octobre 2012 | fut-il.net

Archive for octobre 2012

C’est de mon pays que je parle

C’est de mon pays que je parle, tout le temps, depuis le début, c’est de lui que je m’avoue, dans mes mots, dans mon attitude, dans mes certitudes et mes mensonges.

De cette terre, je garde des parfums rares mais pas ceux des dépliants pour touristes amateurs de slogans dépaysant, pas de ceux qui émanent des baratins de tour-operator s’adressant aux marabouts endimanchés accros à la magie africaine bardée de clichés cartes postales.

Non. Moi je garde en mémoire, enkysté en moi, mon putain de pays et mes années rues : les odeurs de suie brune qui damne l’horizon, la touffeur aigre qui s’empare de ta gorge pour mieux la nouer, le mélange du soleil en chape de con et de l’échappement carbone des vieux tacots que la salope d’Europe nous refile par bateaux entiers.

C’est de mon pays que je parle, de la haine que seul le démuni peut connaître face à l’opulence des peuples gras.

Du désespoir que tu craches quand tu vis la rue pieds nus, le bitume années cinquante usé de crevasses brûlantes et la corne que tu dois secréter pour résister à la douleur. De cette vie que les nantis se repaissent pour passer leurs petits maux, des odeurs et des crevures de vie dont ils bavassent et qu’ils ne sentiront jamais, n’auront jamais à pâtir.

C’est de mon pays que je parle pour qu’on sache les murs de chaux et les regards sales.

De cette atmosphère qui te colle les os entre eux et qui jamais repue ne cesse d’écraser ton corps. C’est le goût de la misère qui seule t’aveugle de son jaune pisseux et criard, te laissant croire que demain tu mangeras parce qu’il fait beau. Je garde cette chaleur incandescente comme une bombe à retardement coquée dans mes entrailles. C’est une mèche de bile à qui il ne manque plus que l’allumette – un seul crachat et tout explose.


Texte initialement publié sur lignesdevie.com de Gilles Bertin lors des vases communicants d'octobre. Prochains vases, vendredi prochain, avec Déborah Heissler.

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La fille de Brooklyn

Elle prenait le bar pour son monde ou le monde pour un bar. C’était l’unique lieu où elle se sentait vraiment elle et où l’angoisse des jours gris demeurait planquée sous le zinc. Avec les intimes en chaleur et la musique qui battait les murs, ici on se fichait la paix en plein dans les gencives entre martini dry et cigarettes blondes. C’étaient là ses années refuge. Quand le dehors battait trop fort pour ses envies subversives, le bar lui offrait l’arène pour laisser délirer son corps et dévier son esprit.

Rien de moche. Tout juste se donnait-elle le droit de hausser les épaules, la main sur les hanches en défiant d’un sourire carnassier le rire en meute des copains. Une clope de liberté qui pendait à sa bouche rouge lui donnait des allures d’égérie. Les bras nus et le regard fier, à elle la danse ! Une pièce dans le bastringue à musique et Franck, Joe et les autres la faisaient virer sur le parquet et dans la joie. 

Pour chacun d’entre eux, elle retrouvait un peu de la fureur qu’elle avait collée dans la tête depuis que James Dean lui avait montré comment vivre. Insouciante du lendemain, les mauvais garçons lui tournaient autour comme des chauves-souris qui en auraient voulu à ses cheveux, peigne au cul et gomina contre échevelée aux dents longues. Elle se foutait de leur gang de pacotille, de leurs dégaines d’anges maquillées en diable sous des perfecto trop lisses. Elle se savait patronne, meneuse de la troupe émoustillée.

Et quand le soir le rideau tombait, que les derniers verres glissaient dans la nuit, le trottoir la ramenait à son no man’s land, un nouveau brouillard où allaient se démêler jusqu’au lendemain les affres d’une vie aux couleurs frelatées du rêve américain.

