Ô rage !

Septembre et sa météo incertaine gagnent les esprits échaudés par l’été. Chacun surveille le ciel. Il donnera l’humeur du jour. Le raisin est mûr et gros. Sa peau ne ment pas. Elle est tendue, prête à éclater. S’il venait à faire orage, la récolte serait décimée. Pourtant, la cave coopérative n’a pas encore ouvert. Les coopérateurs, petits exploitants qui apportent leur vendange à la cave, sont impatients. Dans le village, ça sonne le tocsin. Le président de la coopérative est interpellé dans la rue par les vignerons impatients.

Si vous attendez encore une semaine, vous allez nous crever ! Si vous n’ouvrez pas les portes dans les jours qui viennent, nous déposerons le raisin à même le sol !

La colère monte en même temps que les nuages noirs coiffent la colline.

J’ai douze ans et secrètement, je prie pour que l’orage éclate. Un orage gigantesque qui durerait trois à quatre semaines. Ce serait parfait. Je ne veux pas aller vendanger. Je ne veux pas aller à la vigne d’en-haut, macérer dans la boue rouge, m’enfoncer jusqu’aux genoux parce qu’il aura pluvioté juste assez pour saccager la terre et pas assez pour ruiner la récolte.

Chaque automne, l’école permet un congé en septembre pour que nous, les jeunes, puissions aider nos familles à rentrer le raisin. Un congé ! Tu parles d’un congé. C’est le bagne. Douze ans, les jambes encore flageolantes, une assurance de moussaillon des vignes, et un dégoût de tout ce qui peut saloper mes fringues. Tout ça me débecte, sans compter les remontrances du père, les atermoiements de mère et la robustesse de grand-mère qui, du haut de ses quatre-vingt automnes, travaille deux fois plus vite que tout le monde. Et s’il ne pleut pas, il fait une chaleur à crever ! Non et non ! J’espère que les dieux entendent ma prière. Il en suffirait d’un de dieu, celui qui fait la pluie. Comment s’appelle-t-il ? Que je lui cause.

Le vent se lève sur le Caroux, dévoile la femme allongée et je suis dépité. La cave coopérative ouvre et nous voilà partis pour des semaines de calvaire.


Le Caroux (la femme allongée)

#LesGens - semaine 1 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 1 : une patronne de petit casino qui fait tout sauf les sachets en plastique. Karine, la coiffeuse, qui a un avis très pointu sur les djihadistes. Une armée de cadres en réunion et en sueur. Une joggeuse qui laisse des traces. Une ombre sur la plage en Culbuto. Une mère à vélo un tantinet castratrice et un massacre à la tronçonneuse pascal.



Au petit casino de Palavas (pas la salle de jeux, la supérette hein), la dame — patronne, caissière, et qui met en...
Posté par Christophe Sanchez sur lundi 21 mars 2016


Pause méridienne. Chez le coiffeur qui est une coiffeuse. Karine me lave la tête, énergique puis au ralenti me masse le...
Posté par Christophe Sanchez sur mardi 22 mars 2016


Ce midi à la brasserie. Le vent d'autan secoue la terrasse et les esprits. Une armée de cadres dynamiques (ils sont...
Posté par Christophe Sanchez sur mercredi 23 mars 2016


Sur la plage, ce matin, la première joggeuse du printemps. Petite foulée de baskets verts, une paire de leggings et un...
Posté par Christophe Sanchez sur mercredi 23 mars 2016


L'avenue, ce matin, est un cri de goéland qui se fond dans le bruit des vagues. Pas un humain qui passe — même pas une...
Posté par Christophe Sanchez sur jeudi 24 mars 2016


Sur la plage à ras de soleil, une ombre qui dandine dans le contrejour. Une ombre baudruche qui cahote mains dans le...
Posté par Christophe Sanchez sur vendredi 25 mars 2016


Dans l'avenue, une mère à vélo qui trimballe sa fille d'environ trois ans sur le porte-bagages auquel elle a sanglé un...
Posté par Christophe Sanchez sur samedi 26 mars 2016


Ma voisine a ouvert son portail très tôt ce matin. Va-et-vient dans sa cour. Elle est au rez-de-chaussée, je suis au...
Posté par Christophe Sanchez sur dimanche 27 mars 2016

