graves que tes oreilles d’enfants ne doivent pas entendre, que tu ne comprendrais pas de toute façon. Alors, monte dans ta chambre un moment, je t’appellerai quand on aura fini, quand tu pourras redescendre.

L’interdit, le secret, quoi de plus attirant ! La curiosité en pointe, les images recomposées à partir des bribes échappées, des paroles en murmure inutile pour une oreille absolue, pas assez cacher provoque l’envie de découvrir. Il ne fallait pas commencer, fallait pas ébruiter, donner à manger à ma vacuité d’enfant. Pourquoi les secrets ne restent-ils pas fermement clos, pourquoi faut-il qu’il y ait une fuite, un interstice où se loger qui agace le désir de savoir, de dépasser le non-dit, le non-vu ?

Dans ma chambre, les yeux qui tournent, images superposées sur les mots qui montent de l’escalier, toujours un qui claque plus haut que l’autre, un verbe à l’infinitif qui rampe jusqu’à moi, facile alors de recomposer le reste, d’imaginer la répartie, les gestes qui provoquent et les joues qui brûlent. Une voix qui porte, s’emporte, détruit, l’autre qui s’étouffe, sanglots lourds à la charge montante. Moment alors de lutter contre cet assemblage trop réel, ne plus vouloir entendre, ne pas vouloir comprendre mais dans la bataille, à défaut de pouvoir, la faim de savoir gagne toujours, tordue dans le creux, dans le dedans du dedans, connaître le pourquoi, le comment, l’issu de la bataille de ceux qui un jour ont joué de leur chair pour moi.

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Toi, pleinement

C’est toi, pleinement, là dans mon souvenir, l’image persistante, au plus prés, dans la meilleure des postures, celle que tu t’étais fabriquée, que tu aimais à présenter au monde. Tu as gagné, c’est celle que je retiens aujourd’hui quand me vient l’envie de t’évoquer. Bien sûr, il y en a d’autres, plus sombres, plus enfouies, celles que tu ne laissais pas tourner dans ton cercle, celles que personne ne voyait parce que tu t’appliquais à masquer les images écornées du malaise si présent en toi, en nous. Je dis que tu as gagné, mais c’est moi qui ai gagné à te connaître, c’est moi qui sais aujourd’hui le poids des images que tu portais sur ton dos. Celle-ci, tout à ton honneur, effacée depuis des années, détruite certainement, elle me revient pourtant entre les doigts, mate et sépia du zoom arrière. Elle te ressemble, elle est ce que j’aimais en toi, ce qui me rendait fier de ton sang. Banale, oui, ordinaire image, toi perché sur un marche-pied, Ô pas un piédestal, simplement élevé sur quelques marches de tôle au-dessus d’une route quelconque, une de ses nationales que tu parcourais tous les jours, des kilomètres avalés dans la vaillance. Quelconque cliché pris à l’arrivée de ta tournée, à l’arrêt numéro 12, à la porte de ton bus, ton engin, ta fierté, ton travail de chauffeur, tout cela remplit l’image, fixe les chromatiques éculés et les images jamais dévoilées.

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Il était trop haut

Il était trop haut Il était haut, trop haut, et les corneilles ou autres oiseaux à l’envie de se goinfrer l’avaient complètement dépouillé, par les branches les plus basses, ces idiots, eux qui peuvent voler et atteindre pour nous les inaccessibles. Au moins une heure de marche avant d’arriver à son pied, chemins escarpés et forte pente, mais dans les paroles de mamé, le plaisir était au bout. Ce plaisir simple, sur les chemins de terre jaune, les pieds dans des sandalettes qui glissent sur les cailloux, l’odeur du printemps achevée sur nos pas, il fallait avancer et le sourire, la faconde de mon aïeule, les histoires d’antan à chaque tournant, m’aidaient à cheminer vers l’arbre tant désiré. C’était arriver tout prés, la joie dans les oreilles d'entendre les piafs déguerpir. Derrière la barrière, au bout de la vigne, il était là, planté à nous attendre. Sauter et courir les derniers mètres, le rouge dégoulinant déjà dans ma bouche et arriver, tourner autour, déplorer les éclatées sur la terre, les pourries sur branches, les picorées peu de chair. Et grimper, les genoux qui râpent l’écorce chaude, atteindre les plus gorgées et les arracher sans les queues sous les cris de mamé et son panier d’osier. Les presser légèrement entre les doigts pour sentir leurs joues rouges mouiller mes doigts de soleil, puis les gober une à une la bouche en éclat de sucre. Ça pègue les mains ! M’en foutre partout, le short tâché et le torchon de mamé qui claque mes fesses pour me faire descendre. Il est trop haut, tu vas de casser la margoulette ! Redescendre, panier rempli à picorer pour le retour, trainer dans les ruisseaux, ne pas vouloir rentrer caché en contre-bas du chemin et la couleur des yeux de mamé, comme des cerises éclatées.

