Laver la nuit

Du parapet qui plonge dans la rivière, tous les matins, je le vois près de l’eau, les pieds calés sur deux rochers, les yeux morts cherchant un reflet. L’éclat de l’eau file. Le soleil tend un éclair qui aveugle. Courbé sur sa mire, il cherche à se reconnaître dans le remous poisseux des algues vertes. Une main posée sur un genou cagneux, il contient ses tremblements pendant que de l’autre main, il asperge sa longue barbe tissée de poussières et de brumes. Le visage rincé de sa nuit d’errance, il dépose ses fesses molles entre les deux rochers, retourne son futal à mi-cuisses puis dénoue et retire ses godillots.

Les pieds dans l’eau comme deux esquifs en perdition, il reste des heures à regarder le ciel, assis dans la torpeur du jour. La rivière le laisse à sa mélancolie et se faufile lentement entre ses orteils. Le flot court entre goémons gélatineux et durillons noirs et emporte l’ivresse et la dureté des heures écoulées. Ensemble, ils éprouvent une paix et cherchent dans le ruissellement la raison et la force de continuer. Ensemble, ils négocient l’espoir d’un matin au reflet plus tendre, d’un jour plus ample, de l’heure où il pourra laver sa nuit dans une vasque d’eau claire.
Texte paru dans "Dehors, recueil sans abri" aux éditions Janus, 107 auteurs pour cet ouvrage au profit d'Action froid : http://actionfroid.org/la-poesie-solidaire.html


Décapage

Je le devine derrière la fenêtre et saisis sans voir la levée d’un regard. J’entends tourner la poignée dans un crissement métallique. Je sens mordre ses yeux sur ma nuque. Depuis la vieille fenêtre, dans son grincement aigu si spécifique, il a ouvert un visage troublé entre les deux battants gonflés par l’humidité ; un œil dedans (la nuit) l’autre dehors (le jour) à guetter mon départ, ma démarche, mon envie, et ses regrets aussi.

Je perçois ses pensées dans l’encadrement. Je découpe sa carcasse voilée par l’épais rideau, camouflée comme celle d’un voleur qui aurait manqué son coup. Le front sur la peinture écaillée du chambranle, je vois la mine triste de celui qui sait qu’il ne dit pas assez, de celui qui croit que les belles paroles lui sont interdites.

Planqué derrière sa nuit, il a l'esprit piqué par l’odeur du bois vermoulu. A travers les volets, les mots peignent une fêlure. Il regarde s’enfuir le jour et son amertume décape tous nos silences.

Le murmure

La solitude n’a d’horizon que si elle n’est pas subie. S’éloigner des autres, loin des brumes qui ne nous appartiennent pas, s’avère la solution à tout entendement du monde. C’est le sentiment qu’ailleurs existe une terre meilleure.

La porte qui laissa Jean s’échapper fut ouverte une nuit par un murmure qui fila dans sa tête ; une mélodie et une voix douce qui épelèrent des mots de liberté comme si un violon dispersait ses notes dans un ciel sans nuages. C’est avec ce murmure qu’il partit, qu’il s’enfuit sans bagages, sans rien d’autre qu’une envie de terre vierge. De collines en vallées, de longues marches à travers bois et marais, sous des nuits nues aux étoiles éteintes, Jean chemina sans comprendre pourquoi il laissait derrière lui le monde qu’il aimait. Le murmure était trop prégnant, trop entêtant pour qu’il ne le suivît pas. Il fut son chemin, chaque note à son pavé. Tel un automate dirigé par une force inconnue, il descendit des torrents de boue, traversa des glaciers aux pentes interminables, gravit des sommets vertigineux, brava le froid et le chaud, l’humide et le sec, sans ligne d’arrivée et sans même croire qu’un jour il arriverait quelque part. Jean erra ainsi de longs mois, étonné au fil du temps de sa force à affronter l’adversité. Laissé pour mort auprès de ses proches, amis et famille s’effacèrent peu à peu de sa mémoire tandis qu’il passait d’une vie ordinaire, de sa vie d’avant dans laquelle il était multiple et complexe, à une existence isolée par-delà les brumes. Lui neuf et simple, lui seul avec le murmure comme unique décor mental. 

