Dans le couloir

Derrière toi, je marche dans ce couloir. Un parquet neutre, de fines lamelles recouvertes d’une surface rugueuse antidérapante, des murs saumon sur le bas et gris sur le haut, des rampes de chaque côté pour tenir, tenir les corps qui déambulent. Tenir. Je me dis ça. Tenir. Tu marches lentement, mollement, d’un pas hésitant. Pourtant, tu connais ce couloir. Tu y viens chaque mardi depuis des mois. Les mêmes pas, le même couloir, les mêmes hésitations et lourdeurs sur l’antidérapant. Je te suis. C’est encore toi qui me montres le chemin, c’est encore toi le guide. Au milieu du couloir, tu t’arrêtes, tournes la tête à droite. Toujours. Salle des infirmières. Tu décroches un sourire à la porte entrouverte, cherche ta copine, celle qui te plait, que tu aimes séduire. Encore. Elle sort sa tête dans l’entrebâillement, te décroche un regard pleines dents. Tu réponds de tes yeux jaunes, le cœur en bourdon.

Derrière toi, je te vois dans ce couloir. Elle te prend par le bras pour les derniers mètres. Elle ne me regarde pas. Je n’existe pas. A ses côtés, tu parades, fanfaron de clinique. On approche. Tu tousses pour cacher ta gêne et les mots qui ne glissent plus. Au bout du couloir, une porte vitrée t’attend. Dans son reflet, tu me vois. Je marche derrière toi. Tu me lances un sourire crispé et piques ta tête de père dans mes yeux. De la contenance. Toujours. L’infirmière ouvre la porte, t’installe sur un fauteuil en similicuir rouille et accoudoirs couleur de lait caillé. Tu ne me regardes plus. La honte est sur ton visage. Je m’éloigne un peu, respecte ta pudeur. Ta copine badine sur tes cheveux toujours noirs malgré ton âge. Tu fais encore jeune. Mais il n'y a plus que les liserés verts de sa blouse pour épouser l’espoir. Elle te branche à la chimie, cathéter pleine peau. Une heure à tuer et je sors t’attendre.

Derrière toi, je t’aime dans ce couloir.

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