décembre 2011 | fut-il.net

Archive for décembre 2011

Et je parle de têtes

Et alors, tu vois, j’avance ! Pas comme tu aurais voulu, c’est certain. Pas dans ta vie, pas dans ton sens, celui que tu voulais que je prenne, ta trace, ton héritage moral et liant. Non, rien de tout ça : je suis grand et maigre, tu étais petit et trapu - tu fumais des brunes, je fume des blondes - tu te chargeais à l’anisette, je bois volontiers du whisky - tu dansais comme un Dieu, je m’entrave à chaque pas - tu plissais les yeux au soleil, j’écarte toujours mes paupières à la lune. Tu vois, rien de rien. Mais j’ai avancé et j’ai avancé sans toi, dans et par le rejet de toi, un rejet si fort qu’il a fini par me revenir en boomerang. Dans l’odeur âpre de tes goldos, dans ta bonhomie de comptoir, par ta gouaille défunte et dans les effluves mortes de ton parfum de supermarché. Que tout ça me crève de toi aujourd’hui, que tout ça me revient dans la gueule.

Et j’ai grandi sans toi, sans ta lueur de fierté dans les yeux, sans ton hurlement au matin, sans ton rire grêleux de souffreteux. Et j’ai écris sur toi, des pages et des pages, des lettres qui ne te parviendront jamais. J’ai passé du temps à comprendre, à nous comprendre, et tout cela m’a construit, excité, rempli mais aussi blessé, tellement blessé en creux qu’il faudra que je continue toujours à hauteur de petit homme, plein au centre du plexus. Là, exactement là, tu vois ? Tu vois mon geste, tu vois ma main qui tape mon torse, mes yeux qui se voilent ? Et non, tu ne vois pas, as-tu vraiment vu quelque chose de toute façon ? T’es-tu aperçu que j’étais différent, pas comme toi, pas comme toi. Me suis tellement répété que je n’étais pas comme toi que j’ai fini par y croire. Alors que. Alors que. Que je suis si prés en définitive de découvrir, si prés de ce que tu étais, de ce que je voulais que tu aies été. Voilà que ma grammaire s’emballe, je présente au passé des choses qui ne se sont jamais passées, qui n’ont jamais existé, à part dans ma tête, peut-être dans la tienne, mais jamais dans les nôtres, jamais dans l’absolu rassemblant de nos têtes.

Et je parle de têtes parce que je ne sais pas parler de cœur, ou alors sans le nommer, comme toi en fait, encore comme toi qui ne prononçais que peu de choses de cœur. La pudeur en filiation, tu me la refourguais au plus profond de moi, tu as fait germer en moi la tête mais pas le cœur. Ça ne va pas s’arrêter là, je vais continuer à essayer de comprendre vers quoi on a jamais tendu, vers quoi toi, tu ne m’as jamais amené, jamais pris dans le sens que j’aurais aimé être pris. Lorsque bien je ferais, je me réclamerai de toi. Quand mal pâtira dans et autour de moi, je me réclamerai de toi. Car dans les années, longues années qui me séparent et me sépareront encore longtemps de ta fuite vers l’insensible, l’intangible, l’inaccessible, finalement je ne me suis jamais senti autant toi.

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Lord bulle

Lord bulleLe gris du monde à la façade de la foule, crémant des yeux dans le lointain, Lord s’évade, bulle autour de lui et s’échappe de nous, gens pourtant si proches. Dans un souffle, il capture l’air du temps, l’invisible légèreté qu’il porte sous son complet noir. Là, présent dans le cœur de la ville, pourchassé par les démons aux hautes cheminées arrogantes, il creuse fossé parmi le petit peuple et surplombe d’insolence les malheureux. Lui, s’en fout : il bulle.

Peter au pays de Pan, Lord baille rond à la vie, écrase misère, souffle jeunesse et s’enroule les idées dans le blond éternel de ses cheveux. Il se moque bien de nos lendemains et savonne léger le sérieux insufflé par le bruissement de nos cours.

Et alors, prenez le temps de la bulle, rejoignez-moi, semble-t-il nous dire, à nous, les gueux échevelés de vies secondes. Regardez-moi, je bulle, entrez, retournez à l’essentiel, les yeux ouverts à la découverte, il y a bien plus dans l’éphémère de mes bulles que dans le soyeux présumé de vos existences protégées. Venez éclater en haut des cheminées, allez répandre tout en haut votre fragilité. Ne restez pas à vous regarder dans le blanc graisseux des yeux, savonnez-vous, vivez-vous ! Et si vous éclatez - plop - bullez à nouveau !

Illustration : Izis Bidermanas

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Le lancer franc

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Des années qu’il s’entraine dans le jardin. Des lancers francs, il en a faits, et plus d’un, raconte Madame agenouillée dans le talus qui jouxte le parcours de l’épreuve. Le moment est arrivé, des heures et des heures passées à affiner sa technique, à élever la bête au meilleur grain, des aliments calibrés, sélectionnés avec soin pour leur valeur énergétique, leur taux le plus bas d’acides gras. Le moment est arrivé après plusieurs échecs, plusieurs bêtes sacrifiées : des nerveuses à poils longs, des souples aux pattes rétractables, des ceusses à la pénétration dans l’air facilitée par un pelage ras, des autres à la peur chevillée au bulbe qui glissent entre les doigts, mordent les mollets ou saignent les flancs de leurs crocs acérés. Il en a vues, vous savez, de toutes candeurs, de toutes couleurs, des inertes et des pas sûres, des vertes et des pas mûres, s’exalte Madame mais Monsieur, je vous l’assure, est fin prêt maintenant, le moment est venu.

