Marie et lui

C’est un matin pourpre. Un matin de plus, un matin de trop. Le jour tape à la fenêtre si fort qu’il pourrait casser un carreau. Le soleil pénètre dans la cuisine comme un tueur en série. C’est que Marie en a vu naître des jours et des soleils, des étendus dans le ciel, des beaux et des souriants, des crevards et des belliqueux, à qui elle a donné une vie de labeur et de prières. Des jours, des années, des décennies qu’elle vit ici, dans cette campagne folle où l’aube découpe la nuit au scalpel.
C’est une lumière sale où la poussière danse dans ses yeux. Une lumière de cendres qui la poursuit et l’aveugle. Elle se dépose en couche sur les meubles, recouvre peu à peu le temps d’avant où dans cette maison, elle y avait une joie. Cinq ans qu’elle n’époussette plus entre le vide des heures. Cinq ans que chaque matin, elle ferme les yeux et laisse des couleurs vermeilles et violacées flotter sous les paupières et recouvrir son iris. Quand elle ouvre les yeux, elle a toujours une impression de désordre ; son corps vacille au sein des fleurs séchées qui apparaissent en bouquet dans son champ de vision.  Elle perd ses repères, se souvient. De lui, de son humeur maussade et de ses râles de bonheur, de sa place en tête de table et de son verre de vin qui laissait une auréole sur la toile cirée, de son Opinel avec lequel il tranchait le pain, de son bol de soupe qu’il lapait avec de grands bruits de bouche. Elle le rappelle à elle, le convoque dans le souvenir, ne garde de lui que le tendre et l’infra-ordinaire. 
C’est un matin rouge du manque. Dehors, la brume joue des coudes avec une rivière pauvre. Un chien jaune aboie au tueur du temps. Le soleil l’abandonne, monte sur le toit et s’écrase sur la maison pour en faire sa chape de plomb.

© Raymond Depardon


Sylvia et Yoann

Sylvia entonne une chanson, une berceuse que sa mère à Berlin-Est lui chantait au pied de son lit. Elle sort de sa bouche et de sa mémoire sans qu’elle n’y ait songé avant, sans que cette ritournelle n’ait été préparée, préméditée et qu’elle en escompte un quelconque effet. Cette comptine parle d’un amour infini et d’un prince charmant qui enveloppe sa dulcinée ; elle pousse l’image d’Epinal jusqu’à la douceur des sentiments des grandes tirades chevaleresques. Elle est un peu niaise, cette chanson : une flammèche galvaudée, un piège tendu à la réalité. Sylvia le sait bien et elle a honte. Mais les paroles jaillissent d’entre ses lèvres, par une voix douce revenue d’un temps où elle ne se souciait guère de se protéger. La ritournelle vient combler un vide, une absence à soi – un état qu’elle connaît, une évanescence lorsque, prise de court, elle ne trouve pas les mots suffisants pour dire ou pour éviter de ne pas dire ou encore par peur de trop en dire.
Sylvia est assise sur un banc dans l’allée principale du jardin de Mauerpark. Yoann n’a fait que passer. Lui non plus n’était pas prévu. Dix ans qu’ils ne s’étaient pas vus. C’était avant la chute du mur. C’était du mauvais côté. Il est sorti du bois. Il a touché la brume comme un fantôme, s’est avancé, lui a souri puis a déposé sur le banc un livre recouvert de papier kraft ne comportant aucune inscription. Sylvia a regardé Yoann sans pouvoir lui parler et c’est à ce moment-là que les premières notes de la chanson ont dilaté sa tête, parcouru son corps comme si elles suivaient la gamme. C’est à ce moment-là que des parfums d’aubépine et de jasmin sont venues chatouiller son nez, que la duveté des oreillers de son lit d‘enfant s’est lové sur sa nuque, que sa mère pliée à la hauteur de sa couche est réapparue à la place du visage de Yoann. 
Yoann n’a rien dit. Il a salué martialement d’un hochement de tête et tandis qu’il disparaissait, le refrain de la chanson s’est accroché à la commissure de ses lèvres.