Illustration : Bruce Davidson

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La caisse aux escargots

Voilà un bien étrange petit animal, peu ragoûtant pour un enfant : ses cornes ventouses, sa coquille aux chemins en colimaçon et son corps limace dégoulinant de bave bulleuse. Beurgh ! Et ça se mange ! D’apprendre cela trop tôt - entre abjection enfantine, étonnante reptation et sauce persillée que l’on fourre dedans quand le bestiau est fin prêt pour la dégustation - doit laisser des séquelles.

Il le cultivait. C’est comme ça qu’il disait.

Traqué sur la colline mouillée, ramassé à même le sol, alors qu’il se pavanait dans l’humus heureux de retrouver l’eau comme élément vital, voilà l’escargot embarqué dans un panier en mailles de fer serrées, piégé par le vieux terrien adepte de sa gluante limace de corps. La bonne récolte effectuée – deux ou trois paniers bien remplis où toute une tribu de gastéropodes s’affole mollement en ventousant jusqu’à la déraison, la folie de l’escargot étant très discrète mais tout de même – et les bestioles quittent leur forêt aqueuse pour atterrir au fond d’une cave sombre, paniers vidés dans un grosse caisse en bois.

Il le cultivait par le jeûne. C’est comme ça qu’il expliquait. 

Car l’escargot doit crever la dalle avant d’être tué par cuisson, préparé, assaisonné puis gobé à l’aide d’une étrange petite fourchette à deux dents. Séquestré avec ses congénères dans leur geôle de bois recouverte d’un grillage, le père observe son butin sécréter un imposant mucus qui garnit les parois sur lesquelles les pauvres bêtes, dans un dernier souffle de vie, agglutinent leur désespoir. Trois ou quatre jours de torture et seront ajoutés à cette masse de moins en moins grouillante mais de plus en plus agonisante, quelques feuilles de thym, de serpolet ou de romarin. C’est pour donner du goût et les détoxifier, le bourreau cultivateur expliquera.

L’escargot, comme de nombreux autres mollusques, dispose de neurones géants permettant l'implantation d'électrodes intracellulaires largement utilisés en recherches neurologiques pour mieux comprendre le mode de fonctionnement des neurones humains. (Wikipédia)

Et en plus, l’escargot serait intelligent voire cultivé. Ça, il ne le savait pas.


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A la Saint-Patron

On a balayé et lustré la terrasse. Chaque recoin a été inspecté, les tables et les chaises placées avec soin et méthode de façon à ce que la dalle de ciment puisse accueillir un maximum de personnes On a créé des espaces de convivialité – être sur la terrasse avec les autres et  apprécier les moments de partage sans faux-semblant – mais aussi des coins plus discrets – un espacement entre les assises finement étudié pour que quelques tablées disposent de la place nécessaire pour former un groupe libre de brailler ou médire sans être déranger par les voisins.
Bref, on s’est affairé car dans quelques heures, elle sera bondée, la terrasse du café du balcon, dans quelques enjambées du bout du jour, le village avec tout ce qu’il compte de petite bourgeoisie crottée viendra s’asseoir là, à converser sur l’événement et à engloutir le reste des ragots de la semaine. Mais ils seront surtout réunis pour boire, boire, boire encore et trinquer au saint patron qui les protège tous du mauvais sort.

Il y aura monsieur le Maire, bien entendu, mais il se fera attendre, il arrivera en dernier et sautera de table en table, en serrant des mains et en claquant des bises fines à chacun de ses administrés endimanchés. Il affichera le sourire craintif de celui qui ne veut pas polémiquer, ne pas trop discuter pour éviter les questions fâcheuses, celles qui pourraient l’handicaper au prochain scrutin.

Monsieur le Curé sera aussi de la partie, sans la soutane – longtemps qu’il ne la met plus, c’est ce qu’on dit sur le parvis de l’église et il n’y a pas que sur la soutane que l’on glose : les mœurs du cureton laisserait vraiment à désirer – il arborera un complet gris de bonne facture, un pin’s du christ au revers de sa veste, il sourira à tous, même aux brebis égarées plus habituées aux rampes des estaminets qu’à la barre de son confessionnal. Dés qu’on chuchotera en le regardant, il s’évaporera.