Ma voisine

Ma voisine est une bonne copine. Une fille pas comme les autres, une petite tête châtain avec des taches de rousseur, des cheveux courts. Elle est toujours habillée avec une paire de jeans larges, un t-shirt de garçon et de vieilles baskets. Nous jouons ensemble, aux cowboys et aux indiens. Elle préfère faire le cow-boy. Elle aime gagner et les indiens perdent toujours. Elle aime aussi faire la folle sur les quais, prés de la rivière, en skate-board ou en patins à roulettes. Rien ne lui fait peur à ma copine.
Je l’invite souvent à dormir à la maison, le mardi soir ou les weekends. Mais elle ne m’invite jamais chez elle, ses parents ne veulent pas. Tu peux inviter des filles si tu veux mais pas un garçon, disent-ils. Pour moi, et mes parents l’ont compris, elle est un copain, comme un autre, comme un garçon, je ne fais aucune différence.

Nous sommes si proches que nous prenons même notre bain ensemble. Mes parents ne sont pas fortunés mais nous avons le privilège d’avoir une baignoire sabot : la moitié d’une vraie baignoire avec un large rebord en guise d’assise et un rideau en plastique pour pouvoir aussi prendre des douches.

Ce soir-là, le froid pique au dehors. Et dans la salle de bains que mes parents ne chauffent jamais, on se déshabille en poussant des cris stridents. A chaque vêtement retiré, le froid nous transperce encore un peu plus, si bien qu’une fois nus comme des vers, nous ne sommes plus que deux congères recroquevillées. Je me glisse le premier derrière le rideau et j’ouvre le robinet.

L’eau coule d’abord comme si elle avait arpenté les couloirs d’un glacier. Elle me rejoint transie et pousse un cri étouffé dés que son pied touche le fond gelé de la baignoire. Elle s’enroule rapidement dans le rideau en attendant une température plus clémente. Quelques secondes de coulée et l’eau se met à cracher une pluie brûlante. La vapeur nous envahit et nos cris se transforment en rires.
A force de tâtonnement, je réussis à régler la température. L’eau devenue bonne, je lui tends la main pour qu’elle me rejoigne. Et là, blottis l’un contre l’autre, nous nous laissons emporter par la tiédeur. Accroupis dans ce réduit, je commence par lui laver le dos, puis les cheveux avec un morceau de savon de Marseille. Elle fait de même après plusieurs retournements périlleux pour ne laisser aucune partie de nos corps sortir à l’air libre et froid. On est bien dans cette eau chaude. La vapeur envahit la pièce comme la brume s’empare d’une clairière et nous n’y voyons plus rien. Nous restons deux heures ainsi blottis l’un contre l’autre, nous ne voulons plus sortir. Mais ma mère nous appelle, c’est l’heure d’aller se coucher. Je tire la bonde de la baignoire et l’eau descend lentement en découvrant nos corps jusqu’au bout de nos orteils flétris.

Elle sort la première, corps filiforme et laiteux, touché de quelques marques rouges de chaleur. Elle s’enroule dans une serviette blanche et je la regarde un instant, émerveillé par la grâce de son geste. Elle bleuit désormais, par les jambes puis les bras, puis le visage et elle claque des dents. Je sors à mon tour et je la frictionne énergiquement pour la réchauffer. Elle enfile une longue chemise de nuit et d’un air joueur, m’invite à vite la rejoindre dans la chambre.

Arrivé près du lit, je ne vois plus que ses cheveux en bataille dépasser de l’édredon moelleux. Je me glisse près d’elle en chahutant. Je ris, lui ébouriffe ses cheveux en la traitant de chèvre. Elle me regarde comme jamais elle ne m’a regardé. Ce soir, elle a ôté sa chemise de nuit. Elle est nue et me le montre en descendant lentement le drap jusqu’à ses pieds. Je rougis. Je ne ris plus. J’avale ma salive et me colle contre son corps chaud et encore humide. Ma main sur son ventre caresse timidement. J’hésite puis me serre et l’enroule en soufflant lentement de l’air chaud dans son cou, dans le cou de ma copine, dans le cou de ma petite copine.

