#RatsTaupiers Ceci n’est pas un extrait #2

Le rat taupier sort la nuit. C’est à ce moment-là qu’il est tranquille, apaisé, quand rien ne grouille autour de lui pour le gêner. Tu es pareil, animal rongeur du temps. Le jour est une corvée où tu traînes l’amertume dans les ruisseaux ; ceux qui irriguent les plants de ton jardin mais aussi ceux qui coulent trop forts, qui sont trop rapides. Tu n’aimes pas le haut débit, tu es un besogneux. La tâche doit être dure et répétitive, lente et assurée. La précipitation et l’agitation du jour ne sont pas pour toi. Au crépuscule, tu pointes ton museau. Et dans la pénombre des heures qui meurent, tu accélères comme un train de nuit. Tu peux filer entre les arbres, faire ton trou et franchir les passages à niveau que les gens du jour te jettent à la figure. Un complexe d’infériorité qui te porte à la rareté du mot, à l’anxiété de voir s’étreindre les autres, toi qui ne peux articuler aucune émotion sans défaillir. La nuit te rassérène, te laisse une place dans la vapeur de la sueur des autres. La tienne se sèche à l’eau de Cologne et aveugle comme une taupe, tu fonces vidanger l’angoisse du jour à la lueur blafarde du premier troquet.

Ceci n’est pas un extrait de « Rats taupiers » à paraître le 8 juin aux Éditions des Vanneaux.

#RatsTaupiers Ceci n’est pas un extrait #1

Le rat taupier est un petit animal malin et rongeur qui, à l’instar de la taupe, vit sous terre, vit sous SA terre. Et ça, IL n’aime pas. Toucher à sa terre, même de l’intérieur, c’est mal. D’autant que l’animal sort, gambade entre les rangs de vigne, grignote les racines, détruit les feuilles, plante ses dents et compromet le fruit, l’expose à ne pas naître. Il faut éliminer la bête malgré sa bouille craquante, son air de campagnol – synonyme de « rat taupier », mot si musicalement roulé dans sa bouche aux accents du pays – on doit s’en débarrasser même si la joliesse de la bête donne envie de l’apprivoiser comme une souris ou un hamster. Il faut le tuer, éradiquer son pullulement sous terre avant que lui-même ne tue, et la vigne et le cœur des hommes qui en vivent.

Ceci n’est pas un extrait de « Rats taupiers » à paraître le 8 juin aux Éditions des Vanneaux.

#LesGens - semaine 10 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 10 : Les gens le lundi comme des automates, les papys' rider, les gens en pénurie, les gens et la loi repos, la voisine et sa télé, le livre et ses Comédiens et un barbecue pour fêter la mère.























La fille au guichet

Elle me regarde derrière la vitre, me demande où je souhaite être placé – enfin c’est ce que j’ai cru comprendre. Elle se tourne face à la petite grille. C’est par là que je lui parle, que je lui demande une place pour la prochaine séance. Elle répond quelque chose. Sa voix vrille puis rebondit sur les vitres avec un écho qui sature mes oreilles de voyelles. Uniquement des voyelles, comme au téléphone lorsque la communication part en friture. Des « ahhhhh » suivis de « ohhhhh », peut-être des « ihhhh » mais alors étouffés à la fin d’une phrase totalement incompréhensible. Je reçois la voix en appliquant une grimace sur la grille. Une moue rembrunie, une expression d’hébétude. 

- Je n’ai rien compris. Pardon, mademoiselle, mais je n’ai pas bien entendu.

