Il n'y a plus


Il n’y a plus. Plus que la nuit pour la démasquer. Et ça frise dans sa tête dès le crépuscule. Elle attend tout le jour derrière sa fenêtre, à guetter le point de bascule entre les bleus mourants et les rouges coupe-gorge. Il n’y a plus. Plus que la nuit pour l’apaiser : c’est le gris puis le noir qui donnent au regard le vide qui lui plait. Elle et ses rêves éveillés fixés sur l’horizon qui disparaît. Seule et débarrassée des encombres du jour, des couleurs trop violentes qui côtoient ses pensées, des traits trop emportés qui taisent son visage.

Il n’y a plus. Plus que le mordant des vêpres qui sonnent au loin pour croquer l’espoir : la vie qui ralentit au moins quelques heures pour un entracte à la frénésie du jour. Un répit salvateur qu’elle peint de couleurs chair, un pastel éthéré qui colle à son corps. Du bout de ses pinceaux diurnes, elle cherchera les nuits sauves et au plus tendu des ombres, quand le silence lui biffera l’esprit, elle glissera dans sa peau, légère et enjouée. Tomberont alors les trop pleins et les masques, les rides accumulées comme voilées par l’obscurité et les salissures du jour disparues en pluie revigorante.

Il n’y aura plus. Et elle sourira, peut-être.

Illustration : Anne Patay www.maplaneth.com

Sac et ressac

La brume a détapissé l'horizon, ne subsiste du bleu tranché habituel qu'une douche cotonneuse qui ruisselle du ciel à la mer, un écran total à l'été disparu.
Sac et ressac.
Sac plein, derrière la fenêtre, suivre le parcours des gouttes de pluie fine qui viennent s’écraser sur les carreaux. Les plips et les plops étouffés par le vitrage s’accompagnent de vagues sourdes en fond sonore : la mer, la mer agitée où grondent les rouleaux d’écumes, comme pour occuper l’espace et se départir du ciel qui reste désespérément vide et blanc.
Ressac.
Sac de pensées contre ressac interminable, sa tête, front sur la vitre froide, glisse de haut en bas en laissant une longue trace ridée d’idées confuses. Lui et le spectacle neutre d’un paysage qui s’annule : les bleus se contrarient, les gris s’emmêlent, la pluie les lie. De cet amalgame, gagne le monochrome – blanc paralysant – qui s’installe calme en surface, bouillant dans le fond, le profond, bien au-delà de la vision.
Sac.
Sortir du sac de la torpeur à la faveur du cri rauque de la mouette, rescapée du chaud et du bleu qu’il y a encore quelques jours, quelques heures animaient les lieux. Lui et l’oiseau. Le suivre du regard, dans sa majesté planante, fuir ou se cacher derrière le rideau de brume.
Trouver une nouvelle dimension pour percer, et le vague, et les vagues, et le blanc du ciel qui se confondent. Lui et sa dimension de la fuite immobile. Lui obligé d’être en accord avec le décor, sans s’éloigner des pensées claires mais en acceptant le gris qui abat les saisons, les « trop » et les « pas assez » qui vont et viennent.
Re.

Texte initialement publié sur le blog de +Déborah Heissler pour les vases communicants de novembre 2012.

Dans le foyer

C’est encore des instantanés, des miettes, des images gueules ouvertes. Un père aux allures de fantôme hantant pensées au repos d’une vie où le manque, même s’il se fait de moins en moins prégnant, fait encore surgir des historiettes à la pelle. 

L’hiver dans la maison familiale, les cheminées, seuls foyers de chaleur, ronronnent, dans la cuisine, dans le salon. Deux points rouges dans le vide froid, deux brasiers où brûlent les angoisses de chacun. On les évite quand on peut, on les lorgne comme des faux-semblants quand ils se font trop présents. Ils nous parlent en crépites de nos mots tus, singent des langues qu’il faudrait qu’on délie. C’est lui qui les allume avec de petits morceaux de ceps de vignes soigneusement arrangés pour que le feu prenne, pour le lourd silence cesse. C’est lui qui ajoute, une fois les flammes au plus haut, le rondin de bois sec, celui qui aura la lourde charge d’occuper les pièces, de dégager en douce incandescence nos mutismes étouffants.
Et toute la journée, il fera le tour de nous, sans nous voir, tout à ses flammes à contenir, au brasier à entretenir. Sans trop consommer de matières, économe de tout, les bûches longues coupées et les billots de bois lourds écorcés doivent durer, chauffer mais ne pas envahir de flammes ostensibles. Son bois ramassé en stères et élagué à la taille du foyer doit cramer lentement pour fournir la meilleure chaleur. Dans cette quête de douceur, dans cette recherche de bien-être, à couvrir l’hiver et l’humidité de la vieille maison, sa course inconsciente vers nous est déviée par nos regards lointains, nos exaspérations communes à voir ce père si attaché à brûler alors qu’autour tout est refroidi.

Veillée avec le Minotaure #VasesCo @perceval45

Premier vendredi de ce mois de décembre, plaisir de recevoir André Rougier dans le cadre des vases communicants. Que vous le suiviez sur Twitter ou que vous l'ayez suivi sur Facebook, pour le reconnaître, c'est simple, suivez son gimmick en ligne : rssss. Plus sérieusement, il est l'auteur du blog "les confins", fourmillantes pages où il rend hommage à ses auteurs préférés - et quels auteurs ! - et plonge également sa plume dans les pixels avec des billets empreints de la littérature dont il gueule la beauté. Lire notamment ses élucubrations ou sa série "je me souviens" qui me plaît particulièrement. 
Vous lirez ci-dessous le texte d'André, reflet de sa présence en ligne, dans lequel on retrouve notamment Jacques Dupin ou encore Maryse Hache et également une galerie de photos de mon Hérault qui est aussi son "païs" (Merci pour le clin d'oeil). 
Mon texte "Un train gris et vert" est, comme il se doit, confiner dans son blog et la liste de l'ensemble des vases de ce mois-ci est rassemblée sur le blog dédié et se déroulera tout au long de la journée dans le scoop-it de Pierre Ménard.
Minotaure, copie d'une statue de Myron, Musée National d'Archéologie d'Athènes

"Un seul mot portera la réplique et le coup de grâce."
 (Jacques Dupin)

vase grec, fin du Vème siècle avant J.C

"Le croiras-tu, Ariane ? dit Thésée, le Minotaure s'est à peine défendu."
 (Jorge Luis Borges)


VEILLÉE AVEC LE MINOTAURE


Séparation dont l'instant prend la mesure, qui l'ébranle, la dénude, la veille, l'ampute, la porte au rivage d'où la lumière chute, l'adosse à l'exil où tout se tisse et se tient...
 Essaim sans choix, comme pétrifié, chant comble, parole truquée, lestée de qui l'évince, timbre, ornière, rouage, que souffle taillade, que besoin étrangle - lente autopsie des traques ne trompant plus ce que confusément elles font être...
 Consentir au Retour, alors, avant que le mentir ne s'en empare et l'habite, sourd passeur, ne reculant que pour en mesurer le chancelant cortège, en usurper les glus et les failles... 
Piétinements mats, étables borgnes, ordres murmurés, plaies de trop, gestes somnambules épuisant les yeux entravés, butin forgé d'éclipses, de multiples, de reliquats, pas qui divergent, mots vacillants sur quoi l'on bute, par quoi l'on intercède - entre deux gorgées d'aqua-tofana, comparses du dire et du revoir coulant et nous perdant derrière, au midi des voeux, aux flancs de la lèpre, tout à la jouissance de n'avoir jamais été l'Autre, à la blessure de grandir, à l'obscure joie de s'en aller...
Qu'on le sache: nulle parousie écourtant l'envol, nulle chasse cachant ses preuves impies à qui passe, puise et clôt: les raffineurs de poisons, les pourvoyeurs d'évidences...


