La Piscine - à la surface comme en eaux profondes #LaPiscine @revuelapiscine

La Piscine (c) Louise_imagine
Dans ma mémoire, ce sont Romy Schneider et Alain Delon alanguis sur la margelle, des plongeoirs à planche élimée par le temps, des sourires et des éclats de voix, de l’enfance rabattue dans les eaux, le silence aquatique après un plongeon ou encore les oreilles bouchées et le nez plein de chlore. C’est La Piscine. La revue que nous allons vous présenter au printemps prochain sera la mémoire de cinq personnes. Mémoire photographique, olfactive, textuelle, sensuelle, sexuelle… Mais aussi le présent de ces cinq mêmes âmes, ce qui nous fait vibrer en arts plastiques ou en littérature. Ce sera un reflet de la parole contemporaine à la surface comme en eaux profondes.

23 juillet 2015, à la Cyprière j’ai rencontré une Piscine.
Un chemin caillouteux difficile d’accès sur les hauts de Montpellier. Une clairière avec de hauts cyprès. Ma voiture décélère et cherche la vie dans un paysage solitaire. De hautes herbes viennent chatouiller les roues. Ça racle dans le dessous et m’éclaire le dedans. Cet endroit a une âme planquée dans l’abandon. Une maison est plantée au centre du terrain, cadenassée dans ses deux étages et surplombée d’une terrasse inaccessible. L’escalier extérieur est détruit. La maison est en travaux. Je cherche un regard et ne trouve que la cime des cyprès pour dépasser l’émotion. En contrebas, j’entends des voix. Philippe et Louise m’attendent et me font signe de la main. Installés au bord de la piscine à la seule lueur de ses lampes multicolores, nous allons passer la nuit à imaginer l’endroit, les gens dedans, la création, la parole, les lectures, les expositions, les manifestations. Nous créons la revue graphique et littéraire : La Piscine.

Le lendemain Isabelle et Alain plongent avec nous dans le projet.
Les idées fusent et la Piscine s’empare de nous. De l’eau jusqu’à la taille, nous sommes aujourd’hui dans le petit bassin à préparer le 1er numéro. Nous souhaitons une revue de qualité, cela va sans dire, qui reflètera cette nuit de juillet et nous emportera - nous et vous futurs auteurs et lecteurs – vers le grand large avec pour horizon le reflet de la création d’aujourd’hui.

La Piscine sera déclinée en diptyques et présentée pour une lecture tête-bêche par des créateurs et des auteurs du web-littéraire un peu renversés du bocal.
Des diptyques en opposition pour éclairer le lecteur comme pour le questionner, le divertir et l’interroger, l’émouvoir ou le choquer. De la matière aqueuse mais pas que : du vivant en photographie, du noir et blanc colorés, en lettres minuscules quelques chuchotis, en majuscules des poings gagnants ou à virgules et de l'art plastique en couverture et dans le dedans pour réchauffer nos eaux en basse saison.

Le comité éditorial sera composé des premiers baigneurs, à savoir :

Les événements ne sont jamais absolus, leurs résultats dépendent entièrement des individus : le malheur est un marchepied pour le génie, une piscine pour le chrétien, un trésor pour l'homme habile, pour les faibles un abîme.
La comédie humaine de Balzac
[ Honoré de Balzac ]

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Vue de sa fenêtre

29 août 8h20
Une petite natte blonde sur balcon en fer forgé usé. Sous la natte, une jeune femme aux traits tirés étend son linge. Le bleu dans ses yeux comme la serviette indigo sont lourds de la nuit. Elle a dû tourner dans des tambours. Si jeune et déjà essorée.
Elle apparaît puis disparaît de la fenêtre. Des allers et retours depuis la machine. La lessiveuse tourne à plein temps. Elle croit en avoir pour des années à ainsi s'étendre. Les serviettes seront de plus en plus lourdes à porter. 

(Vue de sa fenêtre © Astrid Waliszek) 


Attraper le fil #RatsTaupiers #Fragments

Echantillon de fragments qui vont ponctuer un recueil en cours...

Je compose par fragments avec un fil qui est celui de mon père. Un fil c’est ténu, ça se tend, ça bande puis ça casse. Les histoires que vous allez lire sont les cassures de ce fil trop tendu. Comme toute brisure, elles sont lourdes en pathos ou pleines de futile. On casse pour revivre ou on casse pour faire le plein de légèretés. Les rats-taupiers sont les rongeurs du fil.

Le fil du père. Ce cordon qu’il a coupé. Mais est-ce vraiment lui qui l’a coupé ? Je ne saurai jamais. Toujours est-il que le fil depuis sa mort s’est raccommodé, accommodé pour me laisser souffler. Des ponts où je ne lui ressemble pas, des voies navigables sans son poids sur mes épaules. Des aqueducs composés d’une eau claire où j’exerce mon libre-arbitre sans lui à mes côtés. Puis il revient d’abord dans ma tête puis dans mes reins, à me murer le dos de son absence.

Et l’amer qu’il donne. Sans la mère, identité trouble, sans véritable affect, elle passe entre le fil. Est la rupture. La cassure d’eux, lui et elle. Je suis le fil à couper leur beurre rance. Je suis le fils.
Le noir dans le corps. La tristesse dans les bajoues, il déglutit sa bile et elle tend le fil pour aller cueillir au fond de sa glotte ce qu’il s’évertue à masquer. Le noir dans le corps. Le silence en partage. Toujours sur le fil.

Le bois, la terre, la sueur. Triptyque tiré au fil des corps d’eau. Jamais il ne dévie du triangle. Il boit, il se terre, il sue. J’éponge entre les rognures.
Lorsqu’il ne capture pas les rats-taupiers, mon père roule. Il est chauffeur, à blanc, mais chauffeur de jour comme de nuit. Il conduit des bus. Il ne dit pas « bus » mais « car ». Il est au car comme à moitié de lui. Il s’est si tôt coupé le fil.

Vivre dans les volutes et suivre le fil de leur pérégrination vaporeuse. Rêver à des ombres, des visages de fumée aussi éphémère qu’une tendresse de ma mère. L’odeur de mon père est un fil qui s’est cassé un été. Il n’y a plus jamais eu de figures, plus que des ronds stupides que je fais avec ma bouche en cul de poule. Dans son sourire, je ne vois plus les fils baveux de son tabac.

Le fils avec son père. La paire de testostérone part le soir écoper les bars. Le bleu, le jaune, le rouge. Les trois couleurs des enseignes. On fera les trois troquets, à refaire son monde. Celui auquel je ne me suis jamais fait. Des coups sur le zinc, le fils en alibi. Des coups de fil qu’elle aurait voulu passer. Elle attendait l’ivresse, avec dans les yeux le regard édifiant de la hulotte.

Ils t’ont rongé du dedans tant le dehors n’était pas pour toi. Les rats-taupiers sont sortis du seau. Par la anse, ils ont roulés dans ta bouche, craché le fil du petit jaune bien frais, un venin. Petites bêtes malignes, plus jolies qu’un crabe. J’aurai voulu te tendre la main, que le fil ne casse jamais.

Les rongeurs continuent leur boulot de sape. Une sape douce. Un temps où je ne mâchonne que le meilleur du fil mordu. Tu es si loin maintenant. Aucune photographie de toi pour me souvenir, aucun fil, aucun seau à vendanges avec dans le creux des cadavres de rats. Tu sais, parfois, je fais la taupe.

Ta voix est mince et forte. Elle porte mais elle s’est tenue toujours basse. Plus que ta voix, ce sont tes expressions qui font le fil. Un idiome paysan, raclures de mots que tu tenais en bouche dans un sourire pleines dents.