Elle répète en haussant le ton et l’agacement se voit sur son visage. Elle me fait signe de coller mon oreille à la grille (et non pas ma bouche). Je m’exécute. Mais je ne comprends toujours pas les mots sibyllins qu’elle crache dans un petit et ridicule microphone collé sur le bord de son bureau. Je tente de lire sur ses lèvres qu’elle a fort jolies d’ailleurs mais la grille masque son visage. Je me décale, elle se décale aussi comme si elle cherchait sciemment à me cacher son visage. Je lui fais signe que je n’ai toujours rien compris. Que je souhaite une place pour la prochaine séance, que le temps passe et que je crains de manquer le début du film. Tout cela avec les mains, les bras, des grimaces de la bouche que j’articule exagérément. Elle se détourne de la muselière posée sur sa bouche alors que je gesticule toujours. Elle me regarde avec effroi, comme si j’étais un fou. Elle veut que je me calme. Elle le dit avec des gestes qui battent l’air de haut en bas, elle donne un coup léger sur le micro qui remplit le hall de larsen et dévoile une rangée de dents blanches qui m’aveugle et me fait vaciller.

- Mademoiselle, je veux juste une place pour la prochaine séance s’il vous plaît.

Elle glisse une main sur la vitre et l’entrouvre. Son regard se pose sur moi comme un aimant sur une tête d’épingle.

- Monsieur, c’est deux dollars mais ici c’est un théâtre. Pas un cinéma.

Meyerowitz, Joel, Times Square, 1963.

#LesGens - semaine 9 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 9 : Les gens sur l'aire d'autoroute et de divertissement, l'artisan mystère disparaît, le bus 14 Léon Blum part sans les gens, un songe d'une nuit de printemps chez les intermittents, le retour du bus 14 avec des gens qui ne montent toujours pas, les gens qui lisent sur la plage et les gens au club de l'escoupigne.























Ta vigne à sang #FPM

De ta vigne coule ton sang. C’est l’allégorie facile parce que vous êtes intimement liés, que le vin tiré du fruit est passé par ton sang, que par et pour lui tu as vécu et tu es mort. Je pourrais écrire Amen après cette phrase si je ne connaissais pas ton athéisme, si je ne savais pas combien tu abhorrais les grenouilles de bénitier et tout le « folklore »  qui entoure la foi. Toi, tu n’avais foi qu’en ta vigne, qu’en tes terres. A ta mort, on a bu du vin. A ce moment-là, je n’en buvais pas. Le vin c’était toi et il faut l’avouer, tout ce qui venait de toi, je le fuyais. Mais d’autres ont bu pour ton grand passage. Ils ont bu ton vin en mémoire de toi. Amen.
Ce n’est qu’après ta mort que j’ai parcouru les vignes vides de toi, après qu’on les arrache et qu’on vende les friches pour une bouchée de pain et quelques litrons de plus. J’y ai trouvé plein de toi et plein de soif dans les herbes hautes que tu n’aurais jamais laissées libres de s’emparer des rangs. Ce fut un théâtre, ça l’est toujours dans le souvenir. Un théâtre où l’acteur principal portait la colle et l’alcool à chaque entracte ; désormais il joue au taste-vin mais derrière le rideau, perdu dans une vigne blanche. C’est une scène abandonnée où seuls les chemins tortueux, les cerisiers, les pêchers et les oliviers ont survécu. L’immuable en fin de compte, un jardin d’Eden, une nature qui, elle, se souvient et me tend la mémoire sur des fils de fer rouillés. J’ai senti sur mes épaules le poids des années sans toi, l’odeur de la sève mélangée au bois entortillé des souches, ta goldo fumante sous les ramures disparues. J’ai marché comme s’il y avait encore la vigne, zigzagué entre les traces laissées et les passages rabattus à coups de cisailles dans les sarments. J’ai continué jusqu’à l’orée du bois, jeté les fagots dans le fossé où plus bas coule ton ruisseau et mis le feu au grand tas pour faire une braise épaisse et une bonne grillade. J’ai tourné longtemps, hagard et angoissé, puis j’ai vu les arbres et leur ombre décliner. L’absence semblait leur peser aussi. Je me suis assis un instant sous l’un d'eux, le grand et majestueux olivier où tu prenais ton petit-déjeuner – jamón con queso et une bonne bouteille à portée de bouche. Et j’ai bu ton vin au goulot, j’ai bu à ton esprit, mécréant. Ainsi soit-il.

