novembre 2012 | fut-il.net

Archive for novembre 2012

Dans le coing

Il ne faut pas plus qu’un goût inopiné pour raviver en moi, une nouvelle fois en mode Proust, l’émotion de la madeleine dérouleuse de temps. Juste une cuillère à café plongée dans de la confiture, couleur cuivre, ou approchante. C’est une main lointaine qui me tend le pot de confiture, une personne étrangère à ma vie, étrangère tout court, qui, de son pays natal, ramène la cuillère à ma bouche. C’est de ma maman, dit-elle. De sa maman à plusieurs centaines de kilomètres d’ici qui, du fond de sa cuisine a concocté une confiture locale, une pâte aux petits carrés de fruits solides qui, gouleyants, fondent en bouche. 

Cette personne revenue de si loin a fait surgir des souvenirs tout aussi lointains et a rouvert une anfractuosité de tendresse refermée par le temps. Quelques gravillons de sucres pris dans l’engrenage plus ou moins bien huilé d’une vie ont écumé en quelques secondes une série d’images sépia.
A la première bouchée, la saveur du temps d’avant, la vision de grand-mère à sa table, les mains à éplucher le fruit, fruit si spécial par sa forme, par son nom : le coing. Sorte de poire cabossée, aux lignes cassées, un fruit pas propre en apparence, biscornu dans l’état, un fruit dont on parle rarement, comme un bâtard sorti d’un arbre improbable, le cognassier. Assonance grossière pour un refoulé des corbeilles qui restera dans le petit recoin de l’histoire des végétaux.
Pourtant, dès le goût éclaté en bouche, la mémoire s’agite en changeant en images les sucres et le plaisir du fruit. Mamé aux fourneaux touille de sa grande cuillère de bois, et sucre, sucre et re-sucre. Des pleines boîtes de carrés Saint-Louis sont jetés dans le bouillon aux coings flottants qui, au fil des heures, se décomposent pour laisser place à une onctueuse pâte molle. Du temps encore qui s’allonge sur le labeur et la patience mis au service de la préparation de la confiture, du remplissage des pots de récupération - de la « bonne maman » consommé - et des assiettes creuses à la porcelaine ébréchée. Chaque récipient est garni avec soin de la mixture encore brûlante.

Les pots sont ensuite soigneusement étiquetés – confiture de coings, 1982 – comme pour creuser davantage l’importance du moment, le caractère pérenne de la fabrication. Nous en mangerons plusieurs années durant. Les assiettes conçues pour une consommation plus rapide seront entreposées une à une sous des serviettes anti-poussière dans le grenier, sur une table de fortune, une grande planche et deux tréteaux. Elles donneront naissance dans quelques jours à la pâte de coings, confiture solidifiée par l’air ambiant. Quelques jours de torture où grand-mère veillera sur les gourmands en défendant l’accès au grenier, tapera les mains et les doigts qui s’essayeront à tremper pour goûter et le jour où la première assiette redescendra, les trous burinant la pâte feront esquisser un sourire sur la bouche en coin de Mamé.

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On ne payait pas l’entrée

Je faisais partie de la bande qui avait le privilège d’entrer en boîte de nuit sans débourser un centime. Mais il fallait prendre la bouteille, un J&B à dix fois le prix, mais ce n’était pas payer car, de toute façon, nous allions boire et cet argent déboursé – cent francs – c’était pour se bourrer la gueule, pas pour régler un droit d’entrée. Et c’est clairement parce qu’on ne payait pas l’entrée qu’on était considéré comme des personnes importantes – enfin nous nous considérions comme des personnes importantes, serait plus juste.

On accédait à l’antre de la nuit au seul prix de nos apprêts de mâles : gominés, sapés de propre voire de neuf, basket interdit, tenue correcte exigée avec chaussures de ville, jeans neige et petit polo coloré. Nous entrions après avoir fait les comptes sur le parking. Compte de nous, combien participeraient à la bouteille, qui ne boirait pas et pourrait s’immiscer dans le groupe en lousdé et feindre la consommation qu’il ne prendrait pas. Cinq cents balles la bouteille, le calcul était rapide, celui qui n’avait pas assez de thunes devait promettre de rembourser le samedi suivant et à moins de cinq qui crachaient ses cent francs, nous redescendions simples mortels, petits morveux obligés de payer l'entrée, de faire la queue comme tout le monde, seul, désincarné du groupe. C’était simple, si on ne réunissait pas la somme, on n’y allait pas. Trop de honte à entrer comme un anonyme dans le temple de la nuit.

A peine la porte franchie et les tapes appuyées dans le dos du videur – ça va ? bien ou bien ? -, nous balancions déjà nos têtes tels des automates accordés aux basses de la sono. DJ machin était dans la place, nous aussi, rapidement attablés autour du J&B, carafes de coca et jus d’orange, seau de glaçons et verres en tube réfléchissant les néons noirs de la night. On n’avait pas payé et on squattait le carré VIP, juste au-dessous des platines. Le bonheur. On n’avait qu’à se lever pour demander un titre au DJ, une dédicace spéciale pour une des nanas à la table d’en face. Laquelle souvent ignorait le ronflement en écho du micro et l’hommage à sa beauté rendu – certainement qu’elle et ses copines, vu leur table désespérément vide, avaient dû se contraindre à payer l’entrée. Trop confuses et se sentant inférieures à nous, elles restaient confinées sur leurs fauteuils en skaï, les looseuses.