Andrei Tarkovsky, Nostalghia, 1983



Près du sous-bois

Le soleil tombe dans le sous-bois. Il est l’heure. L’heure du silence après l’agitation, après quelques jeux rapides, après avoir planqué les osselets rares derrière l’escalier et frappé les murs en évitant les vitres. Par les fenêtres, le soleil lézarde par tranche et pique les lits d’un rayon vif. Il fait chaud, très chaud et le silence peu à peu gagne sur nos batailles de polochons.
Les corps secoués de derniers soubresauts font grincer les sommiers. Les murmures circulent d’îlot en îlot, sautent et butent sur des respirations tremblantes pour venir mourir sur les derniers rangs. Au fond du dortoir, l’autorité veille. Dans le box, la lampe de chevet est allumée dans l’obscurité fabriquée par des rideaux tendus et noués entre eux pour masquer le soleil. Il faut le silence et il peine à s’installer.
Une ombre chinoise, tête ébouriffée, sort de son repaire, une lampe de poche braquée sur les têtes des récalcitrants. L’angoisse monte et galvanise l’envie de ne pas dormir. Les shorts collent les cuisses, les pieds puent et les yeux restent grand ouverts sur le trop de jour du dehors. Alors rampent les petits mots entre les matelas, petits papiers griffonnés de dessins grivois, bites au cul et chattes poilues – une ronde de rires étouffés à chaque passage de témoin. On lit qu’un tel a fait pipi au lit, qu’un autre est une poule mouillée ou que le mono est amoureux de la directrice. On s’excite, on se cherche, on se touche dans la pénombre qui désinhibe. Perdus des yeux, on s’entiche et on griffonne des cœurs au crayon gris, des équations passionnées à plusieurs inconnues, à charge d’une liaison pour toujours en additionnant nos initiales qui égaleront pour toujours un amour éternel. Et on se promet qu’après la sieste, quand le soleil se sera débarrassé des rideaux, on gravera tout ça à l’Opinel sur le grand pin près du sous-bois.

Les bas bruns

Elle raccommode des bas à la faible lueur du ciel qui se faufile par la fenêtre. Dehors, le jour s’époumone sous d’épais nuages, coiffant la rue d’une menace. Un jour comme un autre pour Louise qui ne veut pas allumer la lumière. L’électricité est trop coûteuse et c’est dans ce lacis du temps, dans la clarté que Dieu veut bien lui donner qu’elle se sent vivre. Toute à sa tâche de ravaudage et rien d’autre.
Les bas bruns crissent sous ses doigts de corne. La peau de ses mains est aussi rêche que du papier de verre. Des années qu’elle rattrape des accrocs avec son dé à coudre, qu’elle tire des bobines de fils couleur chair, qu’elle reprise tous les trous d’une vie de cénobite.
Mis à part le halo de lumière qui force la fenêtre et entoure Louise lui conférant l’allure d’une sainte, la pièce est plongée dans une obscurité angoissante. On entend le craquement de la vieille poutre surplombant l’âtre de la cheminée, le piétinement d’une souris en haut dans le grenier qui traverse la pièce d’une course affolée et le claquement de la pendule tous les quarts d’heure – le souffle de son balancier, la traîne du temps et le noir des ombres enfouies dans les murs battent son silence. 
Soudain le ciel s’obscurcit et la fenêtre s’éteint. Louise continue à l’aveugle des gestes maintes fois répétés, des gestes empiriques qui lui permettent d’enfiler l’aiguille, de tourner le fil, de le nouer sans qu’elle n’ait à scruter son ouvrage.
Le ciel tombe et il fait désormais nuit alors qu’il n’est que midi. Louise coud, Louise ferme les yeux, Louise enfile sans peine le fil dans le chas. La pendule marque son dernier quart d’heure. Le feu s’éteint et la souris mastique dans le coin de la pièce. Dehors, la neige descend lentement comme un corbillard. Louise reprisera jusqu’au bout de la bobine de fil.

#LesGens - Semaine 33 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 33 : Une famille passe au temple, un femme court après ses mots, un homme fait sa ronde quotidienne, un autre est pris dans la torpeur du matin et le patron a arrêté de fumer.