Mais où est le maintenant qui n'est pas d'ici,

Le temps un et innombrable,

La paix qu'amont précède, mais n'en surgit d'aucun,

La circulaire solitude où j'exulte...



Étouffe ces bonds perméables à ta vaillance: dévoilés, comment pourraient-ils ne pas nous décevoir ?


Persévérence de l'engendré, enclos de nos jeux, prés de nos fêtes...


Tout ce que tu appris en lisant, en souffrant, en vivant, eaux de l'enceinte vigilante, verbe qui cèle, mesure qui respire...


Rien ne bougeait, chant des grillons, bourdonnement de guêpes énervées de chaleur et de lumière crue, cris des oiseaux, paysage rivé à cela qui tout sait de ce qui fut...


Tu t'ouvriras, oui, mais au seul épars qui exige des conspirateurs pour le dénouer...


Mise à distance, geste s'immolant aux replis qu'on recompte, arc à vif éboulé dans le temps buissonnier...


Quelle est-elle, la chose dont l'effacement est la seule certitude, qui en appelle à ce qui ne se laisse pas enfermer en elle-même ?


Bouts de mur, chimères huilées, puissance sans nom et sans cri, qui ne se peut, ni oublier, ni assouvir...


Que ne donnerais-je pour la mémoire

Du portail du pavillon secret

Que mon grand-père poussait certains soirs

Avant de s'égarer dans le sommeil

Plus vaste que la musique


N'adhère qu'au terme ajourné où tout sera silence, jamais aux anesthésies qui le dévaluent !


Paroles de profil, ombres à dire, paupières dévêtues livrant passage aux traces détournées, aux levains...

Que vaut, en face, la fragile insinuation de cette cohérence dont nous nous croyions, altièrement, revêtus ?


Héritière des trépas, fluide merveille qui ne traque, n'efface, n'attend...


Herbes cassantes, transies, bouclant le cercle à l'ombre duquel tu t'effrites...



"Dans cet exode où tant de paroles ont douté, où tant de poings ne heurtent que l'enclos de jardins fuyants, je suis à tes côtés. Je te donne la force d'entrer dans ta ville et l'orgueil de n'y point régner."
 (Jacques Dupin)

porte mangée 33 (photo de Maryse Hache)

"Au début, ce fut un peu tendu, puis nous nous sommes apprivoisés, retrouvés. Je sais maintenant que nous ne nous quitterons plus."

(paroles de Maryse Hache, maison d'Orsay, 1er étage, le samedi 20 octobre 2012 vers 18 heures)


Il y a dans l'adieu

la promesse du retour

aux trajets à la soif

à la pierre oublieuse

à l'incertitude des retrouvailles

Il y a dans l'adieu

du noir Soulages

du tracé épaissi

du trait durci

de la geste chancelante

Il y a dans l'adieu

le refus de se fixer

de se situer de capter

d'engranger d'amasser

Il y a dans l'adieu

le non aux tricheries du jour

aux accrocs aux chemins mûrs

aux zizags aux coeurs de cible

Il y a dans l'adieu

le sable effleuré

du lieu où l'on avance

sans y laisser d'empreintes


André Rougier

(sauf indication contraire, photos prises par André Rougier en Languedoc, essentiellement dans le département de l'Hérault, entre 2004 et 2009)

C'est rêver

C’est rêver, c’est mélanger heurs du jour et contrariétés de la veille ou plutôt des veilles, des hier non soldés, de ces jours refoulés de la mémoire qui surgissent au milieu du désordre quotidien. Ce sont quelques secondes, parait-il, quelques secondes que le cerveau décompose en longue série d’évènements équivoques dans un étonnant mélange de scènes ubuesques. C’est entrechoc de frustrations, de manques en tous genres, de petites fêlures qui ne trouvent mots : un mille-feuille aux sous-couches insoupçonnées, lourd et indigeste. Des lacs paisibles aux marécages anxiogènes en passant par des labyrinthes de pensées diffuses, sans division possible, sans frontière, sans queue ni tête, l’animal du rêve renvoie la cacophonie du monde et la complexité du réel.

La nuit, elle irréelle, se résout à rassembler tout ce vacarme enfoui. N’importe quoi, pourvu que l’étrangeté fasse non-sens, intrigue par son impudence, déboucle au réveil les certitudes de maîtrise et balaye les dénis mal fagotés. Le psychisme fou, par définition évadé du contrôle des sens, fait soudain impression, rattrape la thérapie bobo pour laisser sur le carreau les traumatismes les plus profonds. Sensation sale de se tirer de la nuit par la fange ainsi répandue, concassé par un scénario décousu et les éléments comme repères de vie bafoués par les plus vils sentiments. La tête en vrac dodeline au sortir du rêve : vision panoramique au bord d’un précipice, le vide d’une falaise étroite où la réalité saccagée rend sourd les appels à la mémoire.

C’est rêver comme froisser le tangible pour en faire un costume importable. Le réveil a des manches trop longues, de l’amidon coincé sous les paupières et le regard sur le jour fuyant. Le rêve secret, cet instantané aveugle, a laissé des plis disgracieux, une fine tache sur le col : un baiser de  la nuit, cette grande repasseuse à sec. 

Dans le coing

Il ne faut pas plus qu’un goût inopiné pour raviver en moi, une nouvelle fois en mode Proust, l’émotion de la madeleine dérouleuse de temps. Juste une cuillère à café plongée dans de la confiture, couleur cuivre, ou approchante. C’est une main lointaine qui me tend le pot de confiture, une personne étrangère à ma vie, étrangère tout court, qui, de son pays natal, ramène la cuillère à ma bouche. C’est de ma maman, dit-elle. De sa maman à plusieurs centaines de kilomètres d’ici qui, du fond de sa cuisine a concocté une confiture locale, une pâte aux petits carrés de fruits solides qui, gouleyants, fondent en bouche. 

Cette personne revenue de si loin a fait surgir des souvenirs tout aussi lointains et a rouvert une anfractuosité de tendresse refermée par le temps. Quelques gravillons de sucres pris dans l’engrenage plus ou moins bien huilé d’une vie ont écumé en quelques secondes une série d’images sépia.
A la première bouchée, la saveur du temps d’avant, la vision de grand-mère à sa table, les mains à éplucher le fruit, fruit si spécial par sa forme, par son nom : le coing. Sorte de poire cabossée, aux lignes cassées, un fruit pas propre en apparence, biscornu dans l’état, un fruit dont on parle rarement, comme un bâtard sorti d’un arbre improbable, le cognassier. Assonance grossière pour un refoulé des corbeilles qui restera dans le petit recoin de l’histoire des végétaux.
Pourtant, dès le goût éclaté en bouche, la mémoire s’agite en changeant en images les sucres et le plaisir du fruit. Mamé aux fourneaux touille de sa grande cuillère de bois, et sucre, sucre et re-sucre. Des pleines boîtes de carrés Saint-Louis sont jetés dans le bouillon aux coings flottants qui, au fil des heures, se décomposent pour laisser place à une onctueuse pâte molle. Du temps encore qui s’allonge sur le labeur et la patience mis au service de la préparation de la confiture, du remplissage des pots de récupération - de la « bonne maman » consommé - et des assiettes creuses à la porcelaine ébréchée. Chaque récipient est garni avec soin de la mixture encore brûlante.

Les pots sont ensuite soigneusement étiquetés – confiture de coings, 1982 – comme pour creuser davantage l’importance du moment, le caractère pérenne de la fabrication. Nous en mangerons plusieurs années durant. Les assiettes conçues pour une consommation plus rapide seront entreposées une à une sous des serviettes anti-poussière dans le grenier, sur une table de fortune, une grande planche et deux tréteaux. Elles donneront naissance dans quelques jours à la pâte de coings, confiture solidifiée par l’air ambiant. Quelques jours de torture où grand-mère veillera sur les gourmands en défendant l’accès au grenier, tapera les mains et les doigts qui s’essayeront à tremper pour goûter et le jour où la première assiette redescendra, les trous burinant la pâte feront esquisser un sourire sur la bouche en coin de Mamé.