La nuit bouffait le samedi sans qu’on aperçoive le petit jour au dehors. Quatre heures du mat’, puis vite six et les yeux blanchis par la lumière, nous ressortions imbibés de whiskey et barbouillés de jus d’orange. La sortie était aussi gratuite que l’entrée, mais nos gueules se payaient une drôle de cuite. Une seule bouteille pour cinq descendue dans les premières heures et le reste de la nuit pour s’en remettre. Assis sur les marches de notre palais qui se refermait, nous faisions à nouveau les comptes : combien avaient chopé, qui aurait dû se contenter de payer l’entrée ou simplement ne pas entrer, qui n’aurait pas dû boire et devrait feindre la clarté d’esprit en rentrant à potron-minet chez papa et maman.



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Petites choses qui débectent

Habitude d’un autre temps, autre de vivre, quand l’éducation stricte se permettait d’oublier l’élémentaire savoir être, l’hygiène naturelle, le respect de soi pour le respect de l’autre. Toutes ces choses qui aujourd’hui coulent dans la mémoire, madeleine souillée qui découpe dans le temps ce que tu vivais hors de nous.

Petites choses qui débectent l’enfant.

Les mouchoirs de tissu, à carreaux de couleurs assorties ou simplement blancs brodés, tarabiscotés à tes initiales, vieux mouchoirs déjà avant même que tu le sois, transmis dans le trousseau de jeunes mariés, mouchoirs que tu abandonnais sur ta table de nuit ou au creux de tes draps, séchés en boule par ta morve ou tes glaviots de toussoteux. Partout, tu les semais, maculés de rhume chronique, jaune nicotine comme une offense faite aux aïeux, eux qui les lavaient au battoir, les séchaient au soleil et les pliaient en quatre, soigneusement rangés dans la grande armoire normande.

Petites choses qui fixent l'absence

Dans tes pensées, les yeux en rade, brouillés par l’absence de toi, ta manie, doigt furetant tes poils de nez aussi seul dans ton corps qu’au milieu de nous, ta famille désincarnée. Te revoir chercher au plus profond les babottes surprises, les soigner en petite boule à l’air libre pour les jeter à regrets longs dans ton cendrier. Cristallisation de ton invisible présence dans ce moment sorti du temps où, perdu de nous, tu t’épuisais à racler ton corps pour te punir de n’être là. Puis te surprendre, dans un excès de lucidité, revenir à nous parce que pris le doigt dans ton sac d’ennui et d’impuissance. 

Petites choses qui souillent la mémoire.

Sales habitudes qui marquent l’enfant à qui l’on répétait la propreté, la délicatesse, l’hygiène pour le qu’en-dira-t-on. Ainsi appliquer à exister par le propre comme si le dehors allait nous jeter l’opprobre. Tandis que toi, tu lavais ton dedans faisant fi du silence crasse qui nous avariait.  

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Où rien, plus rien ne pèse #VasesCo @dheissler

Premier vendredi du mois, c’est jour de vases communicants. Ce mois-ci j’accueille la poètesse, bloggeuse et même codeuse Deborah Heissler, auteur du texte ci-dessous. A noter sa dernière publication Comme un morceau de nuit, découpé dans son étoffe éditée chez Cheyne éditeur qui a obtenu le prix de Poésie Francophone Yvan Goll 2011 et le prix du poème en prose Louis Guillaume 2012. Pour en savoir plus sur Déborah, voir sa bibliographie.
Vous trouverez mon texte en échange dans ses carnets sur deborahheissler.blogspot.fr/ et comme d'habitude, vous suivrez les liens de tous les échanges sur la liste établie par la grande prêtresse des vases, Brigitte Celerier. 
Nous dédions ces vases communicants, Déborah et moi, comme nombreux de ceux qui échangent aujourd’hui, à celle qui prenait chaque mois un grand plaisir à écRire quelques-unes des plus belles pages écrans de cet événement : Maryse Hache.
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Où rien, plus rien ne pèse

— le poème, poème parce qu’il est cette expérience qui vise à atteindre au-delà des mots un absolu que la langue postule (et peut-être bien même ce vide aussi, que la langue postule) seul capable de travailler sur l’innommable, quelquefois innomé. Quittez, en laissant vibrer —

quittez sans doute, mais quittez en laissant vibrer — un visage approché ou bien une rue, un jardin traversés le temps au moins d’une lecture où rien, plus rien ne pèse.

             en tremblement de lignes

                        et collusion des suies
                        par masses
                        légèrement
             infiniment tiennes et

                        nourries d’éloquence,

             Cendres tirant sur le bleu*



Déborah Heissler


*André du Bouchet, Cendre tirant sur le bleu et Envol, Clivages, 1986. Réédition en 1991.

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à Maryse Hache. 

tu ne sais rien de l’effondrement
tu ne sais rien de la lumière
tu ne sais rien de la vie

je te dis
la vie est à vivre sans la savoir

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