Corps fauché

Il vit en moi comme un fils dans son père alors que c’est l’inverse. Je suis le fils. Il est le père. A se demander à quel moment cette inversion est intervenue. A sa mort ou avant quand je l’ai vu se perdre, quand je suis passé de l’enfant à l’adulte, quand il a sombré, irrémédiablement sombré, quand il a brossé le temps à rebrousse-poil, quand il a oublié sa femme – c’est-à-dire avant que je naisse et après l’amour. C’est là le nœud. Je suis passé du fils au père à cause d’un amour perdu, à cause de l’amour qui n’existait plus. C’est là le point de rencontre, la permutation aujourd’hui irréversible.

Je vais être plus vieux que lui, un jour. Je vais dépasser son âge qui a buté contre la mort, le rattraper sur une ligne de temps qui, pour lui, ne vit plus. Je serais alors son aîné, son grand frère et si je traîne carcasse plus vieille, je serais en âge d’être réellement son père. Le renversement sera complet. Je serai vieux et grand-père, j’aurai eu un fils-père qui pourrit sous terre. Sa tombe sera mangée par de hautes herbes, les fleurs n’y seront plus que de la paille sèche. On construira la mienne à ses côtés, par prévoyance. Et je verrai dans le marbre se refléter la filiation fauchée, se regretter l’affiliation de malfaiteurs, se pâmer l’enfilement des mots tus, se maudire le reniement, se donner l’angoisse en patrimoine et se répéter les amours déchues, les amours foutues, brisées, décharnées, dépouillées de leurs oripeaux. Ce sont des mots et des pensées à sentence lourde montés sur l’échafaud pour décapiter les silences assassins ; mais le chagrin ne guérira rien, je porterai toujours en moi son amour prisonnier d’un corps fauché.

A prendre du zoom

à prendre du zoom,
à se rapprocher de
à vouloir percer
autant dépasser les limites
toucher l’éclair qui
du premier jour
jusqu’au dernier
reste

reste dans le creux
vif et affûté
dans l’unique
lueur folle
clarté des songes
pris dans l’iris
crevé des silences

fixer lucide le temps,
scruter scruter dans
la nécessaire existence
des occlusions
le corps en fuite
le regard vers le loin
empli des restes à sauver

le monde
le vieux
le neuf
zoomer au plus prés
dans le regard
qu’on lui porte

pas sur la peau
qui nous inonde
pas dans les fossés
de futilité
pas sur nos peaux
attaquées
pas dans nos taches
révélatrices des batailles

mais
sous paupières
vert de vivre
pointé par
l’envie d’y mettre
du beau

Bill Brandt Eyes


Vieillesse crue

Tu commences à poser quelques cheveux blancs sur tes tempes comme un impressionniste mettrait la dernière touche à son tableau. Tu les huiles avec tes doigts en faisant le contour de tes oreilles. Grandes oreilles en gouache que nous avons en commun. Souvent je les regarde. Elles sont notre partage, ces oreilles. Des oreilles qui n’ont entendu que peu de mots mais aujourd’hui elles ont le même gris autour et la même mollesse aux lobes. Ce sont deux paires d’esgourdes d’artistes remplies de la cire des paroles oubliées.

Tu commences à t’inquiéter sous les sourcils. Ici aussi, tu as chassé quelques poils gris rebelles. Tu aimes le noir et tiens à le conserver. Alors tu gommes à la gomina. Ton gel encolle les poils, plaquent tes cheveux répandus par grappes, effaces les blancs, les brouille avec les noirs. Tu grandis encore, tu ne vieillis pas. Ce ne sont pas les quelques ridules qui grêlent ton front qui vont faire plier le Marcel que tu es. Ce ne sont pas quelques blancheurs de tempes qui vont accélérer le temps et faire oublier que tu as un cœur de vingt automnes. Non, tu luttes et tu vieillis bien.

Tu commences à avoir mal au dos, le soir après la vigne. Les coteaux sont de plus en plus raides, de plus en plus hauts. Mon Dieu que la terre est basse, que ta tête est lasse. Tu te courbes et grossis. Tu t’enfonces dans le poids du temps et ta silhouette s’empâte. Tu ressembles à un Botero, ramassé sur toi-même. De petit homme trapu, tu deviens ventripotent, le cou en corolle de graisse meuble. Ton visage en atteste, tu vieillis en bourgeois repu. Tu as du mal à monter les escaliers et quand, arrivé au palier, tu craches tes poumons en râle, c’est tout ton corps de graisse qui tremble. 

Tu commences à vraiment vieillir. Tu as désormais besoin d’une canne sur les trottoirs. Ton pas est lent et tes cheveux noirs ne sont plus que de la poudre de souvenirs. Tu portes une casquette de vieux, grises à carreaux verts. Elle est élimée et mitée mais tu y tiens, c’est la seule qui couvre entièrement ton crâne glabre. Tu déambules dans le village à la vitesse d’un mollusque, d’un escargot géant qui laisse des trainées de bave. Tu n’as jamais été aussi visible, imposant petit bonhomme vieux et lent, et pourtant tu es en train de disparaître.

Tu approches les quatre-vingt automnes et quelques hivers. Je ne t’ai jamais connu d’été et peu de printemps. Tu es alité depuis des mois. Tu ne peux plus bouger, ton corps a cédé tout combat inutile. Tu vas mourir tôt ou tard. Peut-être demain ou dans dix ans. J’attends ta mort, j’ai l’âge pour m’y préparer. C’est normal de voir son père devenir très vieux. C’est naturel à cet âge de s’attendre à la mort. Tu ne parles plus du tout. Les mots ne traversent plus ta gorge congestionnée du gras du monde.  Tu ne vois plus ton sexe désormais masqué par la masse flasque de ton abdomen. Etendu en permanence sur le dos, ta vue s’arrête devant une montagne de chair, une chair gonflée par des années d’excès. Tu vas décéder. Tu agonises. Tu meurs.

Mais non. Mais non, voilà, tu es parti avant. Tu n’as jamais vieilli. Tu aurais pu vieillir. J’aurai aimé que tu vieillisses. Tu aurais fait un joli vieux, mince et élégant. Tu n’aurais jamais grossi, tes cheveux seraient restés éternellement bruns et gominés. On aurait recollé nos oreilles à la vie. Tu aurais peint des tableaux de la vie rurale, des Courbet, des Van Gogh, et avec les yeux, tu nous aurais conté les vignes et le vent dans les futaies. Tes petits-enfants t’auraient admiré et aimé comme je t’aime. Tu aurais été un merveilleux grand-père, gouailleur et enjoué. Tu aurais porté radieux quatre-vingt, quatre-vingt-dix printemps, cent ! Tu aurais capturé le temps dans un seau à vendanges. Il n’aurait pas pu se rattraper à l’anse. Tu aurais pu le plaquer au fond. Tu aurais pu le crever du dedans, ce temps où je t’ai perdu au lieu de me laisser croire au parricide. 