A noter, sur le même thème, le billet que consacrent Jean-Claude Goiri et le Festival Permanent des Mots (FPM) : « Ta vigne à sang », cinq textes regroupés sur une feuille A4 en papier japonais pliée en quatre sous forme de carnet cousu. C’est disponible ici >
http://www.fepemos.com/billets-d-auteur

La salade

Il est vingt heures. Le repas est prêt depuis une demi-heure. Maman tourne en rond dans la maison. Elle éteint une à une les lumières et baisse le chauffage. Tu n’aimes pas le gaspillage. Nous sommes face à face dans la pénombre. Nous t’attendons. Pas un mot ne vient éclairer la situation. Elle fulmine, je me désole. Elle se lève de sa chaise pour l’énième fois et remue avec rage la salade composée. Elle dit : « ça va cuire ! » et se rassied. Je ne sais pas ce qui va cuire, je ne comprends pas. J’apprendrai plus tard que laisser une salade trop longtemps dans sa sauce vinaigrée la saisit et finit par la cuire.

Tu arrives. Le pas est hésitant. La clé cherche le trou de la serrure en tapotant sur la charnière. La grande porte finit par s’ouvrir et un couinement résonne dans toute la maison. Le parcours du vestibule à la cuisine est difficile. Tes épaules rebondissent sur les murs de l’escalier principal. Tu titubes, rates une marche ou deux. Pour te donner de la consistance, tu tousses plusieurs fois. Un silence. Une pause pour reprendre ta respiration et tu continues le périple.

Maman se plante en haut de l’escalier les mains sur les hanches. Visage éteint, je ne bouge plus, le souffle coupé. Tu atteins enfin la dernière marche. Le silence se fait éternel et oppressant. Tu croises ta femme sans un regard. Tu traverses la cuisine, sembles ne pas me voir et maman reste figée dans le hall. Je te regarde furtivement – je ne sais pas si j’ai peur, je ne sais pas si je dois te parler – puis je baisse la tête. Tes yeux sont révulsés, tes cernes gonflés. Après quelques tours sur toi-même comme un chien tourne autour de sa niche, tu t’assieds enfin à ta place. Tu déplies ta serviette et vires péniblement le regard vers moi. Tu murmures quelques mots impénétrables. Tu bafoues et salives âprement. Ta tête semble posée sur un cou trop souple. Tes mains se plaquent sur la table, tu tends les bras afin de relever le buste, reprendre de la contenance. La position ne dure que quelques secondes. Tes coudes retombent et ton corps s’amollit sur la chaise.

Tes yeux roulent. Tu tangues, ravales un rot qui gonfle tes joues. Tu sors une langue molle en regardant le saladier : « Qu’est-ce qu’on mange ? ». Une émanation anisée envahit la cuisine. Maman entre, touille une dernière fois la salade et te sert nerveusement en faisant claquer les cuillères dans ton assiette.

Tu es encore entré ivre ce soir.

#LesGens - semaine 8 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 8 : Les gens aiment la pluie mais pas le dentiste, les "mousseuses" à l'abordage, les gens un peu fous face à l'espace scénique, les gens à l'apéro et Paul joue de la baguette.




