Le médecin du village viendra avec sa sacoche pour la bobologie et prendra des nouvelles des habitués de la salle d’attente. Ostentatoire docteur, vêtements de marque et coupé sport,  fraîchement arrivé de la ville – deux semaines tout juste qu’il a remplacé le vieux toubib, quatre-vingt-sept ans de bons et loyaux services, il est mort dans son cabinet, dans les bras de madame Colette, l’épicière hypocondriaque - ce sera pour lui un moment important, celui de l’intégration, anisette et chemisette à manches courtes pour mieux lever le coude. Il lui faudra en découdre entre son élégie de la douce mort qui incube dans l’alcool et l’intransigeance portée par le saint patron, saint distillé de la cuisse de Bacchus qui élève depuis des siècles la population au petit jaune.

Et il y aura les autres. Paysans vignerons aux tarins rouges comme des lampions vociférant sur le temps qui perturbe leurs récoltes. Commerçants cupides dopés par Colette, la présidente du syndicat des professions de bouche, qui toute la soirée vanteront les produits du terroir, les joues gonflées de cholestérol. Et d’autres. Matrones gouailleuses et maris misogynes qui referont la guerre des sexes pour la énième fois tandis que leurs adolescents pré-pubères cacheront leur alcoolisme naissant en faisant passer des bières blanches pour des panachés. Et des encore plus jeunes malpolis et désoeuvrés se frotteront avec morgue aux vieux rabougris atterrés et réacs dans des tirades transgénérationnelles ubuesques. 

Tout ce beau monde festoiera de bon cœur en l’honneur du Saint-Pastaga et de tous ses disciples jusqu’au petit matin, réveillant en eux l’appartenance à une franche et rigolarde communauté de bons vivants. 


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Au deuxième oeil

Au deuxième oeil. Tu tailles juste avant, d’un coup sec. Tu les vois les yeux ? Là et là, les petites boursouflures sèches, tous les dix centimètres à peu près, tu vois ? Oui, alors tu comptes : un, deux et tu coupes ! C’est simple et comme ça, tu continues. Tu te décales un peu, tes pieds doivent dessiner un arc de cercle au pied de la souche, et tu fais le tour, d’un coup d’oeil, de ton oeil, tu repères les yeux, tu comptes et clac, sec, net, précis, tu tailles.

C’est une histoire de regards entre toi - le tailleur - la souche et le sécateur. Il faut avoir le coup, d’oeil et de ciseau, acquérir l’habileté nécessaire qui te permette d’avancer rapidement, de tailler plusieurs dizaines de rangées dans l’après-midi. 

Et en même temps, tu fais gaffe, c’est la vie de la vigne que tu as entre tes ciseaux. Il faut toujours te demander comment la souche va réagir à ta sape, tu lui fais une coupe pour l’année, tu vois, c’est important, très important. Faut pas te louper, c’est de toi que dépens la vendange à venir, tu comprends.

Allez ! La « vista » petit ! Tu vas y arriver !

Et le faciès qui accompagne les paroles du professionnel, la gueule en sourire de celui qui s’emplit de la satisfaction du savoir et qui le donne en partage, au milieu de nulle-part, par une après-midi grise d’hiver. 
Les gestes ajoutés aux consignes donnent à la leçon une importance insoupçonnée. C’est jour de grandiloquence sur les coteaux. Avec de grands mouvements professoraux, les mains balayant les sarments et la voix haute portée au-dessus de la vallée, il ramène sa science, me toise de sa technique – tu les vois les yeux ? - avant de plonger dans une souche hirsute pour une nouvelle fois me débusquer le deuxième oeil. 
L’application du maître à expliquer donne un tout autre relief à la tâche. Si bien qu’elle s’avère beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Le professeur veut passer la main tout en célébrant le travail bien fait. Mais de l’oeil je ne garde que la boursouflure épaisse d’un hiver rude au creux de sa vigne. Je ne taille pas, je ne fais que le suivre, ramasser un à un les sarments morts qui jonchent le sol.


