#LesGens - Semaine 21 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 21 : Un grand dadais qui dit pardon, pardon - C'est toujours beau des petits vieux - Mais qui se cache sous ce fichu fichu ? - Une dame de Classe A - Le retour de Culbuto - Mamy joue avec son petit-fils.



















La couleur

C’est dans le geste intime, le plus insignifiant, que se révèle parfois l’intensité d’un instant. La moindre coquille couvre la raison ; affranchie du paraître, de l’œil clair s’ouvre une joie.

Lee n’y croit plus. Ce matin où le jour pose ses aplats sur le carreau, elle a converti une réalité en joie. La nuit dernière, elle a peint sans se souvenir d’avoir peint ; une fulgurance qui a surgi comme la lumière traverse le cristal. Les couleurs ont inondé la pièce, liées les unes aux autres par un lacis de souffle. Elles ont léché la toile qu’aucun geste de Lee n’a initiée, qu’aucune volonté n’a pénétrée. Des mains ont troublé la peinture et un pinceau libre a créé dans l’huile une réalité, entre la chair et la vie. Libérée de la vanité, Lee sait qu’elle a créé une joie. Et aujourd’hui, dans sa cuisine, rien ne lui paraît plus improbable que cette lueur qui claque les vitres. Chaque objet que la clarté pénètre tait le mensonge, aucune couleur animée par le soleil ne peut lutter avec celle qui a coulé la veille, par une nuit noire parcourue d’éclats. Fixées par l’unicité du mélange, les couleurs ont engendré La couleur, joie qu’elle ne retrouvera plus jamais – à moins que, ce matin, son œil surpris trouve la faille et efface la raison.

(Lee Krassner 1908 – 1984 (n.d.). Robert Frank. Gelatin silver print)

#LesGens - Semaine 20 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 20 : Le MNS qui nage peu et sauve rarement, du silence sans gens et des corps qui se vident, les visiteurs dans le noir Soulages, les derniers estivants au balcon, une famille plie bagages et à l'aube, la voix d'une femme.

















Lucie

La nuit révèle des monstres. Dans le creux du silence qui la porte, parfois l’Homme rôde, perdu à jamais entre le rêve et le réel. Un passage, unique passage, lui permet de regagner ses sens, de retrouver un équilibre entre les siens, mais ce passage est un couloir si étroit qu’il ne permet pas que l’on s’y croise.

*

Lucie, ce soir, ne veut pas. Alors, elle part. Ses griffes sont trop acérées, pas ce soir, elle ne veut pas de lui.
Il fait doux et l’air léger de cette nuit d’été s’engouffre dans sa gorge pour lui donner un souffle nouveau, une respiration lente, un espoir dans la fuite. Elle fait quelques pas dans la rue, allume une cigarette dont elle crache la fumée par le nez comme un taureau crève sa colère. Deux ans qu’elle se coltine ce baltringue qui rentre saoul un soir sur deux et qui n’a qu’une seule envie pour taire ses angoisses : la baiser. Il la touche uniquement quand il a bu.  C’est violent mais elle accepte. Elle affronte les vapeurs d’alcool, sa bouche qui pue le cendrier froid, la morve qui, souvent, coule de son nez. Elle ferme les yeux et se laisse prendre, entre la table de la cuisine et le buffet. Ce n’est jamais très long. Une fois qu’il a terminé, il s’effondre sur une chaise et s’endort aussitôt, le front collé sur le formica de la table. Elle, rassemble ses habits éparpillés sur les tomettes et va se coucher.
Lucie, ce soir, ne veut pas. Elle a claqué la porte après avoir affronté son regard, son pas lent et chaotique dans le couloir, son allure de fauve perdu.
Il s’est approché.  Elle a senti son haleine de vin macéré, il s’est accroché à elle comme un naufragé à sa bouée et, de trop de roulis, il a vomi sur la table puis s’est effondré près du bahut. Quelques minutes à couver sur le sol des convulsions éthyliques et il s’est relevé en grognant, a essuyé sa bouche du revers de la main en laissant sortir des dents comme des crocs. Elle a eu peur. Elle s’est enfuie. 

Lucie écrase sa cigarette dans un caniveau, en sort immédiatement une autre. Elle fait riper la roulette de son briquet. Une fois, deux fois, trois fois. Elle se colle près d’un mur pour s’abriter du courant d’air qui roule dans la rue et réessaye par deux autres fois de faire jaillir la flamme, mais en vain. Elle jette avec rage le briquet qui rebondit et explose comme un pétard mouillé sur le trottoir. Elle se sent lourde, elle a l’oeil sec secoué d’une paupière qui a envie de pleurer mais ça ne vient pas. Une femme déboule dans la rue en courant. Elle tente de l’interpeller, de lui demander du feu. Elle veut fumer, là, maintenant pour occuper son esprit embrouillé, pour oublier le monstre laissé à la maison, l’alcool et le sexe contraint, la bave de son homme dans le couloir et l’odeur de la mort qui inonde sa peau. Elle veut fumer toute la nuit pour retourner dans le rêve, dans l’étroite galerie où tournoient toujours ses envies folles d’amour.

© Igor Bitman


#LesGens - Semaine 19 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 19 : Les gens iront au "Toro mousse", un homme dans le train vers Bordeaux, une plage sans gens, une base de béton pour redonner aux gens la mémoire et deux demoiselles opposées dans le train vers Montpellier.
















Que reste-il ?