Pantone

A se tirer les vers du nez
Il ne sort que des plaintes
A plonger dans un déni expiré
Que des feuilles crayeuses
A vendre à la belle

Des oublis à cloisons
Des oublis à foisons

Le passé est une ordure
Où gisent des monstres
Planqués aux encoignures
Au corps des raclures
A la clameur des écumes

Un corps de mensonges
Un renâcle à tout songe

Au contour de mots gourds
S’allongent des fantômes
Aussi absents du monde  
Que souillant le Pantone
D’une vie décolorée

Au souvenir joufflu
Au souvenir têtu



#LesGens - Semaine 32 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 32 : Un bébé emmailloté pour la nuit, un frisson à la station Comédie, une conversation entre amis et un couple au petit soir.









Infini blanc

Un matelas de neige et le bruit friable de ses pas comme des cassures de polystyrène, il avance, en estimant prudemment chaque pesée de son corps, chaque preuve de son existence sur la matière molle et fragile. Il cherche les mots, de lointains mots qu’il invoquait jadis pour se sentir au monde, pour éprouver ses sens aussi bien que sa chair ; il cherche comment dire ce blanc qui l’entoure, comment rendre compte du vide que c’est l’infini blanc, à dégager l’impression de vacuité, le vertige de la disparition, mais aussi la perte de tout repère et la solitude qui en déraisonne. Par trop de blanc qui rend aveugle, qui masque son esprit d’une bâche définitive, il renonce à dire et s’abandonne à respirer la vaste étendue, les pieds automates et la tête piquée au ciel.

La neige et à défaut d’horizon, il chemine sans but. Quelques arbres peignés du même blanc tentent de l’arrêter mais s’enfoncent eux aussi – ils ne découpent plus aucune perspective. Ils sont dorénavant des impostures, plantés là pour tenter de borner ce qui n’est plus, ce qui n’a jamais été, probablement. Ses pas mécaniques sont ses seuls guides, au-delà les sensations hibernent : la vue devient trouble et oublieuse des dimensions, l’odorat est piégé sous les clous du froid, le goût du sang affleure à ses lèvres fendues et ses doigts s’engourdissent dans des gants garde-fous. Avec plus rien que le silence sur les épaules, il avance sans réfléchir. Désormais, même son ombre lui tourne le dos.


 © Craig Persel
http://www.craigpersel.com/



On cause de Morning à la fenêtre #Morning

Ci-dessous des extraits de trois articles, notes de lecture, qui causent de « Morning à la fenêtre » paru en septembre dernier chez la toute jeune maison d'édition Tarmac, dirigée par Jean-Claude Goiri. Que les trois auteurs en soient ici une nouvelle fois remerciés.

(à noter la sortie en décembre du prochain ouvrage chez le même éditeur, un recueil de nouvelles de Thierry Radière, A un moment donné http://www.tarmaceditions.com/thierry-radiere-a-un-moment-donne)

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Dominique Boudou, sur son blog Jacques Louvain
« .../... Dans Morning à la fenêtre, Christophe Sanchez est l'un de ces aventuriers du regard. Un réverbère, un goéland, une brassée de toits et la mer juste après. Autant d'éléments fragiles, il n'est pas sept heures, pour saisir les lignes de fuite dans le paysage.
Du jeudi cinq novembre deux mille quinze au mercredi treize janvier deux mille seize, le poème dresse au jour le jour l'état des lieux depuis l'observatoire promontoire de la fenêtre. En couples de quatrains proches parfois d'un chant aux accents de nuit blanche nougaresque et que le rejet d'un mot voire deux fait rebondir comme des galets. Lesquels composeraient pourquoi pas un nouveau poème modulable selon l'humeur du vagabondage immobile. .../... »
Lire l'article complet : http://dominique-boudou.blogspot.fr/2016/09/christophe-sanchez-morning-la-fenetre.html





Patrice Maltaverne, sur son blog de chroniques de poésie
« .../... Voilà donc un ensemble de poèmes-météo, à prendre au sens strict du terme, mais aussi au sens plus large de celui-ci. Car la météo est intérieure avant tout : on le voit bien, car, par exemple, lorsque les attentats du 13 novembre 2015 à Paris déteignent sur ces considérations d'extérieur, de leur sang versé.
Et l'imagination, donc la poésie, prennent le pas sur la description. Tant mieux, car je n'aurais pas aimé avoir affaire à un énième recueil de haïkus ! .../... »
Lire l'article complet : http://poesiechroniquetamalle.blogspot.fr/2016/10/morning-la-fenetre-de-christophe-sanchez.html