On ne payait pas l’entrée

Je faisais partie de la bande qui avait le privilège d’entrer en boîte de nuit sans débourser un centime. Mais il fallait prendre la bouteille, un J&B à dix fois le prix, mais ce n’était pas payer car, de toute façon, nous allions boire et cet argent déboursé – cent francs – c’était pour se bourrer la gueule, pas pour régler un droit d’entrée. Et c’est clairement parce qu’on ne payait pas l’entrée qu’on était considéré comme des personnes importantes – enfin nous nous considérions comme des personnes importantes, serait plus juste.

On accédait à l’antre de la nuit au seul prix de nos apprêts de mâles : gominés, sapés de propre voire de neuf, basket interdit, tenue correcte exigée avec chaussures de ville, jeans neige et petit polo coloré. Nous entrions après avoir fait les comptes sur le parking. Compte de nous, combien participeraient à la bouteille, qui ne boirait pas et pourrait s’immiscer dans le groupe en lousdé et feindre la consommation qu’il ne prendrait pas. Cinq cents balles la bouteille, le calcul était rapide, celui qui n’avait pas assez de thunes devait promettre de rembourser le samedi suivant et à moins de cinq qui crachaient ses cent francs, nous redescendions simples mortels, petits morveux obligés de payer l'entrée, de faire la queue comme tout le monde, seul, désincarné du groupe. C’était simple, si on ne réunissait pas la somme, on n’y allait pas. Trop de honte à entrer comme un anonyme dans le temple de la nuit.

A peine la porte franchie et les tapes appuyées dans le dos du videur – ça va ? bien ou bien ? -, nous balancions déjà nos têtes tels des automates accordés aux basses de la sono. DJ machin était dans la place, nous aussi, rapidement attablés autour du J&B, carafes de coca et jus d’orange, seau de glaçons et verres en tube réfléchissant les néons noirs de la night. On n’avait pas payé et on squattait le carré VIP, juste au-dessous des platines. Le bonheur. On n’avait qu’à se lever pour demander un titre au DJ, une dédicace spéciale pour une des nanas à la table d’en face. Laquelle souvent ignorait le ronflement en écho du micro et l’hommage à sa beauté rendu – certainement qu’elle et ses copines, vu leur table désespérément vide, avaient dû se contraindre à payer l’entrée. Trop confuses et se sentant inférieures à nous, elles restaient confinées sur leurs fauteuils en skaï, les looseuses.

La nuit bouffait le samedi sans qu’on aperçoive le petit jour au dehors. Quatre heures du mat’, puis vite six et les yeux blanchis par la lumière, nous ressortions imbibés de whiskey et barbouillés de jus d’orange. La sortie était aussi gratuite que l’entrée, mais nos gueules se payaient une drôle de cuite. Une seule bouteille pour cinq descendue dans les premières heures et le reste de la nuit pour s’en remettre. Assis sur les marches de notre palais qui se refermait, nous faisions à nouveau les comptes : combien avaient chopé, qui aurait dû se contenter de payer l’entrée ou simplement ne pas entrer, qui n’aurait pas dû boire et devrait feindre la clarté d’esprit en rentrant à potron-minet chez papa et maman.



Petites choses qui débectent

Habitude d’un autre temps, autre de vivre, quand l’éducation stricte se permettait d’oublier l’élémentaire savoir être, l’hygiène naturelle, le respect de soi pour le respect de l’autre. Toutes ces choses qui aujourd’hui coulent dans la mémoire, madeleine souillée qui découpe dans le temps ce que tu vivais hors de nous.

Petites choses qui débectent l’enfant.

Les mouchoirs de tissu, à carreaux de couleurs assorties ou simplement blancs brodés, tarabiscotés à tes initiales, vieux mouchoirs déjà avant même que tu le sois, transmis dans le trousseau de jeunes mariés, mouchoirs que tu abandonnais sur ta table de nuit ou au creux de tes draps, séchés en boule par ta morve ou tes glaviots de toussoteux. Partout, tu les semais, maculés de rhume chronique, jaune nicotine comme une offense faite aux aïeux, eux qui les lavaient au battoir, les séchaient au soleil et les pliaient en quatre, soigneusement rangés dans la grande armoire normande.

Petites choses qui fixent l'absence

Dans tes pensées, les yeux en rade, brouillés par l’absence de toi, ta manie, doigt furetant tes poils de nez aussi seul dans ton corps qu’au milieu de nous, ta famille désincarnée. Te revoir chercher au plus profond les babottes surprises, les soigner en petite boule à l’air libre pour les jeter à regrets longs dans ton cendrier. Cristallisation de ton invisible présence dans ce moment sorti du temps où, perdu de nous, tu t’épuisais à racler ton corps pour te punir de n’être là. Puis te surprendre, dans un excès de lucidité, revenir à nous parce que pris le doigt dans ton sac d’ennui et d’impuissance. 

Petites choses qui souillent la mémoire.

Sales habitudes qui marquent l’enfant à qui l’on répétait la propreté, la délicatesse, l’hygiène pour le qu’en-dira-t-on. Ainsi appliquer à exister par le propre comme si le dehors allait nous jeter l’opprobre. Tandis que toi, tu lavais ton dedans faisant fi du silence crasse qui nous avariait.  

Où rien, plus rien ne pèse #VasesCo @dheissler

Premier vendredi du mois, c’est jour de vases communicants. Ce mois-ci j’accueille la poètesse, bloggeuse et même codeuse Deborah Heissler, auteur du texte ci-dessous. A noter sa dernière publication Comme un morceau de nuit, découpé dans son étoffe éditée chez Cheyne éditeur qui a obtenu le prix de Poésie Francophone Yvan Goll 2011 et le prix du poème en prose Louis Guillaume 2012. Pour en savoir plus sur Déborah, voir sa bibliographie.
Vous trouverez mon texte en échange dans ses carnets sur deborahheissler.blogspot.fr/ et comme d'habitude, vous suivrez les liens de tous les échanges sur la liste établie par la grande prêtresse des vases, Brigitte Celerier. 
Nous dédions ces vases communicants, Déborah et moi, comme nombreux de ceux qui échangent aujourd’hui, à celle qui prenait chaque mois un grand plaisir à écRire quelques-unes des plus belles pages écrans de cet événement : Maryse Hache.
 **


Où rien, plus rien ne pèse

— le poème, poème parce qu’il est cette expérience qui vise à atteindre au-delà des mots un absolu que la langue postule (et peut-être bien même ce vide aussi, que la langue postule) seul capable de travailler sur l’innommable, quelquefois innomé. Quittez, en laissant vibrer —

quittez sans doute, mais quittez en laissant vibrer — un visage approché ou bien une rue, un jardin traversés le temps au moins d’une lecture où rien, plus rien ne pèse.

             en tremblement de lignes

                        et collusion des suies
                        par masses
                        légèrement
             infiniment tiennes et

                        nourries d’éloquence,

             Cendres tirant sur le bleu*



Déborah Heissler


*André du Bouchet, Cendre tirant sur le bleu et Envol, Clivages, 1986. Réédition en 1991.

**
à Maryse Hache. 

tu ne sais rien de l’effondrement
tu ne sais rien de la lumière
tu ne sais rien de la vie

je te dis
la vie est à vivre sans la savoir

C’est de mon pays que je parle

C’est de mon pays que je parle, tout le temps, depuis le début, c’est de lui que je m’avoue, dans mes mots, dans mon attitude, dans mes certitudes et mes mensonges.

De cette terre, je garde des parfums rares mais pas ceux des dépliants pour touristes amateurs de slogans dépaysant, pas de ceux qui émanent des baratins de tour-operator s’adressant aux marabouts endimanchés accros à la magie africaine bardée de clichés cartes postales.