© Bert Hardy, Katharine Whitehorn, Hyde Park - London 1956


#LesGens - semaine 12 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 12 : Les voisins s'ouvrent à l'été, des gens proches sans l'être reviennent, des gens dans la nuit la plus courte festoient, des gens jouent des coudes pour échapper à la vie, on a encore changé le chauffeur du bus 14, les goélands réveillent les gens (ou l'inverse) et Culbuto sort Loulou.






















Magda et lui

Que ne cesse ce gris. Que le soleil ne revienne pas. Magda n’en veut plus, n’en peut plus. Désormais depuis qu’ils se sont enfuis, le soleil et lui, elle en a assez des percées du ciel, des aurores à mille feux qui ne sont plus qu’incendies dans son corps. Dans cet endroit sans fard, de toute façon, le soleil se lève rarement ; pour elle, il n’y a jamais eu que des ersatz attisés par l’astre que fut cet homme. Elle a cru à ce succédané, à cet homme proche de la fission de l’atome, un homme en couleurs, un mari à protons qui irradiait les peaux jusqu’à les brûler. Et il l’a brûlée, lentement il l’a consumée de l’intérieur parce qu’elle a cru, presque toute une vie, à son doux pouvoir.

Magda épuise encore un peu de ses rayons. Ce matin, elle est montée sur le toit étendre les nappes de son chagrin. Sur la terrasse qui surplombe la ville, elle a vidé quelques rêves par-dessus le balustre. Un instant elle a voulu partir avec eux, se laisser prendre par l’apesanteur et le vent qui secoue les quilles. Elle a rêvé d’une dérive qui la ramènerait à lui, jusqu’à retrouver le vertige et les brûlures sur les joues. Elle ne l’a pas fait, elle n’a pas sauté.
Au loin, le brouillard s’installe sur la baie. Elle reviendra ici chaque jour éplucher le manque qui pèle sa peau ; elle reviendra jusqu’à quitter complètement le soleil. 

 © Jing Huang

Anna et Joseph

Où vont se perdent les regards croisés ? Que reste-il de l’instant où j’ai su que jamais je ne te parlerai ?

Anna s’ennuie. Pas simplement aujourd’hui qu’elle est, ici, assise sur ce banc au milieu du jardin du Luxembourg. Pas uniquement parce que son père à côté d’elle ne lui parle plus. Pas parce que le jour est pauvre, qu’il y fait gris et que les nuages bataillent avec un ciel gourd. Non, Anna s’ennuie tout court. Elle s’ennuie dans sa vie. D’ailleurs souvent elle se demande si vraiment elle y est, dans sa vie. Tout tourne autour, à l’extérieur d’elle. Circonvolutions au sein desquelles elle se perd. Ça va trop vite et elle reste sur place, figée dans un silence qui se perpétue. Elle est spectatrice d’une existence qui court seule, sans elle. Qui cavale sans l’attendre. Elle est la fille sur le bord de la route qui tend son pouce mais que personne ne prend.

Joseph aime sa fille. Pas simplement parce que tous les mardis, elle vient le chercher à son appartement pour leur promenade hebdomadaire. Pas uniquement parce qu’elle est belle et attentionnée, pas parce que ses traits dessinent dans un miroir le visage de sa femme perdue il y a des années. Non, pas seulement pour ça. Il l’aime parce qu’elle a ce fond de tristesse qui le rassure, le regard clair d’un bonheur qui ne fuit pas l’ennui. Et surtout il l’aime parce qu’elle n’a pas peur de se taire.
Ils rentreront peu avant dix-neuf heures quand Joseph aura un peu froid et qu’Anna le devinera. Ils rentreront et Anna se pendra au bras de son père, une joue sur son épaule. Elle l’aidera à grimper jusqu’à son appartement par un escalier sans rampe. Ils s’embrasseront pudiquement sur la joue d’un baiser qui glissera jusqu’aux lobes de leurs oreilles. Il y aura eu le silence et la préciosité de l’instant.

Je les aurai suivis comme tous les mardis. Anna l’aura remarqué, nos regards se seront croisés, sur le banc et dans les allées. Elle redescendra rapidement les escaliers alors que sur le trottoir je l’attendrai. Et j’aimerai qu’elle se taise encore.

