août 2012 | fut-il.net

Archive for août 2012

J'ai été danseuse légère

Un hier disparu, j’ai été danseuse légère, floquée sur les velours mauves des soirées chaudes. De bouge en bouge, hier j’ai frotté ballerines à tout parquet lisse. D’aucuns disaient que je volais mes pas à une déesse, que mes pointes étaient aussi gracieuses qu’un vol de papillon de nuit ou encore que mes entrechats pouvaient damner tous les félins de la terre. Hier. Les flatteurs. Ces nyctalopes n’en voulaient qu’à mes fesses que j’avais aussi rebondies que leurs hoquets de glottes lorsqu’ils salivaient sur mes seules rondeurs.

Hier comme rêve, j’ai eu courtisans dans les travées des bars encaissés, au fond des caves, dans les contre-allées jusque dans mon lit à tâter l’entrecuisse pour vérifier. Des mains sur mon cul et quelques billets glissés juste au corps, j’ai dansé pour eux, visages inconnus abandonnés à mes pas chassés.

Hier un film des années trente. La nuit dans les caves, ils se sont assommés d’alcool et ont consommé en noir et blanc mes heures de répétitions devant le miroir, à tirer sur mes jambes pour être belle. Et hier j’ai été belle. J’ai passé de longues journées appliquées à préparer ce corps à qui tout se refusait. A chasser chaque poil de mes jambes forêt, à élimer tout parasite homme de mon visage, à gommer les traces de ma naissance du trop testostérone qui m’abimait du dedans comme du dehors.

Hier bien présent, j’ai remis les ballerines d’hier si loin, les petits nœuds flétris de la danseuse ont fait un pas de deux, en avant, en arrière sur ma féminité passée. Les mains recluses sur ma virilité, je suis resté tendu à mon fantasme perdu.


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Quoique

Ne te renfrogne pas
Ne fais pas la moue
Pauvre baltringue

Ce n’est pas ta peau
En carton patte
Que l''on veut

Quoique
On en ferait bien
Des rouleaux
De printemps arabe

C’est nos oripeaux
Seule couche avant
La mort
Qu'on veut sauver

Ne hausse pas
Le menton
Comme ça
Ne fais pas le malin
Grand manipulateur

Ce n’est pas
Ton renfrognement
Hautain
Qui nous excède

Quoique
On te ferait
Bien bouffer
Ton arrogance
Assaisonnée 
A l’insurgé

C’est de nos fiertés
Dont il s’agit de
Nos futures
Délivrances
A culbuter

Ne plie pas
Non pas de suite
Ne fais pas
Le lâche
Bâche d’abord
Mâche notre révolte
Sale saigneur

Ce n’est pas
Ta puissance
Ton argent
Qu'on lance en
Epouvantail à
La vendetta

Quoique
On te planterait
Bien
Au milieu d’un
Champ de blé 
Sec
Pain dur
Eau croupie

C’est du souffre qui
Grouille dans
Ton pantin
L’allumette
n’en peut plus
De frôler
Ton grattoir

Ne te cache pas
Ne fais pas
Autruche
Grand menteur au
Tarin enflé

Ce n’est pas
Ta stature
Ta suffisance
Ton pouvoir qui
Nous font battre pavé

Quoique
On passerait bien
Au tamis tes pâtés de
Tyrannie pour glisser
Ton cou
Au plus fin des
Maillages

C’est la rue qui
Te hurle
Veut te piquer
Ton nez entre
Ses trottoirs
Gros clown
Dégingandé

Ne nous pousse pas
Pas plus loin
Ne réprime plus
Nos rêves
Solitaire dictateur

Ce n’est pas
Toi qui
Nous révoltes
Nous démontes
Nous sors de nos gonds

Quoique
On t’engoncerait
Bien dans ton palais
Serré
Dans tes dorures
En poignards acérés

C’est de l’oppression sous
Nos masques
Qui nous ronge
Dans le dedans
Du dedans



Tu vois
Tu ne comprends rien

(crédits photo  AFP / Sergei Supinsky)

Texte déjà publié chez François Bonneau sur son blog L'irrégulier dans le cadre des vases communicants de juin 2012.

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Tu sais, à son âge !

Elle creuse, ça se voit, elle creuse. Dans sa mémoire immédiate, dans le cœur de ses oreilles défaillantes, elle cherche à capter les paroles de l’un, la répartie de l’autre. Elle suit un, puis deux regards, lit sur les lèvres puis perd le fil. Passe à côté. La conversation ne peut se faire qu’en face à face, un à un les mots s'échangent, brefs mais intelligibles, vides de sens mais articulés au volume voulu, pas trop haut, ni trop bas. Un médium que peu d’interlocuteurs arrivent à trouver. Alors elle fuit la clameur des retrouvailles familiales, des rires et du brouhaha des alacrités.