Familia - Fernando Botero

Au bal, masqué

Tu tournes dans ta bouche des mots d’amour et ce sont tes yeux qui les disent.
Dans les bals populaires, sur la place du marché, dans des thés dansants, ou sur des pistes de terre grasse, tu plantes ton regard fiévreux dans des dizaines de visages féminins. Ton charme n’est pas à refaire et tu le pousses avec tes jambes et ton déhanché. Ton regard pointe les mots dans les figures et toujours la glotte pétrit les envies. Tu déglutis puis oublies.
Tu es buveur de danse et l’alcool jusque dans les cheveux, tu empoignes ta partenaire pour lui faire aimer la vie et décorer la tienne.
Car c’est de décorum dont il s’agit quand on sait, comme je sais, ce que fut ta vie dans le monochrome permanent de ta relation maritale. C’est bien de la couleur que tu viens chercher dans le tango, la valse ou le pasodoble, dans ces danses câlines ou sensuelles. C’est là, enlacé à ta partenaire, parti pour un voyage endiablé qui finira par des mains aux fesses et des bouches caressées, que tu t’inventes et décolles de tes petites vues. Le collé-serré espiègle, les yeux écarquillés et le sourire pleine bouche, tu roules sur la piste pareil à un bus dans les allées étroites de la ville. Tu glisses gros mastodonte, pauvre pataud, et tente de te glisser dans l’amour. Tes pas sont lents et lourds mais le geste réfléchi et précis, et malgré l’ivresse toujours accrochée à tes essieux, tu mènes la danse et ravit la danseuse. Elle est l’allée, tu es le bus à soufflets. 
Mais lorsqu’affleurent les sentiments, tes genoux replient la danse. Pieds en dedans, tu trébuches. Tu n’es au bal qu'un être masqué. A la guinguette des impostures, tu es le petit prince, goguenard et marrant. Celui qui fait danser comme nul autre. C’est une vraie reconnaissance de l’artiste que tu n’as jamais connu. Tu ne te vois pas, tu ne te sais pas, tu goutes et te retires. Tu reprends les allées sombres, le grand volant en bakélite sans direction pour t’assister. Tu erres autour du comptoir à la recherche de ce qui pourrait te faire aimer la vie. Tu fais de grandes embardées avec tes bras, brasse l’air pour te donner contenance et te ressers un pastis pour continuer à danser. 

la France qui danse 5/5culturebox.francetvinfo.fr


Le temps n'existe pas

A foin de démesure, j’engorge la trainée du temps dans un entonnoir à cou très fin. Les images passées dans le sablier coulent dans mes veines comme un alambic de mots. Je distille du temps enfoui, de la mélasse au ventre sur une ligne de temps imaginaire. De la tête au corps, du souvenir à la projection, du passé au futur, je ne m’écrie plus qu’au présent ! A égosiller le temps.

Les lignes ne sont que des points, infiniment petites au regard des galaxies. Les courbes et les tourments ne peuvent lutter contre le ramassement du temps dans le point d’une mine de crayon ou dans le creux d’une fossette. Le trait n’existe pas. La courbe n’existe pas. Le temps n’existe pas.

Le passé est déjà passé et l’avenir n’a qu’à venir, je l’attends maintenant. Ici, masqué d’entre les phrases, sourde à mes appels de tête, se cache une tempête en forme de constellation. Une nuée onirique, une gangue spatiale, une urée sur le temps. Asphyxié par l’infini, le temps n’existe pas.

Je m’aligne terre et ciel sur des années de trop de mémoires, vide sidéral et sidérant. La seconde est passée, je l’ai vue s’éclater en mille étoiles distinctes. Là-haut, trop loin pour un port de tête, trop grand pour l’extension de mon cou, vit un guide intemporel, un souffre laiteux, une ombre bienveillante dans l’incarnation du vide et du trépas. Il a laissé sur moi du temps suspendu à jamais perdu. Depuis, le temps n’existe plus.


« L’écrivain n’a pas pour tâche de créer du nouveau de l’original, mais d’être expert dans l’art de l’imitation. Imiter, c’est, avons-nous dit, mimer un affrontement pour combler le manque, l’écart, afin de faire advenir de la présence. Savoir imiter le futur toujours déjà là, toujours d’une certaine façon présent, contre le passé qui ne demande qu’à céder pour le réaliser, tel est le pouvoir de celui qui aime. »
La méprise, Vladimir Nabokov, Gallimard, Collection Folio n°2295, 1991, pp.31-32.
« Le présent n’est que la crête du passé et l’avenir n’existe pas » Vladimir Nabokov, Partis pris.

Source : revue d'ci-là #7 http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814504660/d-ici-la-ndeg7

Entre Chaudeyrac et Boissanfeuilles

J’ai gardé cette photo aux reflets mordorés de toi assis sur un tronc d’arbre. Ton regard fixe l’objectif et tu souris légèrement, heureux d’être là dans ce bois couvert de feuilles grises et cuivre. C’est en Lozère, entre Chaudeyrac et Boissanfeuilles (http://j.mp/boissanfeuilles). A mi-chemin, au bord de la nationale 88, tu es au milieu d’un tapis d’humus. Je ne sais pas qui t’a photographié et surtout comment cette personne a réussi à te faire poser. Tu es détendu, c’est rare. Tu es beau et les rayons de soleil derrière toi viennent illuminer ton visage comme un portrait de Vermeer.

Tu es assis sur ce grand tronc d’arbre abattu depuis des années. Il est sec et brun avec une odeur de champignon qui te va bien. Toi, le battant fatigué. Tu portes un haut de survêtement marine ouvert sur ton torse et un pantalon sombre, un bleu de travail (http://j.mp/bleudetravail-vinau). Sur ta peau, tu as un débardeur blanc, un Marcel, échancré sur ta poitrine brulée par le soleil et les excès. Tu tiens la position de l’homme qui vient d’accomplir sa tâche avec vaillance ; tes avant-bras sont posés sur tes genoux repliés, tu as les manches retroussées jusqu’aux coudes, ton corps est penché vers l’avant, tellement penché qu’on n’aperçoit presque plus tes jambes qui se confondent avec le bois de l’arbre. La clarté qui inonde les contours de la photo renforce l’effet d’ombre, supprime une partie du paysage pour te laisser seul au centre, maître du lieu, maître de l’arbre mort, maître du tronc. Près de ta propre mort, tu es un tronc d’homme sur un tronc d’arbre.