Anna Karine & Jean-Luc Godard

Alberto et le modèle

Est-ce dans la cisaille du temps que la forme naît ? Quelle est sa perspective ? Qui se rencontrent quand de la courbe naît une arête ? 
Elle est arrivée par un matin grêleux ; elle a déposé son sac et sa tristesse dans le vestibule, à même le sol couvert de craie. Sans un bruit, après quelques pas chassés, elle a salué timidement. Sa bouche pincée voulait dire un sourire, briser la froidure du lieu et de l’homme assis, déjà au travail, face à son chevalet.
Alberto lui a fait un signe de la tête, un hochement imperceptible – peut-être s’agissait-il d’un simple battement de paupières, peut-être que sa tête n’a pas bougé, certainement n’y a-t-il eu qu’un rapide mouvement, un cillement dans un écrin de suie. Il lui a fait signe de s’assoir, face à lui, sur cette chaise tressée de paille ; une chaise comme on peut en trouver partout, une chaise banale mais usée en son centre par quelques épis déguenillés. Elle s’est assise après avoir aperçu au fond de la pièce, le poêle à bois éteint et rempli d’une vieille cendre lourde. Elle s’est assise après avoir demandé pourquoi il n’était pas allumé par ce froid qui giflait ses joues. Une fois installée, elle a cherché la réponse qui ne venait pas et la meilleure position sur la chaise : pieds à plat et mains sur les genoux, torse droit ou légèrement courbé vers l’avant pour montrer à l’artiste son intérêt, se rapprocher, montrer sa joie d’être là. Mais quelle que soit la pause, la joie n’est pas venue. La joie n’a pas réussi à franchir ses lèvres, à abolir la distance entre elle et lui, entre lui son tableau et elle – triptyque sourd sans sommet. Alors, elle s’est tenue là dans l’attente d’un souffle, d’un temps à naître, d’une brisure – sage et patiente. Ses mains posées l’une sur l’autre, le regard empli d’une admiration taiseuse, elle a fait toutes sortes de contorsions mentales pour lui plaire. Elle a tendu les traits, allongé son cou, excavé ses reins, gonflé ses seins, créé entre ses lèvres un sourire lumineux, songé à une pâmoison farouche qui allumerait un incendie dans ses yeux. Mais rien n’est advenu. Si ce n’est, du fusain, les encoignures du temps.


Alberto Giacometti by Sabine Weiss, 1954
http://fantomatik75.blogspot.fr/2012/04/nous-sommes-des-nains-sur-des-epaules.html

#LesGens - semaine 11 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 11 : L'avant et l'après marché de la poésie, les gens dans le métro (footeux ou insectes malgré eux), l'homme du parking, un 18 juin moche sans appel et le théâtre de la mer qui ravit.






















David et Maryse

C’est un silence plombé. Un silence infini parce qu’il n’y a plus de mots pour dire. La parole s’est rétractée comme absorbée par les corps lorsque l’émotion a giflé violente et mordante, si acérée qu’elle a tranché jusqu’à la langue et l’esprit.
David est figé sur sa chaise, le dos vouté par la secousse. Coudes sur les genoux et les mains en coupe, l’homme et le regard fuient cherchant une réponse à l’indicible dans les entrelacs de poussière qui jonchent le parquet. Maryse prie déjà.
Dehors le soleil est haut et bruyant. Il s’écrase sur le toit en faisant craquer les ardoises. Un rayon les traverse par un carreau cassé et, flanqué d’une neige fragile, il vient en parasite se pendre à leur peine. Au fond de la pièce, dans un réduit, la bouilloire siffle. Un gémissement strident et lancinant qui s’empare de la fièvre. Le glapissement de l’eau chaude prête à déborder disperse par son effervescence le peu de raison qu'il leur reste. Leurs sens sont bouillis. Maryse regarde fixement David et dans la piété de l’instant s’encombre d’une compassion inutile. Il n’y a plus rien à faire. Ce qui vient de se passer est irréparable. Aucun retour en arrière n’est possible. David et Maryse le savent. Il n'y a plus que le temps du thé et le sel des larmes – s’ils parviennent à pleurer.