Barrière naturelle

C’est après la vigne la plus haute, au pied de la montagne. Ensuite plus rien n’est accessible. Simplement de la nature qui décolle : des buissons par centaines reliés par une terre rocailleuse, quelques arbres qui s’accrochent à flanc de colline et le bruit déjà sauvage des vents qui se planquent. Et pour délimiter le territoire, le chemin qui mène à la plus haute vigne se termine derrière les dernières rangées de ceps ; un mur de feuillage dense et épineux se dresse et barre tout accès. On est au bout du monde, le silence des voix se recueille et nos respirations se confondent. Une impression de défendu originel, une barrière naturelle qui impose le demi-tour. Mieux que toutes les signalisations, mieux qu’un panneau de sens interdit, la montagne se protège d’elle-même et dresse sa frontière en tricot de ronces dissuasives.

Nombreux sont ceux qui arrivent ici, suivant le chemin de randonnée. On les voit, surtout les premiers dimanches de printemps, se heurter au mur cherchant par ses côtés un passage caché. Surpris et frustrés d’arrêter aussi brutalement leur promenade, ils tournent plusieurs fois, traversent la plus haute vigne, demandent quel chemin ils doivent emprunter, à nous les indigènes, persuadés qu’auréolés de notre statut de terriens nous connaissons un accès secret à la montagne. Forcément déçus par les réponses, voire par notre mutisme renfrogné, ils rebroussent chemin après avoir essayé de franchir le mur en taillant le maquis d’un vulgaire bâton.

S10 #BioDuJour – Patrice, Cyrille, Joseph, Herbert, Clémence, Léa et Victorien

Semaine 10 et dernière semaine - #BioDuJour : Biographie rapide et fantasque du personnage qui se cache derrière le prénom fêté du jour. Les courts textes de six lignes postés quotidiennement sur les réseaux sociaux sont repris ici le mercredi et accompagnés d'une historiette rassemblant tous les personnages de la semaine.



1.       17/03 –  On fête les Patrice #BioDuJour

Patrice a la tête qui enfle depuis
Qu’un éditeur a publié sa poésie
Patrice est un poète qui libère les vers
Chèche autour du cou été comme hiver
Patrice vit des Agessa et du RSA
Mais de ça, il ne se vante pas

2.       18/03 – On fête les Cyrille #BioDuJour

Cyrille a quatre-vingt ans et une maison
D’édition qui ne publie que des oraisons
Cyrille fume des cigares Montecristo
En feuilletant les dernières nécros
Cyrille spécule sur la mort d’auteurs réputés
Et surveille de près la santé de Begbeider

3.       19/03 – On fête les Joseph #BioDuJour

Joseph est imprimeur dans les Hauts-de-France
Il a le doigté, le coup d’œil et l’expérience
Joseph parle bichromie, fond perdu
Dos cousu pour en mettre plein la vue
Joseph est un Artisan du Livre tu comprends
Pas un vendeur à la sauvette ni un charlatan


4.       20/03 -  On fête les Herbert #BioDuJour

Herbert est un lecteur assidu et éprouvé
Il bouquine jour et nuit des livres engagés
Herbert aime la littérature de terrain
Les récits au long cours et plein d’entrain
Herbert aimerait faire un grand livre
Un essai à succès qui le rendrait ivre

5.       21/03 – On fête les Clémence #BioDuJour

Clémence est RP chez un grand éditeur
RP pour relations publiques ou facteur
Clémence fait les cafés pour la rédac
Apporte le courrier et dit toujours : d’ac !
Clémence a dix-huit ans et rêve trop
D’un bureau avec son nom écrit en gros 

6.       22/03 – On fête les Léa #BioDuJour

Léa n’est pas communiste, pas intégriste
N’est pas méchante, pas non plus terroriste
Léa aimerait que l’auteur de cette mouise
Ne se contente pas de pomper Louise
Léa n’est pas moche, ni parisienne
Mais Léa attaque comme une hyène

7.       23/03 – On fête les Victorien #BioDuJour

Victorien ne sait pas qu’il clôt
La série des #BioDuJour, cet idiot
Victorien ne comprend rien du tout
Aux statuts du matin mais s’en fout
Victorien écrit des trucs sans plus
Sur Facebook, Twitter et Google plus




Patrice est un poète contemporain méconnu. Lui se dit maudit comme tout poète qui n’est pas lu. Son ego, il le met dans la poésie. Il rogne les formes, invente des scansions à tout rompre, décapite les vers et fait valser le rythme sur des chevalets de métaphores.  Il est novateur mais il n’y a que lui qui le sait. Patrice vit chichement du RSA et s’en va tous les matins, manuscrit sous le bras, courir les éditeurs.