On t'a passé par la fenêtre

On t’a passé par la fenêtre. Il faisait chaud, trop chaud. Il fallait te passer par la fenêtre. Dans le salon, il faisait trop chaud. Malgré deux ventilateurs, un à tes pieds qui haletait le long de ton corps, l’autre près de ta tête qui agitait quelques mèches sur ton front ; malgré ça, malgré le souffle dans le salon, malgré le bruit des pales qui tournent pour briser le silence et rafraichir la pièce, il faisait encore trop chaud – il faisait trop de vide. C’était en juillet. C’était le vingt-deux ou le vingt-trois, ou peut-être même le vingt-quatre. Je ne sais plus. Je me suis arrêté au vingt-et-un de ce mois de juillet. De toute façon. Pas plus de vingt-quatre, c’est sûr. Vingt-quatre, c’était le jour de cet été deux mille un, c’était aussi la température ultime et intime à ne pas dépasser. Au-delà il fallait te passer par la fenêtre, rapidement. Sinon tu risquais de ne plus ressembler à un vivant. Sinon le maquillage – poudre, fond de teint, kohol, rouge à pommettes – qu’on t’avait mis sur le visage allait disparaître. Sinon il en serait fini de tes lèvres retroussées comme si tu riais encore. On t’a passé par la fenêtre. Pieds en avant. Quatre hommes. Deux à l’intérieur, depuis le salon où les ventilateurs se sont tus, t’ont poussé par la tête, après t’avoir mis une dernière bière ; t’ont posé en équilibre sur le seuil, entre deux, t’ont poussé. Deux à l’extérieur où la température était chaude encore plus chaude trop chaude, deux à l’extérieur qui transpiraient du front et sous les bras, deux qui ont tiré, t’ont tiré par les pieds, t’ont tiré de là, de là où ton visage faisait encore croire que tu étais vivant, t’ont tiré de chez toi. Pour un endroit où la chaleur ne pèse plus.

La treille

Au bout du chemin escarpé (http://j.mp/chemin_impossible), ayant parcouru plusieurs kilomètres ballotés dans la voiture comme dans un manège, nous arrivons enfin à la vigne de Cébazan. Chaque vigne, ici, tient son nom de la terre qui la porte, transmis par le découpage du terroir en parcelles qui n’ont aucune existence légale. Les noms des tènements sont exprimés en patois, des appellations que seuls les vieux connaissent. Certains de ces noms perdurent, d’autres pas et sont rebaptisés pour cause de facilité de langage ou parce que, simplement, l’appellation originelle a été oubliée. C’est le cas de la vigne de Cébazan qui tire son nom du village à proximité. Mais LA vigne de Cébazan ne sous-entend pas qu’elle est LA seule, on pourrait dire qu’elle est une vigne de Cébazan parmi les autres. Le fait de la définir par ce pronom « la » dit à tous qu’il est acquis que c’est la nôtre, qu’elle est unique pour nous. La vigne de Cébazan, nòstre vinha.

Il en est de même pour la treille qui se trouve à l’entrée de la vigne, adossée à la cabane aux murs blancs. C’est la treille. La treille de la vigne de Cébazan. Tout ce langage est une évidence de vie. Terre et famille. Notre pays est là, enkysté dans nos corps de possédants mais libre de tout nommage – libre tout simplement. La treille, elle, n’a jamais eu besoin d’être désignée. Nous n’avons qu’une treille et elle est là, immuable, près de la cabane – nòstre barraca, nòstre rasimièra. Tout comme le raisin qui y pousse. Unique. Du raisin de table, de celui qui nous régale au fromage, un morceau de Cantal doux et un grain de Chasselas. A la treille, ne sont cultivés que des cépages nobles, du raisin à consommer frais, à cueillir avec douceur contrairement au Carignan gras que nous devons malmener, piétiner dans les seaux de vendange puis dans les bennes pour en rentrer un maximum à chaque voyage vers la coopérative viticole. La treille est non seulement l’endroit du bon goût mais aussi le lieu du plaisir, de la détente, du meilleur que peut donner cette terre, là, immédiatement, à portée de main : du sucre, du jus plein la bouche et quelques pépins à recracher fièrement.

La treille est en cela conservée et choyée, son berceau de perches et de barreaux de fer entretenu passionnément. Chaque cep, la tête levée au ciel et le corps entrelacé aux tuteurs de bois, parade en esthète de la vigne, fait chair avec la cabane et les souches de raisin mineur qui la jouxtent. La famille en est fière. La treille de la vigne de Cébazan ne mourra jamais, quelque soit le nom qui la rebaptisera.