Non. Moi je garde en mémoire, enkysté en moi, mon putain de pays et mes années rues : les odeurs de suie brune qui damne l’horizon, la touffeur aigre qui s’empare de ta gorge pour mieux la nouer, le mélange du soleil en chape de con et de l’échappement carbone des vieux tacots que la salope d’Europe nous refile par bateaux entiers.

C’est de mon pays que je parle, de la haine que seul le démuni peut connaître face à l’opulence des peuples gras.

Du désespoir que tu craches quand tu vis la rue pieds nus, le bitume années cinquante usé de crevasses brûlantes et la corne que tu dois secréter pour résister à la douleur. De cette vie que les nantis se repaissent pour passer leurs petits maux, des odeurs et des crevures de vie dont ils bavassent et qu’ils ne sentiront jamais, n’auront jamais à pâtir.

C’est de mon pays que je parle pour qu’on sache les murs de chaux et les regards sales.

De cette atmosphère qui te colle les os entre eux et qui jamais repue ne cesse d’écraser ton corps. C’est le goût de la misère qui seule t’aveugle de son jaune pisseux et criard, te laissant croire que demain tu mangeras parce qu’il fait beau. Je garde cette chaleur incandescente comme une bombe à retardement coquée dans mes entrailles. C’est une mèche de bile à qui il ne manque plus que l’allumette – un seul crachat et tout explose.

Texte initialement publié sur lignesdevie.com de Gilles Bertin lors des vases communicants d'octobre. Prochains vases, vendredi prochain, avec Déborah Heissler.


La fille de Brooklyn

Elle prenait le bar pour son monde ou le monde pour un bar. C’était l’unique lieu où elle se sentait vraiment elle et où l’angoisse des jours gris demeurait planquée sous le zinc. Avec les intimes en chaleur et la musique qui battait les murs, ici on se fichait la paix en plein dans les gencives entre martini dry et cigarettes blondes. C’étaient là ses années refuge. Quand le dehors battait trop fort pour ses envies subversives, le bar lui offrait l’arène pour laisser délirer son corps et dévier son esprit.

Rien de moche. Tout juste se donnait-elle le droit de hausser les épaules, la main sur les hanches en défiant d’un sourire carnassier le rire en meute des copains. Une clope de liberté qui pendait à sa bouche rouge lui donnait des allures d’égérie. Les bras nus et le regard fier, à elle la danse ! Une pièce dans le bastringue à musique et Franck, Joe et les autres la faisaient virer sur le parquet et dans la joie. 

Pour chacun d’entre eux, elle retrouvait un peu de la fureur qu’elle avait collée dans la tête depuis que James Dean lui avait montré comment vivre. Insouciante du lendemain, les mauvais garçons lui tournaient autour comme des chauves-souris qui en auraient voulu à ses cheveux, peigne au cul et gomina contre échevelée aux dents longues. Elle se foutait de leur gang de pacotille, de leurs dégaines d’anges maquillées en diable sous des perfecto trop lisses. Elle se savait patronne, meneuse de la troupe émoustillée.

Et quand le soir le rideau tombait, que les derniers verres glissaient dans la nuit, le trottoir la ramenait à son no man’s land, un nouveau brouillard où allaient se démêler jusqu’au lendemain les affres d’une vie aux couleurs frelatées du rêve américain.

Illustration : Bruce Davidson

La caisse aux escargots

Voilà un bien étrange petit animal, peu ragoûtant pour un enfant : ses cornes ventouses, sa coquille aux chemins en colimaçon et son corps limace dégoulinant de bave bulleuse. Beurgh ! Et ça se mange ! D’apprendre cela trop tôt - entre abjection enfantine, étonnante reptation et sauce persillée que l’on fourre dedans quand le bestiau est fin prêt pour la dégustation - doit laisser des séquelles.

Il le cultivait. C’est comme ça qu’il disait.

Traqué sur la colline mouillée, ramassé à même le sol, alors qu’il se pavanait dans l’humus heureux de retrouver l’eau comme élément vital, voilà l’escargot embarqué dans un panier en mailles de fer serrées, piégé par le vieux terrien adepte de sa gluante limace de corps. La bonne récolte effectuée – deux ou trois paniers bien remplis où toute une tribu de gastéropodes s’affole mollement en ventousant jusqu’à la déraison, la folie de l’escargot étant très discrète mais tout de même – et les bestioles quittent leur forêt aqueuse pour atterrir au fond d’une cave sombre, paniers vidés dans un grosse caisse en bois.

Il le cultivait par le jeûne. C’est comme ça qu’il expliquait. 

Car l’escargot doit crever la dalle avant d’être tué par cuisson, préparé, assaisonné puis gobé à l’aide d’une étrange petite fourchette à deux dents. Séquestré avec ses congénères dans leur geôle de bois recouverte d’un grillage, le père observe son butin sécréter un imposant mucus qui garnit les parois sur lesquelles les pauvres bêtes, dans un dernier souffle de vie, agglutinent leur désespoir. Trois ou quatre jours de torture et seront ajoutés à cette masse de moins en moins grouillante mais de plus en plus agonisante, quelques feuilles de thym, de serpolet ou de romarin. C’est pour donner du goût et les détoxifier, le bourreau cultivateur expliquera.

L’escargot, comme de nombreux autres mollusques, dispose de neurones géants permettant l'implantation d'électrodes intracellulaires largement utilisés en recherches neurologiques pour mieux comprendre le mode de fonctionnement des neurones humains. (Wikipédia)

Et en plus, l’escargot serait intelligent voire cultivé. Ça, il ne le savait pas.


A la Saint-Patron

On a balayé et lustré la terrasse. Chaque recoin a été inspecté, les tables et les chaises placées avec soin et méthode de façon à ce que la dalle de ciment puisse accueillir un maximum de personnes On a créé des espaces de convivialité – être sur la terrasse avec les autres et  apprécier les moments de partage sans faux-semblant – mais aussi des coins plus discrets – un espacement entre les assises finement étudié pour que quelques tablées disposent de la place nécessaire pour former un groupe libre de brailler ou médire sans être déranger par les voisins.
Bref, on s’est affairé car dans quelques heures, elle sera bondée, la terrasse du café du balcon, dans quelques enjambées du bout du jour, le village avec tout ce qu’il compte de petite bourgeoisie crottée viendra s’asseoir là, à converser sur l’événement et à engloutir le reste des ragots de la semaine. Mais ils seront surtout réunis pour boire, boire, boire encore et trinquer au saint patron qui les protège tous du mauvais sort.

Il y aura monsieur le Maire, bien entendu, mais il se fera attendre, il arrivera en dernier et sautera de table en table, en serrant des mains et en claquant des bises fines à chacun de ses administrés endimanchés. Il affichera le sourire craintif de celui qui ne veut pas polémiquer, ne pas trop discuter pour éviter les questions fâcheuses, celles qui pourraient l’handicaper au prochain scrutin.

Monsieur le Curé sera aussi de la partie, sans la soutane – longtemps qu’il ne la met plus, c’est ce qu’on dit sur le parvis de l’église et il n’y a pas que sur la soutane que l’on glose : les mœurs du cureton laisserait vraiment à désirer – il arborera un complet gris de bonne facture, un pin’s du christ au revers de sa veste, il sourira à tous, même aux brebis égarées plus habituées aux rampes des estaminets qu’à la barre de son confessionnal. Dés qu’on chuchotera en le regardant, il s’évaporera.

Le médecin du village viendra avec sa sacoche pour la bobologie et prendra des nouvelles des habitués de la salle d’attente. Ostentatoire docteur, vêtements de marque et coupé sport,  fraîchement arrivé de la ville – deux semaines tout juste qu’il a remplacé le vieux toubib, quatre-vingt-sept ans de bons et loyaux services, il est mort dans son cabinet, dans les bras de madame Colette, l’épicière hypocondriaque - ce sera pour lui un moment important, celui de l’intégration, anisette et chemisette à manches courtes pour mieux lever le coude. Il lui faudra en découdre entre son élégie de la douce mort qui incube dans l’alcool et l’intransigeance portée par le saint patron, saint distillé de la cuisse de Bacchus qui élève depuis des siècles la population au petit jaune.