J’ai gardé cette photo aux reflets mordorés de toi assis sur un tronc d’arbre. Je l’ai gardée précise en mémoire, moi-même photographiée dans ma tête. Je ne sais plus où elle est aujourd’hui. Je ne suis pas sûr de vouloir la retrouver mais j’ai demandé à maman si elle pouvait m’envoyer quelques clichés de toi. Je n’en ai aucun. C’était pour la fête des pères. Comme si j’avais besoin d’un fête pour penser à toi, je l’ai appelée, lui ai dit que je voulais te regarder, que j’avais besoin de confronter tes yeux à mon souvenir, aux images sépia de ma tête et aux sensations de toi qui tournent dans mon corps, qui balayent mon présent, que j'avais besoin de faire la mise au point entre les années passées et celles que j’ai peut-être imaginées. Non.
Non, tu le sais bien, je ne lui ai pas dit tout ça. J’ai simplement demandé sans argumenter. J’ai demandé deux fois, trois fois, parce qu’elle est sourde aujourd’hui, sourde à toi, sourde à nous. Elle n’a pas compris. Elle m’a répondu quelques semaines plus tard qu’elle n’avait aucune photographie de toi.
Capture d'écran google maps de la nationale 88 - entre Chaudeyrac et Boissanfeuilles.

Une journée d’errance #after #TFV #LesVisages

19/09, il est 16h45, et je n’ai vu aucun visage. Mise à part celui de mon fils au réveil, à midi. Il avait les traits oscillant entre émerveillement et fatigue de vivre. Un visage qui me ressemble, paraît-il.  En début d’après-midi, je l’ai ramené chez sa mère, tourné au tour du pâté de maison sans avoir envie de retourner chez moi. J’ai garé Fafnerito (http://www.fut-il.net/search/label/TFV) sous la terre, place de la Comédie. Pris mon sac de voyage dans le coffre, une trousse de toilette, mon ordinateur et deux livres à l’intérieur. Le mini-voyage était prémédité.
Je suis sorti du parking et suis tombé sur l’arrêt de tramway. Une multitude de visages se presse autour d’un distributeur de billets. D’autres rodent autour de la place, à la recherche d’âmes charitables. Peut-être eux aussi en quête de visages à croiser, de corps à toucher, de paroles à échanger. J’ai tourné, moi aussi, un instant, ne sachant pas vraiment où aller. Au fronton de l’opéra, un restaurant affiche ses menus sur deux ardoises accrochées à un poteau. Les ardoises se balancent au vent et joue une musique pareille à un tempo afrobeat. Ça m’interpelle, je calme la première ardoise de la main et lis les plats proposés. Pas de barbaque mais une salade de chèvre chaud sur son lit de salade à la sauce blablablabla me fait de l’oeil. Je m’installe.
Seul sur le parvis, assis à une table posée sur un parquet flottant, je commande et interroge l’instant en prenant une photo des bâtiments avoisinants. Le centre de Montpellier est beau, cette place est aussi belle qu’usuelle. Je n’y prête pas assez attention. C’est ce que je me dis quand je m’aperçois que le parquet flottant n’est en fait qu’une vulgaire palette posée sur le sol et que le va-et-vient de la serveuse provoque des soubresauts sous ma chaise donc dans mon corps. Ça passe rapidement de cocasse à très désagréable et je gobe ma salade en laissant le trop plein de vert dans l’assiette.
Je remonte la rue de la Loge bondée comme un jour de solde. Les visages s’entremêlent sous mes yeux. Je goutte à la mixité montpelliéraine et je suis ravi de vivre près de cette ville dans laquelle, sous mon vernis clair et certainement naïf, toutes races et religions semblent converger vers le même appétit de consommation.
Ce n’est pas un jour de solde mais au milieu de la rue, je remarque la vitrine d’une échoppe affichant à grands renforts d’affichettes rouges une foire aux vins exceptionnelle. Je prends en photo un grand cru St Emilion à 13,45 euros et l’envoie à un ami féru de bons vins et de prix sacrifiés. 
Je continue ma route vers la promenade du Peyrou décidé à perdre un livre sur un banc (http://j.mp/partagelitt). Le vent se lève soudain et dégage une fine poussière qui forme un nuage ocre en suspension sur les visages. La température jusqu’ici très agréable baisse et vient me rafraîchir l’échine. J’éternue et affole une passante par le cri aigu poussé sous la violence de mon éructation. Voilà un visage dégouté à qui je n’adresserai pas la parole, même pour demander un mouchoir. Je m’excuse et elle sourit. C’est étonnant ce que convoque dans le corps un éternuement ; chaque muscle se tétanise sous la force et la vitesse du déploiement. Eternuer est un volcan intérieur que je ne suis jamais arrivé à maîtriser. 
J’arrive près du Peyrou face à l’arc de triomphe. Je prends conscience que ce week-end ce sont les journées du patrimoine dès que j'aperçoie la file d’attente au pied du monument. Anglais, belges, australiens, américains et autres nationalités imprécises s’agglutinent là en serpentin autour du pied droit de l’édifice. Deux gendarmes en gilets jaunes font la circulation des voitures et des gens. Et malgré ce, c’est une pagaille sans nom. Je trace mon chemin pour rejoindre le parc, lieu plus calme et propice à ma journée de rêverie post-visages.  
Le vent redouble et l’air se charge de particules allergènes propices à l’éternuement que je retiens tant bien que mal. Je m’assois un instant et ouvre « se taire ou pas » d’Isabelle Flaten, éditions Le réalgar (http://www.tulisquoi.net/se-taire-ou-pas-isabelle-flaten). Isabelle est un visage rencontré lors de mon tour cet été. Une belle rencontre dont je garde un souvenir émouvant. Je poste ma lecture sur Instagram et aussitôt Isabelle réagit sur Messenger. Nous bavardons quelques minutes et je reprends le fil du livre. Il s'agit de relater les pérégrinations d’un couple en prise à des difficultés, sujet ô combien rabattu mais qui ici est pris dans une poésie sombre et intérieure très intéressante. L’écriture d’Isabelle est pleine et belle, acérée et douce à la fois. Lire Flaten est un plaisir. J’oublie un livre de Jean-Jacques Marimbert (autre visage d’été http://jjmarimbert.blogspot.fr/) sur le banc avec un petit mot à l’intérieur invitant la personne qui le trouvera à faire de même et sort du parc pour rejoindre la place Candolle. Quelques SMS pleins d'alacrité échangés avec mon oursine nouvelle et je continue Flaten avec dans la tête l'image des visages rencontrés cet été et de la liberté de vivre éprouvée pendant ces deux semaines.
Je pose le livre et me souviens, le regard balayant la terrasse du Black Cat, bar où je me suis installé. Comme un automate, je me saisis de l’ordinateur pour raconter cette journée d'errance belle avec une excitation d’écrire retrouvée et avec dans les yeux Julio Cortázar et dans le cœur Carol, Dunlop.