Sous ce couvert, cette exclusion de l’âge, on la pardonne, on la laisse sauter entre nous, entre deux vaisselles à récurer et trois morceaux de poulets à servir.

Mais a-t-elle déjà entendu ? N’est-elle pas depuis toujours dans cette aphasie que la surdité déplore ? Dérivatif aujourd’hui bien huilé pour passer à travers elle, à travers nous sans voir, sans entendre, sans comprendre.

Qui est-elle ? Où est-elle ?

Dans le déni des violences douces, bercée par un oubli instigateur de vide, victime d’une génération sans rétroviseur ? Ou simplement lâchée d’un passé décomposé, par l’être qu’elle fut, qu’elle est encore et qu’elle n’assume pas ? « Elle n’est pas ouverte aux autres, tu sais » dépote la sœur. Ça tombe comme un couperet, une fatalité qu’il faudrait accepter sans rechigner. La dureté de ses jours enfouis, l’anathème qu’elle ne se résout pas à poser sur son handicap affectif : il faudrait lui pardonner, lui laisser cette vacance comme une canne de vieillesse et l’ériger en victime d’un temps où on ne savait pas aimer.

La vieillesse est un abîme, on s’en doute, on la voit chaque jour qui s’émiette dans sa tête. Mais sus au pathos ! Pas elle, pas elle, il ne faut pas qu’elle joue ce coup, trop simple, elle ne se résume pas à cette inexorable descente. Sa capacité à communiquer, ses facultés à aimer et à le montrer même bien entendant n’ont jamais été révélés et le mince filet attendrissant qu’elle nous sert aujourd’hui ne réussit pas à nous décoller de notre marasme familial.

Sans accès, sans saveur, nous composons le personnage qui nous arrange, vieux, perdu – tu sais, à son âge ! - faussement solitaire qui se contente d’une petite vie au ralenti, enfoncé dans une psychorigidité qui n’a d’égale que ses présumées misanthropie et pingrerie. « Elle entend ce qu’elle veut entendre ! » réplique le neveu. Et le sujet file une nouvelle fois s’enfoncer dans le ventre mou de l’été. Le silence peut retomber.

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La jeune fille aux rubans bleus

Elle minaude, bouche en moue, fragile sans le savoir. Dans les allées, toujours elle bat paupières, revers de sourcils en pointe, puis fixe du regard le passant – chaland inattentif à ses pouvoirs - et dès que les intimités se croisent, elle baisse les yeux, une main sensuelle rabattant sur son épaule l’assortiment de rubans bleus qui lui serrent les cheveux. 

Jeune fille sans pair. Les autres, ses rivales, elle se charge de les éliminer. Sans pareil, ses rubans bleus créent l’effet, la distingue des filles sans, des enjôleuses dénuées de saveur. Elle roule, s’enroule autour, les chasse quand le vent les promène sur son visage. Elle joue avec, serrés, desserrés, en ballottant la tête ; tête et cou qu’elle garde toujours droits alignés sur son corps diaphane tendu à la vie. En aucun moment, sa prestance ne doit être prise à défaut, les rubans sont ses seuls artifices : ils doivent être son point d’ancrage, son trompe l’oeil, un attrape-hommes comme du papier tue-mouches.

Et les hommes s’y collent, capturés par ses rubans de séduction. Armée de cette distinction éthérée, elle dénoue la timidité des plus jeunes et étouffe la culpabilité naissante des plus âgés. Mante bleue agnostique, elle les absorbe tous, un à un dans le flottement de ses rubans. Figés par la grâce, ils succombent. 

Une fois consommés, elle les rejette sans s’apercevoir que les rubans se fanent à chaque passe. Qui pour la blâmer ? La vie lui ouvre chemin si grand. Qui pour l’empêcher de jouir de l’instant ? Le bleu pourtant ne sera pas éternel mais ingénue ou aveugle, elle ne sait pas le temps, ne voit pas l’inexorable.

Viendra le jour où ses galons devront composer avec des cheveux blancs et déjouer des tours de mains et des passements d’épaules douloureux. Les hommes fileront entre les rubans, absents au charme délavé. Ils souriront peut-être à la beauté dévoyée, au jeu périmé. Au mieux ils n’éprouveront qu’une pâle compassion. Ce jour-là, la vieille fille aux rubans bleus devra jouer d’autres artifices.


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José et Marcel

La nuit, elle nous avait pas lâchés d’une semelle, noire à crever au début, elle nous a finis blanche comme du petit lait. C’est qu’on en avait besoin du petit lait après les descentes de gosier qu’on s’était tapées avec le José. 