Et il y aura les autres. Paysans vignerons aux tarins rouges comme des lampions vociférant sur le temps qui perturbe leurs récoltes. Commerçants cupides dopés par Colette, la présidente du syndicat des professions de bouche, qui toute la soirée vanteront les produits du terroir, les joues gonflées de cholestérol. Et d’autres. Matrones gouailleuses et maris misogynes qui referont la guerre des sexes pour la énième fois tandis que leurs adolescents pré-pubères cacheront leur alcoolisme naissant en faisant passer des bières blanches pour des panachés. Et des encore plus jeunes malpolis et désoeuvrés se frotteront avec morgue aux vieux rabougris atterrés et réacs dans des tirades transgénérationnelles ubuesques. 

Tout ce beau monde festoiera de bon cœur en l’honneur du Saint-Pastaga et de tous ses disciples jusqu’au petit matin, réveillant en eux l’appartenance à une franche et rigolarde communauté de bons vivants. 


Au deuxième oeil

Au deuxième oeil. Tu tailles juste avant, d’un coup sec. Tu les vois les yeux ? Là et là, les petites boursouflures sèches, tous les dix centimètres à peu près, tu vois ? Oui, alors tu comptes : un, deux et tu coupes ! C’est simple et comme ça, tu continues. Tu te décales un peu, tes pieds doivent dessiner un arc de cercle au pied de la souche, et tu fais le tour, d’un coup d’oeil, de ton oeil, tu repères les yeux, tu comptes et clac, sec, net, précis, tu tailles.

C’est une histoire de regards entre toi - le tailleur - la souche et le sécateur. Il faut avoir le coup, d’oeil et de ciseau, acquérir l’habileté nécessaire qui te permette d’avancer rapidement, de tailler plusieurs dizaines de rangées dans l’après-midi. 

Et en même temps, tu fais gaffe, c’est la vie de la vigne que tu as entre tes ciseaux. Il faut toujours te demander comment la souche va réagir à ta sape, tu lui fais une coupe pour l’année, tu vois, c’est important, très important. Faut pas te louper, c’est de toi que dépens la vendange à venir, tu comprends.

Allez ! La « vista » petit ! Tu vas y arriver !

Et le faciès qui accompagne les paroles du professionnel, la gueule en sourire de celui qui s’emplit de la satisfaction du savoir et qui le donne en partage, au milieu de nulle-part, par une après-midi grise d’hiver. 
Les gestes ajoutés aux consignes donnent à la leçon une importance insoupçonnée. C’est jour de grandiloquence sur les coteaux. Avec de grands mouvements professoraux, les mains balayant les sarments et la voix haute portée au-dessus de la vallée, il ramène sa science, me toise de sa technique – tu les vois les yeux ? - avant de plonger dans une souche hirsute pour une nouvelle fois me débusquer le deuxième oeil. 
L’application du maître à expliquer donne un tout autre relief à la tâche. Si bien qu’elle s’avère beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Le professeur veut passer la main tout en célébrant le travail bien fait. Mais de l’oeil je ne garde que la boursouflure épaisse d’un hiver rude au creux de sa vigne. Je ne taille pas, je ne fais que le suivre, ramasser un à un les sarments morts qui jonchent le sol.


Tôt le matin #VasesCommunicants


Je suis derrière ma fenêtre
il va faire nuit deux ou trois heures encore
en bas
deux hommes déchargent des sacs de farine d'un camion
ils les transportent dans la boulangerie
je les regarde aller venir avec un sac
et un sac
et un sac
la pile monte derrière la vitre dépolie du fournil
demain
et dans les jours qui suivent
le boulanger les ouvrira
un à un
les versera dans le pétrin

Un autre camion s’arrête
son chauffeur entre dans la boulangerie
le patron passe du fournil dans la boutique
tous deux discutent un moment de part et d’autre de la banque
leurs lèvres bougent sans un son
puis le chauffeur ressort
il échange quelques phrases avec les deux hommes des sacs
leurs lèvres bougent de la même façon
en silence

Je vais faire du café
quelques mouvements de gym pendant qu'il coule
me raser
je descendrai
la vendeuse ne sera pas arrivée
le boulanger viendra du fournil
il aura des gestes un peu trop vastes
il tournera une feuille de papier autour de mon pain
puis de mes croissants
comptera ma monnaie
pendant que moi
je verrai encore ces deux hommes
le mouvement de leur corps quand ils se penchent
laissant glisser de leurs épaules un sac
et un sac
et un sac
comme s'ils entassaient dans le fournil
les jours devant nous

Gilles Bertin

Trois ans après notre premier échange ici et , Gilles et moi avons décidé de remettre le couvert sur les vases. Vous trouverez mon texte C'est de mon pays que je parle sur son site lignesdevie.com
Gilles écrit aussi pour plusieurs revues notamment Dissonances, Harfang, Rue Saint Ambroise ou encore Borborygmes.
La liste des vases communicants est comme d'habitude disponible sur le blog dédié, le groupe facebook ou le scoop-it.

Epi 18


Le monde est un amas d’épi. Je suis au 18, je suis à 18. Face à moi, une plage, immense plage qui bave écume, une route de sable fin où poser mes traces, une vie sans entrave glissée dans la mer. J’y roule mon 18 sans penser au ressac. Epi 18, une naïveté, une douceur bleutée dans l’avenir. 18, temps majeur, où rien ne peut vraiment arriver, ça presse du présent, seul le futur est à composer et à 18 tout le monde se fout du futur.

Epi 18. Et puis quoi ? Je peux sauter ! Bleu, je ne suis qu’un bleu – pas d’autres couleurs possibles à 18 - tant que le panneau n’est pas un triangle bordé du rouge de l’absolu défendu, aucun danger. Il faut. Une à une, m’élancer sur les roches grises affables, sur les cuivrées et les noires excitantes. Hop 18 ! Bouffer l’air frais dans les alvéoles ocre - pièges à pieds - et me tirer des trous rouges incisifs - plaies d’orteils. Il faut. Me balancer des cavités noires gavées de moules saillantes - coupe-doigts et retourne-z-ongles : rien ne doit faire peur. Même pas mal. 18.

Plonger dans mon 18, au-delà de l’épi 18. Tout près de la vrille, la mer, ses trous profonds et ses courants forts. Et alors ? Le monde est un amas d’épi. Dans le dedans, l’insondable et au dehors, le débordement puissant. Peu m’importe, la peau se tanne au contact de l’épreuve et c’est à 18 qu’on doit flinguer l’angoisse de l’interdit. Je nage autour de l’épi, résistant aux tourbillons, les bras en frénésie sous la digue volante et les retours vers la côte me claquent le corps. Impétueux et fou, je fourrage les fosses sous-marines, bat les vagues de l’intérieur qui veulent me tirer vers le bas. 18.

Le temps peut bien trouer l’élan et le vent qui me porte. Suis plus fort que le courant. J’ai 18 et suis déjà un noyé.

En attentant les vases de vendredi prochain avec Gilles Bertin, reprise du texte publié sur fibrillations.net, le site de Jean-Marc Undriener, pour les vases communicants de septembre.

Save to PDF

Dans la machine, jusqu’au cou.

La pression qui ne dit jamais son nom est omniprésente. Comme un leitmotiv, on l’adjective positive comme si elle pouvait l’être. Elle devient impulsion positive décevante de résultats, ersatz de productivité. Elle est celle qui vous colle sur le fauteuil, l’index voué aux clics, les yeux louvoyant sur l’écran plat à la poursuite de la petite flèche, marqueur unique de vos actes. Elle est là, la machine, concasseur doux de cartilages métacarpiens, précipitant les actes, accélérant puis décélérant le rythme et confondant ainsi la translation des vies : pro, personnelles, proactives, impersonnelles et enfin vides.