Il est 18h08. Je n’ai vu aucun visage. Je vais finir ma bière et aller à un vernissage ou rentrer chez moi. Je ne sais pas. Dans tous les cas, personne ne m’attend. C’est à la fois nostalgique et réjouissant. Nostalgique parce que cet été en pente douce fut merveilleux et que l’automne risque de me rendre atone. Réjouissant parce que je me sens agréablement vivant et heureux. Un peu comme le morceau de Sade qu’un groupe de musiciens jazzy vient d’entonner sur la terrasse du Black Cat. 


Ce n'est pas parce que

Ce n’est pas parce que
je t’aime que je ploie
Ce n’est pas parce que
je te parle que je te dis
Ce n’est pas parce que
je t’écris que tu me lies
Ce n’est pas parce que
j’ai fui que la course est finie
Ce n’est pas parce que
tu es beau que je veux te ressembler
Ce n’est pas parce que
tu n’es plus là que je ne t’attends plus.
Ce n’est pas parce que
tu n’es plus là que je t’aimerai toujours
Ce n’est pas parce que
tu n’es pas reconnu que je ne te vois pas
Ce n’est pas parce que
tu n’es plus le sourire que je veux pleurer
Ce n’est pas parce que
l’avenir s’est ouvert que je veux te refermer
Ce n’est pas parce que
tu es squelette que je ne suis plus de ta chair
Ce n’est pas parce que
le vent est tombé que tu n’es plus bourrasque
Ce n’est pas parce que
tu te tais à jamais que je ne peux plus te parler
Ce n’est pas parce que
le regret est prégnant que je te trouve poignant
Ce n’est pas parce que
tu es oublié de tous que je ne me souviens pas
Ce n’est pas parce que
les images sont perdues qu’elles n’existent pas
Ce n’est pas parce que
le chemin fut caillouteux que je te veux heureux
Ce n’est pas parce que
je fume que tu dois arrêter de tirer sur tes sèches
Ce n’est pas parce que
ta tombe est sombre que tu n’es plus ma lumière
Ce n’est pas parce qu’
elle ne t’a plus supplié qu’elle ne t’a jamais aimé
Ce n’est pas parce que
je n’ai jamais su dire que je ne te sauverais jamais
Ce n’est pas parce que
la violence de ta fuite est lointaine qu’elle est oubliée
Ce n’est pas parce que
ton âge est un butoir que je ne t’espère pas chaque soir
Ce n’est pas parce que
tout le monde dit que tu ne reviendras pas que j’y crois
Ce n’est pas parce que
tes yeux sont plongés dans le noir que tu ne me voies pas
Ce n’est pas parce que
le souffre ne s’enflamme plus que mes yeux ne piquent plus
Ce n’est pas parce que
je viens vers toi trop tard qu’il est trop tôt pour que tu reviennes
Ce n’est pas parce que
je gronde le dedans d’être en mélasse que je ne vis pas tes meilleures heures
Ce n’est pas parce que
les rats taupiers ont eu ta peau fanée que je ne mettrai plus la main dans le seau

Je suis ton dernier peigne

Je caresse ton visage éteint. Ta langue ne fonctionne plus. Je la vois remuer malingre en dernier soubresaut dans ta bouche sèche. Tu n’es plus qu’un râle dans un corps tiède.
Dans ce lit au bois vermoulu, dans cette chambre au plafond bas, dans ces draps ivoire comme un linceul, je caresse ta gueule de métèque et tes cheveux perlés de neige. Des mèches grasses collent à ton front un deuil en écheveau. Des boucles fines que j’arrange du bout de mes doigts en suivant les sillons de ta peau tannée. Chaque cheveu veut jouer son jeu de masque. Je suis ton dernier peigne. Déjà je t’apprête pour la mort. 
J’essuie un dernier et improbable filet d’eau coulé de tes lèvres. Un mouchoir en tissu brodé à tes initiales se tient serré entre tes doigts comme un poing américain mais ta main ne peut le porter à la bouche. Tes muscles ne répondent plus aux appels. Tes hochements de tête apeurés n’appellent plus à l’aide mais à l’abandon. Tout ton corps se donne en démission dans un roulement de billes noires.
Le silence, ce silence qui nous a parcouru toute ta vie, se prépare à éclater dans tes yeux comme une balle tirée à bout portant. Une déflagration sourde retentit dans mon cœur et s’étend dans ton corps. Tout le fiel des années de vide s’écoule en messe noire et nos absences se préparent à faire socle en parpaings au fond des ventres. Pour mes jours à sourdre le mystère, mes années à peigner les fronts, tes siècles à singer la mort, pour ton éternité en paix.

Valet de coeur

A courber ton dos sous le soleil, à faire saillir tes muscles dans les travées, à salir tes frocs de terre glaise, à faire mûrir le grain et gorger d’eau les rigoles, tu oublies ta tête et ton cœur dans les hauts-couteaux. Tu te plies au labeur comme le roseau au vent et de vent nouveau dans ta vie tu n’as jamais connu.

Alors tu rejoins le jeu en partage, les tables garnies de bières et de pastis, les noyaux d’olives à sucer et les glaçons qui perlent dans les verres. C’est ton antre à cœur et à tête. Ce soir, la réflexion du jeu, la stratégie, les feintes et les coups bas seront enrobés d’amitiés folles.

C’est concours de belote au café du milieu. C’est un vendredi soir d’hiver où ta terre sèche et froide dort sagement dans la montagne. Demain tu la fouleras, mais cette nuit, papa, tu joues en paire. Deux contre deux autour de la table, le jaune dans le gosier, la cigarette à la commissure des lèvres, tu distribues les cartes trois par trois, puis deux par deux. Tu retournes le cœur. Le valet de cœur. C’est l’atout. Ça a toujours été ton atout, le cœur. Et les regards convergent vers le milieu, désirent la carte comme un graal. Ton jeu est léger, tu n’as que l’as de cœur et quelques autres têtes inutiles accompagnées des plus basses cartes. Tu crois exceller mais jamais tu n’as su jouer la bonne carte.

La parole tourne. « Une ». On dit « Une » pour passer son tour. Quatre « Une » et ça part à trèfle. Trèfle l’atout contraire. Le valet de cœur reste sur le carreau. Encore une chance perdue d’emporter la mise, de mettre dedans un peu de ton dehors, un acte manqué. A la belote, on dit « mettre dedans » quand on met à défaut l’équipe adverse, quand cette dernière n’a pu réaliser le nombre de point nécessaire. Tu as besoin de dedans pour vivre alors demain tu retourneras à la terre t’emplir du cœur qui ce soir t’a fait défaut.