#LesGens - semaine 7 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 7 : Les gens et le café du matin, le panonceau acte 4, une petite dame et son cabas, l'épi vingt-trois à trous profonds et courants forts, des gens et la fatigue sur le pont, un baiser autour d'une poubelle, les gens qui "boutographisent" et un chien et un parapluie autour d'un homme.


























Salpêtre

Nous étions entrés dans la salle encore vide. Une odeur de renfermé saignait les murs, lesquels étaient recouverts d’un papier peint vert sans âge qui se décollait au niveau des plinthes. Sur le revers du papier, suintait un salpêtre gris qui emplissait la pièce d’une humidité de forêt, si bien que dans les angles, s'étaient blottis quelques champignons semblables à des bolets picorés de pourritures.  

Au fond de la salle de spectacle, une dizaine de chaises pliantes en plastique avaient été disposées là pour la représentation. Piquées de rouille autour de leur assisse et entourées de toiles d’araignées à leurs pieds, elles attendaient d’être nettoyées. Elles ne le seraient pas. 

Je pris ma mère par le bras et nous nous installâmes au premier rang. Seuls avec un programme dans les mains, nous attendions. Il était vingt heures trente. La représentation devait débuter à vingt-et-une heures. Nous étions surpris de ne voir personne s’installer à nos côtés et les minutes s’écoulaient dans un silence oppressant. Le bois des linteaux craquait et résonnait dans la pièce, ce qui ajoutait des notes scabreuses à l’ambiance déjà austère. Je m’agaçais sur mon siège, faisais grincer le métal des pieds sur le sol en ciment brut tacheté de points blancs comme de la neige. J’avais froid. Maman, dos droit sur sa chaise, était impassible.

Elle consulta le programme, me fit part de sa hâte de voir le jeune couple de danseurs, les petits-enfants, frère et sœur, d’une amie. Vieille amie qui, s’interrogea-t-elle, n’était pas encore arrivé. Elle doit préparer ses ouailles. C’est ce qu’elle se répondit. Souvent, maman faisait les questions et les réponses. Neuf heures moins le quart et quelques personnes entrèrent dans la salle. D’abord, un couple, vielle dame avec fichu gris et vieux monsieur avec canne, des enfants derrière eux qui chahutaient encore dans le couloir et qui, dès qu’ils eurent franchis le seuil, s'arrêtèrent comme figés par le salpêtre et la froideur du lieu.  Suivirent quatre ou cinq personnes et la grande porte à deux battants se ferma emportant son lourd écho jusqu’aux linteaux désormais muets.

Le rideau poussiéreux en velours côtelé se traîna sur la scène dans un bruit de huisserie et découvrit le jeune couple de danseurs que maman attendait tant. Ils dévalèrent de la scène, le regard absent, sous de frêles applaudissements. Plantés devant nous, attifés de tenues grotesques, ils conjuraient leur punition d’être là, ainsi donnés en pâture à ce petit parterre de gens venus à la foire, voir des enfants miner les grands. Elle, bleue jusqu’autour des yeux, planta sa tête haut dans nos regards pour qu’ils décrochent. Lui, noir scintillant, les bras ballants quémanda du coin de sa bouche notre grâce. La grâce de les laisser tous les deux s’enfuir rejoindre leur monde, le monde des enfants sans fard, sans longs gants qui remontent jusqu’aux coudes, sans sous-pull en acrylique qui gratte au cou, sans pantalons rêches qui collent à l’entrejambe.

La musique s’élança par des haut-parleurs nasillards flanqués aux quatre coins de la salle et remplit la pièce d’une surcouche de salpêtre qui me paralysa d’effroi. Maman applaudit à tout rompre les premiers pas maladroits du duo enlacé puis sourit, pour la première fois de la journée. 

