Sylvia et Yoann

Sylvia entonne une chanson, une berceuse que sa mère à Berlin-Est lui chantait au pied de son lit. Elle sort de sa bouche et de sa mémoire sans qu’elle n’y ait songé avant, sans que cette ritournelle n’ait été préparée, préméditée et qu’elle en escompte un quelconque effet. Cette comptine parle d’un amour infini et d’un prince charmant qui enveloppe sa dulcinée ; elle pousse l’image d’Epinal jusqu’à la douceur des sentiments des grandes tirades chevaleresques. Elle est un peu niaise, cette chanson : une flammèche galvaudée, un piège tendu à la réalité. Sylvia le sait bien et elle a honte. Mais les paroles jaillissent d’entre ses lèvres, par une voix douce revenue d’un temps où elle ne se souciait guère de se protéger. La ritournelle vient combler un vide, une absence à soi – un état qu’elle connaît, une évanescence lorsque, prise de court, elle ne trouve pas les mots suffisants pour dire ou pour éviter de ne pas dire ou encore par peur de trop en dire.
Sylvia est assise sur un banc dans l’allée principale du jardin de Mauerpark. Yoann n’a fait que passer. Lui non plus n’était pas prévu. Dix ans qu’ils ne s’étaient pas vus. C’était avant la chute du mur. C’était du mauvais côté. Il est sorti du bois. Il a touché la brume comme un fantôme, s’est avancé, lui a souri puis a déposé sur le banc un livre recouvert de papier kraft ne comportant aucune inscription. Sylvia a regardé Yoann sans pouvoir lui parler et c’est à ce moment-là que les premières notes de la chanson ont dilaté sa tête, parcouru son corps comme si elles suivaient la gamme. C’est à ce moment-là que des parfums d’aubépine et de jasmin sont venues chatouiller son nez, que la duveté des oreillers de son lit d‘enfant s’est lové sur sa nuque, que sa mère pliée à la hauteur de sa couche est réapparue à la place du visage de Yoann. 
Yoann n’a rien dit. Il a salué martialement d’un hochement de tête et tandis qu’il disparaissait, le refrain de la chanson s’est accroché à la commissure de ses lèvres.

© Bert Hardy, Katharine Whitehorn, Hyde Park - London 1956


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