Il faut ranger le linge

Papa monte se coucher. Maman compte ses pas lourds et lents dans l’escalier. Sent sa main agrippée à la rampe ramenait son corps à la marche suivante. Péniblement. Il feint. Elle souffre. De son corps à l’arrêt, de sa voix en apnée. Elle l’écoute fuir. Peut-être ainsi l’aide-t-elle ?

Il faut ranger le linge.

La porte de la chambre ouvre un courant d’air qui rafraîchit l’instant puis se referme sur lui, sur elle. Il tousse. Elle masque le bruit par un raclement de gorge. Il crache dans un mouchoir en tissu. Elle lève les yeux au ciel. Il allume la vieille télé posée sur la commode. Une voix enjouée sort du poste et crève le silence. Elle ouvre un magazine sans aucune intention de le lire. 

On plie les draps ?

Elle repose le magazine et se saisit de la corbeille à linge. Me tend un drap frais empoisonné de lavande. Un bout pour moi, un bout pour elle. Et on tire pour tendre, pour effacer les plis, les dents serrées avec l’envie que l’autre cède. Parle. Dise. On rabat le voile, plie le drap au plus juste, bord à bord. En deux dans le sens de la longueur et maintenant, il faut se rapprocher pour le finir – le drap, Papa - pour le rabattre une fois de plus, le plier en quatre. Les regards se fanent dans le blanc de nos yeux.  La télé crie.

Il faut ranger le linge.

8 commentaires:

  1. Allégorie mélancolique, une nausée emplie de non dits, traduction juste d'un drap de lit , à l'agonie de sa vie, son avenir est de devenir linceul....C'est bien plié avec des ressentis pour chacun des lecteurs....

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  2. Oui, c'est bien l'image du linceul qui vient rapidement à l'esprit. L'odeur de lavande masque les relents d'une vie rancie. Il est peut être temps d'en venir au rituel du kanoun, comme il se pratiquait du côté de l'Albanie. Une miche de pain, une hache et on emmène le vieux faire un tour dans les bois...

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    1. Sûr que ce vieux-là aurait aimé mourir dans les bois. Merci pour ton commentaire Yves.

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  3. Petit extrait de JOUR DE LESSIVE de Gaston Couté http://librairiebabayaga.com/jour-de-lessive/


    Je suis parti ce matin même,
    Encor soûl de la nuit mais pris
    Comme d’écœurement suprême,
    Crachant mes adieux à Paris…
    Et me voilà, ma bonne femme,
    Oui, foutu comme quatre sous…
    Mon linge est sale aussi mon âme…
    Me voilà chez nous !

    Ma pauvre mère est en lessive…
    Maman, Maman,
    Maman, ton mauvais gâs arrive
    Au bon moment !…

    En souvenir de temps anciens, (celui de la lessive mais aussi des échanges via le net), je suis heureux de pouvoir laisser ici à nouveau un petit commentaire, cette possibilité me fut longtemps inaccessible. Les mystères du net . JF

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    1. Merci JF pour ce commentaire et ce jour de lessive. Ravi également de vous lire (beaucoup d'ennui avec l'ancien système de commentaires).

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  4. Une corvée commune qui aurait pu permettre une amorce de dialogue... non chacun reste à son bout...
    Je découvre votre blog et j'aime beaucoup

    http://soleille.fr.nf/wp

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    1. Merci de votre passage et de votre commentaire.

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