© Simon Roberts _  http://fantomatik75.blogspot.fr/2016/05/the-demons-childhood-117_7.html


Fil bleu des lèvres #VasesCo Françoise Renaud

Premier vendredi du mois, c'est jour de vases communicants. Je reçois aujourd'hui Françoise Renaud que vous pouvez lire régulièrement sur son site d'auteur francoiserenaud.com dans lequel elle tient un blog atelier intitulé "terrain fragile". Françoise est écrivaine, écrit des romans et des récits mais également des ouvrages jeunesse. Sa bibliographie est disponible sous ce lien francoiserenaud.com/terrainfragile/mes-ouvrages/.
Ci-dessous son texte "fil bleu des lèvres" où elle évoque la figure du père. Mon texte en échange se trouve à cette adresse francoiserenaud.com/terrainfragile/vases-communicants-de-mai-avec-christophe-sanchez/.
Vases communicants > Le groupe facebook, la liste des échanges du mois de mai <


fil bleu des lèvres



Depuis toujours il avait lu avec les lèvres qui remuaient, chuchotant chaque syllabe. Il en avait besoin. Pour comprendre les mots alignés dans la page du journal. J’étais enfant. Je le surprenais souvent et m’étonnais de ces mouvements murmurés. Moi  j’avais appris à lire avec les yeux, en silence, à l’intérieur du corps, et puis on m’avait dit que ceux qui formaient les sons avec la bouche — comme mon père — ne savaient pas lire. C’est vrai qu’il avait appris sur le tas et c’était déjà bien étant donné le milieu d’où il venait et le peu d’années d’instruction à la Communale. Il s’était fabriqué sa culture tout seul, parcourant Ouest-France avant le repas de midi, Historia ou la sélection du Reader's digest, des romans d’histoire ou de terroir, un peu ce qui lui tombait sous la main. Quand sa grosse main ne parvenait pas à saisir le papier pour changer de chapitre, il râlait, doigts malhabiles rongés par le ciment. 
Aujourd’hui il ne lit plus. Il dit qu’il ne peut plus. 

Il dit que ça ne sert à rien. 

Il dit qu’il ne parvient plus à se souvenir de ce qu’il a lu la veille, et même une heure avant. Il a oublié les événements, les personnages. Il ressent le poids de toute une vie égarée dans les méandres des pages tournées et des sacs de matériaux soulevés. Oui mais il est là, encore en vie à cet âge avancé. Il est là pour moi, pour le peu de famille qui lui reste. Je mets de côté mes revendications et me suspends à son souffle abîmé tout autant que ses doigts, rongé lui aussi par la poussière. Ses yeux sont rouges, humectés de larmes indicibles. Il est diminué, je le sais, je le vois. Bientôt la ligne d’arrivée. Mais toutes ces misères qu’il a sur le cœur comme des secrets figés dans ses muscles de pierre, sur le fil bleu des lèvres, elles n’auront pas de fin. 

Ne t’inquiète pas, je lui dis. Tu es bien là, au bord de ton jardin, n’est-ce pas ? Et il en sera ainsi aussi longtemps que possible. 
Il entend, répond à peine. 
Tu sais, ton nom restera inscrit au bord de mon âme, tu es mon père. 
Je lui parle mais tout s’échappe dans l’air doux du printemps. Je me vois remontant le drap blanc sur lui depuis des siècles et des siècles. Et je me tais.


Françoise Renaud




Le chemin impossible

C’est un chemin impossible qui serpente sur le versant sud de la colline. Il n’y a que la camionnette qui puisse s’y frayer un passage. Les buissons ont envahi la voie – une multitude de taillis touffus entourés de ronces agressives. La forêt avance. Elle a traversé la route sans demander l’autorisation. Ici, la nature reprend ses droits. De toute façon, elle n’y a jamais renoncés. L’homme en ces lieux est un invité. Un hôte qui doit mériter le sommet de la montagne. On n’y vient pas en touriste. Il faut être équipés, avec véhicule adapté et de la pugnacité. L’endroit est protégé par des barbelés naturels pour éviter les intrusions ; aucune barrière ni aucun panneau d’avertissement ne sont nécessaires. Si on vient là, si on s’aventure à tailler ce chemin, c’est pour goûter à la férocité de la terre et s’y faire mordre, si elle en a envie.