Ce jour-là, Patrice pousse la porte cochère d’un grand éditeur parisien. Monsieur Cyrille, vieux directeur de la collection « poésie et proses poétiques métaphysiques et nécrophiles », le reçoit dans un salon cossu. Il invite Patrice à s’asseoir à son bureau dans un confortable Richelieu vert ; confortable mais aussi vieux que le directeur, si bien que Patrice s’enfonce dans le velours comme un caillou dans la vase. Il se retrouve en position inférieure, engoncé dans son fauteuil. Monsieur Cyrille le toise.

Le directeur, l’œil vicieux et le dédain collé aux lèvres, lui propose un cigare, un Montecristo qui fleure bon la poussière d’or, un de ses artifices dont Monsieur Cyrille use à bon et surtout à mauvais escient. Patrice refuse.

Alors, comme ça, vous êtes poète ? Lui assène-t-il. Et il continue sans que Patrice n'ait le temps de répondre. Poète mais jeune. Non, parce que moi je fais dans le poète mature, voyez. Le poète qui a de la bouteille, qui sait de quoi il cause, qui a une vie derrière lui pour en causer et s’il est mort, c’est encore mieux…  Vous comprenez ?

Patrice soupire et pose son manuscrit sur le sous-main en cuir bordé de dorures et de cuivre. Voilà tout est là, dit-il, ma poésie parle d’elle-même.

Monsieur Cyrille sourit largement et dévoile deux rangs de ratiches jaunes et pointues qui lui donnent une allure de seigneur des Carpates. Il presse le bouton d’un antique interphone, le bouton rouge pour joindre Clémence.

Clémence est la secrétaire de Monsieur Cyrille, sa bonne à tout faire : les cafés, le courrier, les sourires de convenance et plus si affinités. Le vieux libidineux voudrait bien un peu plus d’affinités mais Clémence résiste à ses avances licencieuses. 

Clémence rapplique, tailleur chic et petits escarpins qui claquent sur le parquet.

Tenez, mon petit, apportez donc ça à Herbert et Léa et puis faites-en des copies pour Joseph et Victorien aussi, vous serez bien aimables.

Clémence se saisit du manuscrit, glisse un œil vers Patrice qui ne comprend pas très bien qui sont ces gens à qui monsieur Cyrille délègue la lecture de son manuscrit.

Je voudrais que ce soit vous qui lisiez, monsieur Cyrille, lui dit-il, pas vos sbires.

Le directeur se lève et lance, tonitruant : mais pour qui vous prenez-vous, jeune godelureau ! Estimez-vous heureux que je vous aie reçu ! Je ne lis que des auteurs morts, moi ! La littérature d’aujourd’hui est une chaudepisse qui se répand comme une apocalypse apocryphe ! Je ne lis que les rééditions d’auteurs du XIXe ou début XXe ! Depuis la littérature est morte, monsieur Patrice, et vous, vous n’existez pas !

Patrice se lève, salue poliment monsieur Cyrille et sort du salon. Dans le couloir, il croise Clémence en discussion avec un homme à l’accent des hauts-de-France. Distingué et à la voix douce, il présente à Clémence des épreuves d’un livre. Patrice les interrompt et demande à récupérer son manuscrit avant qu’elle ne le donne à lire aux petits yeux de monsieur Cyrille.  

Clémence ne s’étonne pas, lui sourit et lui tend le manuscrit.

« J’irai caresser les colombes », c’est un beau titre, lui dit-elle en mimant de la bouche un roucoulement de séduction. Désignant son interlocuteur, elle enchaine : voyez avec Joseph, c’est un artiste, un artisan du beau livre, il saura vous faire un bel écrin.


Clémence - 21/03

Tape sur le zinc

Il entre vers six heures du matin. C’est l’ouverture. Le patron lève le rideau métallique et il se faufile par la porte entrouverte. Il s’installe sur un tabouret, tape du plat de la main sur le zinc, d’abord lentement puis accélère le mouvement. Il a les yeux ronds, un ventre bedonnant grossi par le houblon, des cheveux clairsemés sur le haut du crâne qu’il peigne en avant. Il tape sur le zinc, métronome du matin, imprime le rythme de sa journée qui sera une syncope jusque tard dans la nuit. Le patron passe derrière le bar, lui sert son café arrosé d’un Calva. Il lape la tasse sans y toucher, suce l’alcool en dépôt sur le petit noir et demande à rajouter un peu de gnôle pour faire passer l’âpreté. 