L’image du fil. La représentation symbolique du temps. Avec ses rebonds et ses tensions. Un fil de toi que je ne lâche pas. Il faudrait pourtant le laisser filer, vivre sa vie, vivre ta mort. Je ne sais pas vivre ta mort. Alors je file des mots dans les béances. C’est mon seau à rats taupiers. C’est mon piège de vie, ma tombe avec toi.

#WorkInProgress

Le vin et l’heure

J’ai une heure pour écrire le vin qui a coulé dans tes veines comme un poison. La gorge moisie par la mort aux rats, le cœur occis par les mots enfouis, les pleurs que tu as retenus et les gestes d’affection qu’on s’était promis. J’ai une heure pour t’écrire comme je t’aurai voulu, une heure pour inventer tes soixante-dix ans, les années où tu m’as laissé, la trentaine qui suit où j’aurai voulu que tu me voies vieillir. Un père ne voit pas vieillir ses enfants, je sais. Un père ne s’accroche pas à la sensiblerie d’un fils qu’il ne connaît pas, je sais. Un père ne vit pas toute la vie de son fils, je sais. Un père ne compte pas le temps. Un père n’a pas une heure pour écrire. Un père, ça n’écrit pas, ça boit le vin et ça meurt, je sais.

Jour d'ogresse en ciel bas

Je ne me résous pas à tirer les rideaux, pas plus qu’à baisser le volet automatique qui n’est plus vraiment automatique depuis qu’au printemps il s’est bloqué me laissant par une journée ensoleillée dans le noir total. J’ai réussi à le remonter à force de pression sur l’interrupteur, celui du haut, celui du bas, à triturer les pulsions électriques pour qu’il se lève à nouveau et laisse entrer le jour. Depuis, il est relevé, jour et nuit, laissant la fenêtre ouverte au soleil, aux nuages, aux vents en bourrasque et à la pluie qui gifle la vitre. 

Des gifles grosses comme aujourd’hui, jour d’ogresse en ciel bas. La mer ne se démonte pas, elle aboie et crache son eau en gros mollards clairs. Chaque vague se ramasse sous son petit nuage, le fait grossir et maintenant, il se la pète en éclair, fier comme un cumulonimbus. Fissure dans le temps, la foudre et l’obscur se roulent des pelles juste devant ma fenêtre et dans un gris mousseux, s’enroulent jusqu’à pâmoison. Ils vont finir par s’éclater et toucher le septième sans aucun autre ascenseur que ma joie à les regarder s’ébattre. 

L’eau de leurs galipettes pénètre sous le seuil. La fenêtre transpire la sueur de leur bagatelle et vient jusqu’à mes pieds souiller le tapis du salon. J’ai l’orteil humide et l’oeil aux aguets, petit voyeur de ciel. Ciel qui se cache, s’apaise un instant comme pour me dire : « Regarde ce que je te prépare. Fais péter l’œilleton, je t’envoies du CinémaScope ». Et ça repart en grand coït, ça secoue le dedans, bouche collée à la vitre et corps-à-corps céleste.

Je ne me résous pas à tirer les rideaux. Le volet est grippé. Je n’ai pas assez d’huile de coude pour le réparer et j’aime beaucoup trop que les amoureux se glissent en limon dans mon salon.

Une vidéo publiée par Christophe Sanchez (@chsanchez) le
Une photo publiée par Christophe Sanchez (@chsanchez) le

Fêtons le #LireWeb aussi #raysday

Aujourd'hui 22 août, c'est la date anniversaire de la naissance de Ray Bradbury (l'auteur de Fahrenheit 451), et c'est forcément la date que Neil Jomunsi (projet Bradburry) a choisi pour le #raysday : fêter les livres, les auteurs et les lecteurs sans mercantilisme.

Le livre, les auteurs, les lecteurs oui, mais la lecture avant tout. Et pour moi, c'est synonyme de #LireWeb

Plusieurs auteurs et/ou maisons d'édition ont décidé pour l'occasion de mettre à disposition soit gratuitement soit à bas coût des oeuvres en ligne ou dans le papier. Pour ma part, n'ayant rien qui fasse oeuvre, je voudrais vous faire partager mon grand livre permanent qu'est le web. Mise à part ma sérendipité chronique, je suis depuis plusieurs années un certain nombre de blogs littéraires, journaux, webzines, photoblogs, vlogs etc... Il constitue mon corpus de textes et d'images sans cesse en mouvement, divers et tous les jours gratuits, frais et à disposition dans mon téléphone et sur mon ordinateur. Cet ensemble mouvant (je supprime, je rajoute, j'élague, je fais grossir) est mon support de lecture, informel, impalpable certes (ne remplace pas le plaisir du livre mais le complète, amène à lire de l'imprimé) mais extrêmement riches d'écrits pris dans l'instantané et de paroles contemporaines.

Cliquez, fouillez, lisez, partagez, rebondissez, revenez-y et composez votre liste pour le Ray's day et pour tous les autres jours ! 

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Aucun visage #after #TFV #LesVisages

TFV
Vous n’avez vu aucun visage. Ni ici ni ailleurs. Ne pas montrer les visages alors qu’il s’agissait d’un roadtrip estampillé Tour de France des Visages tenait de la gageure, tant la photo ou « l’autophoto » prise à deux ou à plusieurs – le fameux « selfie » pris bras tendu qui flanque un rictus terrible valant tous les liftings ratés du monde - a pris une place prépondérante dans nos vies et sur les réseaux sociaux. Mais ça s’est imposé à moi simplement. Dès le premier visage, j’ai senti que le voyage ne serait pas une somme de visages postée en ligne, que le trombinoscope serait ailleurs, dans ma tête et dans la tête des visages. Les visages sont allés bien plus loin que les alentours de mon encéphale et, s’il fallait justifier le choix de ne pas photographier vos traits, le seul fait d’atteindre au plus profond mon être dans son corps (Attention ! Aucune pénétration plus avant à envisager dans cette phrase) suffirait à ce que j’arrête ici ce billet. Mais je continue.

Vous n’avez vu aucun visage, donc. Mais moi, je les ai vus. La découverte, même si elle a été partielle, les photos de profil de vos comptes respectifs donnant tout de même à voir et à reconnaître, n’a pas engendré ce besoin de figer les figures dans les pixels de mon téléphone. Les visages sont ailleurs. Autour de vos figures. Évanescence de visages comme des coupes transversales de vos têtes, tout ce que vous mettez autour et qui ressort dans vos sourires, vos clignements d’yeux, vos levers de coudes (le vin, cet élixir de visages), vos battements de cils ou encore vos baisers sur ma joue. Sous vos pieds, dans vos mains, dans vos gestes, votre allure à l’intérieur même de vos objets quotidiens, tout cela repose dans vos bajoues comme une réelle intériorité.

Vous n’avez vu aucun visage mais plein de bidules autour. L’infra-ordinaire cher à Christophe Grossi et à Georges Perec est ressorti comme l’évidence, une certitude qu’en photographiant ce qui vous ceint – l’insignifiant, le futile, le dérisoire : le bibelot posé sur la bibliothèque, les livres en couche sur les étagères, les fourchettes et les brosses à dents, le pommeau de douche, l’armoire rangée ou en désordre, le tableau accroché à la couleur de votre mur, les bijoux à l’air libre ou dans des boîtes précieuses, la peluches posée sur la taie d’oreiller, la chaise dégingandée et le coussin moulé par vos formes etc. - je touchais autre chose que votre visage ne me disait pas, ou du moins que je n’arrivais pas à lire directement. Ecrit comme ça, ça peut paraître sociologique à l’excès ou intellectuellement tortueux. Il n’en est rien car rien n’a été calculé en ce sens, ce n’est qu’une transcription a posteriori de quelque chose qui s’est tramé et tressé dans nos simplicités. Je n’ai rien décidé, c’est venu à moi par vous.