Jacques Ibanès, dans la revue Texture
« .../...saisir le temps dans sa spontanéité. Un temps dont le décompte est rappelé sans cesse : « La pendule balaie des miettes / D’heures tombées sur la table / A petits coups de tic et de tac / Qui rejoignent la rue à son / Silence perlé ».
Être ainsi dans l’attention au monde est une des meilleures façons de se rendre compte de son prodigieux foisonnement. À condition d’avoir les sens en éveil et sans trop mobiliser l’intellect, afin de mieux se laisser emplir par l’instant. Et il s’en passe, des choses, vues « Morning à la fenêtre » de Christophe Sanchez ! .../...  »
Lire l'article complet : http://revue-texture.fr/les-coups-de-coeur-de-jacques-785.html#sanchez

#LesGens - Semaine 31 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 31 : Une fille entre dans mon rêve aussitôt sortie du rêve d'un autre, des bonbons et la vie, un regard du coin de l'oeil tourne court, des retrouvailles capillaires avec un vieil ami, des salopiauds sortent de la brume et un chant pour faire diversion.












A la crête

Sur la table de la salle à manger
Gît un poulet à la peau fraîche
Sa crête collée à la toile cirée
Luit dans la ligne d’une lampe nue
Qui plombe l’air

En haut dans la chambre rouge
Maman est allongée sur le flanc
Comme un vieille truie malade
Elle ronfle dans l’oreiller
Qui boit sa bave

Par la fenêtre de la cuisine
Un rayon de lune séduit
Une mouche aux ailes grasses
Elle se pose sur le poulet
Et suce sa chair rose

Maman tourne change de flanc
Et découvre son corps nu
Biffé comme une peau de poulet
La lampe grésille sous le halètement
De la mouche et de maman

Le dernier filament cède à la nuit
Une pointe de lumière absorbe
Les peaux et le temps devenus rouge
Sur les carcasses la mouche tourne
Maman est morte

Lectures d'octobre 2016 #SlowReading

Lectures d'octobre : 2 romans, 7 recueils de poésie, 3 récits dont 1 dans des maisons inconnues.

romans


"Les fleurs bleues" de Queneau. Loufoques, voire complètement barrés, le Duc d'Auge et Cidrolin dorment et rêvent de leurs vies respectives, au Moyen-Age pour l'un, dans les années soixante pour l'autre et se confondent peu à peu au cours du livre jusqu'à se rejoindre. Attachant et réjouissant, attention, ce livre est addictif. On ne veut plus les quitter. A moins que ce ne soit eux qui ne nous lâchent plus.
Premier roman d'Edith Masson, "Des carpes et des muets" nous laissent aux prises avec les silences et les non-dits d'un petit village où le ventre de sa rivière révèle bien des mystères. Des ossements dans un sac plastique mais aussi tout se que drainent de tromperies, de mensonges et de veuleries les habitants de ce bourg.

 Poésies


Benoit Jeantet et ses "rêves sont priés de prendre une douche froide". Aphorismes, tranches de poésie, le tout décalé, où les objets, le ciel, la terre, les jours parlent et éprouvent toutes sortes de sentiments les plus humains. Marques de fabrique de l'écriture de Jeantet, on retrouve son humour et sa poésie du quotidien.
Brautigan "pleut en amour". Et c'est une bourrasque que de lire Richard Brautigan. Sous forme de journal, on l'accompagne dans ses pérégrinations et le danger serait de rentrer dans sa tête, on y serait bien à l'aise mais un peu abruti. Ecriture unique avec le sens aiguë de transformer la moindre phrase anodine en poème ; sa simplicité et sa pertinence font mouche.
Georges L. Godeau, ami et admirateur de Char et Autin-Grenier, déroule en petite prose, la vie des "petits", avec une acuité sensible sur leurs conditions mais aussi, croque les plus grands dans leur vacuité. La vie qui passe, la vie des gens, quoi.
"Les ombres nomades" d'Astrid Waliszek où l'auteur est aussi photographe. Une photo en noir et blanc accompagne un court texte en prose poétique et c'est tout un univers vu de l'intérieur des ombres qui se déroule. Ce que dit la photo et qui ne peut s'écrire mais aussi tout ce qui s'écrit quand la photo emporte un peu plus loin que le moment. On retrouve la sensibilité et la sensualité d'Astrid dans ces instantanés volés à la course du temps.