Là-haut, balayé par le vent d’autan, au milieu de ta vigne nue, à arpenter les rangs l’âme en peine, tu dessines ta carte dans un paysage désolé. Petit homme qui voulait être un valet de cœur, tu es parti un jour, à cœur et en déraison, en laissant la montagne te rêver d’autres atouts. 

Doryphore et Roundup

Tu traites les cols blancs de paresseux, de tire au flanc. Si le travail n’est pas sueur, il n’existe pas. Lorsque dans la rue passe un costume en chaussures cirées, tu ne vois pas un homme mais un étranger. Un trop propre sur lui pour être un vaillant. Car la vaillance pour toi doit être une souffrance. Un homme trop bien habillé est suspicieux. Un homme aussi élégant passe ses journées derrière un bureau à ne rien faire de ses muscles, à ne jamais solliciter son corps à des tâches laborieuses, il ne connaît pas la pénibilité, il ne sait pas les coups de pioches et les maux de dos, les mauvaises herbes et le désherbant, les doryphores (http://j.mp/doryphores) et les traitements chimiques en eaux bleues.

II t’inspire la crainte autant que l’admiration, le mépris que la jalousie. La méconnaissance te plonge dans une onde trouble et si cet homme s’arrête sur le trottoir pour te parler, la honte de tes origines et ta petitesse de campagnard remontent à ton visage dans un rouge si violent que ton regard s’emplit de larmes. Des perles de suie, du noir autour de tes yeux, comme si dans le miroir de cet inconnu, tu étais l’homme de charbon, mineur de fond qui jamais ne sortira de sa condition de misérable, pauvre et cul terreux.

Il sent trop bon, un parfum chic qui, lorsqu’il atteint tes naseaux, révèle en toi l’aspérité de l’inconnu. Tu t’accroches aux poncifs comme à une bouée pour te sauver du malaise. Tu t’expliques et t’excuses d’exister en lui souriant de toute ta largesse empathique et emphatique. Tu lui fais des courbettes parce qu’il est intelligent et riche, parce qu’il vaut mieux être bien avec les gens qui sentent bon. On ne sait jamais, un jour, il peut servir à dénouer un problème, à donner des passe-droits. Tu préfères le cynisme à l’affrontement et dès qu’il a le dos tourné, tu es heureux qu’il t’est causé à toi, le moins que rien, le pue-du-bec à la goldo (http://j.mp/gauloise) vissée aux lèvres, le bouseux qui ne comprend pas tous les mots, qui fait mine de savoir en hochant la tête comme un chien en peluche sur la plage arrière d’une auto.

Dès qu’il quitte le trottoir, que ses talons ne claquent plus le bitume, tu ne peux t’empêcher de le toiser dans un sourire moqueur et un regard dédaigneux. Il ne fait pas partie de ton monde et sa superbe, bien qu’elle t’impressionne, ne masque pas le mépris. Né avec une cuillère en or dans la bouche, il pue l’argent et la corruption, les petites combines et l’exploitation capitaliste. Il est l’archétype du patron, celui qui s’en met plein les fouilles sur le dos des ouvriers, ceux de ta classe, les tiens qui cassent des glaçons avec les dents au fond de bistrots obscurs.

Tu retournes à ton jardin asperger d’herbicide cancérigène tes rangs de pommes de terre. Le lourd atomiseur sur ton dos te lacère les épaules et tu épands l’eau toxique comme un remède à tes douleurs. Au bout de chaque rangée, mâchoire serrée, tu te retournes et maudis ta condition d’homme au visage bleu. Chaque feuille bouffée par le doryphore est une métaphore de cet homme sur le trottoir qui dévore ta vie et te saigne à la tâche. Les cols blancs et les cols bleus. Les doryphores aux dents longues et le Roundup (http://j.mp/wiki-bête) comme le grisou du mineur.

@RevueMeteque #3 disponible - advienne que pourrave

www.revuemeteque.com

Parfois dans la vie, dans l'écriture, dans l'écriture de la vie, il y a des rencontres. Des rencontres fortuites et hésitantes. On a envie mais on se dit que ce n'est pas pour soi. On est séduit comme on est agacé. On suit puis on ne suit plus, ça bouge en dedans comme en dehors. Ca gueule, ça saigne, ça mord, ça démonte puis remonte. Ca vit et ça aime en somme. Alors on y va !

C'est comme ça avec Métèque. La revue Métèque c'est un peu le reflet d'une génération en guenille rhabillée de propre dans sa fange. Ce sont des cabosses rutilantes qui s'affichent en noir et blanc, des accidentés de la vie qui vous parlent beau au bord de la route. C'est à la fois chic et pourrave, puant et parfumé à l'astringence, terriblement esthétique et grêlé de spasmes dans le ventre. 

Métèque, c’est aussi une soupape à l’auteur d’aujourd’hui, celui qui écrit d’abord pour se faire du bien, le cathartique esthète qui veut faire le script tendu de sa névrose. C’est dans une même partition, le publié, le libéré de la syntaxe dans de beaux livres en carton (Thomas Vinau, Thierry Radière, Brigitte Giraud, Marlène Tissot…) comme l'indompté et joueur de blog qui abat ses meilleures cartes parce qu'il est chez lui (Heptanes Fraxion, Isabelle Bonat-Luciani, Blanche Dubois, Aliénor Orval…). C’est de l’écriture vive et crasse, une punchline poétique qui se reflète dans le miroir contemporain des années dix.

Métèque, c’est beau. Métèque, c’est libre. Lisez-la ! http://www.revuemeteque.com/catalogue/revue-meteque-n3/

Auteurs de la livraison #3 - Lettres d'adieu :  Marianne Maury Kaufmann, Jean-François Dalle, Antonella Aynil Porcelluzzi, Brigitte Giraud, Blance Dubois, Christophe Sanchez, Heptanes Fraxion, Azilys, Guillaume Rojouan, Laurine Roux, Hugo Rodi, Nadine Jassens, Nelly Defaye et Marc Bruimaud, Isa Feretti Schann, Nicoles Albert G., Gabrielle Jarzynski, Isabelle Bonat-Luciani, Marie Christine Horn, Thomas Vinau, Genevière Paclerc, Aliénor Orval, Véronique Menguy, Clémence Rose, Marlène Tissot, Cécile Fargue-Schouler, Caroline Mayeur, Katia Jaeger, Les mots des Marées.

Et un grand merci à Bonnie and Clyde, Jean-François Dalle et Marianne Maury Kaufmann de nous offrir un si beau territoire.