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Tôt le matin #VasesCommunicants


Je suis derrière ma fenêtre
il va faire nuit deux ou trois heures encore
en bas
deux hommes déchargent des sacs de farine d'un camion
ils les transportent dans la boulangerie
je les regarde aller venir avec un sac
et un sac
et un sac
la pile monte derrière la vitre dépolie du fournil
demain
et dans les jours qui suivent
le boulanger les ouvrira
un à un
les versera dans le pétrin

Un autre camion s’arrête
son chauffeur entre dans la boulangerie
le patron passe du fournil dans la boutique
tous deux discutent un moment de part et d’autre de la banque
leurs lèvres bougent sans un son
puis le chauffeur ressort
il échange quelques phrases avec les deux hommes des sacs
leurs lèvres bougent de la même façon
en silence

Je vais faire du café
quelques mouvements de gym pendant qu'il coule
me raser
je descendrai
la vendeuse ne sera pas arrivée
le boulanger viendra du fournil
il aura des gestes un peu trop vastes
il tournera une feuille de papier autour de mon pain
puis de mes croissants
comptera ma monnaie
pendant que moi
je verrai encore ces deux hommes
le mouvement de leur corps quand ils se penchent
laissant glisser de leurs épaules un sac
et un sac
et un sac
comme s'ils entassaient dans le fournil
les jours devant nous

Gilles Bertin

Trois ans après notre premier échange ici et , Gilles et moi avons décidé de remettre le couvert sur les vases. Vous trouverez mon texte C'est de mon pays que je parle sur son site lignesdevie.com
Gilles écrit aussi pour plusieurs revues notamment Dissonances, Harfang, Rue Saint Ambroise ou encore Borborygmes.
La liste des vases communicants est comme d'habitude disponible sur le blog dédié, le groupe facebook ou le scoop-it.

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Epi 18


Le monde est un amas d’épi. Je suis au 18, je suis à 18. Face à moi, une plage, immense plage qui bave écume, une route de sable fin où poser mes traces, une vie sans entrave glissée dans la mer. J’y roule mon 18 sans penser au ressac. Epi 18, une naïveté, une douceur bleutée dans l’avenir. 18, temps majeur, où rien ne peut vraiment arriver, ça presse du présent, seul le futur est à composer et à 18 tout le monde se fout du futur.

Epi 18. Et puis quoi ? Je peux sauter ! Bleu, je ne suis qu’un bleu – pas d’autres couleurs possibles à 18 - tant que le panneau n’est pas un triangle bordé du rouge de l’absolu défendu, aucun danger. Il faut. Une à une, m’élancer sur les roches grises affables, sur les cuivrées et les noires excitantes. Hop 18 ! Bouffer l’air frais dans les alvéoles ocre - pièges à pieds - et me tirer des trous rouges incisifs - plaies d’orteils. Il faut. Me balancer des cavités noires gavées de moules saillantes - coupe-doigts et retourne-z-ongles : rien ne doit faire peur. Même pas mal. 18.

Plonger dans mon 18, au-delà de l’épi 18. Tout près de la vrille, la mer, ses trous profonds et ses courants forts. Et alors ? Le monde est un amas d’épi. Dans le dedans, l’insondable et au dehors, le débordement puissant. Peu m’importe, la peau se tanne au contact de l’épreuve et c’est à 18 qu’on doit flinguer l’angoisse de l’interdit. Je nage autour de l’épi, résistant aux tourbillons, les bras en frénésie sous la digue volante et les retours vers la côte me claquent le corps. Impétueux et fou, je fourrage les fosses sous-marines, bat les vagues de l’intérieur qui veulent me tirer vers le bas. 18.

Le temps peut bien trouer l’élan et le vent qui me porte. Suis plus fort que le courant. J’ai 18 et suis déjà un noyé.

En attentant les vases de vendredi prochain avec Gilles Bertin, reprise du texte publié sur fibrillations.net, le site de Jean-Marc Undriener, pour les vases communicants de septembre.

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