Le patron s'exécute et verse un dé de Calva dans le café. Il tape sur le zinc, tape sur le zinc. Il en veut encore. Il veut une vraie rasade, pas une goutte. La bouteille reste à côté de la tasse et il lape, verse, lape, verse. Il a de petites jambes emmaillotées dans un jogging bleu électrique à trois bandes, de vieux Stan Smith aux pieds et un polo vert déchiré à la manche. Il tangue, fait danser les pieds du tabouret en va-et-vient comme un culbuto. Il fait des claquettes sur le parquet, bascule en avant puis en arrière. Tape sur le zinc, tape sur le zinc. Le patron ne dit rien, sort son chariot de verres de la machine. Essuie et se tait. Il finit par boire son café froid après avoir vidé la moitié de la bouteille de Calva. 

Il est six heures trente et il va s’installer contre un mur devant le bar. Il fait la manche.


Je vois

Je vois
Dès le matin tes cernes lourds remplis d’une nuit interminable
Ce regard de chien battu que tu lances sur le monde
L’encre jaune que tu retiens

Je vois
Tout le poids des silences porté en valise autour de tes yeux
Tout ce que tu ne dis pas qui s’agglomère au fil du temps comme de la poussière
Il faudrait passer un chiffon humide sur tes yeux
Laver les souvenirs de cendres
Ceux qui enrayent la machine par leur dépôt de nuit.

Je vois
Ton visage éteint
La lave froide qui fixe ton humeur
Tes joues qui tombent sur des lèvres qui n’embrassent plus

Je vois
L’amour qui se planque entre tes dents
Les caries d’affectation qui sourient jaune
Toute l’amertume en peinture sur ton front strié d’un temps trop long
Il faudrait détartrer la machine
Du vinaigre blanc pour désoxyder les rouages de ton aventure
Du baume au cœur pour dérider tes anxiétés

Je vois
Ta vie en miroir
Tu ne dis rien
Tu pars en laissant le poids de ta nuit en cernes lourds sur mon visage

Je vois toujours
Tout ce que tu es sans pouvoir y toucher

B. Devotion

Il n’a pas la peau des tannés de soleil. Né dans du coton, d’un père émigré qui a fait fortune grâce à la force des condamnés à vivre, il n’a pas dans le miroir le reflet du mâle qui aspire les gonzesses.
Lui, il danse dans des boîtes sombres où le disco ne fait plus tourner des boules à facettes mais du popers dans les narines. Il écoute Francky goes to Hollywood et regarde des films pornos le soir tard avec une bouteille de vin rouge et un minitel connecté sur le 3615 TAPETOIUNMEC. Il a écorché ses tympans en écoutant Cher en boucle. Il a pris Sheila des années B. Devotion pour sa muse et Amanda Lear comme mère.

Entre lui et son père, ce n’est pas un monde, ni un fossé, c’est juste le vide des incompris. Lui sait qui est son père : un homme prévisible, aux préceptes bien engoncés. Chaque mot, chaque phrase, chaque expression sont décodables. Il arrive à penser avant lui les archaïsmes qu’il va asséner. Le père, par contre, ne sait rien de sa vie, ne sait pas qui est son fils. Il se réfugie dans le déni. Il préfère inventer pour son fils des conquêtes féminines charmées à coup de cabriolet rutilant et de klaxon qui sonne la tarentelle. Et quand sa progéniture court la nuit un copain autour du bras, il s’étonne des proches amitiés que son fils entretient tout en s’interrogeant sur le sexe du troublant Boy George qui passe en boucle dans son walkman.

Dès lors, pour l’un, vivre se résume aux chambres noires, dans les sous-sols d’une boîte branchée et pour l’autre, exister sans aucun reflet dans les yeux de son fils équivaut à mourir lentement dans la douleur d’avoir engendré un malade. La lumière du père à jamais éteinte sur les besoins et les envies, l’amour se réfugie dans les ventres et fait gonfler les non-dits en métastases. Il ne reste que le commun et l’argent, le travail et les obligations au mieux-vivre, au plus-vivre dans un microcosme gouverné par l’apparence et les faux-semblants.
Sortir du sommeil affectif par le haut est une gageure. Chacun juché sur ses positions, la porte de la vérité est cadenassée de l’intérieur. Les cœurs demeurent asphyxiés par l’angoisse de révéler au monde que l’enfant est pédé.