Les dossiers jaunes sur le bureau noir, véritables dendrites du cerveau pro, se prennent pour des neurones, se déplacent, s’alignent, se réarrangent malgré nous jusqu’à couvrir l’espace. Ne plus voir le fond d’écran – mer à l’infini horizon ou pic de montagnes rocheuses enneigées, enfants ou conjoint souriants – cliquer sporadique, balayer nerveux, rechercher angoissé la feuille de calcul, la matrice et dans la matrice sélectionner fébrile la colonne A, cellule A1, et insérer comme un automate le tableau croisé dynamique à double entrée, le filtre automatique sur plusieurs colonnes, les sous-totaux, puis taquiner le solveur pour arracher la bonne donnée.

Puis le doute sur le rendu, qui s’installe, se vomit. Impression après aperçu avant impression, mise en forme, mise en page, pagination automatique, en-tête, bas de page, sauvegarde d’un modèle, le combientième de modèles ? Ils ne se comptent plus les modèles, depuis qu’engloutis dans un dossier, enfermés dans un sous-dossier qui lui même contient une multitude de sous-sous-dossiers : il n’y a plus de modèles, le mot s’est enfui de sa définition, il n’y a de modèle que pour le document présent qui n’existera plus dès lors qu’il aura fui imprimer LaserJet ou insérer en pièce jointe dans un email.

Save to PDF. Sauvegarder du rien, de l’éphémère effet et recommencer à gonfler des serveurs de données inutiles. Et continuer à tourner en mémoire vive, la tête engluée de giga-octets ennuyeux.

Douleur de la machine. Fichier / quitter.

Tube


Lui dedans, toujours, lui et l’auto, dedans.

Ici, là, pas un coup d’œil dans le rétro sans l’apercevoir aux commandes : dans sa 404 benne, dans sa R16 berline bleue aux ailes en saillies, au volant de son imposant bahut en chauffeur de bus ou encore, plus roots, sur les chemins escarpés des terres de mon enfance à bord de son Citroën tube orange.

Le tube du temps fait son effet. Le revoir dans le reflet avec ses cheveux noirs clairsemés, le vent lui soulevant quelques mèches par la vitre ouverte. Par le tube. Le mégot goldo aux lèvres, relever le carreau, divisé en deux dans sa largeur, dans un geste si vif, si mâle… Le clap de la ventouse soudait les deux moitiés de plexi cheap et sonnait le départ, le bras gauche ballant sur la tôle ondulée de la portière et le sourire flanqué d’éclats nicotine.

Gaillard trapu, maître de son monde, le grand volant en bakélite glissait dans ses mains rugueuses et lui faisait dessiner de larges mouvements d’épaules. Balancement, frottement des inverses, le lisse, le rude, une conduite d’homme aux bras bandés de muscles pour mener la bête pataude à travers rues étroites et chemins de vignes cintrés. L’œil vissé sur la route, le compas précis sur les arêtes saillantes de l’engin, les manœuvres étaient franches et assurées, comme lui.

Lui dedans, toujours, lui, et le tube, dedans.

C’était son tube, c’était mon père, son identité shootée au véhicule. Lui ne l’appelait pas le tube mais le « Type H ». « Type », ça sonnait plus mec, claquait plus type, balançait plus couillu tandis que le H fumait dans sa bouche et venait moucher ses yeux de fierté. Le tube lui collait à la peau. Le corps absorbé par le fauteuil en skaï, son camion aux ronflements d’une mécanique dégingandée battait le plein dans son ventre et réglait chacun de ses gestes au point qu’il était difficile de dissocier l’un de l’autre, la machine de l’homme, l’homme de la machine. L’osmose. Le tube c’était mon père.

C’était mon tube de père.


Texte initialement publié sur le blog le démotoir pour les vases communicants d'août 2012.

Les extravagances ordinaires

http://news.rufox.ru/texts/2012/05/22/236960.htm
Par une chaleur torve, l’angoisse greffée à la glotte, il avançait péniblement. Une rue. Au sens étroit de la rue, une ruelle, dirait-on. Un goulot d’étranglement, il pensait. Il marchait. Sans but, uniquement le besoin de bouger, de surprendre ses cogitations par des pas réguliers, des allées et venues vers nulle-part. Marcher, marcher toujours et au lieu de penser trop fort le monde, se le prendre dans la gueule, en vrai. C’est ce qu’il voulait. Pour une fois, sentir au dedans ce qui se passe au dehors, les extravagances ordinaires et leur ménage quotidien.

Comme aujourd’hui dans ce réduit de rue, sur ces murs beiges et gris léchés d’un soleil haut, distinguer les écrasantes et extraordinaires bacchantes que formait l’ombre des volets en clef. Avancer entre ce clair et son obscur, entre ce sombre et sa brillance perdue. Peindre les favoris.

La lumière arrogante parvenait, malgré l’engoncement de la rue, à dessiner sur les murs toutes sortes d’ombres alambiquées. La sienne, petit nabot claudiquant dans la ville, se voyait surmonter les hauts immeubles d’un reflet noir gigantesque. Elle venait par ses mains boudinées, bras à peine tendus, s’effiler et friser les moustaches géantes tout en caressant les cheminées de briques rouges perchées sur les toits.

Longue traversée de son corps par une si petite issue. Corps aussi large que long, à la faveur de petits déplacements, il gonflait puis dégonflait se jouant des rayons du gros jaune. Lorsqu’il se rapprochait des portes, sa taille enflait jusqu’au trottoir d’en face. Quand il levait un bras, c’est tout un pâté de maison qui coulait dans la pénombre. Le soleil se moquait de lui, et lui s’en amusait. Là sur un carreau, brusquement, un filet réfléchissant changeait de direction, coupant sa route et l’obligeant à modifier sa trajectoire, à lever un pied puis l’autre pour ne pas que son ombre disparaisse à jamais. 

Sa marche devenait un jeu d’ombres et de lumières, une série de gesticulations inutiles dont lui seul connaissait le sens, une parodie éclairante de ce qui lui coinçait la gorge, lui enflait la tête et laminait l’esprit - amas de pensées turgescentes et de turpitudes noires. Dans cette rue à la lumière joueuse, il réapprenait à marcher, à éviter chaque écueil d’ombre, chaque fourberie de clarté.

Jusqu’au soir où l’ombre gagnait, inévitablement. Demain à charge de revanche, il rejouerait. A nouveau, marcher.


ce flou en soi #VasesCommunicants


trop de ce temps a passé & rien ne s'est passé. non. & rien n'est passé. c'est ce qu'ils ont dit alors. ils ont dit qu'on était là pour ça. pour que ça passe. & du temps à passé – oui

du temps a passé alors. pas beaucoup pas vite. peut-être trop – on n'a rien vu. on a passé ce temps-là – là. accroché à ce bout de soi qu'on appelle encore soi. soi quand on est seul. soi quand il n'y a que soi 

– soi-seul 

& puis moins en soi on s'est détaché à mesure. délité, on a senti les bouts partir avec comme quand  –

on a senti partir les bouts avec

on a dérivé au fil. oui. c'était il y a – c'était. c'est encore. c'est là. ça ne part pas. c'est une tâche au fond. ça fait une tâche. une tâche de flou. en soi ce flou

il n'y aura plus assez de dates maintenant. plus assez de dates pour faire tenir dedans ce temps passé à courir derrière soi. ce temps où – seul, on a gratté sols murs à chercher en vain – en vain parce qu'

on ne savait ni quoi ni où chercher 

il y aura toujours en soi trop de couloirs où le temps à soi se perd – où le temps de soi, on l'attend. trop de dalles à compter recompter quand l'attente – au bout, cette attente qui vire au gris plomb au noir mat – quand 

longtemps il y aura encore ces couloirs entre les pans de la tête – longtemps la nuit. la même nuit. cette nuit qu'on essuiera. & tout ce noir à gratter pour voir mieux. plus loin. à gratter avec les outils pauvres. les outils à soi. un bras au bout duquel une main au bout de laquelle un doigt au bout duquel un ongle. dérisoire.

c'était il y a – on ne sait pas non. pas vraiment c'est flou. 

c’est flou en soi toujours 

toujours flou en soi

Jean-Marc Undriener

Le premier vendredi du mois, ce sont les vases communicants : chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Et l'autre ce mois-ci, c'est Jean-Marc Undriener, auteur du texte ci-dessus. Vous trouverez le mien sur son tout nouveau site fibrillations.net sur lequel j'ai le plaisir d'inaugurer la page consacrée aux vases.
Comme d'habitude, vous suivrez les liens de tous les échanges de ce mois-ci sur la liste établie par la grande prêtresse des vases, Brigitte Célérier.