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Qu’elle revienne la putain

Qu'elle revienne la putain Elle, lui, la rue, c’était tout ce qui comptait depuis qu’il était seul. Dix ans déjà qu’elle était partie sans rien dire, sans rien lui apprendre la Marie. Elle aurait pu quand même, il disait, elle aurait pu me laisser la notice, suis perdu moi ! Maison vide, toutes ces pièces sans elle, vous vous rendez compte. Deux, la cuisine, la chambre me suffisent, le reste, je lui laisse, elle n’a qu’à venir faire la poussière, cette conasse !

C’est dans la rue qu’il s’épanchait. Tous les matins, à la fraîche, il sortait avec sa chaise pliante en tissu et rayures multicolores. Il dépliait sa fatigue là sur le trottoir, alpaguant le passant avec ses jérémiades. Vous vous rendez compte, quand même. Et des pourquoi, et des comment je fais, à tour de bras, il regrettait la Marie, la salope, il disait, me laisser comme ça, sans raison, à la rue ! Il balançait son amertume à qui voulait bien l’écouter et sa bile sur les murs de rebondir et se répandre en logorrhée délirante dans tout le quartier. Il invoquait tous les dieux, le blasphème entre les dents et les yeux en révulsion permanente. Nom de dieu, je vous jure, ces femmes ! Et c’était reparti pour un tour, des valses d’insultes répétées, la tristesse balayait tout, le verbe s’emportait, l’emportait vers une haine factice, la répulsion de la mort, la rancune du vide. Son visage au fil des heures blêmissait de l’épuisement, de la colère vaine qu’il faisait monter de ses couches de rancœur. Il tournait autour, expulsait tant qu’il pouvait mais rien ne le calmait, il s’enfermait dans sa soif de vengeance, singer parfois la lutte, battant des poings un ectoplasme de sa femme sur l’autre trottoir.

Et le passant d’essayer de le calmer, d’acquiescer ou de se boucher les oreilles devant la vulgarité. Certaines bonnes gens entraient en compassion pour le vieil homme, marqué au sang de la solitude. D’autres arguaient la miséricorde : la pauvre Marie, ne parlez pas d’elle comme cela, lui disaient-ils. Elle vous entend, vous savez. Et lui de rétorquer, si elle m’entend, qu’elle vienne la putain, qu’elle revienne, c’était à moi de partir avant elle, la gorge nouée, et enfin quelques larmes perlées sous ses yeux.

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Au plus fort de l’été

image Sont arrivées les journées d’été, les volets en clé, la fraîcheur à préserver dans le dedans, les murs comme remparts inutiles, parois spongieuses à l’agression du chaud. Dehors, la rue se remplit de lourd, de vide et de silence, seuls subsistent quelques mouvements de corps en errance.

Le facteur passe, bermuda bleu et polo jaune, descend et très vite remonte dans sa caisse climatisée. D’un geste, salue, - il fait chaud - klaxonne et file chevaux vapeur en déposant sa couche de carbone sur les perrons. La voisine à peine le nez dehors - paupières épaisses et front baveux - remonte sa moustiquaire, arrose quelques fleurs qui rechignent à mourir et cloisonne la maisonnée, - il fait chaud - rideaux et persiennes tirés sur le jour. Les heures se feront dans la pénombre à taillader le soleil par la fenêtre. Le pêcheur passe caoutchouté jusqu’au dessus des genoux, journée finie déjà, levé tôt, rentre bredouille, la besace qui dégueule le vide gorgé de chaud et la sueur des pieds qui flottent dans les cuissardes. Le retraité aussi tente la sortie sous l’ardent, marcel blanc et bronzage agricole, le ventre en avant, il tâte le jour sur les flancs – il fait chaud – rosé frais dans le frigo, le tour de France dans la lucarne.