© Alen MacWeeney http://fantomatik75.blogspot.fr/search/label/Alen%20MacWeeney


André et Josy

La nuit fait son trou et huile le comptoir dans le troquet à l’angle de la rue. Une lumière sale traverse les carreaux. La porte est ouverte et laisse passer des lames de fumée. A l’intérieur, la vie taille au couteau la peau des habitués, tire à bout portant dans les têtes embrumées. Assis au fond de la salle, il y a André et Josy qui se cherchent des noises, noyés qu’ils sont dans l’amour des effluves. Longtemps qu’ils se voient ici, dès potron-minet avant l’embauche pour le petit noir ; puis le soir, quand les ombres tirent sur leurs visages la fadeur du jour, pour un petit jaune ou une Suze cassis. 

Ils ont causé toute la nuit, fumé et bu du Picon comme des cons. André est bourré et quand il est bourré, il raconte sa vie par le menu. Josy écoute et s’occupe de le recharger en Picon pour qu’il n’arrête pas de parler. Il boit puis se vide d’un désespoir qu’il traine depuis des lustres, il lui cause boulot et politique, braille sur le patron comme sur les notables. André est perdu, Josy le sait. Quarante ans qu’il bosse pour le même enfoiré et qu’il encaisse juste assez de quoi se payer des bières. La vie lui a raboté la glotte et depuis, il la graisse. Josy voudrait bien l’embrasser, là maintenant, mais André se rebiffe, ne veut pas de sa bouche qui a baisé tout le quartier. Josy sourit, elle sait que c’est vrai, mais cette nuit André a besoin de ses lèvres comme de l’alcool et du tabac. Il a besoin d’une femme pour cuver sa peine, d’une caresse sur la joue et d’une main sur l’épaule.

Café Lehmitz © Anders Petersen - http://fantomatik75.blogspot.fr/2011/03/cafe-lehmitz-anders-petersen.html


Première sortie des ‪#‎RatsTaupiers

« Rats taupiers » paru le 8 juin aux Éditions des Vanneaux, couverture et illustrations intérieures de Didier Cros.

Extrait :
« Marcel disait et il frisait de l’œil. Il disait et ça sortait plein, rond dans sa bouche, chaud et bienveillant. Je le sais aujourd’hui, soupèse en écho les mots, toujours les mêmes mots, des phrases types, des expressions en boucle, chacune adaptée à l’instant, au vide que nous redoutions tant. Ses mots à lui pour dire, c’était hier – il y a vingt-cinq ans – je les entendais mais ne les écoutais pas. Et aujourd’hui, sa voix qui ne souffle plus le rauque et le chaud me parvient par bribes et plus que le sens des mots, ce sont les intentions qui viennent taper dans le mille, ce qu’il cherchait à me dire maladroit dans le phrasé, ce qu’il disait dans le creux de ses expressions répétées ad libitum par lui, par son père, par son grand-père certainement aussi. » 





Les « Rats Taupiers » sont présentés par Cécile Odartchenko au Marché de la poésie, place Saint-Sulpice à Paris, du 08 juin au 12 juin 2016 (Stand 409).
Je serai présent le dimanche 12 de 14h à 15h.

#RatsTaupiers Ceci n’est pas un extrait #9

Dans quelques jours tu seras sur l’étal. Toi le taiseux, l’anxieux, l’atrabilaire. Homme des champs, ton nom sera donné en pâture. Tu devrais aimer cette histoire qui ne nous appartient plus. Le récit de ton existence en coupe, vu d’une vie où tu n’es plus. Tu souriras, me regarderas de travers avec une moue d’insuffisance, tu ne comprendras pas tout et tu feras semblant, tu soulèveras le poids du manque et le compareras à la légèreté de nos âmes. Ou alors tu continueras à taire comme il faut que je taise.

Ceci n’est pas un extrait de « Rats taupiers » à paraître le 8 juin aux Editions des Vanneaux. 