Il avait frappé juste avant les vêpres. Je venais de fermer les carreaux après avoir maté les jeunes bigotes qui entraient à petits pas pieux dans la chapelle en face mon bouge. « Tu viens t’en rincer une ? » qu’il me dit, le José. Pas bien envie au début, pas le moral à traîner dans les zincs, ce soir-là. Plutôt envie de me la faire plumard et gratte-couilles. Genre je me dégorge tranquille, seul au monde mais le cinq contre un fertile. Puis il a insisté. José, je sais pas comme qu’il s’y prend mais avec sa bouille de couillon, ses joues roses et son sourire Prisunic, il arrive toujours à te dévisser les dents et tu te laisses embarquer. 

« Mets tes pompes vernies, Marcel ! On va faire la tournée des grands ducs ! » Des grands trouduc que je lui réponds tout de go ! Il s’est marré. Faut dire qu’avec nos gueules de déterrés, nos cinq cents balles par mois trois fois bouffés d’avance, on avait rien de grands ducs ou alors de ceux qui avaient perdu leurs armoiries depuis déjà trois générations.

Bref, j’enfile mes godasses – des pures Weston en plactoc véritable de chez Tati - après les avoir transformées en miroir à ciel avec un molard bien glaireux du José et un peu de mon huile de coude. Nos gabardines sur le dos, gominés comme des puceaux et voilà mon José et mézigue à rouler les épaules sur les trottoirs de Paname. Le chapeau claque vissé sur le teston : tu aurais dit des maquereaux préfabriqués.

Et on a fait la nique au monde comme ça jusqu’à pas d’heure. Les troquets enfilés comme des perles, et les Picon-bières à rendre pi que cons. Si bien que la nuit, on l’a pas vue, tellement on avait le carafon trimbalé de gauche à droite. Les tournées qui te tournent – c’est leur job - et les vieux cons de patrons à tricot blanc qui t’insultent comme en plein jour, ça te fait décoller de ta merde et tu vois plus le temps passé.

C’est vers quatre ou cinq heures du mat’ alors que le José épongeait le bassin public genre Mastroianni dans la Dolce Vita serrant dans ses bras un ange en béton plein de fientes de pigeons et que moi, je titutbais du trottoir au caniveau avec des petits pas claquettes de mes deux gueulant un Singing in the rain foireux, c’est à ce moment-là que les poulets ont débarqué, avec leurs blases de poulets, leurs moustaches de poulets, et leurs putain de matraques de poulets.

Et là le noir, plus de blanc, plus de Picon, plus de José, plus de Marcel. Deux ou trois coups sur l’échine et leurs cousins dans le bide, je peux te dire, mon gars, que tu leur causes meilleurs aux condés et quand ils te poussent dans le saladier, tu rechignes pas. Tu bois ton petit lait et tu la boucles.

Alors après tout ça, tu comprends mon garçon, pas trop envie que tu captures nos figures dans ta boîte à souvenirs. Rideau, le José et moi, on va se la jouer discrets.

Illustration : Wegee

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Conter sur soi #VasesCommunicants par co errante


Conter sur soi

L’histoire en a assez. Elle ne peut plus se voir en peinture, ne se supporte plus écrite ainsi.

L’auteur a fait d’elle quelque chose d’épouvantablement niais, qui rassure les parents sur sa bonne moralité et fait peur aux enfants. Une histoire de princesse, de loup, de chemin tout droit à suivre sinon… bref, cela fait des siècles qu’elle se déplaît, se morfond dans son coin, qu’elle rend ces mots par les pages.

La convocation par les lecteurs à toute heure du jour et de la nuit lui est de plus en plus insupportable. Ce soir encore, elle regarde ses vilaines phrases sortir des grandes bouches, les pouces suçotés par les plus petites bouches, les grosses mains s’agiter et les yeux innocents s’agrandir.

C’est décidé, elle va agir.

Au petit matin, les images sont floutées, les mots cryptés et la sempiternelle « fin » gommée pour toujours. Les petits ont des pages pleines de rêves. Et bientôt, les grands se laisseront conter ce qu’ils n’ont jamais entendu.

L’histoire ne se répètera plus.

L’histoire est libre.

co errante

Premier vendredi du mois, c'est #VasesCommunicants. Plaisir aujourd'hui de recevoir l'auteure du blog Le démotoir qui écrit sous le pseudo évocateur de "co errante". Vous trouverez chez elle mon texte intitulé Tube.
Pour suivre l'ensemble des échanges : la liste, le scoop-it ou le groupe facebook.

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