Puis très vite, plus aucun bruit, les toits de feu et le macadam qui fond ne disent plus rien, même les hirondelles étouffent à moins qu’elles ne soient déjà parties. Et maintenant au dehors, au plus fort de l’été, tous et toutes appellent à la nuit, rien ne justifie cette fournaise engouffrée entre les murs, - il fait chaud - le manque d’air et la touffeur des maisons.

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Le dernier jour #VasesCommunicants

Le dernier jour #VasesCommunicants (@louise_imagine)(photo : @Louise_Imagine)

Le curieux souvenir des derniers jours d’école hante encore mes voyages nocturnes et cauchemardesques. Tout bien récupérer, les cahiers écornés aux pages déchirées, les crayons mâchonnés jusqu’à la mine, les bouts de gomme bleutés par les taches d’encre. Engloutir une année de feuilles gribouillées et de petits outils scolaires qui ressemblent aux instruments de torture du dentiste. Oui, tout fourrer dans son grand sac US, sans forme ni couleur.

Regarder une dernière fois ce pupitre, les gravures façonnées avec minutie à la pointe du compas, après-midi après après-midi. Relire les blessures voisines pour les inscrire profondément dans les petites cases de la mémoire.

Sentir une dernière fois les odeurs de bois du parquet, des couches de craie mal effacées du tableau aux dégradés de gris anthracite mêlées aux derniers effluves d’une année de transpiration enfantine.

Regarder cette épouvantable estrade, ce piédestal inhumain qui a vu danser des générations d’instituteurs et institutrices. La voix porte loin lorsque l’on est là-haut. Le regard surplombe. La grande âme domine et surveille par ses jets de regards noirs. Mais quand on est petit, on est tout petit sur l’estrade. Coincé seul entre le tableau et le grand bureau surélevé par l’accumulation de connaissances, face à tous ces petits yeux goguenards qui attendent la sentence, qui attendent que les larmes de l’accusé imbécile coulent le long de ses petites joues rosies par la peur. La peur d’avoir oublié sa leçon, la peur de ne pas réussir, la peur du courroux de son maître. Être jugé là, sur le champ, au moindre faux pas. Attendre que les sourires des petits soldats se transforment en éclats de rire. Ne pas pisser dans son froc de peur d’être encore plus maudit par la foule. L’estrade, la guillotine scolaire. Solide mais craquante à chaque pas. Le lieu du spectacle.

Le dernier jour d’école, celui que l’on attend le premier jour d´école, le jour de la rentrée. Celui où l’on défait tout ce que l’on a fait.
Le dernier jour d’école, le premier jour des vacances.

Rêver de s’extraire de ce monde, pour en retrouver un autre. Chercher une liberté, prendre une route et camper là où l’on pourra s’échouer. Et puis rêver de nouveau dans l’attente interminable de la fin des vacances.

Rêver du premier jour d’école, parce que là-bas,
on est attendu.

Ce texte a été rédigé par Xavier Fisselier dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez le suivre sur son blog sur lequel il accueille aujourd’hui mon texte en échange.

Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de juillet :

Caroline Gérard et Martine Rieffel
Ana NB et Christophe Grossi
Louise Imagine et Christopher Selac
Isabelle Pariente-Butterlin et G@rp
Camille Philibert-Rossignol et Joachim Séné
Pierre Ménard et Samuel Dixneuf
Anna Vittet et Justine Neubach
Piero Cohen-Hadria et François Bon
Christine Jeanney et Cécile Portier
Urbain trop urbain et Sofiléo
Juliette Mezenc et Jacques Bon
Loran Bartet Jérôme Wurtz
Jeanne et Olivier Lavoisy
Maryse Hache et Josée Marcotte
Franck Queyraud et Nicolas Bleusher
Dominique Hasselmann et Corinne Bougrat
Quentin et Brigitte Célérier

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