#RatsTaupiers Ceci n’est pas un extrait #8

Je ne t’ai jamais déposé de fleurs. Ne m’en tiens pas rigueur. Je n’ai pas la nostalgie fleurie mais la mémoire aussi ductile qu’un pétale d’arum. Mon hommage passe par une parole creuse que je tire à l’infini. Un langage de peu d’éclats comme la fleur sauvage qui pousse à la lisière de ton ruisseau. Elle y trouve l’eau et le calme souterrain de la terre. La tige grimpe longue, fière et droite et me tend un calice blanc et violet qui s’ouvre comme un deuil. Est-ce un hasard si l’arum dégage cette odeur si particulière de charogne ?

Ceci n’est pas un extrait de « Rats taupiers » à paraître le 8 juin aux Éditions des Vanneaux.

#RatsTaupiers Ceci n’est pas un extrait #7

Tu as pris le parti de laisser se gripper la machine. De toute façon, aucune huile n’y pouvait plus rien. Déjà quelques cahotements auraient dû m’alerter, auraient dû me dire combien il était dur d’être toi, avec cette solitude de laquelle jamais tu n’as pu sortir. Alors tu t’es dégingandé du dedans, petit à petit, morceau par morceau. Chaque repli de ton sourire a ajouté une ride à mon front. Chaque parole arrachée m’a retourné le ventre, rompu au murmure des anciens. Le temps a filé en douce dans le cadencement bancal d’un amour enfoui. Puis la machine s’est mise à éructer des contresens dans l’échancrure de ta vie et une nuit, au déplacement d’une ombre, je ne t’ai plus reconnu.

Ceci n’est pas un extrait de « Rats taupiers » à paraître le 8 juin aux Editions des Vanneaux. 

La chaise verte

Le soleil prend d’assaut la place du bourg, éclate sur le pavé et dégage entre les murs des maisons une chaleur tournante pareille à la pyrolyse d’un four. Les gens collés au parquet de la terrasse résistent à la touffeur sous un brumisateur souffreteux. Le café du Midi est planté au milieu du village et d’une journée d’été où les volets des maisons sont clos. L’ombre est à chercher dans la salle au fond du troquet tapie sous la moustiquaire et balayée par un vieux ventilateur battant le peu d’air qui circule.
Au bout de la place, près des latrines, un homme boit à la fontaine. Ses mains en coupe aspergent d’eau tiède son visage rougeaud. Son oeil est éteint et il découvre sous son chapeau un crâne glabre et blanc qui scintille au jour. L’homme est un étranger. Les regards tournent autour de lui comme des moustiques lorsqu’il vient s’assoir à la terrasse. Il marche tête baissée sous le poids du soleil et sous les œillades intruses des habitués du café. Fatigué, il s’installe à une table où trainent encore verres et bouteilles de bière vides. Il pose son chapeau sur la chaise verte qui lui fait face et attend patiemment qu’on vienne le servir. 

Il est treize heures au café du midi. Les apéritifs dansent sur les tables et la rumeur de la terrasse reprend. L’homme étire ses jambes et hèle le serveur qui ne le voit pas. Le soleil tourne et du zénith vient arroser le platane centenaire planté au centre de la place. L’ombre peu à peu gagne la table et la chaise verte. Des tâches de lumière aux arêtes vives maculent le sol et l’étranger attend toujours. Plus personne ne fait attention à lui, il reste seul plongé dans la première pénombre du jour. Oublié. Ses yeux se perdent dans les volutes d’un mirage, son corps s’affaisse, sa tête dodeline comme si elle allait quitter ses épaules. Ses paupières se ferment puis se rouvrent. Il essaye de se lever mais n’y parvient pas. Fixé à sa chaise, buste en avant, il tombe sur la table la tête la première. Les bouteilles et les verres tombent et éclatent en morceaux sur la terrasse. Quelques personnes regardent dans sa direction puis se détournent.

Il est quinze heures trente sur la place du Midi.

