juin 2012 | fut-il.net

Archive for juin 2012

Jen W. : Les montagnes russes – Expérience 3


Troisième et dernière partie d’un texte écrit par Miriam Ray, galeriste d’art reconvertie en assistante-syndrome (joke), accompagné d’une des dernières compo. de 
Richard Bougon. 
Première partie ici > Les montagnes russes - expérience 1
Deuxième partie ici >  Les montagnes russes - expérience 2

EXPERIENCE N°3

La lumière jaune. Cette ville est jaune le jour, jaune la nuit. Ce n’est pas le même jaune. L’un s’écrase contre les mur et s’y dilue, l’autre se diffracte en halos ; se reflète dans nos verres de vin, fait briller les yeux et apaise les sourires. L’artiste dessine. Le fanfaron fanfaronne. Et moi, j’observe, j’écoute. Je témoignerai. Un jour. Peut-être.
J’attesterai qu’au temps des premiers cheveux blancs, des moments rescapés du désespoir m’ont maintenue sur les rails. Je dirai que de ce temps là, je me souviens -bien plus nettement que les larmes prêtes à déborder- de la lumière jaune éclatée, du vin qui traversant mes sourires dévale de mon gosier, de l’ivresse qui ironise sur la pauvre Mariam, de la liberté de geste du véritable artiste qui hypnotise mes poumons, qui transperce mon désir, et aussi de ce regard triste du clown qui ne s’excuse pas de l’Absurde de me faire rire. J’aurai la mémoire de ces visages sans face dont les mots et les rires se mêlent, se croisent et dont la rumeur teinte mon instant. Tous ceux que, un jour, je recroiserai sans doute sans soupçonner que nous avons partagé ces quelques demi-heure de verres en verres dans le jaune du soir de la ville. J’aurai la vision suspendue de cette table qui, en une fraction de seconde, plane en un ralenti fulgurant répandant une constellation d’éclat de verres au-dessus de ses convives qui s’arrachent hagards à leur langueur nocturne. Je conserverai à l’oreille le moment impossible où les sons suaves de la mollesse lascive de cette soirée s’orchestraient en canon avec le bruit soudain de la fureur et de la peur. Une bombe aurait pu venir d’exploser. La tragédie en marche, le cri strident de la chaire à vif, la panique maîtrisée des bienveillants, l’hystérique comédie de celle à qui ce n’est pas arrivé mais à qui quelque chose pourtant est arrivé ; elle est bien témoin, donc actrice, de la défiguration de sa copine qui, après ça, deviendra peut-être même sa meilleure amie, abîmée par une arme conviviale, insoupçonnable. Un verre en plein visage sans face. Peut-être pour toujours.  

C’est l’inenvisageable. Même pour moi qui n’ai jamais eu pour rare coquetterie que la spécificité de mes cheveux, toujours gardés frisés là où toutes les filles s’acharnaient à raidir les leurs et là où toutes les autres les ont naturellement raides.
Longtemps j’ai eu une particularité. Je ne l’ai jamais confrontée à d’autres expériences car aussitôt constatée elle s’échappait de mon esprit. Que ce soit à Paris, Londres, Barcelone,  Alger, l’Aveyron où on se fait engueuler, Amsterdam ou Minneapolis, j’avais constater que la petite part de sourcils que j’épile repoussaient en une nuit. Chaque premier réveil hors de chez moi réitérait le phénomène. Si bien que dans le léger bagage avec lequel je voyage toujours, je n’oublie jamais la pince à épiler.
Je peux affirmer qu’on se sent niaise lorsque un de ces matins-là au réveil hors de chez soi, l’explication vous frappe telle une évidence. Car en fait, rien d’hormonal au phénomène. Rien de surnaturel. Juste une question d’éclairage. 

Mystère résolu. 
Qu’est ce que ça vient faire ici ? 
Et bien, c’est ça être Jen W. avoir de la suite dans des idées qui n’en ont pas.


Texte : Miriam Ray - Illustration : Richard Bougon, ses galeries : Boîtes – Armée - Gribouillages

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Nos vies lampamouettes


On habitait des cages en plastique juste au-dessous du ciel. Au balcon, des visières automatiques rouges orangées se baissaient dés que le gros jaune crevait la nappe de brume qui recouvrait le monde. On vivait dans des anfractuosités composites, avec des tubas greffés sur nos branchies lesquelles avaient depuis plusieurs décennies remplacé nos nez, bouches et oreilles. 
Depuis, nous n’entendions plus rien, ne sentions plus rien et nous nourrissions exclusivement de petites alluvions recrachées par les lampamouettes, animaux hybrides nés de l’accouplement de la mouette et du feu lampadaire désormais inutile. 