La parole agira avec son lot d’imprécisions qui rassure, eux et l’entourage proche, la famille apaisante et les grands-parents qui ne demandent que la clarté. Le temps filera et les années se chargeront d’attendrir les âmes, de faire avec, comme si aucun sentiment contrarié n’avait existé.

Le fils se mettra à écouter du Vian dans des boites de jazz et s’achètera des vinyles de Maria Callas, vivra en couple avec un homme dans un appartement où jamais son père n’ira. On appellera ça une colocation, parce que la langue trouve toujours des chemins. Le père s’achètera des jeans et quittera ses chemises oxford pour des polos de couleurs vives. Les cheveux griseront les paroles enfouies et l’amour fera sa place sans que les choses ne soient dites. Elles ne pouvaient pas être dites. Alors, les rides pointeront sur les deux visages, les bises appuyées et les accolades viriles montreront leur fierté et ils finiront par se ressembler.


S09 #BioDuJour – Vivien, Rosine, Justine, Rodrigue, Mathilde, Louise et Bénédicte

Semaine 09 #BioDuJour : Biographie rapide et fantasque du personnage qui se cache derrière le prénom fêté du jour. Les courts textes de six lignes postés quotidiennement sur les réseaux sociaux sont repris ici le mercredi et accompagnés d'une historiette rassemblant tous les personnages de la semaine.


10/03 – On fête les Vivien #BioDuJour

Vivien vit bien si bien qu’il ne voit
Autour de lui que le bien et s’y noie
Vivien est un positif joyeux et plein
D'ardeur que le malheur n’atteint point
Vivien est un béat quinqua benêt
Beaucoup le dupent sous son nez

11/03 – On fête les Rosine #BioDuJour

Rosine ondine dandine souligne
De satin noir ses jolies lignes
Rosine aimerait avoir une taille
De guêpe, butiner avec gouaille
Rosine vit légère depuis trente ans
Donne son corps au tout venant

12/03 – On fête les Justine #BioDuJour

Justine a un sens aigu de la justice
La veuve et l’orphelin en complices
Justine est avocate au barreau de Paris
Vote à gauche mais n’est d’aucun parti
Justine convole avec des anarchistes
Défend parias et vilains gauchistes

13/03 – On fête les Rodrigue #BioDuJour

Rodrigue en veut à la terre entière
Responsable de sa propre perte
Rodrigue n’aime pas les gens
Et on le lui rend cent pour sang
Rodrigue aime se battre à la sortie des bars
En découdre avec les cons sur le trottoir

14/03 – On fête les Mathilde #BioDuJour

Mathilde a terminé ses trente ans
Dans un estaminet de délinquants
Mathilde a souillé sa robe bleue
Vomi la beuh et passe aux aveux
Mathilde dégrise lointaine de sa vie
Et parie sur la quarantaine assagie

15/03 – On fête les Louise #BioDuJour

Louise a la tête agitée de soucis
Craint les mots en crise et les lazzis
Louise s’affole des jours qui fuient
Et de l’heure qui soulève la nuit
Louise ne sort plus depuis vingt ans
Compte avec la langue et serre les dents

16/03 – On fête les Bénédicte #BioDuJour

Bénédicte épouse les poncifs en fatras
Se fiche de tout, même des poils sous les bras
Bénédicte a un avis sur tout et n’importe quoi
Surtout les sujets qu’elle ne connaît pas
Bénédicte a vingt balais et les dents
Qui rayent le plancher et les intelligents




Vivien mord la vie à pleines dents et cette salope le lui rend bien. Mais il ne voit rien. Vivien vit, danse, boit, joue, aime, sourit et rit comme si, autour de lui, tout n’était que bienveillance. Vivien a un seuil de tolérance si élevé qu’il ne voit chez les pires manipulateurs, affabulateurs et autres mythomanes que la parcelle de bonté qui git en eux sous des tonnes de malveillance.