La chaise verte © Yash Godebski http://www.yashgodebski.com/

#RatsTaupiers Ceci n’est pas un extrait #6

On boit toujours des coups au bistrot en se remémorant les monticules de terre fine, ces saillies comme des kystes dans ta terre. On bavasse en riant de ta science de la capture des rats taupiers. Car il fallait user d’ingéniosité pour attirer le bestiau, il fallait connaître son heure et son chemin, son appétence de rongeur, savoir l’espèce exacte et son gabarit afin de tendre le piège approprié. On raconte encore l’histoire des rats taupiers et de Marcel. Elle fait toujours le tour du zinc, glisse entre les bouches et se conte entre les tournées. La petite histoire est lancée à voix haute par des gouailleurs dévideurs de regrets. Elle est modifiée et exagérée, car, ici, on ne s’embarrasse pas de la vérité – on construit des légendes à reluire pour que le souvenir reste beau. 

Ceci n’est pas un extrait de « Rats taupiers » à paraître le 8 juin aux Editions des Vanneaux.

#RatsTaupiers Ceci n’est pas un extrait #5

Un rat taupier survivant a déjoué le piège. La mine grasse et les moustaches retroussées, il s’est cramponné à ton corps, a plongé et s’est retrouvé en toi. Au plus profond. Tu n’as plus ri et tes cernes lourds sont devenus des anses à désespoir. Ton visage rongé a changé de couleur pour épouser l’ocre de la terre. Du sépia au jaune terne, la variation d’un crépuscule. On n’a plus ri de la bête, elle était trop féroce. Tu es passé du silence à la sidération, de l’intériorité aux abysses et l’animal muselé a fait son creux pour devenir poison létal.

Ceci n’est pas un extrait de « Rats taupiers » à paraître le 8 juin aux Éditions des Vanneaux.

Carte de séjour #VasesCo - Luc Comeau-Montasse, @aunryz

Premier vendredi du mois, c'est jour de Vases Communicants. Je reçois Luc Comeau-Montasse. Luc, ce sont les mots liés (https://motslies.com) avec ses grilles infernales desquelles je n'arrive jamais à déchiffrer quoi que ce soit. Les mots et les citations sont glanés sur le web ou dans des livres, ; allez-y voir c'est coton ! Mais Luc, c'est aussi les décourcis de Lélio Lacaille (https://lelcaill.wordpress.com) parce qu'en plus de +Aunryz Tamel, Luc multiple les pseudos comme les lectures et relais de textes sur Twitter et Facebook. Il est également co-auteur avec Olivier Savignat de "l'ABCdaire des dieux anciens devenus humains" disponible en numérique chez QazaQ (http://www.qazaq.fr/pages/abcdaire-des-dieux-anciens-devenus-humainsolivier-savignat-et-luc-comeau-montasse/

Ci-dessous, son texte "Carte de séjour" sur le thème de "L'oiseau" qui nous réunit aujourd'hui. Ma participation est à lire ici > https://lelcaill.wordpress.com/christophe-sanchez-vase-communicant-de-juin/ Et la liste des autres vases communicants de juin se trouve là > http://lerendezvousdesvasescommunicants.blogspot.fr/2016/05/liste-des-vases-communicants-de-juin.html

*

CARTE DE SÉJOUR



Trois fois, j’ai délogé le nid en projet qu’ils avaient commencé à tresser et maçonner, dans la petite cavité où est logé le mécanisme des stores.
Déposé, à trois reprises, tout ce que j’avais recueilli en leur ébauche, de mousse, brins d’herbe, de petites fleurs séchées, délicatement, un peu plus loin, sur la pelouse du jardin. Une invite à se trouver un endroit moins périlleux pour y faire naître leur progéniture.

Trois fois, ils ont repris l’herbe, la mousse, les fleurettes et, avec une obstination que je ne connaissais pas aux mésanges, ont reconstruit, sans même qu’on s’en aperçoive, leur abri, au même endroit.

Passe encore pour le couple revenu dans la bouche d’aération du premier, et dont on entend piailler les petits dans le silence du bain.
Mais là, NON !
Renoncer à la pénombre du salon, lors des journées caniculaires de l’été ?

J’ai tenté de rassembler tout ce qui restait de ma cruauté d’enfant pour faire un sort au couple de volatiles qui dérangeait ainsi ma tranquillité. Ces indésirables qui, malgré ma prévenance et mes conseils, s’incrustaient. J’ai repassé dans ma tête les supplices infligés aux petits animaux lors de cet apprentissage des limites de la vie qui a fait de moi, quelques temps, un tortionnaire du vivant accessible…
En vain

Avec du journal, j’ai condamné les lieux. Pour nous, plus question de faire descendre le volet, mais à présent, impossible le squat !

