La vigne à atomiser

Lorsque la vigne, à force de pulsations à la terre, revêt sa toison verte, lorsque avant le bourgeon, elle s’habille de feuillages pour protéger son fruit à naître, le moment est venu d'occire les nuisibles. Mildiou, oïdium, virus de flétrissure de la fève, ou toutes autres attaques fongiques sont les ennemis du vigneron qui constate le délit dès les premières averses de printemps.

Bardé des traitements adaptés et par un matin sans vent, il prépare la riposte qui sera sans foi ni loi. D’abord, dans une comporte, le tâcheron fourbit son arme, mélange eau et bouillie bordelaise, surin de cuivre et de calcaire calciné, pour obtenir la potion bleue létale.

Les feuilles dévisagées par la maladie ont viré du vert au jaune cerclé de rouge sang. Les doryphores grignotent tandis que le mildiou soudoie le ceps pour inoculer son venin. Il pique aux nervures, s’infiltre dans les veines et les bouffe jusqu’à la rouille.

L’atomiseur, épandeur à moteur deux temps, est rempli de bouillie. Le bruit de l’engin casse le silence et se répand dans la colline comme une écho moderne et mécanique aux exactions sauvages. Tout le jour, le mercenaire atomise le feuillage. De rang en rang, il couvre les souches du bleu mortel dans un nuage de lait qui le suit comme un chien. La vapeur donne de l’asthme au soleil qui se voile et descend dans la plaine dans une brume de traîne. Sans sa chaleur, la vigne, baignée d’un azur chimique sent le sulfate et la chaux éteinte. Elle perd son odeur de serpillère, sa fragrance d’après les pluies. Elle perd l’innocence des fleurs à éclore, victime de la chimie gazeuse qui prend la gorge et étouffe le ceps dans son bleu.

C’est le premier traitement qui sera renouvelé. D’autres matinées à crever le silence pour décimer quelques microorganismes vivants, pour endiguer l’épidémie de maigres champignons. D’autres matinées à répandre un poison à retardement, à se tirer le tapis de feuilles sous les pieds. Encore plusieurs jours à sacrifier l’homme pour sauver le vin.