Vous et les autres, figures encore endormies dans mes yeux, n’avez vu aucun visage. Et c’est très bien ainsi.


Ce qu'il s'agit d'interroger, c'est la brique, le béton, le verre, nos manières de table, nos ustensiles, nos outils, nos emplois du temps, nos rythmes. Interroger ce qui semble avoir cessé à jamais de nous étonner. Nous vivons, certes, nous respirons, certes; nous marchons, nous ouvrons des portes, nous descendons des escaliers, nous nous asseyons à une table pour manger, nous nous couchons dans un lit pour dormir. Comment ? Où ? Quand ? Pourquoi ?
Décrivez votre rue. Décrivez-en une autre. Comparez. Faites l'inventaire de vos poches, de votre sac. Interrogez-vous sur la provenance, l'usage et le devenir de chacun des objets que vous en retirez. Questionnez vos petites cuillers. Qu'y a-t-il sous votre papier peint ? Combien de gestes faut-il pour composer un numéro de téléphone ? Pourquoi ? Pourquoi ne trouve-t-on pas de cigarettes dans les épiceries ? Pourquoi pas ? Il m'importe peu que ces questions soient, ici, fragmentaires, à peine indicatives d'une méthode, tout au plus d'un projet. Il m'importe beaucoup qu'elles semblent triviales et futiles: c'est précisément ce qui les rend tout aussi, sinon plus, essentielles que tant d'autres au travers desquelles nous avons vainement tenté de capter notre vérité.

Extrait du texte bref ("Approches de quoi?"), un des plus fondamentaux de Georges Perec (qui) ouvre le recueil L'Infra-ordinaire publié par Le Seuil en 1989, où on trouvera en particulier La rue Vilin, 243 cartes postales en couleur, Promenades dans Londres, etc. (source : http://remue.net/cont/perecinfraord.html)

Tirer le fil des visages #after #TFV #LesVisages

TFV
J’appuie sur la pédale, tire sur le fil du voyage. Je voudrais voir la mer, elle me manque. Mais cette sensation passe dès que Fafnerito s’emballe sur la bretelle. Une autoroute. Rien ne ressemble plus à une autoroute qu’une autre autoroute. Et pourtant, à chaque accélération dans la ligne courbe et étroite qui ressemble à une rampe de lancement de fusée, de celle qu’on peut trouver dans un parc d’attractions, j’ai la sensation de pénétrer dans un autre territoire. Impression de changer de vie pour une autre. Au bout de la rampe, le visage aura disparu, du moins ses traits, son appréhension physique ne sera plus et pourtant tout au dedans, tout autour, il restera avec moi sur le siège passager. J’emporte avec moi à chaque visite un visage de plus que je pose près de moi. Un copilote qui va m’accompagner jusqu’au prochain visage. Entre la voix du GPS et moi, bientôt plusieurs visages vont s’interposer, former un trombinoscope évanescent, un carrousel que je pourrai faire défiler de la main comme s’il s’affichait sur l’écran d’une tablette. 

J’actionne le clignotant, élance Fafnerito à 110 puis 130 km/h, bloque le limiteur de vitesse et lâche mon pied de l’accélérateur. Je roule et le besoin de m’arrêter se fait sentir dès les premiers kilomètres. Mes pensées se collent au pare-brise. Le pare-brise est ma tablette. C’est là que s’affiche le carrousel des visages et des souvenirs frais s'assemblent sur cet écran transparent. Autour de chaque visage, un monde de littérature, une vie, un mari, une femme, des enfants, un lieu, une maison, une cuisine, un salon, une chambre à coucher, des draps, une salle de bains, une ou plusieurs brosses à dents… Je tire le fil de la route et sur l’écran mon voyage s’emmêle aux visages. J’ai beaucoup pris et je laisse beaucoup. J’ai besoin de l’écrire.

Je ne peux rouler plus longtemps ainsi avec des visages et des vies qui se déroulent devant mes yeux, me laissant que trop peu de vue pour la route. La bande d’arrêt d’urgence est trop fine pour m’accueillir. L’arrière des voitures que je suis trop flou pour maintenir mon attention. L’envie de m’arrêter est trop pressante et dès la première aire de repos, je vais souffler les visages, les consigner par l’écriture. Dire, redire, raconter, poser le futile comme l’oppressant. 

Julio et Carol dans ma cosmoroute #after #TFV #LesVisages #cortazar #autonautes

TFV
J’ai effectué cet été une traversée étrange et merveilleuse dans le temps et l’espace. Près de trois mille kilomètres à sillonner des visages et des paysages. Les traces qu’ils ont laissées dans ma mémoire sont éparses et parfois confuses. Je les ai convoquées au fil du voyage, pressé de les consigner ici pour ne pas les oublier. Je suis encore pris dans les filets de ce souvenir immédiat qui semble vouloir prendre la fuite. La multiplicité des rencontres, le temps comprimé dans lequel les visages se sont présentés à moi, en moi mais aussi la particularité du voyage – cet instantané pris à la vie des visages, cette course contre la montre faite aussi bien de rendez-vous normés que de hasards heureux en ascète de la lenteur – tout cela bouscule mon rapport habituel à la mémoire construit sur des ancrages solides fixés dans une temporalité identifiée et dont les repères sont connus et reconnus.
Il y a aussi la route et l’autoroute, surtout. Je me suis retrouvé seul, assis dans ma voiture à rouler de visage en visage sur de grands et larges axes. La dimension de l’autoroute contraste avec la rencontre. La rencontre est intime, deux voire trois personnes, rarement plus. Elle se passe dans un endroit confiné et personnel que ce soit un bar où le visage rencontré est ici en terrain connu, dans son monde avec ses repères et des gens, des lieux autour qui le rassurent ou que ce soit à domicile, où l’écrin de l’intérieur - de l’intériorité qu’il offre - confère au visage la détente, l’écoute et la volubilité nécessaires à une belle rencontre. Contraste avec l’autoroute donc, car ce sont deux univers diamétralement opposés : l'autoroute est la représentation moderne de la liberté, l’eldorado de tout globe-trotter motorisé, trois ou quatre voies rapides qui transportent partout dans un temps réduit, des lignes droites où l’on peut se griser de vitesse tel James Dean dans sa fureur de vivre, une liberté pleine et protégée par l’habitacle, une sensation d’invulnérabilité, une puissance de mouvement, une accélération du temps qui, paradoxe détonnant, peut se transformer en éloge de la lenteur si on le souhaite en décélérant sur une aire de repos pour se poser le temps voulu.
Je n’ai jamais autant apprécié ces moments de solitude habitée que lorsque je me suis ainsi arrêté faisant fi des rendez-vous, composant avec les retards comme un businessman stressé jongle avec les boniments et manipule ses interlocuteurs pour s’offrir le temps qui manque à sa vie. C’est là que j’ai rencontré Cortázar et Dunlop sur leur cosmoroute.
Pour rappel, en 1982, Julio et Carol, couple dans la vie, écrivain argentin vivant à Paris et auteur du célèbre « marelle » pour l’un et écrivaine, traductrice, photographe et militante politique canadienne, pour l’autre, décident de faire un voyage intemporel en parcourant l’autoroute de Paris à Marseille en s’arrêtant toutes les deux aires de repos. Le voyage durera trente-deux jours durant lesquels les deux auteurs relateront leurs aventures autoroutières avec fantaisie, impressionnisme chimérique et surtout dans un amour plein et réciproque qui souvent tire des larmes.