« Notre époque sera marquée par le romantisme des apatrides. Déjà se forme l’image d’un univers où plus personne n’aura droit de cité. Dans tout citoyen d’aujourd’hui gît un métèque futur ». E. Cioran, Syllogisme de l’amertume (1952)

Restes de toi

Il me reste beaucoup de toi, plus que ce que tu crois, plus que ce que tu m’as donné. Il me reste le regret. Il y a toujours ton poinçon de sang qui marque mon dedans. Dire que tu m’as donné la vie, fait que mon coeur bat, s’emballe, fait de ratés. Dire que je respire en toute quiétude ou tout renoncement, dire que j’ai des projets, des beaux, des avortés, dire que je bats la vie comme un dératé, que j’ai tiré de tes mains cette force d’exister. Dire tout cela et se mordre les lèvres de t’avoir regardé me quitter sans rien dire. 
Je ne suis pas le seul autour de toi à avoir agi de la sorte ou plutôt à ne pas avoir agi. Mais est-ce une excuse ? De toute façon, il est trop tard.

Mais aujourd’hui encore, personne ne dit rien des restes de toi. Personne ne se souvient ou plutôt personne ne dit qu’il se souvient. Je ne peux pas croire que ta disparition soit normale. Je ne peux pas croire que nos chemins se soient divisés sans que nous n’éprouvions – nous, ta famille - la moindre nostalgie de toi. Aucune photographie, aucune trace de toi sur le buffet – la place dévolue aux défunts -, aucune effigie, rien, nib, que dalle. Nous aurions pu garder près de nous le souvenir, avoir quelque chose qui, au détour d’un regard, nous rappelle à toi. Non. Pas de tison de cheminée alors que tu passais des heures à agacer tes braises dans le foyer. Au sens propre comme au figuré. Non pas de tison. Aucune escarbille, que des cendres. Nous n’avons aucun vieux sécateur rouillé, de ceux que tu gardais huilés dans un linge au fond d’un tiroir du vieux buffet. Tes ciseaux à couper le fruit ou à tailler ta vigne comme ta vie. Non, aucun tranchant qui puisse encore nous émouvoir. Aucune bouteille en verre et à bouchon mécanique que tu aimais tant parce qu’elle préservait de l’éventement ton vin rouge sang. Comme s’il avait le temps de s’éventer. Aucune bouteille à l’amer qui s’ouvrirait de son cliquetis si particulier pour te faire à nouveau respirer. Aucun toast porté à ta mémoire qui ferait claquer nos vies dans un sourire pleines dents. Non aucune bouteille. Nous n’achetons plus que du vin cacheté aux belles étiquettes. Pas une seule chemise jaune, pas la moindre chemise poussin avec grosse poche à la poitrine, cette chemise immonde qui inondait ton visage d’une lumière crue et que tout le monde détestait. Aucune affaire à toi. Aucun effet quel qu’il soit qui ne vienne gêner notre après-toi.

Il ne reste qu’une évanescente réminiscence. Parfois, tu es évoqué dans une discussion, d’un ton moqueur, souvent. On badine, on te dit léger et bête. Inculte et bourru. On sourit à ton souvenir comme si tout cela était normal. Tu as disparu, tu nous as laissés et on s’en fiche. Tu ne nous manques pas. Tu n’es plus, on ne te cherche plus et aucun soupir ne semble entaché la vie. On ne dit pas la peine et les nœuds coulants dans les gosiers. On est des taiseux de l’affect, des oublieux. Alors, comme dans ta tribu disloquée je me tais aussi et que le regret continue à cingler mon dedans, j’écris là et dans nos interstices d’amour quelques restes de toi.

Soixante-huit

C’est une année marquée cette année-là. Soixante-huit et son mois de mai. Les pavés sous la plage et la révolte dans la rue. Soixante-huit. C’est aussi un an avant ma naissance. Mais ça l’histoire s’en fiche.

Neuf mois avant la délivrance, tu as donc fait l’amour à maman. C’est une évidence. Etonnant quand on y songe de savoir avec une telle précision la date à laquelle vous avez couché. Répugnante aussi l’idée que vous avez fait l’amour – on a tous en partage cette aversion à visionner, même mentalement, nos parents en train de s’ébattre - et que le résultat en fut ma naissance. Je serais donc le fruit d’un amour. D’un amour que je ne connais pas, que je ne vous reconnais pas. Peu importe, je suis là. Même si ce jour de pâques en famille où maman raconta à l’assemblée réunie autour de la dinde qu’elle voulait me perdre, qu’elle sautait de la table de la cuisine en été soixante-huit pour provoquer une fausse couche, même si ce jour reste sous l’amour, bien en-dessous, loin de tout sentiment d’unisson.

Soixante-huit amena soixante-neuf, on baptisa l’année d’érotique parce que d’autres s’aimaient d’amour torride et j’ai survécu au rebond sur le plancher, accroché au ventre de ta femme comme un chien à son os. Depuis j’ai traîné les années à vous voir détester les beaux sentiments aussi fortement que les anarchistes de soixante-huit. Je vous ai vu embourgeoiser l’avenir dans une froideur telle que j’ai mis très longtemps à comprendre qu’on pouvait s’aimer. Le temps et les autres – ces autres que vous ne connaissiez pas – ont tracé un chemin parallèle. Par chance, j’ai su l’emprunter et m’écarter de vos impasses. Et toi, le mari, le père, l’homme tu as été en bordure de moi, de nous. Dans la travée entre les deux chemins, sans jamais savoir quelle voie choisir. L’impasse ou la liberté.

Soixante-huit, c’est aussi la fin de l’hésitation. On a décidé un chemin pour toi. Soixante-huit, c’est ton âge quand la mort est venue trancher tes atermoiements. D’abord la maladie t’a définitivement mis dans une voie de garage. Elle a rongé par petites morsures autant ton intérieur que ton extérieur. Ton pancréas, ton foie, ta rate mais aussi tes espoirs de réconciliation, tes peurs d’homme sensible, ta tendresse enfouie sous des tonnes de terreau. Le pâle avenir a coulé des jours sombres dans ton ventre. Puis, la souffrance t’a desséché le corps. Tu as fondu sous nos yeux, commencé à devenir cadavre. Lente descente depuis soixante-huit pour en arriver là. Dans cette chambre sombre où tu as fait l’amour à maman et dans laquelle il ne reste rien de vos plaisirs. Dans cette pièce lugubre où la mort a toujours été plus forte que l’amour. Une mort lente de soixante-huit ans. Avec son lot de gris sous les sourcils, une femme absente et un enfant perdu qui ont continué à ne rien dire, à ne rien faire que de pleurer. Alors tu as éteint la lumière et pris ta liberté. Sous tes pavés, ma place et j’ai appris depuis tes soixante-huit ans que le désamour avait une fin.

