La bataille

Quand vient le temps de soigner la vigne, lorsque les nuisibles la menacent et que, sournois, ils se collent déjà à ses feuilles prêts à grignoter la sève à peine montée, lorsqu’ils s’immiscent dans son ceps, taraudent son écorce, circulent dans les allées en colonisateurs belliqueux, il faut agir, bâtir des plans d’attaque, ne rien laisser au hasard et affuter sa manœuvre.

C’est ce qui se trame dans sa tête toute la nuit, ce dont il rêve à ne pas en douter. D’attaques violentes, de volées d’araignées rouges massacrant ses terres sous un feu fourni d’aiguillons fielleux et de langues dévorantes.

Alors il se lève tôt, très tôt, harassé par la nuit des envahisseurs. Et, en valeureux guerrier, s’habille rapidement - bleu de travail, chaussure de sécurité - et descend dans la rue encore grise. Un instant aux aguets, il hume l’air du jour, mate le ciel sous toutes ses coutures, inspecte chaque nuage comme s’il était l’allié de ces saletés de doryphores et autres scarabées rongeurs camouflés dans les hauts coteaux. S’il fait trop de vent, ce sera foutu pour aujourd’hui. Il sera impossible de les atomiser de pesticides. Ils gagneront un jour et vingt-quatre heures dans une guerre, ça peut tout foutre en l’air.

C’est ce qui se voit dans son regard. Une intense anxiété sur le temps, celui qui passe, celui qui fait. Des cumulonimbus gonflent dans sa tête, des typhons s’abattent sous ses yeux. La peur le tenaille. Il est courageux mais ne peut rien contre les éléments.

Il mouille son index tout en réfléchissant sous ses paupières molles. Un instant saisi par le piqué du matin, il reste figé au milieu du vide et du silence le doigt dans la bouche comme un enfant hébété. Et dès la bascule, une brise fugace qui passe entre les murs, il tend conquérant son doigt mouillé au vent à la recherche de la sensation. Marin, grec, nord, mistral. Les nuages vont s’enfuir ou simplement éclater sous la pression du bleu du ciel ? Il cogite, se concentre sur la fraîcheur ressentie au bout de son doigt pointé au ciel comme un appel à la clémence des astres.

Une bourrasque se lève brusquement, tourbillonne entre les rues, s’abat sur lui en soulevant un nid de poussière dans ses yeux. Le verdict est sans appel. Trop de vent pour aller défier les envahisseurs. La bataille du jour est annulée, la mort dans l’âme.

C’est ce qui se glisse dans sa démarche pour rejoindre la maison. Tête baissée et yeux irrités, il fait le deuil du jour et joue stratège sur des lendemains plus cléments.


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La bascule

Je fais comme si une nouvelle fois le jour n’avait pas égratigné mes rêves, mes espoirs et mes craintes. Juste une poignée de secondes avant la grande bascule. C’est la minute lourde et tendue, celle qui traine sa savate dans le trouble, celle qui ferme le clapet du monde. En croquant l’horizon d’une mâchoire molle, le crépuscule allègera les angoisses inutiles.

Je tire sur une cigarette, la vingtième du jour, peut-être la dernière. Une bouffée de plus pour éprouver la cacophonie du monde. Le jour amorce sa grande chute. Je le fume jusqu’au filtre. Insensible au petit drame diurne, il finira sa course derrière la mer, écrasé dans un grand cendrier rouge.

D’entre les molosses, quelques hoquets de violence se trament encore. Je suis témoin – comme si j’étais le seul - du crissement des dents et de l’essoufflement des derniers cris. Le tumulte avant la paix, la grande baffe avant la caresse. Le silence et ma vigilance au monde se laissent aller à la somnolence. Le monde entame sa mue. La nuit naissante enrobe ce qu’il me reste d’attention à la vie.

Au-dehors, un vieil homme et son chien ne sont plus qu’une ombre imparfaite. Ne sont plus que cette ravissante densité grise parmi d’autres formes indéfinies – d’autres paires de pattes, d’autres silhouettes fluides. Mon corps s’offre la discrétion et le repos qu’il mérite. Avant la nuit, l’espoir court les rues comme ça, en catimini. Et ça me va. Il fait doux. Tout s’arrête, je peux dormir.

Texte initialement publié chez Jessica Maisonneuve lors des vases communicants de septembre 2013.
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Vie #VasesCommunicants - Franck Thomas @_frth

L'autre jour, je lisais Franck. Franck en ce moment sur son site, il écrit des brèves. Je le croise peu après sur twitter. Je lui dis "J'aime tes brèves". Il me dit "Et ben viens en écrire si tu veux". Je lui dis "ok". Bref c'est vendredi de vases communicants et on publie des brèves sur frth.fr et sur fut-il.net.
La liste des échanges de ce mois-ci est disponible ici

Vie


Il observe sa vie comme au travers d'une fenêtre.
Est-ce lui qui change, ou bien les paysages derrière ?
Tous les jours la même chose, tous les jours différents.
Le temps disparaît dans son regard.
Sous le soleil ou sous la neige, il note les détails du passé. Il colore pour les autres cette fresque invisible et sensible.
Certains passages sont évidents, et lumineux. D'autres plus délicats. Ou intimes.
Parfois, c'est trouble : à travers l'orage, les images se tordent sur la vitre. Elles s'effacent à moitié.
Alors, il approche un peu plus la tête, comme pour mieux voir.
Il pose le front contre le carreau.
Et, comme la pluie de l'autre côté,
doucement,
il rigole.

Franck Thomas.


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