Récits


"Ma mère et moi" de Brahim Metiba. Décalage générationnel entre une mère et son fils. Entre un intellectuel qui vit en France et sa mère restée en Algérie. Entre un homosexuel et elle, qui voudrait qu'il épouse une musulmane. Albert Cohen et "le livre de sa mère" les accompagnent comme une tentative de réconciliation, de créer un échange. Texte court qui dit l'essentiel. J'aurais aimé néanmoins que l'auteur pousse un peu plus loin, au-delà de ces vingt-trois jours que retrace ce livre.
"Entrer dans des maisons inconnues" de Christian Garcin est un petit bijou de mise en situation avec de grands auteurs. Garcin les a tous fictionnellement rencontrés, les plus grands comme les moins connus. Et même si on ne les connait pas, on s'en fiche. Cette "intimité" que crée Christian Garcin avec ces écrivains nous incite à les découvrir. Même effet qu'avec les Clochards céleste de Thomas Vinau, lu il y a quelques semaines, dans lequel les portraits des écrivains aimés par l'auteur cueillent notre curiosité de les lire.


DateTitreAuteurGenreEditeurVidéo
04/10/2016Les fleurs bleuesRaymond QueneauRomanFolio / Gallimardhttps://youtu.be/veY7PU8IQvI
06/10/2016Extatis de "Entretiens imaginaires"Thierry RadièreBilletRevue FPM
08/10/2016Ma mére et moiBrahim MetibaRécitEditions du Mauconduit
10/10/2016nos rêves sont priés de prendre une douche froidBenoit JeantetPoésieJacques Flament Editions
11/10/2016De ciel et d'ombreLionel RayPoésieAl Manar
11/10/2016Entrer dans des maisons inconnues Christian GarcinFictionsFinitudehttps://youtu.be/59dcOvIU0GE
12/10/2016Il pleut en amourRichard BrautiganPoésieEd. L'incertainhttps://youtu.be/4JPmeNQUKPY
15/10/2016La vie est passéeGeorges L. GodeauPoésieLe dé bleu
17/10/2016MarsFritz ZornRécitFolio / Gallimard
19/10/2016Des carpes et des muetsEdith MassonRomanÉditions du Sonneurhttps://youtu.be/Us-tPFcEzyQ
21/10/2016Ouvrir l'éclairLouise WarrenPoésiePré # Carré
25/10/2016TrouéesEugène GuillevicPoésienrf / Gallimard
28/10/2016Ombres nomadesAstrid WaliszekPoésieJacques Flament Editions

#LesGens - Semaine 30 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 30 : Une poétesse qui fonce les lignes, un homme qui affranchit, le gougnafier de la semaine, dans le bar-tabac ça stridule et un matin de taf pour le voisin.











#LesGens dans les livres


Peur


Sous les tremblements
De ta terre blessée
Où l’ombre git sur le pavé
Ton corps chu sur des corps
A peur

Par les venelles sombres
Au courroux des mensonges
Blottis sous le manteau
Ta mère au ventre lourd
A peur

Dans la ville au pavé neuf
Aux cartons moisis de sang
Secoué par la rumeur noire
Ton peuple empesé du mal
Aura peur

Toujours


© Saul Leiter

On cause des Rats #RatsTaupiers

Deux nouveaux articles sur les "Rats taupiers" paru en juin dernier aux Editions des Vanneaux.
Le premier écrit par Frédéric Fiolof, le 1er octobre, dans le numéro 1158 de la Nouvelle Quinzaine Littéraire. Le second, le 25 octobre, sur le site de poésie Terre à ciel et il est rédigé par Sabine Huynh.
Ci-dessous des extraits :