Sale espagnol

Il n’a jamais vécu au pays. Le pays qu’inspire son patronyme. Il n’y est même pas né. Consonance et mots hauts, la jota et « el matador », pourtant il connaît. Les images sont gravées dans sa mémoire comme image d’Epinal. La Ola et les taureaux. Les sévillanes et les claquettes. Le jambon et le vin rouge. Il n’aura gardé que ces deux derniers items. Pour le reste, il s’est construit contre. Contre la langue, contre la pauvreté de ses parents émigrés dans les années cinquante. S’appeler Sanchez dans les années soixante, c’est comme s’appeler Kouachi en deux mille quinze. Sale espagnol ou sale rital, sale métèque ou sale arabe, c’est du même acabit. Personne n’échappe à ses origines.

Pourtant jamais, il ne m’a parlé dans la langue de ses aïeux. « Je suis français » disait-il. Au même titre, que monsieur Martin ou madame Michu. Il avait raison. En surface, il avait la raison. Dans le fond, il savait que jamais ce ne serait vrai. Alors, il a lutté sans revendiquer mais jamais ne m’a transmis l’héritage de ses parents. La valise en carton et les habits sales sous les visages émaciés. La langue tordue de ma grand-mère qui mélangeait Molière à Cervantès créant ainsi un troisième langage, un « fragnol, » mi-français, mi-espagnol qui aurait pu être délicieux s’il avait été décodé. Je suis resté français de fausse souche.

Il a éludé la langue comme les coutumes. Parfois, ça s’échappait de lui à la faveur d’une brasucade, d'une plancha de poissons ou d’une paella garnie qui, dans le creux, au fin fond du ventre de l’innocence et de l’inconscient, lui rappelaient papa ou maman. Lui rappelaient le chemin de Compostelle. Lui rappelaient l’histoire racontée les soirs d’hiver au coin du feu. L’histoire des déracinés. Son histoire. La mienne aussi.

NB : je suis aussi aujourd'hui un dépaysé chez les Cosaques avec une fille, à Brooklyn :  http://lescosaquesdesfrontieres.com/2015/09/07/la-fille-de-brooklyn/

La marche à l'amour - Gaston #Miron mise en voix par #Babx

J'ai par habitude et passion de partager des textes sur les réseaux sociaux, de la poésie, de la prose, extraits de romans, des trucs plus funs aussi, photos, bêtises, conneries pour se détendre, pour me détendre. Mais rarement, je poste ici des textes qui ne sont pas de moi (mise à part pour les vases communicants dont c'est le principe) mais ce que vous lirez aujourd'hui (peut-être pas jusqu'au bout) relève de l'exceptionnel.
Il s'agit d'un poème de Gaston Miron (https://fr.wikipedia.org/wiki/Gaston_Miron), poète québécois, issu du recueil "l'homme rapaillé" (réf. en fin d'article) et mise en voix dans la vidéo (self-made parce que celle présente sur youtube ne fonctionne plus) par Babx et issu de son album "Cristal automatique #1 http://www.deezer.com/album/10653474" où il reprend de grands auteurs comme Baudelaire, Rimbaud, Genet, Artaud, Césaire, Kerouac (rien que ça !) mais aussi du Tom Waits !
Le morceau fait dix minutes, je n'en ai mis que six, pas parce que je voulais vous épargner mais car le machin dont je me sers pour enregistrer me limite à cette durée... Ce con !
Bref, j'adore plus plus plus ! Alors, je sais que pour beaucoup la poésie est rébarbative mais s'il vous plait, faites un effort : LISEZ ! ECOUTEZ ! (merci vous êtes choux) 
(cette vidéo inclut des photos découvertes sur le site http://www.lsarahdubasphoto.com/#!swimming-pool/c199t de mademoiselle @LSarahD https://twitter.com/LSarahD)

La marche à l'amour 

Tu as les yeux pers des champs de rosées
tu as des yeux d'aventure et d'années-lumière
la douceur du fond des brises au mois de mai
dans les accompagnements de ma vie en friche
avec cette chaleur d'oiseau à ton corps craintif
moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches
moi je fonce à vive allure et entêté d'avenir
la tête en bas comme un bison dans son destin
la blancheur des nénuphars s'élève jusqu'à ton cou
pour la conjuration de mes manitous maléfiques
moi qui ai des yeux où ciel et mer s'influencent
pour la réverbération de ta mort lointaine
avec cette tache errante de chevreuil que tu as

tu viendras tout ensoleillée d'existence
la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
le corps mûri par les jardins oubliés
où tes seins sont devenus des envoûtements
tu te lèves, tu es l'aube dans mes bras
où tu changes comme les saisons
je te prendrai marcheur d'un pays d'haleine
à bout de misères et à bout de démesures
je veux te faire aimer la vie notre vie
t'aimer fou de racines à feuilles et grave
de jour en jour à travers nuits et gués
de moellons nos vertus silencieuses
je finirai bien par te rencontrer quelque part
bon dieu!
et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
par le mince regard qui me reste au fond du froid
j'affirme ô mon amour que tu existes
je corrige notre vie

nous n'irons plus mourir de langueur
à des milles de distance dans nos rêves bourrasques
des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres
les épaules baignées de vols de mouettes
non
j'irai te chercher nous vivrons sur la terre
la détresse n'est pas incurable qui fait de moi
une épave de dérision, un ballon d'indécence
un pitre aux larmes d'étincelles et de lésions
           profondes
frappe l'air et le feu de mes soifs
coule-moi dans tes mains de ciel de soie
la tête la première pour ne plus revenir
si ce n'est pour remonter debout à ton flanc
nouveau venu de l'amour du monde
constelle-moi de ton corps de voie lactée
même si j'ai fait de ma vie dans un plongeon
une sorte de marais, une espèce de rage noire
si je fus cabotin, concasseur de désespoir
j'ai quand même idée farouche
de t'aimer pour ta pureté
de t'aimer pour une tendresse que je n'ai pas connue
dans les giboulées d'étoiles de mon ciel
l'éclair s'épanouit dans ma chair
je passe les poings durs au vent
j'ai un coeur de mille chevaux-vapeur
j'ai un coeur comme la flamme d'une chandelle
toi tu as la tête d'abîme douce n'est-ce pas
la nuit de saule dans tes cheveux
un visage enneigé de hasards et de fruits
un regard entretenu de sources cachées
et mille chants d'insectes dans tes veines
et mille pluies de pétales dans tes caresses

tu es mon amour
ma clameur mon bramement
tu es mon amour ma ceinture fléchée d'univers
ma danse carrée des quatre coins d'horizon
le rouet des écheveaux de mon espoir
tu es ma réconciliation batailleuse
mon murmure de jours à mes cils d'abeille
mon eau bleue de fenêtre
dans les hauts vols de buildings
mon amour
de fontaines de haies de ronds-points de fleurs
tu es ma chance ouverte et mon encerclement
à cause de toi
mon courage est un sapin toujours vert
et j'ai du chiendent d'achigan plein l'âme
tu es belle de tout l'avenir épargné
d'une frêle beauté soleilleuse contre l'ombre
ouvre-moi tes bras que j'entre au port
et mon corps d'amoureux viendra rouler
sur les talus du mont Royal
orignal, quand tu brames orignal
coule-moi dans ta plainte osseuse
fais-moi passer tout cabré tout empanaché
dans ton appel et ta détermination