Vivien est marié à Rosine. Rosine est une pute. Je n’ai aucun scrupule à le dire : tout le monde y est passé dessus, même moi. Moi, je m’appelle Mathilde. J’ai trente ans que je traine dans les rues de Paris comme une paillasse à trous. Alors quand je peux la poser quelque part, je ne me gêne pas. Et avec Rosine, elle a beau être une sacrée trainée, c’est toujours de la belle baise. Même le grand tordu de Rodrique se l’est tapée, la Rosine. Par devant et par derrière. Mais ce connard n’aime personne. Le Rodrigue, ce qu’il aime, c’est cogner ! Et c’est là que ça a commencé à se gâter.

Ce soir-là, je sortais du troquet avec une envie de baiser qui me crevait le ventre. Je me suis dit que Rosine, pour cette nuit, ferait l’affaire. Besoin de légèreté et de tendresse. Je préfère les hommes en temps normal. Mais longtemps que la normalité m’a quittée et les hommes avec. De toute façon, les mecs, je ne peux plus les blairer. Et comme je n’ai que des pochtrons du troquet comme étalon, ce n’est pas prêt de s’arranger. Je marchais d’un pas décidé après avoir textoté à Rosine qui m’attendait deux rues plus loin, près de l’hôtel où elle a ses habitudes, lorsque je croise le Rodrigue remonté comme une normande. Il me bouscule sans me calculer et trace sa route en mâchonnant sa colère dans sa barbe. J’arrive sur le perron du bouge et je trouve Rosine allongée en larmes. Je lui demande si ça va. Normal. Mais dans ma tête, je me suis dit direct : ce n’est pas encore ce soir que tu vas baiser, ma vieille…

Rosine se relève la gueule en vrac avec une estafilade qui dégouline de son arcade droite jusqu’à la lèvre. Putain, il l’a encore tabassée. Je l’aide à se redresser. Et vas-y que je te pleure sur ma veste qui m’a coûté une blinde, et vas-y que je me frotte et que cette salope me fout du sang partout sur le futal. Ni une ni deux, j’appelle Vivien qui rapplique illico avec sa gueule d’enfant de chœur. Samu et tout le bordel et me voilà seule avec l’autre benêt qui sourit à la nuit comme si rien ne s’était passé. On cause deux minutes de Rosine et de l’autre empafé de Rodrigue. Et lui, il excuse tout. Rodrigue a eu une enfance malheureuse, Rodrigue est malade, Rodrigue suit un traitement et ça va aller mieux, Rodrigue n’est pas un mauvais bougre. Puis, Rosine, ce n’’est pas grave. Deux points de suture et il n’y paraitra plus rien. Non mais c’est incroyable comme ce mec est une lavette !

La nuit gesticule dans le quartier. Des chats, des chiens, quelques poivrots qui se cherchent des noises et Vivien et moi sur le perron de l’hôtel à se regarder dans le blanc des yeux. Et là, je ne sais pas ce qui m’a pris, je lui lance tout de go : on monte ! Confusion, blablabla de mon Vivien qui pointe ses chaussures du regard comme si elles étaient neuves. Et puis merde, je t’emmanche le bras du bonhomme et on grimpe au second. Dans la chambre, je lui saute dessus et ce con me repousse. Recroquevillé sur le plumard, voilà qu’il se met à couiner dans les draps. Décidément, ce n’est pas ce soir que je jouirai. Il se calme, s’assoit sur un pouf près du lit. On dirait un enfant de CM2 qui a fait une connerie et qui va l’annoncer à sa mère. Mine de chien battu, les yeux boursouflés et les joues rouges pompier, il m’annonce qu’il ne peut plus. Qu’il ne peut plus faire ça. Que ce n’est pas correct vis-à-vis de Rosine. Que si elle venait à l’apprendre, ce serait une catastrophe pour lui. Que Rosine ne lui pardonnerait plus cette fois.
Qu’il ne peut plus ? Plus cette fois ? Les bras m’en tombent et je cherche une confirmation. Et il me répond que oui, qu’il a déjà trompé Rosine, à plusieurs reprises avec Justine, Louise et Bénédicte ! Non mais ça me troue le cul ! Lui, le benêt, le simplet, le pierrot de la lune ! Non mais je suis sciée. Et moi ? Il ne veut pas me baiser, moi !

Louise 15/03