On a fixé le temps


On a fixé le temps, trop de temps. Et le gris s’est posé trop large, trop grand. Sur ce pont, aujourd’hui, encore tu veux me capturer dans ta boîte, fouiller mon corps par le visage. J’ai trop battu ton temps ici. Je suis îlien sans cadre, loin de tout, de tes agissements de rapporteur, de tes papiers érudits sur des gens que tu ne connais pas. Je ne veux pas, veux pas me raconter à toi l’étranger à l’objectif si mince. Tu crois quoi ? Que tu vas capter en un seul clic, l’histoire, mon histoire accoudée à tes ponts d’envie cupide de savoir.

On a fixé le temps ici, à jamais. Et je suis heureux du gris qui m’entoure. Pas besoin de tes couleurs criardes, de ton sens de l’emphase chromatique. Me contente du peu, du cercle qui m’entoure, du vert dans ma tête et du bleu pour mes rêves, le ciel et la mer comme seule mise au point. Mon visage ne te dirait rien de ce que je suis. Ma tête ne te reviendrait pas, je le sais, tu ne vis que de clichés figés à la une. 

Fixe le temps et regarde plutôt mes mains et mes poignets faits de bois dur saisi. Ils ne font qu’un, le rude et le lisse, le labeur en écharde des braves qui n’ont que faire de toutes tes images forcées.

Illustration : carte postale reçue de Christophe Grossi en vacances cet été sur l’île Croate de Vrgada. Merci à lui.

J'ai été danseuse légère

Un hier disparu, j’ai été danseuse légère, floquée sur les velours mauves des soirées chaudes. De bouge en bouge, hier j’ai frotté ballerines à tout parquet lisse. D’aucuns disaient que je volais mes pas à une déesse, que mes pointes étaient aussi gracieuses qu’un vol de papillon de nuit ou encore que mes entrechats pouvaient damner tous les félins de la terre. Hier. Les flatteurs. Ces nyctalopes n’en voulaient qu’à mes fesses que j’avais aussi rebondies que leurs hoquets de glottes lorsqu’ils salivaient sur mes seules rondeurs.

Hier comme rêve, j’ai eu courtisans dans les travées des bars encaissés, au fond des caves, dans les contre-allées jusque dans mon lit à tâter l’entrecuisse pour vérifier. Des mains sur mon cul et quelques billets glissés juste au corps, j’ai dansé pour eux, visages inconnus abandonnés à mes pas chassés.

Hier un film des années trente. La nuit dans les caves, ils se sont assommés d’alcool et ont consommé en noir et blanc mes heures de répétitions devant le miroir, à tirer sur mes jambes pour être belle. Et hier j’ai été belle. J’ai passé de longues journées appliquées à préparer ce corps à qui tout se refusait. A chasser chaque poil de mes jambes forêt, à élimer tout parasite homme de mon visage, à gommer les traces de ma naissance du trop testostérone qui m’abimait du dedans comme du dehors.

Hier bien présent, j’ai remis les ballerines d’hier si loin, les petits nœuds flétris de la danseuse ont fait un pas de deux, en avant, en arrière sur ma féminité passée. Les mains recluses sur ma virilité, je suis resté tendu à mon fantasme perdu.


Quoique

Ne te renfrogne pas
Ne fais pas la moue
Pauvre baltringue

Ce n’est pas ta peau
En carton patte
Que l''on veut

Quoique
On en ferait bien
Des rouleaux
De printemps arabe

C’est nos oripeaux
Seule couche avant
La mort
Qu'on veut sauver

Ne hausse pas
Le menton
Comme ça
Ne fais pas le malin
Grand manipulateur

Ce n’est pas
Ton renfrognement
Hautain
Qui nous excède

Quoique
On te ferait
Bien bouffer
Ton arrogance
Assaisonnée 
A l’insurgé

C’est de nos fiertés
Dont il s’agit de
Nos futures
Délivrances
A culbuter

Ne plie pas
Non pas de suite
Ne fais pas
Le lâche
Bâche d’abord
Mâche notre révolte
Sale saigneur

Ce n’est pas
Ta puissance
Ton argent
Qu'on lance en
Epouvantail à
La vendetta

Quoique
On te planterait
Bien
Au milieu d’un
Champ de blé 
Sec
Pain dur
Eau croupie

C’est du souffre qui
Grouille dans
Ton pantin
L’allumette
n’en peut plus
De frôler
Ton grattoir

Ne te cache pas
Ne fais pas
Autruche
Grand menteur au
Tarin enflé

Ce n’est pas
Ta stature
Ta suffisance
Ton pouvoir qui
Nous font battre pavé

Quoique
On passerait bien
Au tamis tes pâtés de
Tyrannie pour glisser
Ton cou
Au plus fin des
Maillages

C’est la rue qui
Te hurle
Veut te piquer
Ton nez entre
Ses trottoirs
Gros clown
Dégingandé

Ne nous pousse pas
Pas plus loin
Ne réprime plus
Nos rêves
Solitaire dictateur

Ce n’est pas
Toi qui
Nous révoltes
Nous démontes
Nous sors de nos gonds

Quoique
On t’engoncerait
Bien dans ton palais
Serré
Dans tes dorures
En poignards acérés

C’est de l’oppression sous
Nos masques
Qui nous ronge
Dans le dedans
Du dedans



Tu vois
Tu ne comprends rien

(crédits photo  AFP / Sergei Supinsky)

Texte déjà publié chez François Bonneau sur son blog L'irrégulier dans le cadre des vases communicants de juin 2012.

Tu sais, à son âge !

Elle creuse, ça se voit, elle creuse. Dans sa mémoire immédiate, dans le cœur de ses oreilles défaillantes, elle cherche à capter les paroles de l’un, la répartie de l’autre. Elle suit un, puis deux regards, lit sur les lèvres puis perd le fil. Passe à côté. La conversation ne peut se faire qu’en face à face, un à un les mots s'échangent, brefs mais intelligibles, vides de sens mais articulés au volume voulu, pas trop haut, ni trop bas. Un médium que peu d’interlocuteurs arrivent à trouver. Alors elle fuit la clameur des retrouvailles familiales, des rires et du brouhaha des alacrités.

Sous ce couvert, cette exclusion de l’âge, on la pardonne, on la laisse sauter entre nous, entre deux vaisselles à récurer et trois morceaux de poulets à servir.

Mais a-t-elle déjà entendu ? N’est-elle pas depuis toujours dans cette aphasie que la surdité déplore ? Dérivatif aujourd’hui bien huilé pour passer à travers elle, à travers nous sans voir, sans entendre, sans comprendre.

Qui est-elle ? Où est-elle ?

Dans le déni des violences douces, bercée par un oubli instigateur de vide, victime d’une génération sans rétroviseur ? Ou simplement lâchée d’un passé décomposé, par l’être qu’elle fut, qu’elle est encore et qu’elle n’assume pas ? « Elle n’est pas ouverte aux autres, tu sais » dépote la sœur. Ça tombe comme un couperet, une fatalité qu’il faudrait accepter sans rechigner. La dureté de ses jours enfouis, l’anathème qu’elle ne se résout pas à poser sur son handicap affectif : il faudrait lui pardonner, lui laisser cette vacance comme une canne de vieillesse et l’ériger en victime d’un temps où on ne savait pas aimer.