Extrait : 
« Après, nous avons dormi, Oursine, et tu as continué de dormir tard dans la matinée et je fus seul à voir la fin de la nuit du parking, le soleil rasant qui transformait l'accordéon de Fafner en une coupole orange vif, qui glissait entre les rideaux pour nous rejoindre dans le lit, pour venir jouer avec tes cheveux, sur tes seins, sur tes cils qui paraissent toujours plus, toujours beaucoup plus quand tu es endormie.
Et moi, j'ai joué à un dernier jeu avant les oranges, le café et l'eau fraîche, un jeu qui vient de l'enfance et qui consiste à se recouvrir du drap, à disparaître dans ces eaux d'air épais et, couché sur le dos, à relever les jambes afin de soutenir le drap avec les genoux pour en faire une tente, puis à l'intérieur de la tente, établir le royaume et là, jouer à penser que le monde est seulement ça, que hors de la tente il n'y a rien, qu'on est bien dans le royaume et que rien d'autre ne manque. Tu dormais en me tournant le dos et me tournant le dos, tu me tournais la tête car ton dos baignait dans une clarté d'apparition qui baissait du soleil filtrant à travers le drap devenu coupole translucide, un drap à fines raies vertes, bleues et rouges qui se résolvait en une poussière de lumière, or flottant où ton corps inscrivait son or plus sombre, bronze et mercure, zone d'ombre bleue, creux et vallons.
Je ne t'avais jamais autant désirée, jamais la lumière n'avait autant tremblé sur ta peau, tu étais Lilith, tu étais Cypris, tu renaissais de la nuit du parking comme les murmures grandissaient au-dehors, les moteurs démarrant l'un après l'autre, la rumeur de l'autoroute augmentant avec l'afflux que chaque parking lâchait après le temps du sommeil. Je t'ai regardée si fort, sachant que tu allais t'éveiller l'air perdu et étonnée comme toujours, que tu n'y comprendrais rien, ni la tente secrète ni ma façon de te regarder et que tous les deux nous commencerions la journée comme toujours, en nous souriant et "jus d'orange!", en nous regardant et "café, café, des montagnes de café!". »  Page 184 • in Les autonautes de la cosmoroute, Julio Cortázar et Carol Dunlop, trad. Laure Guille-Bataillon | Gallimard coll. du monde entier

Cette rencontre avec Cortázar et Dunlop, bien que le fruit du hasard, – avant le départ, je recherchais un livre de voyage et à la faveur d’une recherche sur Google et après avoir élimé les sacrosaints Kerouac et McCarthy je suis tombé sur ce livre au titre complètement foutraque –, cette confrontation douce n’a eu de cesse de créer des ponts (sur l’autoroute) entre mon voyage et leur périple trente-trois ans plus tôt. D’abord la route bien sûr, le long voyage, même si le mien n’a duré que quatorze jours et le leur le double. Cet éloignement de tout centre de confort auquel je me suis confronté a créé non seulement un lieu nouveau aux paysages variés, aux routes inconnues mais aussi un nouveau rapport exégète avec les gens, leur voix, l’accent de leur voix, le phrasé, les gestes, les visages bien entendu, leurs gimmicks et autres expressions régionales. Tout cela participe à ce que communément, on nomme dépaysement. Mais plus qu’un dépaysement, c’est comme tout autonaute, le déplacement, lent pour Cortázar et Dunlop qui confère au livre toute sa singularité et, rapide pour ce qui me concerne, qui m’a amené à apprécier les interstices du voyage et à m’imposer la lenteur entre chaque visage.
Puis très vite, j ‘ai été pris de fascination pour l’aire d’autoroute parfois bruyante aux grands croisements, fourmillante de monde, de gens affairés à boire, à manger, à faire courir leur animal domestique ou leurs enfants surchauffés ou au contraire parfois havre de paix, véritable clairière forestière avec ses tables en bois ou en ciment, ses toilettes insalubres au bidet qui déborde sur les chaussures ou aseptisés à l’extrême avec système électronique de contrôle du débit de votre urine dans le bassinet. Mais dans tous les cas, ce fut une parenthèse et une ode à la lenteur dans ce déchainement de vitesse qu’imposent l’autoroute et cette orgie de bitume à cent-trente kilomètres par heure minimum. L’aire de repos suscite pour Cortázar et Dunlop la même fascination. Ils nous amènent proches de l’hypnose avec force de détails sur cet endroit de passage où rarement l’on revient. Eux, ils s’y posent pour une journée, une nuit ou quelques heures et y découvrent tout un monde sous-jacent : les personnes chargées de l’entretien, les camions et leurs chauffeurs, les touristes et leur nationalité mais aussi la flore, la forêt, les bosquets, l’ombre et la chaleur, les voitures et leur similitude de mouvements.
Bref, Julio et Carol m’ont embarqué avec eux. J’ai voyagé au tour de la France mais aussi entre 2015 et 1982, entre les autoroutes de toute la France désormais européennes et leur autoroute du soleil qui n’a plus grand chose à voir avec l’actuelle A7 envahie de McDonalds et de supermarchés Carrefour.
Ils étaient deux, j’étais seul. C’est une des différences marquantes entre nos deux histoires. Autre différence, ils ne sont pas allés à la rencontre de visages mais par contre en ont croisés une multitude anonyme tout aussi intéressante et surtout bien plus talentueusement relatée que je ne pourrais jamais le faire. 
J’ai parcouru leur cosmoroute avec Fafnerito, le petit frère à Fafner leur combi Volkswagen rouge, véritable troisième personnage de l’histoire. Fafnerito existe sur la cosmoroute. Cortázar le croise un jour sur une aire et le baptise ainsi en dialoguant avec Fafner. Fafnerito est une Volkswagen coccinelle qui se trouve être trente-trois plus tard de même type que la voiture que j’ai acquise au printemps dernier. La coïncidence était trop belle pour ne pas que je m’en empare et dès lors mon véhicule a pris une tout autre dimension. J’ai commencé à parler à ma voiture – chose aisée tant par le GPS aujourd’hui elle peut me répondre. C’est un dialogue de sourd mais je parie que Julio et Carol en auraient fait quelques pages délicieuses si Fafner avait disposé d’un tel équipement. Autre similitude : Carol (cher lecteur tu remarques l’absence de e à la fin de ce prénom) - pour être un prénom que je ne connaissais jusqu’alors que masculin et encore que pour une seule personne et non des moindres puisqu’il s’agit de celui du regretté (ou regrettable) pape Jean-Paul II - se trouve être également le prénom d’une récente amie. Même orthographe sans e à la fin. Nouvelle coïncidence frappante. Deux prénoms très peu usités à ma connaissance se catapultent à travers le temps et la route. Il ne manquerait plus que je découvre que mes parents avaient l’intention cachotière de m’appeler Julio et la boucle (du tour) serait bouclée.

Demain, ça fera une semaine que je suis rentré et je n’ai pas encore terminé la lecture des autonautes de la cosmoroute. Je continue mon périple avec la lenteur désirée. Je crois que je ne veux pas le finir. Je veux rester encore longtemps avec Julio et Carol à arpenter les aires d’autoroute (manière de rester avec vous, les visages). Je gare Fafnerito derrière l’ombre de Fafner, je m’assois sur une des « horreurs-fleuries » (chaises pliantes à grosses fleurs multicolores typiques de la fin de années soixante-dix et nommées ainsi par Cortázar). Julio sort sa machine à écrire tandis que Carol l’embrasse dans le cou. Je les regarde en sirotant un Brouilly rouge. Je suis bien avec eux.