« Loin des ivresses libératrices et des nectars aux vertus propédeutiques, il y a un vin râpeux où l’on jette sa fatigue avec sa propre peau. Un vin de pauvres, de taiseux, de travailleurs harassés. Avec Rats taupiers, Christophe Sanchez signe un « portrait de père » sombre et émouvant. Interrogeant discrètement ce rendez-vous paternel manqué, comme son propre rapport à la perte et au souvenir, l’auteur restitue par fragments (tous titrés), dans une écriture qui allie prose poétique et récit brut, la figure d’un homme rivé au labeur, à la fatigue et à l’alcool. Un homme « qui est passé sans se voir ». Et sans le voir. .../... »
Lire l'article complet : https://www.nouvelle-quinzaine-litteraire.fr/mode-lecture/vins-minuscules-1174



« .../... Avec ce livre, Christophe Sanchez vérifie que le langage, contrairement au silence – « des taiseux de l’affect » (p. 147), « silence qui nous tenait » (p. 11), comprendre : silence qui enserrait comme des tenailles – possède le pouvoir de libérer, d’affranchir l’homme, de le sauver de sa condition, et de l’extraire du néant qu’étaient le patelin paternel, les apéros à répétition au troquet du coin, et les méchants pièges à rats. À travers ses mots, Christophe Sanchez se pose comme autre que celui qu’il est, comme quelqu’un qui est capable de s’extirper de la peau de cet être qu’il est devenu à cause du conditionnement familial et socio-économico-culturel, parce que c’est là que réside sa liberté fondamentale. Il le sait. Il en a donc fait quelque chose, de son enfance grise meurtrie par le silence du père : un livre. J’ajouterais que, même sans lire le livre, rien que cela, en soi, est admirable. Sanchez se libère en écrivant, il libérera également les lecteurs qui rencontreront son texte, notamment du sentiment de culpabilité qu’ils ont pu éprouver d’avoir fui leur père, car malgré tout, son texte tremble de tendresse. .../... »

#LesGens - Semaine 29 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 29 : Jour de marché à Barbès-Rochechouart, le mobile Calder et les gens d'en bas, un pêcheur fait de la résistance et la femme du troquet à la langue bien pendue. 















La planque

Elle le pensait dans sa chambre en train de ruminer la punition qu’elle venait de lui infliger. Mais Jimmy a fait mine de monter les escaliers, usant de sa ruse favorite : grimper les marches à moitié, jusqu’au point où il disparaît de la vue de quiconque se trouve dans le salon et attendre que sa mère bouge, qu’elle sorte de la pièce pour en rejoindre une autre et, quand la place est libre, retirer ses chaussures pour masquer le bruit de ses pas, redescendre tel un sioux, le corps courbé vers l’avant et sur la pointe des pieds, puis se faufiler derrière le canapé.
Il a attendu là, la respiration courte, recroquevillé entre le dos du sofa en velours côtelé et le chauffage mural qui lui rougissait les joues. Il a attendu une longue demi-heure, à étrangler des accès de toux au fond de sa gorge, à mastiquer l’angoisse dans son ventre, à ronger quelques ongles jusqu’à la peau et ravaler en silence de la salive grasse qui lui coulait à grands flots dans la bouche. Il a élimé le temps, conscient de la prise de risque mais certain de son bon droit ; celui de sortir de la maison pour aller la rejoindre, rassuré par les battements de son cœur qui s’accéléraient lorsqu’il songeait à elle, à sa moue désarmante, à sa natte blonde qui lui chatouillait le nez, à son odeur de champ de blé et à son rire musical. Il a patienté avec un bonheur grandissant, une adrénaline qui aiguisait ses zygomatiques et un désir qui lui piquait l’entrejambe jusqu’au moment où sa mère, frôlant le canapé, est passée devant lui sans l’apercevoir, s’est rendue dans la cuisine et s’est saisie de la bouteille vide qui traînait sur la table. C’était maintenant, il était prêt. Il a déplié ses jambes qui s’étaient engourdies, a regardé autour de lui pour réviser le chemin qu’il allait prendre pour se sauver : la porte du salon, le corridor, un saut de puce pour attraper son sweat-shirt à capuche qui l’attendait sur la patère, la porte de sortie, deux tours rapides des clés qui sont toujours dans la serrure, la rue qui allait le libérer et enfin le chemin caillouteux pour monter au lieu du rendez-vous, le terrain d’herbes rases qui surplombe le pâté de maisons.  
Sa mère est descendue à la cave pour remplir la bouteille de vin de son père. C’était une de ses tâches quotidiennes. Il ne fallait pas que le père rentre sans qu’il trouve la bouteille à nouveau remplie pour son repas. Jimmy a attendu encore un peu, le temps de discerner, remontant l’escalier comme un sauf-conduit, le son qu’il connaît bien des claquements de pas sur la dalle de ciment de la cave. Un bruit de castagnettes qui le faisait rire lorsqu’il était minot et que sa mère, toujours chaussée d’escarpins à hauts talons, prenait un malin plaisir à accentuer en dansant comme une Sévillane. Il a patienté encore quelques minutes et lorsqu’il a entendu le gloussement du vin s’échapper de la barrique puis le vieux rouge tannique couler dans la bouteille, il est sorti de sa cachette comme un diable de sa boîte. 
Il a couru et rapidement, s’est retrouvé face à elle près de l’arbre qu’ils affectionnaient tous les deux. Elle attendait, depuis longtemps. Trop longtemps, lui dit-elle. Désormais, il faut que je rentre, rajouta-t-elle le regard grave en balayant de son pied quelques graviers. Les mêmes que Jimmy sentait monter de son ventre le long de sa gorge sèche.