Sous un soleil de plomb, on avance. Lui au volant, moi en passager. Il fait chaud et mes cuisses collent au revêtement en skaï brun du siège. La même transpiration suinte de son front. L’habitacle est une étuve. En pleine manœuvre pour éviter les ornières, il souffle, respire fort, marmonne, jure à tous les dieux de la route et d’ailleurs. Il tourne le volant avec supplice. La vieille guimbarde n’est pas équipée d’une direction assistée. Elle hurle et ses pauvres chevaux sous le capot sont bien en peine. Elle est raide et pataude mais on progresse. Il évite des crevasses si grosses que l’on pourrait croire qu’elles cachent des gouffres. Il est attentif, mains crochetées à la bakélite du volant, et roule au pas. Puis d’un coup sec, accélère pour gravir un monticule de cailloux lourds de terre séchée charriés ici par les pluies torrentielles d’un autre siècle.

Mon coude appuyé à la fenêtre se fait tailler par les ramures des ronciers. Telles des bêtes traquées, elles défendent le territoire, s’attaquent à nous. Je saigne, le lui dis mais il ne m’entend pas. On n’est pas chez nous ici, dit-il, accroche-toi, petit ! Je rentre mon bras, regarde la route et le ballant m’emporte. Je tape la tête contre le chambranle de la portière puis rebondit sur son épaule massive, nue et grasse. La camionnette vacille et se dresse sur trois roues. La quatrième tourne dans le vide. En contrebas, un ravin de plusieurs dizaines de mètres se jette dans un ru à sec, constellé de rochers calcaires tannés par le soleil de l’enfer. Il manœuvre, de l’eau coule à grosses gouttes sur son visage et de sa mâchoire serrée, il décoche de nouveaux jurons, des plus grossiers, notamment un dans lequel il hurle que la mère de ce chemin est une pute. J’ai peur. Je m’agrippe des deux mains à la poignée au-dessus de la portière et m’accroupis tendu sur le siège, prêt à l’inexorable chute.

La voiture vocifère, le moteur s’emballe comme s'il allait exploser. Il change de vitesse, embraye, débraye, pousse un bouton sur le tableau de bord puis un levier, puis un autre bouton. Il a désormais l’allure d’un pilote en panique juste avant le crash de son avion. Je crie. Il me crie dessus. Je me tais, il continue à jurer. Je ferme les yeux. Je n’attends plus rien. Je n’entends plus rien. Le moteur ralentit, tousse et s’arrête. Je rouvre les yeux. La voiture est sortie du chemin pour atterrir au milieu d’un maquis de genêts. Il s’éponge le visage avec un mouchoir en tissu, regarde autour de lui, me regarde et en souriant, me dit : on a eu chaud, petit !

Mon père, ce barjot.

#LesGens - semaine 6 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 6 : Le matin des rideaux électriques, des frères de foire, le panonceau acte 1, un nouveau magasin vieux et improbable, le panonceau acte 2, la joggeuse fluo qui sourit, des gens de saison, le panonceau acte 3 et un barbecue de Toussaint.




























Lectures d'avril 2016 #SlowReading

Avril et mes lectures. Cinq romans pour cinq recueils de poésie et puis des chroniques et des correspondances.

Pour les romans : Relu Pérec, ses choses, sa "tentative d'épuisement" et ses "Je me souviens", toujours un régal même si je trouve que "les choses" sont désormais datées alors que le propos à l'époque était bien évidemment avant-gardiste. Les choses ne se sont pas améliorées, on peut le déplorer. Petit OLNI pour moi que ce "petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?" que je n'avais pas lu (toujours Perec) avec un humour de répétitions qui m'a vraiment fait rire aux éclats tout en retrouvant la langue savoureuse de ce Georges qui, finalement, nous manque bien.
Gros coup de coeur pour le roman d'Emmanuel Régniez, "Notre château". Là encore une plume qui ne manque pas de panache, bien "goth" et comme les romans lus précédemment (Pas Liev d'Annocque et Allegra de Rhalmy) une folie des personnages remarquable.
"Charognards" de Stéphane Vanderhaeghe m'a ravi jusqu'à peu près le milieu du livre (ne sais pas dire la page exacte, elles ne sont pas numérotées). Ensuite, il m'a un peu perdu dans les méandres et soubresauts de son personnage principal. La langue est belle et cet autre OLNI du mois est cependant à lire, n serait-c qu pou appréc la fi.