Nous n’étions pas malheureux, juste légèrement nostalgiques. Nous avions réussi à survivre, tout le monde s’en contentait. Au crépuscule quand le black-out tombait sur nos têtes comme un couperet nous privant d’air, chaque alvéole de chaque immeuble de plastique durci se repliait automatiquement pour éviter la chaleur tournante qui embrasait la terre. La température montait très vite, chargée de sucs acides et quelques infortunés qui ne disposaient pas de l’équipement nécessaire cramaient entièrement, fondus sur le trottoir pour le grand plaisir des avides lampamouettes de nuit qui lapaient les pavés jonchés de corps visqueux devenus pourritures.

C’était notre lot, notre choix aussi. Celui de vivre à Fukushima Bay. 

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Oui Non


Sur le mur, la confusion, oui et non mentionnés au crayon de bois, graffés à l’emporte pièce pour définir ce qui est, ce qui n’est pas, ce qui doit se faire, ce qui doit ne pas se faire. Oui. Non. Et fuse l’imprécision à la lecture de gauche à droite d’un oui d’un non abscons. Sur le mur. Pourquoi ? Que signifient deux mots si ennemis ainsi exposés au regard ? Oui gauche, non droite. Clivage de langue, absence de choix. Par le son, deviner leur poids, leur nécessité d’être là ainsi révélés au mur. Chercher à comprendre, déduire l’intonation. Voui, nan, moui, non, vi, no. Sifflante, courte, longue, lente, rapide, rigide, plaintive, craintive. Comment les prononcer, sentent-ils le doute ou la certitude ? La directive ou le désordre ? La patience ou l'emportement ?

Oui. Non. Sortir le manque angoissant de verbalisation, de possibilité d’exprimer clairement ce oui, ce non par la parole. Trop massif en bouche, trop sec à la langue, trop hurlant au petit. Trop de trop à dire à justifier après avoir lancé oui, après avoir jacté non. Trop de choses à défendre, indéfendables, impossible à tenir dans le regard de l’autre. Vaut mieux l’écrire, graffer ce qui ne peut pas se dire. 

Écriture rapide au crayon de bois effaçable, pirouette et expression corporelle, geste amble, claquement de talon, main qui s’élance, crissement de la mine sur le plâtre : oui, non collés créatifs au mur ! Et puis s’en va, c’est fait. Sans aucun sens, mais c’est fait et dans la fuite – dos tourné au brouillon – se retourne et glisse une frontière, une ligne pointée d’une flèche comme pour signifier un peut-être dissocié, un entre deux rassurant.


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Dégonfle de @FrancoisBonneau #VasesCommunicants

Dégonfle de François Bonneau #VasesCommunicants
crédits photo AFP, Sergei Supinsky

C’est mon baroud, dégonfle-moi, je te le hèle, je te le claque comme à un amant. Dégonfle-moi fort, dégonfle-moi tendu, aplatis-moi pour me rouler plus fin, je serai ton Rizla, crois en ma reddition, en ma déférence, je suis à toi.

C’est ma révérence, mon révolté lointain, démembre-moi sévère d’un millier de vœux pieux. Fais de moi ta mouche bleue arrache-moi toutes les pattes, goûte à mes yeux facettes, pince mon abdomen, qu’une purée jaunâtre s’échappe, peut-être, de mes déchirures. Fais-le moi, fais-moi tout.

Me haïr te berce et t’aide à mieux dormir. Me haïr te picote et fait luire ton orgueil, j’aime à voir ta fierté que je lèche et suçote. Frotte-moi contre tes plis.

Je n’ai qu’un seul pied. Qui descend bas, loin dessous, puis se promène, et devient mycélium. Ça grouille encore sous terre. Ça atteint d’autres lointains. Pas dans ta direction, jamais, tu peux dormir.

Cueille-moi donc, c’est mon baroud. Il en repoussera encore, un peu plus tard et plus loin, d’autres salauds comme moi qui broient des populaces. D’autres comme moi, encore à dégonfler. Jamais dans ton périmètre. Plus tard, tu pourras maudire, encore. J’aurai été utile. Et j’aurai bien vécu.


François Bonneau

Je reçois aujourd'hui François dans le cadre des vases communicants de juin. La consigne que nous nous sommes imposés est simple : écrire sur ou à partir d'une photo choisie et celle-ci de Sergei Supinsky (AFP) sur laquelle l'on peut voir "un indigné ukrainien qui porte le masque de Guy Fawkes lors d'une manifestation à Kiev contre le projet d'un nouveau code du travail." nous a frappés tous les deux, l'air du temps certainement.
Vous pouvez lire mon texte en échange sur le blog de François irregulier.blogspot.com. Retrouvez également François sur publie.net dans le très bel ouvrage numérique sorti au mois de novembre dernier : Millimètres. Extrait.  
La liste des vases communicants est disponible sur le blog éponyme et c'est ici.

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