La vieillesse est un abîme, on s’en doute, on la voit chaque jour qui s’émiette dans sa tête. Mais sus au pathos ! Pas elle, pas elle, il ne faut pas qu’elle joue ce coup, trop simple, elle ne se résume pas à cette inexorable descente. Sa capacité à communiquer, ses facultés à aimer et à le montrer même bien entendant n’ont jamais été révélés et le mince filet attendrissant qu’elle nous sert aujourd’hui ne réussit pas à nous décoller de notre marasme familial.

Sans accès, sans saveur, nous composons le personnage qui nous arrange, vieux, perdu – tu sais, à son âge ! - faussement solitaire qui se contente d’une petite vie au ralenti, enfoncé dans une psychorigidité qui n’a d’égale que ses présumées misanthropie et pingrerie. « Elle entend ce qu’elle veut entendre ! » réplique le neveu. Et le sujet file une nouvelle fois s’enfoncer dans le ventre mou de l’été. Le silence peut retomber.

La jeune fille aux rubans bleus

Elle minaude, bouche en moue, fragile sans le savoir. Dans les allées, toujours elle bat paupières, revers de sourcils en pointe, puis fixe du regard le passant – chaland inattentif à ses pouvoirs - et dès que les intimités se croisent, elle baisse les yeux, une main sensuelle rabattant sur son épaule l’assortiment de rubans bleus qui lui serrent les cheveux. 

Jeune fille sans pair. Les autres, ses rivales, elle se charge de les éliminer. Sans pareil, ses rubans bleus créent l’effet, la distingue des filles sans, des enjôleuses dénuées de saveur. Elle roule, s’enroule autour, les chasse quand le vent les promène sur son visage. Elle joue avec, serrés, desserrés, en ballottant la tête ; tête et cou qu’elle garde toujours droits alignés sur son corps diaphane tendu à la vie. En aucun moment, sa prestance ne doit être prise à défaut, les rubans sont ses seuls artifices : ils doivent être son point d’ancrage, son trompe l’oeil, un attrape-hommes comme du papier tue-mouches.

Et les hommes s’y collent, capturés par ses rubans de séduction. Armée de cette distinction éthérée, elle dénoue la timidité des plus jeunes et étouffe la culpabilité naissante des plus âgés. Mante bleue agnostique, elle les absorbe tous, un à un dans le flottement de ses rubans. Figés par la grâce, ils succombent. 

Une fois consommés, elle les rejette sans s’apercevoir que les rubans se fanent à chaque passe. Qui pour la blâmer ? La vie lui ouvre chemin si grand. Qui pour l’empêcher de jouir de l’instant ? Le bleu pourtant ne sera pas éternel mais ingénue ou aveugle, elle ne sait pas le temps, ne voit pas l’inexorable.

Viendra le jour où ses galons devront composer avec des cheveux blancs et déjouer des tours de mains et des passements d’épaules douloureux. Les hommes fileront entre les rubans, absents au charme délavé. Ils souriront peut-être à la beauté dévoyée, au jeu périmé. Au mieux ils n’éprouveront qu’une pâle compassion. Ce jour-là, la vieille fille aux rubans bleus devra jouer d’autres artifices.


José et Marcel

La nuit, elle nous avait pas lâchés d’une semelle, noire à crever au début, elle nous a finis blanche comme du petit lait. C’est qu’on en avait besoin du petit lait après les descentes de gosier qu’on s’était tapées avec le José. 

Il avait frappé juste avant les vêpres. Je venais de fermer les carreaux après avoir maté les jeunes bigotes qui entraient à petits pas pieux dans la chapelle en face mon bouge. « Tu viens t’en rincer une ? » qu’il me dit, le José. Pas bien envie au début, pas le moral à traîner dans les zincs, ce soir-là. Plutôt envie de me la faire plumard et gratte-couilles. Genre je me dégorge tranquille, seul au monde mais le cinq contre un fertile. Puis il a insisté. José, je sais pas comme qu’il s’y prend mais avec sa bouille de couillon, ses joues roses et son sourire Prisunic, il arrive toujours à te dévisser les dents et tu te laisses embarquer. 

« Mets tes pompes vernies, Marcel ! On va faire la tournée des grands ducs ! » Des grands trouduc que je lui réponds tout de go ! Il s’est marré. Faut dire qu’avec nos gueules de déterrés, nos cinq cents balles par mois trois fois bouffés d’avance, on avait rien de grands ducs ou alors de ceux qui avaient perdu leurs armoiries depuis déjà trois générations.

Bref, j’enfile mes godasses – des pures Weston en plactoc véritable de chez Tati - après les avoir transformées en miroir à ciel avec un molard bien glaireux du José et un peu de mon huile de coude. Nos gabardines sur le dos, gominés comme des puceaux et voilà mon José et mézigue à rouler les épaules sur les trottoirs de Paname. Le chapeau claque vissé sur le teston : tu aurais dit des maquereaux préfabriqués.

Et on a fait la nique au monde comme ça jusqu’à pas d’heure. Les troquets enfilés comme des perles, et les Picon-bières à rendre pi que cons. Si bien que la nuit, on l’a pas vue, tellement on avait le carafon trimbalé de gauche à droite. Les tournées qui te tournent – c’est leur job - et les vieux cons de patrons à tricot blanc qui t’insultent comme en plein jour, ça te fait décoller de ta merde et tu vois plus le temps passé.

C’est vers quatre ou cinq heures du mat’ alors que le José épongeait le bassin public genre Mastroianni dans la Dolce Vita serrant dans ses bras un ange en béton plein de fientes de pigeons et que moi, je titutbais du trottoir au caniveau avec des petits pas claquettes de mes deux gueulant un Singing in the rain foireux, c’est à ce moment-là que les poulets ont débarqué, avec leurs blases de poulets, leurs moustaches de poulets, et leurs putain de matraques de poulets.

Et là le noir, plus de blanc, plus de Picon, plus de José, plus de Marcel. Deux ou trois coups sur l’échine et leurs cousins dans le bide, je peux te dire, mon gars, que tu leur causes meilleurs aux condés et quand ils te poussent dans le saladier, tu rechignes pas. Tu bois ton petit lait et tu la boucles.

Alors après tout ça, tu comprends mon garçon, pas trop envie que tu captures nos figures dans ta boîte à souvenirs. Rideau, le José et moi, on va se la jouer discrets.

Illustration : Wegee

Conter sur soi #VasesCommunicants par co errante


Conter sur soi

L’histoire en a assez. Elle ne peut plus se voir en peinture, ne se supporte plus écrite ainsi.

L’auteur a fait d’elle quelque chose d’épouvantablement niais, qui rassure les parents sur sa bonne moralité et fait peur aux enfants. Une histoire de princesse, de loup, de chemin tout droit à suivre sinon… bref, cela fait des siècles qu’elle se déplaît, se morfond dans son coin, qu’elle rend ces mots par les pages.

La convocation par les lecteurs à toute heure du jour et de la nuit lui est de plus en plus insupportable. Ce soir encore, elle regarde ses vilaines phrases sortir des grandes bouches, les pouces suçotés par les plus petites bouches, les grosses mains s’agiter et les yeux innocents s’agrandir.

C’est décidé, elle va agir.

Au petit matin, les images sont floutées, les mots cryptés et la sempiternelle « fin » gommée pour toujours. Les petits ont des pages pleines de rêves. Et bientôt, les grands se laisseront conter ce qu’ils n’ont jamais entendu.

L’histoire ne se répètera plus.

L’histoire est libre.

co errante

Premier vendredi du mois, c'est #VasesCommunicants. Plaisir aujourd'hui de recevoir l'auteure du blog Le démotoir qui écrit sous le pseudo évocateur de "co errante". Vous trouverez chez elle mon texte intitulé Tube.
Pour suivre l'ensemble des échanges : la liste, le scoop-it ou le groupe facebook.