Rebond : http://oeuvresouvertes.net/spip.php?article2287 avec notamment un extrait des préliminaires au voyage de Cortázar et Dunlop.

Jour 14 – Vauvert, Palavas-les-flots #roadtrip #TFV #LesVisages

TFV
La nationale 7 et l’autoroute A7. Il est 15h00 samedi 08 août. Le temps est couvert et la chaleur a diminué d’intensité. Les voies sont remplies d’autonautes qui font chercher le soleil. Le prix a payé c’est l’attente. Je les imagine dans la cage de Faraday à fulminer sur ce temps perdu à rouler au pas sur ces grands axes voués à la vitesse. Je veux ralentir le temps comme Cortazar et Dunlop qui, en empruntant l’autoroute Paris-Marseille en s’arrêtant toutes les deux aires de repos, auront mis plus de trente jours pour effectuer leur périple. Le mien n’aura duré que quatorze jours. Et depuis mon départ ce matin de Condrieu, je veux faire du dernier jour un éloge de la lenteur. Je suis servi. Je n’avance pas. Dès les premiers kilomètres, je me suis mis à ne plus écouter la voix monocorde du GPS, si bien que j’ai tourné aux abords de Condrieu tel un chien errant qui cherche le bon endroit pour lever sa patte (Je pense à Darwin, le chien de Lidia) Tournez à droite puis au rond-point prenez la quatrième sortie. Je vais à gauche puis tout droit. Je traverse des champs sur des petites routes, reviens sur mes pas, prends des chemins vicinaux qui finissent en impasse. Une perte de temps qui m’amuse. Un instant, je ne suis pas sûr de vouloir quitter Condrieu.
J’ai rendez-vous avec Isabelle à quinze heures. L’écran affiche en rouge plus de deux heures de trajet pour atteindre Puy-Saint-Martin, près de Montélimar. Le rouge signifie que le trafic est dense, que le trajet va être semé d’embûches. D’aucuns se seraient agacés de ce compteur qui, bien que j’avance désormais à vitesse constante, ne bouge pas, mais pour moi c’est comme si mon rêve de suspendre le temps se réalisait. Je mange du kilomètre mais le temps semble verrouiller. Arrivé à St Rambert d’Albon, alors que j’ai roulé durant une heure, le compteur affiche toujours deux heures et treize minutes pour arriver à destination.
Je pose Fafnerito sur le parking d’un snack au bord de la nationale 7 et je m’installe en terrasse pour écrire. Il s’écoule deux heures trente et bien que je voie sur l’écran de l’ordinateur l’heure défiler ce n’est qu’à quatorze trente que je prends conscience que je ne serai jamais à Puy-Saint-Martin à quinze heures comme prévu. J’ai vaincu le temps, il a cessé de mener la danse.
Je reprends la route. La dame à la voix agaçante me fait entrer puis sortir de l’autoroute au gré de ses envies et du trafic qu’elle devine. Je me dis qu’elle a avalé le Bison futé qui guidait Cortazar en mille neuf quatre vingt deux sur la même autoroute. Elle l’a si profondément dégluti qu’aujourd’hui elle est devenue omnisciente et prévoit la route avant même qu’elle ne glisse sous les pneus de Fafnerito. Mais la densité de véhicules sur la route augmente de minute en minute et bientôt la dame s’essouffle et me bloque dans une enfilade bariolée de voitures. Je suis pris dans un piège en accordéon sur l’autoroute A7. Soit à l’arrêt total, moteur coupé et toutes vitres ouvertes, soit à trente kilomètres par heure à jouer des chevilles sur les pédales de Fafnerito. La sensation d’étouffement ne parvient pas à détourner le bonheur que j’ai d’être ainsi entre deux temps. Celui de la vitesse qu’impose l’autoroute et celui de la lenteur qui je n’ai eu de cesse de chercher durant le voyage. Je poste deux photos de la route dont une qui fera écho à une nouvelle de Cortazar, «  l’autoroute du sud » paru dans son recueil «  tous les feux le feu » où l’auteur y détaille toutes les situations propres à l’embouteillage avec sa verve fantastique et l’humour burlesque qu’on lui connaît. (Et par rebonds, je repense à ce film des années soixante-dix, long-métrage italien où les personnages sont bloqués sur une route pendant vingt-quatre heures. Je recherche sur Google le titre de ce film dont je ne me rappelle plus grand-chose, ni de ses acteurs, ni de son réalisateur. Je subis à cet instant l’association d’idée qui agace quand elle est ainsi incomplète. Ami lecteur, amie lectrice, si tu sais).
J’averti Isabelle de mon impossibilité de quitter l’autoroute alors que j’ai déjà près d’une heure de retard. Le dernier visage découvert restera celui de Lidia. Je change la destination dans le GPS. Direction Vauvert pour retrouver Franck et Annick, amis de longue date. Le compteur fait un bond d’une heure et se fige à trois heures et vingt minutes pendant plusieurs centaines de mètres parcourus au pas. Fafnerito s’endort sur l’autoroute et ma vigilance décroit. Je passe d’autonaute à automate guidant la voiture par réflexe. Le reste de ma tête et de mon corps se suspend au-dessus de Fafnerito tel un big-brother rêveur planqué dans l’hélicoptère qui survole l’autoroute.
Cette soudaine perte de conscience d’être là où je suis, c’est-à-dire empêtré dans un embouteillage monstre, me pousse à sortir à la prochaine aire : l’aire du pont de l’Isère.
Après un café double, j’ouvre « les autonautes de la cosmoroute » à la recherche de Cortazar et Dunlop. Depuis le début de périple, je rêve de me trouver sur une des aires de repos où Julio et Carol se sont arrêtés quelques trente trois ans plus tôt. Et joie, la page deux cents neuf me fait franchir l’espace et le temps. Cortazar y mentionne l’aire du pont de l’Isère le lundi 14 juin 1982 à 17h34 avec la légende suivante : «  Pas extraordinaire, mais il y a pire. Orientation du Fafner : E. ». Je regarde autour de moi. Ça grouille de monde. Un brumisateur crache ses fines bulles sur des gamins amusés. Un McCafé absorbe les autonautes et les recrache dans les allées affublés d’un mug en carton. Une armée de clones en short et sandales tournoie en désordre. Ça parle bouchons, temps suspendu. Un homme crie après sa femme. Un bébé pleure. Une vieille dame qui a dû être belle lutte contre le vent et le brumisateur qui défont son brushing. Oui, Julio, rien d’extraordinaire mais il y a pire. Orientation de Fafnerito : Sud.
Je quitte soudain l’A7 sans vraiment avoir vu venir l’embranchement qui me mène sur l’A9. La languedocienne est mon autoroute. Celle que j’arpente quasiment chaque jour. Elle est à cet instant la vraie marque que le temps n’a pas cessé d’exister, qu’il est là avec moi et Fafnerito, que je ne gagnerai jamais contre lui, que la lenteur est un leurre, que le voyage a une fin.
J’arrive à Vauvert vers vingt heures. Je passe une soirée agréable avec Franck et Annick. Un bon repas, de la bière et du vin. Le bonheur de retrouver des amis proches, leur conter mon voyage par les petits bouts, forcément récit incomplet. Impression de grand remue-ménage intérieur. Je les quitte tard dans la nuit pour regagner mon antre près de la belle bleue.
Les poches sous mes yeux sont chargées de visages et d’histoires à raconter. Des anecdotes à la pelle, des petits bonheurs simples comme des questions existentielles lourdes sur le temps, sur l’espace, sur le voyage, sur « mon corps immobile en mouvement » (Quand le pays dévisage et les visages dépaysent http://deboitements.net/spip.php?article739 - Christophe Grossi), sur la mémoire, sur la littérature et ses apprêts, et plus proche enfoui dans mon dedans : sur les autres – ce grand mystère de l’autre.