Planté comme un platane au bord d’un chemin vicinal, Monsieur se concentre tout en serrant contre son corps sa meilleure bête : Jack un fox terrier au regard vide et à la langue dégoulinante. Madame, soyez-en sûre, je ne trahirai pas la confiance que vous avez mise en moi, scande-t-il à son épouse en se frisant la moustache d’une main manucurée de frais et humectée de la bave de sa bête à gagner. Le souffle court, Jack s’époumone sous l’aisselle de Monsieur. Madame prend le rythme du cabot et son air tout aussi ahuri tandis que dans le même temps Monsieur répond au coup de sifflet et s’élance à grand pas sur la berge. Trois grandes enjambées vigoureusement plantées dans l’herbe rase et grâce à cet élan ainsi mille fois parfait, Monsieur lance franc son cabot en direction de l’autre rive.

Le chien oreilles au vent, la rive à atteindre, désespérément à atteindre, la moustache de Monsieur qui rebique, les genoux crottés et la mine déconfite de Madame, l’espace figé, le temps privé de sa course. Une simple seconde pourtant et Jack, le pauvre Jack inexorablement rattrapé par l’attraction terrestre de tomber lourd dans l’eau poisseuse du ruisseau. Madame et Monsieur désormais côte à côte se regardent en chien de faïence. L’odeur de l’échec de Jack qui s’ébroue à leurs pieds leur procure un haut le cœur et dans la complainte aigue de la bête trempée, Madame fixe le cours d‘eau les larmes en bandoulière alors que Monsieur, un bras consolateur enroulé sur l’épaule de Madame, porte sa tête en miroir sur l’eau redevenue calme et entreprend de défriser sa frustration dans les pointes de sa moustache.

illustration : Jacques-Henri Lartigue

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Poème-aleph #VasesCommunicants

fut-il un arbre, épaisseur de l’écorce, déploiement de la cime tendue vers le ciel, racines disséminées ramifications tranquilles : fut-il un arbre enraciné, matière qui s’est nouée là entre terre (entre la couleur ocre de la terre, la poussière à sa surface, les conglomérats humides qu’elle fait en profondeur) et horizon - tout tendu, cet arbre entre deux mouvements.

fut-il la terre elle-même, non la terre ronde géographique, non la carte qui la montre, la met à plat : la terre elle-même qu’on épure à la main, qu’on tâte, qu’on caresse, une terre à vue de nez, et à visage humain, une terre qu’on connaît comme on connaît des chemins parcourus dans l’enfance (ici, on construisait des temples antiques, là-bas au coin près de la fontaine, il y avait un animal à trois têtes - dont l’une avait surgi à la faveur d’une faille dans un demi-sommeil) une terre qui se prononce et qui se mâche, une terre qu’on parle et qu'on suit dans ses heurts ses inflexions comme parfois ces accents qui semblent produire dans le langage des éboulis de pierres.

fut-il occupé de poésie, sous l’ombre d’un auvent au patio, ou dans les étincelles de poussière au grenier, occupé d’écrire nul drame trop épais nul secret sinon

(ce secret fut-il)

le charme de la pénombre quand le soir se fait, et que montent en spirales l’odeur de l’été le silence de l’été (où l'eucalyptus invente de nouvelles constellations)

et que ployé vers la terre le ciel se creuse de puits, percées pour la lumière et la forme floue des nuages, où vient couler l'heure lente briller l'heure jaillie : du langage, comme une lave et serrant ciel et terre, venu s'échapper là

ce secret fut-il, insaisissable.

Ce texte a été écrit par Carine Perals-Pujol dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre Carine sur son blog expériences d’écriture sur lequel vous trouverez aujourd’hui mon texte en échange.

Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de décembre :

François Bon et Didier da Silva
Nicolas Bleusher et Dominique Hasselmann
Cécile Portier et Christopher Sélac
Samuel Dixneuf-Mocozet et François Bonneau
Christine Leininger et Wana Toctoumi
Juliette Mezenc et Jean-Christophe Cros
Laurent Margantin et Robin Hunzinger
Céline Renoux et Guillaume Vissac
Camille Philibert-Rossignol et Christine Jeanney
Ana NB et Benoît Vincent
G@rp et Michel Brosseau
Danielle Masson et Jacques Bon
Justine Neubach et Franck Queyraud
Louise imagine et Piero Cohen-Hadria
Nolwenn Euzen et Christophe Grossi
L Sarah-Dubas et Ernesto Timor
Isabelle Pariente-Butterlin et allerarom
Louise Blau et J.W. Chan
Danielle Grekoff et J.W. Chan
Candice Nguyen et Quentin
Christine Zottele et Xavier Fisselier
Chez Jeanne et Brigitte Célérier

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