Que je croyais.

C’est bien une courbe élégante, teintée de jaune qui vient de naitre sur la façade de la maison et s’est déployée au-dessus de ma tête.
Les murs de la maison étant parfaitement lisses, la seule possibilité …

Il est bien là, le logement douillé, collé contre le store. Le papier n’a fait que renforcer la sécurité des lieux et la protection du nid face aux coups de vent violents.

Pour cette année, vous avez gagné votre permis de séjour.

En courbe imprévisible
douceurs soyeuses
gazouillis entêtants
en rêve de ciel, de toucher de nuage
en vie sans âge
où s’oublie toute perte
tout mensonge
ici chez vous
mes anges.

#RatsTaupiers Ceci n’est pas un extrait #4

La terre pleure depuis ton départ. Elle ne pleure pas ton absence. Elle en a vu d’autres disparaître, déguerpir au petit soir sans un au-revoir. Non, elle pleure de ne plus être. Simplement. Parce qu’elle ne donne plus rien que du chiendent. Cette herbe folle qui étouffe la vie, cette herbe que je prenais pour un molosse aux grands crocs, cette herbe comme des métastases a bouffé et recouvert tout ce qu’il restait de vivant. Elle a envahi ton territoire de friches pour toujours et ceint les rochers vers lesquels ton regard se perdait. Les puits sont secs, les arbres nus. Quelques rares rats taupiers continuent à ronger des racines sèches. Quelques, peu, une dernière famille, paumée dans des cryptes de terre dure, trace un chemin vers la cabane. Je parie qu’en tête le plus vieux aux poils gris hérissés se souvient de toi et rode à vue entre les pierres pour se faire capturer.

Ceci n’est pas un extrait de « Rats taupiers » à paraître le 8 juin aux Editions des Vanneaux.

#RatsTaupiers Ceci n’est pas un extrait #3

Il ne faudrait pas te résumer à la chasse des rats taupiers. Il ne faudrait même pas que je parle de rats taupiers. Il faudrait que tu entendes que le rat taupier n’est qu’une pirouette, que la face cachée des petits icebergs que tu plantais dans le pastis, que tout cela n’est pas de la littérature mais de la remembrance et comme toute mémoire, quand on l’arrache de la réalité, il n’en ressort que l’ivraie ; le bon grain, je le laisse aux rats taupiers avec qui aujourd’hui de terre, de piège et d’histoires fumeuses tu dois toujours discuter.

Ceci n’est pas un extrait de « Rats taupiers » à paraître le 8 juin aux Editions des Vanneaux. 

Lectures de mai 2016 #SlowReading

Lectures du mois de mai : Une BD, l'intruse du mois. Un seul roman (et encore la moitié m'a été lue). Un inclassable. Un recueil de deux longues nouvelles qui m'est tombé des mains. Un journal. Un récit. Et de la poésie à moudre.

Poésie :
"Il y a" de Jean-Claude Pirotte offert par son illustrateur Didier Cros. Dans ce véritable livre d'artistes, Didier et Jean-Claude Pirotte partagent les pages et c'est à se demander qui inspire l'autre. Beau recueil avec des illustrations monotypes face à face avec des quatrains. Destiné à la jeunesse, on retrouve les derniers mots de Pirotte, sa langue et son éloquence.
"Il faudra bien du temps", Polder de la revue décharge par l'ami Thierry Radière. Prolifique Thierry qui tire encore un recueil de poésie efficace. Lu hier sur son blog un extrait de son recueil de nouvelles paru en numérique chez les éditions du Zaporoque intitulé "nouvelles septentrionales" et voilà un texte que j'aimerais bien aussi tenir dans mes mains.
"76 clochards célestes ou presque" de Thomas Vinau. Du thoams quoi, pur jus, qui nous dévoile au fil des pages ses influences littéraires, musicales, politiques mais pas que. Travail d'orfèvre qu'il avait débuté sur "vents contraires" la revue numérique du Théâtre du rond point. Un sourire ou une émotion à chaque clochard présenté.
"D'autant de mélancolie il faudrait s'excuser" de Géraldine Serbourdin. Je ne connaissais pas et suis passé à côté. Le titre affichait des promesses mais ça a fait pschittt. Les textes sont écrits d'après des oeuvres graphiques (collages) qui ne sont pas présentées dans le recueil, ce qui, d'après moi, nuit à la poétique de l'auteur. J'y reviendrais peut-être pour m'en assurer.
"Ce qui berce ce qui bruisse" de Jean-Claude Goiri. Un recueil en deux parties, le bercement et le bruissement, donc, qui est dans la lignée de ce que l'auteur nous propose en ligne, une poésie du sensible avec l'invention en plus, du mot (il en crée), et de la phrase (il la tord).
Et enfin, gros coup de coeur, pour "Agrandissement des détails" de Jean-François Mathé. Une poésie au cordeau, tant dans l'évocation que dans la nuance doucereuse et mélancolique. Une merveille. (Attention, livre à découper. C'est pénible ça.)