Lundi 10 août il est 5h45, dans trois heures, je retrouve mon bureau, ma vie professionnelle et quotidienne. Vos visages, personne ne les a vus comme moi. Je n’ai posté ici ou sur les réseaux sociaux aucune photo qui trace vos traits. Je les garde jalousement dans ma tête et dans l’organe moteur de ce voyage – celui qui a vibré entre deux battements, à chaque rencontre et sur les routes intermédiaires. Vos visages, je veux les dire ou les écrire. Ils m’ont tant donné. Merci à tous.

Les visages par ordre d'apparition : Danielle Carles, Isabelle Pariente-Butterlin, Murièle Modély, Jean-jacques Marimbert, Youssef Guennad, Marianne Desroziers, William Mathieu, Gribouille, Edith Masson, Christine Saint Geours, Dominique Boudou, Brigitte Giraud, Rose de Miremont, Jany Pineau, Jean-Michel Pineau, Anne Niedlispacher, Michel Brosseau, Christophe Grossi, Astrid Waliszek, Elie, Mathilde Roux, André Rougier, Monique Thierry, Cathy Weber, #lechat, Isabelle Flaten, Jean-Claude Goiri, Franck Queyraud, Eric, Michèle et Hugo Alario, Anna Jouy, Jean François Briffoteaux et son épouse, Marlène Tissot, Laura, Darwin, Lidia Badal.
Les visages envisagés puis manqués : Frédérique Martin, Anna de Sandre, Gaël, Odile Lafond, Catherine Baumer, Thierry Roquet, Emeline Bravo, Béatrice Voirin, Philippe Reguillon, Jeanne, Isabelle Damotte, Caroline Gérard.
Les visages fantômes : Julio Cortàzar et Carol Dunlop (cf. http://www.liminaire.fr/livre-lecture/article/les-autonautes-de-la-cosmoroute)

Jour 11-12-13 – Hägendorf, Fribourg, La Bridoire, Chirens, Valence,Condrieu #TFV #LesVisages

TFV
Je laisse Hägendorf et/ou Teufelsschlucht (je ne sais plus exactement où je suis) derrière moi d’autant qu’on me signale sur Facebook par deux fois que cet endroit est surnommé la gorge du diable. Je me racle la mienne – de gorge – pour nettoyer les scories de tabac que je m’injecte à forte dose, trop souvent. Un coup de coca suisse pour déglutir puis je renfile la route vers la France.
Je vois défiler des panneaux de villes aussi inconnues les unes que les autres au point que je me dis que quelqu’un joue à me faire des blagues, une sorte de jeu à base d’anagrammes bizarres sans jamais que je ne parvienne à trouver la solution. Jusqu’au moment où je vois des noms plus connus : Fribourg et Neuchatel notamment. Fribourg et Neuchatel mais c’est bien dans ce coin que vit Anna Jouy ! A la faveur d’une erreur de parcours (voir billet précédent), je me dis que ce serait très agréable de lui faire la surprise en lui rendant visite. Je m’arrête à l’aire suivante et lui envoie un tweet pour la prévenir. Elle me renvoie son adresse et me voilà parti vers Avry sur Matran près de Fribourg.
Une demi-heure plus tard, Anna m’accueille dans sa maison cossue héritée de son père. Nous nous embrassons tout en découvrant nos visages. Elle est ravie de cette visite impromptue et moi aussi. Le temps m’est compté une fois de plus et je n’ai que quelques poignées de minutes à lui accorder afin ne pas arriver trop en retard ce soir à La Bridoire, près de Chambéry. Elle comprend et la discussion s’amorce sans gêne ni méfiance d’aucune sorte. Nous parlons de sa poésie, de son site, de son vide actuel en écriture. Elle range, me dit-elle, remet en forme des anciens textes, les corrige, les annote pour préparer un ensemble qui bientôt fera recueil. Je l’encourage dans ce sens à dépasser son site « les mots sous l’aube », d’ouvrir son écriture à l’extérieur, d’aller vivre et toucher les gens et les visages comme je viens de le faire pendant dix jours. Cette ouverture lui semble difficile et je lui rappelle combien la démarche m’a coûté, comment moi aussi il aura fallu me faire violence pour me lancer dans un tel pari.
Elle me sert un café, puis deux et une assiette repas bien venue et nous nous quittons tous deux dans la frustration de cette trop rapide entrevue mais heureux d’avoir croisé nos visages.
Merci Ana

Je poursuis ma route sur les petites routes suisses puis l’autoroute vers Lausanne, Genève et retour en France.
J’arrive à la Bridoire vers vingt-et-une heures. Jean-François et son épouse me reçoivent dans leur charmante maison adossée à la colline. On y vient à pied, les gens qui vivent là etc… Je pense à la paix qui règne dans ces lieux tandis que mes hôtes se plaignent du bruit de la route en contrebas. Nous prenons l’apéritif puis Jean-François sert les diots (petites saucisses, spécialités de la région) accompagnés de pommes de terre en lamelles fines. Nous évoquons leurs enfants et tout particulièrement le globe-trotter de la famille parti aux quatre coins du monde et aujourd’hui installé à Shanghaï. Sous la tonnelle, la soirée est douce et les branches d’arbres qui s’entrecroisent sur nos têtes donnent de la fraîcheur et de l’allant à nos discussions diverses.
Nous allons nous coucher vers minuit après avoir gravi les étages et demi-étages de cette maison biscornue et typique d’un temps où les constructions épousaient les contours de la terre comme pour l’habiller.
Je me lève tôt le lendemain 7/08 et après un café, je fausse compagnie à mes hôtes pour errer dans le village. Je croise des chemins en pente, des usines d’un autre temps, des maisons abandonnées, des cabines téléphoniques préhistoriques, des maisons de maitre à l’architecture clinquante : marque d’un temps où les Lyonnais aisés venaient en villégiature dans la région. Je chemine au hasard me laissant guider par l’instinct et je mitraille le petit bourg de photos à instagrammer plus tard lorsque le réseau aura réaffiché ses barres sur mon téléphone.
Jean-François m’amène un peu plus tard faire un peu de tourisme : point de vue magnifique au-dessus des montagnes, visite de la fromagerie et achat de tomes de Savoie, de Dents du chat et du Beaufort pour revenir beau et fort (hum) puis passage près du lac d’Aiguebelle pour prendre quelques clichés du beau bleu régional.
Je laisse Jean-François et son épouse vers onze heures pour rejoindre Valence.
Merci Jean-François.

Je roule vers Marlène d’abord par des routes secondaires avec l’envie rapide de retrouver l’autoroute et ses aires pour pouvoir me poser et reprendre la lecture des « autonautes de la cosmoroute ». La région est belle et verte. Je suis stupéfait d’une telle concentration de chlorophylle tant, dans mon sud, l’été est synonyme de paysage jaune, orange et ocre. Je suis finalement bien ainsi à petite vitesse à négocier chaque virage comme si j’allais m’arrêter sur le terre-plein suivant. Les autochtones me doublent en klaxonnant, certains tendent leur doigt dans le rétroviseur intérieur pour sûrement aller creuser les parois de leur nez.
Plus j’avance et plus la route semble vouloir me parler. Parler à ma mémoire. Je passe sur ces voies pour la première fois et pourtant le paysage qui défile à la vitesse d’une limace rampante me rappelle quelque chose. Une impression de déjà-vu qu’on ressent parfois sans vraiment s’expliquer si cette sensation est issue du rêve ou de la réalité. Je m’aperçois très vite que c’est bien de la réalité dont il est question quand le panneau d’entrée dans Chirens apparaît. Chirens, petite commune d’Isère près de Voiron, me renvoie, dès que Fafnerito pose ses pneus timides sur les premiers mètres de son territoire, vers le souvenir tendre et aussitôt aqueux des grands-parents de mon ex-belle-famille. (Dit-on vraiment d’une belle-famille qu’elle est ex. ?) 
Dés lors chaque hectomètre parcouru dans la ville voit son lot d’émotions augmenter jusqu’à son paroxysme lorsque je m’arrête face au portail de leur ancienne demeure. Je sors de Fafnerito et prends en photos les lieux, la gorge compressée de la remembrance douce d’un Camillo échevelé et d’une Angelotta à la tendresse oursonne. J’envoie deux ou trois photos du lieu à la mère de mes enfants avec un petit mot marquant mon émotion nouée de l’instant. Je dégage ainsi par le partage le dévers d'émoi et continue ma route.