Pour la poésie : Aimé "le sexe du mort" de Jacques Sojcher. Evocatrice et sensuelle portée vers le noir, le très noir mais tout en douceur. On vole tout aussi doucereusement avec Pierre Soletti et son "J'aurai voulu t'écrire un poème" avec les très belles illustrations de Valère Argué. Bien apprécié également "les mendiants innocents" de Piccamiglio : petit carnet qui s'ouvre à la verticale (comme un carnet quoi) dans lequel l'auteur flamboie par une poésie précise et lumineuse. Sorti en 1997, les carnets du dessert de lune ont bien eu raison de le garder en cave. "Tu amarres les vagues" de Sabine Huynh et Louise Imagine (ma vénérée présidente de la Piscine ^^) : joie de voir sortir ce joli livre complice autour de leurs filles respectives - deux jeunes femmes dont je ne me lasse pas de suivre et d'apprécier le travail. En recueil collectif, les amis de Murièle Modély et Murièle herself paradent dans la poésie quotidienne et néammoins puissante - joie ici aussi de retrouver des talents qui me sont chers pour les suivre, pour la plupart, régulièrement sur leurs blogs.
Coup de coeur du mois en poésie : Abdellatif Laäbi et sa poésie foisonnante dans cette anthologie personnelle de 1992 à 2012, L'arbre à poèmes. Et on est bien là autour de l'arbre à voir voler toutes ses branches : douceur, revendications sociales, coup de gueule mais tout ça avec une bienveillance  et une intelligence du mot qui fait du bien en ces temps parfois douloureux.

A noter l'excellent Alexandre Vialatte avec cette "compil" de chroniques qu'il tint dans le journal "La montagne" : un trésor d'humour absurde, à lire.

DateTitreAuteurGenreEditeurVidéo
02/04/2016Et c'est ainsi qu'Allah est grandAlexandre VialatteChroniquesPocket/Julliard
03/04/2016Le sexe du mortJacques SojcherPoésieFata Morganahttps://youtu.be/3MV2VuYXAn4
04/04/2016Notre ChâteauEmmanuel RégniezRomanLe tripodehttps://youtu.be/Gm99yn4s87k
08/04/2016Le petit nuage de Magellan / Lettre à Tomas EspedalChristophe MasséPré Carré éditeur
08/04/2016Chronique des mendiants innocentsRobert PiccamiglioPoésieLes carnets du dessert de lune
08/04/2016J'aurais voulu t'écrire un poèmePierre SolettiPoésieLes carnets du dessert de lune
08/04/2016Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?Georges PerecRomanFolio/Denoël
08/04/2016Tentativement d'épuisement d'un lieu parisienGeorges PerecRomanChristian Bourgeois Editeur
08/04/2016Je me souviensGeorges PerecRecueilFayard
09/04/2016Les choses Georges PerecRomanJulliard
13/04/2016Tu amarres les vaguesS. Huynh & L. ImaginePoésie Jacques Flament Editions https://youtu.be/UpvxhxeCck0
16/04/2016Murièle Modèly et compagnieCollectifRecueilmgv2>publishing
20/04/2016L'année de l'éveilCharles JulietRécitFolio/Gallimard
23/04/2016L'arbre à poèmesAbdellatif LaâbiPoésienrf Pooésie / Gallimardhttps://youtu.be/zXGNRJtNR-I
25/04/2016CharognardsStéphane VanderhaegheRomanQuidam éditeur
28/04/2016Correspondances Kérouac GinsbergKérouac/GinsbergCorrespondancesGallimard