Roman :
Seul roman du mois. "Cartons" est un petit bijou de précision. Pascal Garnier nous balade de bout en bout avec son personnage en prise avec l'errance du déménagement et du deuil. Un très beau livre où chacun des personnages est attaqué grâce à des détails de prime abord anodins.

Journal :
Ahhh Laurent Herrou ! Vous voulez de l'auto-fiction ! En voici, en voilà. Il se met à nu ou presque. Un travail qu'il a mené toute l'année 2015 sur le site de l'éditeur Jacques Flament. Au jour le jour, la vie d'un écrivain mais aussi d'un homme dans ses errances et ses joies les plus intimes. Laurent tient un nouveau journal depuis début 2016 sur le site de la maison de la culture de Bourges http://www.mcbourges.com/

BD ou presque :
Très bel album de Catherine Meurisse qui a échappé aux attentats de Charlie Hebdo en arrivant en retard à la réunion de rédaction. Elle raconte l'année d'après. Le choc puis le retour progressif à la vie grâce à l'art et la littérature. De très belles planches pleine page, un discours intelligent, animé de compréhension et un hommage aux disparus émouvant.

Récit et inclassable :
Bolano avec son "étoile distante"  m'a tenu à distance tout du long. L'évocation d'un poète Chilien assassin de son état traine en longueur. C'est dommage car la langue de Bolano est magnifique. Faudra que je relise plutôt sa poésie.
Inclassable : le Tardigrade de Pierre Barrault, absurde et loufoque est une belle tranche de sourires à chaque page.

DateTitreAuteurGenreEditeurVidéo
02/05/2016Aux ReplisBenoit ReissRécitCheyne éditeur
05/05/2016Il y aJC Pirotte / D. CrosPoésieMotus éditionshttps://youtu.be/3Jan6rgGyD4
06/05/2016La légèretéCatherine MeurisseBDDargaudhttps://youtu.be/GJWRipHVp-4
07/05/2016Y a t-il du café après la mort ?Marina VichnevetskaïaNouvellesActes Sud
10/05/2016Herrou, journal 2015 Laurent HerrouJournalJacques Flament ed.
12/05/2016Tardigrade Pierre BarraultInclassableL'arbre vengeur https://youtu.be/oItlQT7WCeE
13/05/2016Il faudra bien du tempsThierry Radiere PoesiePolder 169/décharge
18/05/2016CartonsPascal GarnierRomanZulmahttps://youtu.be/dY70vDVGCRY
19/05/2016Pas dans le cul ce soirJan CernaCorrespondancesEditions La contre-allée
21/05/2016Etoide distanteRoberto BolanoRécitChristian Bourgeois ed.
23/05/201676 clochards célestes ou presqueThomas VinauPoésieLe Castor Astral
25/05/2016D'autant de mélancolie il faudrait s'excuserGéraldine SerbourdinPoésiePolder 170/décharge
29/05/2016ce qui berce ce qui bruisse Jean-Claude GoiriPoésieRougier V. Ed.
29/05/2016Agrandissement des détails Jean-Francois MathéPoésieRougeriehttps://youtu.be/0ec3N3nr1Qc