Après une halte petit-déjeuner à Voiron, j’arrive à Valence dégagé du souvenir et décidé à vivre pleinement et dans le présent la rencontre avec Marlène. Je m’installe au bar de la petite vitesse près de la gare en centre-ville. (Le nom du bar me fait sourire, un clin d’oeil au voyage qui n’a eu de cesse de compresser et décompresser le temps dans un esprit de ralentissement des heures et un éloge à la lenteur des aiguilles– Cortazar et Dunlop n’étant pas étranger à cet intellectualisation du périple - fin de la digression)
Depuis le bar de la petite vitesse donc, j’informe Marlène de mon arrivée et dans l’attente, je sirote une bière et mange un sandwich au fromage. Elle arrive dix minutes plus tard, visage solaire et petits yeux bleu timides. Je suis ravi que nous ayons pu caler notre rendez-vous tant il fut incertain jusqu’à quelques heures à peine. Le courant passe très vite malgré les hésitations et balbutiements de Marlène à dire combien elle est timide et que l’exercice n’est pas gagné d’avance pour elle. La discussion sera finalement joyeuse et bruyante. Le choix de la petite vitesse s’est confronté au remue-ménage de la rue jouxtant la gare : bus crachant leur pétrole, scooter braillards et autres klaxons faisant sursauter ma compagne de l’après-midi. Malgré cela, Marlène se détend peu à peu en s’apercevant que l’animal assis à côté d’elle n’a rien de belliqueux et que l’ouverture dans laquelle il se place n’engage rien d’autre qu’à passer un bon moment pour échanger en littérature, en séquence de vie et humanité tout azimuts. Nous passons trois heures ainsi accompagnés de café et d’eau pétillante aussi légers que deux potes se retrouvant après des années de séparation.
Merci Marlène.

Dix-sept heures, je posse mes fesses dans Fafnerito qui a fait une bonne sieste bien méritée. Brave bête que celui-là tout de même. Je prends l’autoroute A7 pour remonter vers Condrieu et Lidia. La fatigue s’abat d’un seul coup sur le pare-brise me brouillant la vue. Je m’arrête à la première aire en n’ayant fait que quelques kilomètres vers le nord. Je m’installe à une table, ouvre l’ordinateur pour écrire les derniers jours mais je n’y arrive pas. Les voitures se bousculent autour de moi, il en sort des énergumènes gouailleurs et suants, des mômes en pleurs et des mères hystérisées par la chaleur. Après un et deux et trois cafés, je reprends le volant de la voiture championne du monde de la résistance à l’agression routière. Je ne suis qu’à une heure de Lidia mais le temps, dans sa distorsion maligne, s’allonge sur le macadam en soulevant des volutes de vapeur comme un mirage. Après avoir frôlé de très prés un bus et par là l’accident fatal, j’entre dans Condrieu ou plutôt le GPS me fait entrer dans Condrieu. Je ne suis plus qu’un humanoïde las obéissant à une voix synthétique.
Je gare facilement Fafnerito et me pose devant un portail en attendant Lidia. Je la vois arriver quelques minutes plus tard depuis la rue voisine. Je n’étais pas devant la bonne porte. Preuve, s’il en fallait encore une, que sans GPS je retrouve ma qualité décevante d’humain égaré. 
Nous nous embrassons avec ferveur et cheminons vers la bonne rue. Je suis une nouvelle fois accueilli dans un sourire, coq en pâte et choyé comme un enfant. Un thé glacé puis une bouteille de vin blanc pour dégrossir nos vies à grands coups de serpes douces.  Je fais la connaissance de Darwin, le chien nounours joyeux qui frétille de la queue puis de Laura, belle demoiselle qui s’enfuit très vite rejoindre la meute des autres belles demoiselles.
Je passe une soirée exquise dans une chaleur torride. Nous passons en revue mon voyage et parlons de l’intime dégrossi en émotions dont je parle ici à tour de cœur. Le repas est bon, le vin se réchauffe et nos mots aussi. Je lui fais remarque que nous aussi débordons sur des choses personnelles. Se livrer ainsi à quelqu’un de quasi-inconnu est le fil conducteur de ce voyage, j’en éprouve encore avec Lidia le bonheur et sa vérité. Nous irons nous coucher ensemble mais séparément. Un gars du nord et de bon goût me lit sûrement, d’où la précision ci-avant qui me semble tout à fait nécessaire.
Je me lève vers six heures trente après avoir aperçu entre paupières molles, le visage et le sourire en banane de Lidia. Armés d’un litre et demi de café, nous pousserons nos discussions de la veille jusque dans leur retranchement le cœur ouvert à l’inconnu et la langue bien pendue jusqu’à onze heures. Je suis satisfait que la dernière nuit de ce voyage se soit passée ici, avec elle. Elle fait sens – Lidia dans la dernière nuit. Parce que Lidia va, elle aussi, faire bientôt un long voyage vers l’inconnu, goûter à la vie avec tout ce qu’elle comprend de hasards et de bonheur issu de ces hasards. Elle va aller à la rencontre d’un homme et d’une région. D’un homme qu’elle aime. Cela suffit comme raison pour pousser le bouchon lyonnais jusqu’au froid piquant d’Amiens. 
Bonne route Lidia et merci.

08/08 14h30 – Je suis sur une aire de repos sur la nationale 7 près de St Rambert d’Albon. L’autoroute du soleil est saturée. Je vais continuer par la nationale.
Un convoi de mariage vient de passer – les pauvres. Il fait un vent à décorner les futurs cocus présents dans la voiture de tête.
Je suis en retard. Je devais être chez Isabelle Damotte à 15h00. C’est foutu
C’est le dernier jour du voyage. Ce soir je rejoins des amis à Vauvert. Demain, il faudra gérer l’après…