Montréal est grand comme un désordre universel
tu es assise quelque part avec l'ombre et ton coeur
ton regard vient luire sur le sommeil des colombes
fille dont le visage est ma route aux réverbères
quand je plonge dans les nuits de sources
si jamais je te rencontre fille
après les femmes de la soif glacée
je pleurerai te consolerai
de tes jours sans pluies et sans quenouilles
des circonstances de l'amour dénoué
j'allumerai chez toi les phares de la douceur
nous nous reposerons dans la lumière
de toutes les mers en fleurs de manne
puis je jetterai dans ton corps le vent de mon sang
tu seras heureuse fille heureuse
d'être la femme que tu es dans mes bras
le monde entier sera changé en toi et moi

la marche à l'amour s'ébruite en un voilier
de pas voletant par les lacs de portage
mes absolus poings
ah violence de délices et d'aval
j'aime
           que j'aime
                             que tu t'avances
                                                      ma ravie
frileuse aux pieds nus sur les frimas de l'aube
par ce temps profus d'épilobes en beauté
sur ces grèves où l'été
pleuvent en longues flammèches les cris des pluviers
harmonica du monde lorsque tu passes et cèdes
ton corps tiède de pruche à mes bras pagayeurs
lorsque nous gisons fleurant la lumière incendiée
et qu'en tangage de moisson ourlée de brises
je me déploie sur ta fraîche chaleur de cigale
je roule en toi
tous les saguenays d'eau noire de ma vie
je fais naître en toi
les frénésies de frayères au fond du coeur d'outaouais
puis le cri de l'engoulevent vient s'abattre dans ta
           gorge
terre meuble de l'amour ton corps
se soulève en tiges pêle-mêle
je suis au centre du monde tel qu'il gronde en moi
avec la rumeur de mon âme dans tous les coins
je vais jusqu'au bout des comètes de mon sang
haletant
           harcelé de néant
                                    et dynamité
de petites apocalypses
les deux mains dans les furies dans les féeries
ô mains
ô poings
comme des cogneurs de folles tendresses
mais que tu m'aimes et si tu m'aimes
s'exhalera le froid natal de mes poumons
le sang tournera ô grand cirque
je sais que tout mon amour
sera retourné comme un jardin détruit
qu'importe je serai toujours si je suis seul
cet homme de lisière à bramer ton nom
éperdument malheureux parmi les pluies de trèfles
mon amour ô ma plainte
de merle-chat dans la nuit buissonneuse
ô fou feu froid de la neige
beau sexe léger ô ma neige
mon amour d'éclairs lapidée
morte
dans le froid des plus lointaines flammes

puis les années m'emportent sens dessus dessous
je m'en vais en délabre au bout de mon rouleau
des voix murmurent les récits de ton domaine
à part moi je me parle
que vais-je devenir dans ma force fracassée
ma force noire du bout de mes montagnes
pour te voir à jamais je déporte mon regard
je me tiens aux écoutes des sirènes
dans la longue nuit effilée du clocher de
       Saint-Jacques
et parmi ces bouts de temps qui halètent
me voici de nouveau campé dans ta légende
tes grands yeux qui voient beaucoup de cortèges
les chevaux de bois de tes rires
tes yeux de paille et d'or
seront toujours au fond de mon coeur
et ils traverseront les siècles

je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
lentement je m'affale de tout mon long dans l'âme
je marche à toi, je titube à toi, je bois
à la gourde vide du sens de la vie
à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
à ces taloches de vent sans queue et sans tête
je n'ai plus de visage pour l'amour
je n'ai plus de visage pour rien de rien
parfois je m'assois par pitié de moi
j'ouvre mes bras à la croix des sommeils
mon corps est un dernier réseau de tics amoureux
avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus
je n'attends pas à demain je t'attends
je n'attends pas la fin du monde je t'attends
dégagé de la fausse auréole de ma vie


« La marche à l'amour » – Gaston Miron in L'Homme rapaillé Les poèmes, nrf Poésie/Gallimard  – http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Poesie-Gallimard/L-Homme-rapaille

Un après-midi, à Kiev #VasesCo - Nicolas Bleusher


Le premier vendredi du mois, ce sont les #VasesCommunicants. Chacun écrit sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

https://www.facebook.com/groups/104893605886/

Je reçois aujourd'hui Nicolas Bleusher, écrivain (Les années Traversière chez Numériklivres https://www.7switch.com/fr/ebook/9782897176990/les-annees-traversiere). Nicolas est à suivre sur https://nicolasbleusher.wordpress.com/ où vous pourrez lire mon texte en échange (http://j.mp/vasesco-nb-cs). Nous écrivons à partir de la photo ci-dessous de Gunnard Smioliansky (http://www.gunnarsmoliansky.se/).

Un après-midi, à Kiev

Crédit : Gunnar Smoliansky (1957)
Le regard braqué de l'homme, sa pommette en saillie, sa bouche de profil, dessinée, sensuelle, énigmatique. Sur son visage impassible les lignes tendues, invisibles, qui les relient. Je descends le bras laineux, puissant, confortable, suis le coude jusqu'à la main gantée qui, largement, enveloppe une emmitouflée que je suppose fragile, fragilisée — si l'on considère l'incongruité des carreaux noirs en hiver — qui accepte le geste tendre, supporte la pression compassionnelle.

L'iris est brillant, la paupière ne tremble pas. Il a cette légère contraction au coin des lèvres — comme si la commissure était prise à l'hameçon, remontée avec une infinie précaution depuis la joue — qui ne fait pas encore un sourire mais que nous percevons, indéniablement. Est-ce de la vanité, de la forfanterie ? Est-ce de la gêne ? Est-il un usurpateur, un opportuniste qui, se sentant découvert, impliquerait d'un air cynique notre indiscrétion à sa manœuvre ?

Sur les planches d'un banc public, un couple en clair obscur. Un après-midi, à Kiev. Olga ne dit rien. Elle va doucement incliner la tête, la poser au creux d'une épaule accueillante. Vitaly s'est retourné, surpris, flatté, amusé d'être observé, cadré, capturé par le photographe. C'est un homme amoureux. Il nous le dit d'un plissement retenu, avec une connivence touchante et silencieuse. Il protège, il rassure, il prend soin. Il en est fier, ému, simplement. J'aime cette idée. Et l'instant, argentique.


NB