Sound of Summer Running, © Raymond Meeks

#LesGens - Semaine 28 -

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Semaine 28 : Des gens qu'on croise dans un bonjour, la mère et sa fille dans un nuage, l'essoufflement sur le toit et la dame aux doigts crochus.















Toute la dentelle du monde

Il n’y a rien désormais que je puisse faire. Le temps s’est affalé entre les tables, draguant dans sa langueur les souvenirs vers le large. Nous voilà tous les deux contraints à regarder au bout du ponton si nous y sommes encore, si quelque rêve peut absoudre le passé et nous y faire revenir. 

Cet été là, tu portais en toi toute la dentelle du monde, une légèreté et une élégance si pures qu’elles semblaient à peine effleurer ta peau et dans le même temps, ce que je nomme dentelle ciselait à jamais des ombres dans mon âme. Rien ici dans cette allégorie de brodeuse ne considère ta beauté qu’il serait malvenu de détailler tant elle fut indéniablement reconnue par tous. Non, ce dont je veux te parler aujourd’hui alors que je suis près de la mer, assis à même le sol, sur le gazon humide, à l’exacte place où nous nous trouvions ce soir de juillet que tu ne peux pas avoir oublié, ce dont je souhaite te faire part ne se vit que ce jour-là : la marée basse qui s’éternisait comme si l’océan avait décidé de nous laisser toute la place, la trace de tes pieds sur le ponton qui malgré la chaleur accablante ne séchait pas, tes sauts de cabri sur les margelles de la piscine et tes jambes qui semblaient terminées par des pointes de danseuse, mais aussi et surtout, tes cris aiguës qui traçaient des courbes sur l’eau dès qu’un insecte en voulait à ta peau. Ta peau de dentelles, de toute la dentelle du monde. 

Un oracle que ce soir-là, malgré notre affaire sur le ponton. Mais n’en parlons plus. Ne parlons plus de cette dispute qui nous fit basculer mais qui paradoxalement maintenant me ramène à toi. N’en parlons plus, je m’efforce d’oublier ce mauvais moment comme j’ignore aujourd’hui tous ceux qui disent encore combien tu fus belle. Tu n’es pas partie ce soir-là, tu ne m’as pas laissé seul sur le ponton, à regarder le fond des eaux, à te chercher dans le ressac impétueux de l’océan ; et ce n’est pas parce que la trace de tes pieds a disparu, ni parce que je ne peux plus toucher ta peau de dentelles, et que ce soir la piscine est couverte d’insectes gisants, que tu es morte. Personne ne me le fera croire – j’ai pris le parti de te rêver. 


André Kertész, New York. 1956


#LesGens - Semaine 27 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 27 : L'oiseau de jour qui parade, les gens qui remplissent des portefeuilles, le magicien qui entre dans le ventre du monde, la tâche verte que le touriste ne saurait voir et la dame réservée qui lance des balles en mousse.
















#LesGens dans "le Festival Permanent des Mots" n°12