Jour 10-11 – Mulhouse, Teufelsschlucht, La Bridoire #roadtrip #TFV #LesVisage

TFV
05/08 15h30. La galette de pommes de terre dégustée une heure plus tôt au salon de thé Kougelhoff à Strasbourg me leste par le dedans et mes pas deviennent lourds. J’ai maigri depuis le début du tour. Je m’en suis aperçu ce matin en croisant une balance dans la salle de bains de Franck. Mais à cet instant, je me fais l’effet d’un pachyderme. Je rejoins par hasard un groupe de Chinois dotés d’écrans à matrice active. Ça balaye les pixels sur les couleurs criardes des façades. Ça braille aigu et les suivant, j’ai l’impression d’être un géant au pays des schtroumpfs. L’image n’est pas de moi, elle me revient de Montmartre lorsqu’Astrid m’avait parlé de ce patchwork de couleurs et du pays de Gargamelle. Les chinois me trainent de ponts en arches, de pavés en cascades et je chemine derrière eux comme si j’étais un accompagnateur touristique. Les arrêts intempestifs de ces accros de la mise à point m’agacent et à la faveur d’un SMS de Franck m’invitant à visiter le jardin botanique de l’université, je bifurque à la prochaine intersection et laisse mes Chinois à leur chinoiserie. 
Je retrouve Fafnerito que j’avais stationné au parking souterrain de la gare. Je fouille mon sac, mes poches puis le siège avant et encore le siège arrière. Le ticket de parking a disparu. Je refais mentalement les gestes du matin lorsque je suis entré dans le parking. Ticket, poche, sac, fente de l’autoradio, pare-soleil… Rien. Le monsieur à l’accueil du parking bien que très aimable n’est pas conciliant et je repars avec une note de parking comme si Fafnerito s’était fait un break de vingt-quatre heures. Ma tête, cette masse pesante qui surplombe mes épaules, peut s’avérer tout aussi légère qu’une baudruche. Ça me rassure un peu sur mon impression pachydermique postprandiale.
Je roule au pas vers le jardin botanique et j’y arrive peu avant dix-sept heures. Franck me renvoie un SMS pour m’inviter à boire un verre à la Taverne française. Je décline avec regret mais mon allure désormais légère d’éléphanteau a mis en défaut une fois de plus mon emploi du temps et après une petite heure passée à apprécier le calme du jardin, je reprends le volant pour Mulhouse.
Je m’arrête deux fois sur l’autoroute. La seconde me paraît un acte de survie tant la fatigue écosse des lentilles dans mon corps et bloque les rouages de mon attention routière. Un café, cinquante litres dans le ventre de Fafnerito, un autre café, quelques pages de Cortazar et Dunlop, une photo de cigogne postée sur facebook (c’est toujours mieux que les chats) et comme roué de coups dans le dos, je repars.

J’arrive à Mulhouse aux alentours de vingt heures et Eric m’accueille avec les bras écartés et la petite tape dans le dos, visiblement heureux de me voir. Son débit de paroles contraste avec mon silence intérieur et ma fatigue accumulée. Il me somme de déplacer Fafnerito de la place payante de parking (que je n’ai pas payée) pour le stationner à l’arrière de son immeuble où il dispose d’un emplacement privatif. Je m’exécute et il m’accompagne jusqu’à la voiture me détaillant au passage les places, les rues et autres endroits de la ville comme un dépliant touristique. Arrivés à ladite place, je remarque au sol une signalisation de stationnement réservé pour handicapés. Je lui fais la remarque, une fois, deux fois et il me dit que ça n’a pas d’importance, qu’il se gare ici tout le temps. Je suis étonné, gêné même mais je gare Fafnerito à cet emplacement en faisant confiance à Eric.
Nous montons à son appartement où je fais la connaissance de Michèle, sa compagne et Hugo, son fils. Nous prenons l’apéritif sur la terrasse. Le crémant d’Alsace bien frais descend dans ma gorge comme du petit lait et la discussion est tout aussi douce et légère que mes papilles en bulles. Nous évoquons son engagement politique, le blog « Eric Mulhouse » qu’il a tenu pendant de nombreuses années dans lequel il faisait le relai de ses actions militantes. Nous parlons des copains de cette époque, entre 2006 et 2009, (nous ne sommes pas très sûr des années mais nous les évaluons pour se souvenir) de Nicolas du Kremlin-Bicêtre véritable pierre angulaire de la blogosphère politique, du Coucou de Claviers disparu trop tôt écrivain et chroniqueur de talent, de Gaël et son avatar en écureuil de Tours…
Michelle écoute. Eric me dit qu’elle est réservée, que c’est une fille d’Alsace, qu’ici les gens sont moins extravertis que dans le sud. Il est originaire de Saint Raphaël ou de la Ciotat, je ne sais plus. En tout cas, il parle des deux avec les mêmes tendresse et nostalgie.  Je me dis qu’à moi, l’inconnu, cela a du être difficile pour Michèle d’ouvrir les portes de son foyer. Encore plus que les autres visages. Au fil de la soirée, Michèle se détend et je n’y pense plus. 
Eric est au fourneau et fait rissoler les légumes et cuire la barbaque. Soudain j’aperçois dans ses gestes précis de cuisinier-chef de la maisonnée son épaule et son bras désaxés par rapport au reste de son corps. Dans un éclair jaillissant entre deux synapses, l’image de la signalisation pour handicapés s’imprime en transparence sur la porte du four. La honte m’attaque les centres nerveux et je crois qu’Eric le voit dans mon regard. J’hésite à aborder le sujet. Ma maladresse de tout à l’heure me paralyse. Il parle beaucoup et je n’arrive pas à enclencher le sujet. Nous n’en parlerons pas et c’est certainement mieux ainsi.
Nous dînons copieusement dans la bonne humeur : brochettes, légumes farcis et lards grillés à point, le tout accompagné d’un vin rosé bien frais.
Nous allons nous coucher vers minuit en nous disant au revoir car le lendemain, tous les deux se lèvent tôt pour aller travailler. Avant de regagner nos chambres, Eric me donne les consignes pour demain. Michèle me montre la machine à café, met la boîte à sucre en évidence. Ils m’offrent une bouteille de vin blanc que je place à côté de mon bol du lendemain pour ne pas l’oublier. Eric veut faire un selfie et malgré ma tête défoncée de pachyderme désormais éméché, j’accepte. Nous posons les sourires en virgule et les traits tirés devant un beau tableau accroché au mur. Clac dans le réseau.
Je me réveille vers huit heures après un sommeil profond et réparateur. Michèle est déjà partie et Eric se douche. Je prépare mon café sans rien avoir à chercher dans la cuisine. Je prends des photos de leur intérieur et Eric me rejoint. Il me distille à nouveau des conseils pour que mon départ se passe dans les meilleures conditions : attention de ne rien oublié car une fois la porte claquée impossible de rouvrir. Ne pas prendre l’ascenseur car il est sécurisé par une clef qu’il faut glisser à l’intérieur. Prendre les escaliers donc. Descendre et tourner à gauche. Je pense à la voix féminine de mon GPS et je me dis que bien que ses conseils soient d’une précision inquiétante, je les prends volontiers tant au fil du voyage j’ai pu maudire mon côté distrait patenté.
Il me quitte vers neuf heures dans une accolade et deux bises claquantes. Je me trouve à nouveau seul ou presque (Hugo le geek dort encore). Je fais le tour de mes notifications, poste des photos de Mulhouse et de l’appartement où je me trouve. Je me douche et range mes affaires, leur écris un mot de remerciement avec le feutre aimanté trouvé sur le frigo et je claque bien la porte, ne prends pas l’ascenseur, tourne au bon endroit et retrouve Fafnerito affalé sur le bitume. Je regarde un instant la marque au sol entre ses pattes arrières et il me semble que la signalisation s’est un peu effacée depuis hier soir. Le fauteuil roulant n’a plus de roues.
Merci Eric, Michèle et Hugo.

Il est 14h30 – Je suis sur une aire d’autoroute à Teufelsschlucht en Suisse. J’ai mal orienté Fafnerito et me voilà en Suisse. J’ai dû m’acquitter de leur vignette d’autoroute, ce qui avec le parking d’hier, commence à faire des dépenses bien idiotes. J’ai acheté du Toblerone mais il est désormais fondu. Du chocolat à boire pour tout à l’heure. Je vais reprendre cette route aux panneaux vert perturbants pour me diriger vers La Bridoire, près de Chambéry où m’attendent Jean-François et son épouse. Encore trois bonnes heures musicales dans la carcasse de Fafnerito.