Que reste-il de nos bras désarmés ? Les gueules sont en berne sur le noir des murailles. Que reste-il des joues potelées et des sourires de guerre pour de faux ? Les amis sont partis dans des saillies d’adulte, ils ont laissé tomber les bâtons pour s’armer de vrais fusils. Que reste-il de nos oreilles décollées, de nos nez qui coulent le lait ? Les mains ne tirent plus les lobes et les ceintures sont rentrées. Les revolvers en plastique ont disparu, perdus dans la mémoire du mouchoir en tissu. Que sont devenus nos lèvres renflées et nos fronts bosselés, nos rivières à petits cailloux et nos barques en boîtes de fromage ? Le ru subit la sécheresse et les écolos zélés. Nos bouches ne souffrent plus l’abcès des piqûres d’abeilles. Que reste-il du rouge à nos genoux ? Le mercurochrome est interdit de briller en société, les aventuriers aux osselets de plâtre sont remis aux urgences à la moindre plaie. Que reste-il des godillots usés des cours à graviers, des frocs troués et des rondelles de cuir pour pétasser ? Les pantalons prêt-à-porter ont oublié les culottes courtes, revers repassés sur nos années de neige. Qu’est devenue l’encre bleue qui tâchait le fond de nos cartables ? L’odeur de craie s’est évanouie dans des relents d’alcool de synthèse, les plumes séchées ne crachent plus sur les murs. Que reste-il de notre inclinaison sensible pour la copine d’en face, du premier baiser rêvé ? Que des coups de têtes aux tempes rouges, des yeux revolvers, des genoux cagneux et des coups de bâton dans les pensées, plus aucune fleur au fusil mais des amours irraisonnées. De tout cela, dans l’ouate du temps, il ne reste que quelques mots couvés dans un linge.

Terrain de jeux - © Arthur Leipzig

#LesGens - Semaine 18 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 18 : Un mauvais début de saison et les aoûtiens n'y changeront rien, un orage de mousse, le petit train de Dubout, trop de silhouettes à la gare, un tour au refuge des gens besogneux et une fillette qui ne jouera pas aux raquettes.



















Bashung et Joplin

Je ne trouve pas ça drôle. Cette soirée m’ennuie. Je m’en veux d’avoir lancé cette invitation ; juste pour revoir Simon. Et il a fallu qu’il se radine avec son couple de potes dézingués. Lui se prend pour Bashung et l’autre, avec ses lunettes à la Joplin, joue la muse groupie.
Il ne me reste plus qu’à picoler avant qu’ils se tirent ; s’ils se tirent un jour. Il est déjà une heure du matin et Simon ne m’adresse pas un seul regard. Il se bidonne à chaque connerie que Bashung débite comme des gros rondins. Ses vannes sont aussi pourries les unes que les autres et s’enchaînent sans discontinuer. Je ne peux pas en placer une. Rien à foutre, moi, de ses anecdotes de concert dans des lieux paumés, de ses histoires de cul sur lesquelles même Joplin rit, cette conne. Elle ne voit pas que Bashung la trompe à chaque tournée, cette gourdasse ?

*

Je suis arrivée dans le quartier il y a deux ans. Je ne connaissais personne dans cette ville. J’ai pris la première chambre de bonne qui s’est présentée. Sous les toits, dans le dixième, une pièce si exigüe que les murs s’embrassent presque, un lit enfin plutôt une paillasse que j’ai tirée du grenier de ma mère, une vieille gazinière à deux feux avec du gras sec autour et une fausse cheminée sous la fenêtre que j’ai transformée en frigo. L’hiver, ça va, il fait tellement froid dans cette piaule que le creux, formé par l’âtre dans la pierre sèche, est parfait pour garder au frais mon vin blanc et quelques trucs à bouffer pas trop périssables. Ce n’est pas le grand luxe mais je fais avec. Pas le choix, de toute façon, c’était ça ou la rue.

J’ai vécu un an sans voir personne d’autres que l’épicier du coin et un des derniers disquaires de Paris,  au bout de la rue. L’épicier, un gars sympa qui ne posait pas trop de questions sur ce que je foutais ici, qui me laissait peinarde sans plan drague à deux balles. Un mec bien. Hervé me filait des fruits gratos, ceux qui étaient touchés (un peu pourris, en fait) et donc impropres à la vente mais encore bons. C’est ce qu’il disait – touchés mais encore bons – en me lançant un grand sourire qui laissait passer le manque. Touchée et impropre à la vente, comme moi, je pensais, bien flétrie et peu consommable. Puis, il y a eu Simon et ses disques.

La première fois que je suis entrée dans sa boutique, c’était pour tuer le temps. Marrant cette expression : tuer le temps. Quelques jours avant, c’est moi que je voulais buter et là, je me retrouvais à vouloir tuer le temps dans ce cloaque poussiéreux avec, au bout, un blondinet aux cheveux longs, genre Viggo Mortensen sur le retour. Il me dévisagea comme si j’étais la toute première cliente de son bouge. Je le saluai, pris la tangente entre les deux rayons de vinyles et attendis qu’il apparaisse. Simon bougea quelques vieilleries, me demanda ce que je cherchais. Je ne cherchais rien. Mais comment le lui dire ? Comment lui dire combien j’étais paumée ? Il m’offrit un café puis une clope, puis un autre café avec une deuxième clope pour finir dans son lit à l’étage.

Depuis, je le supporte, lui et ses disques. Je mange toujours des fruits pourris et Hervé me dit de le quitter. Je picole de plus en plus en écoutant Joplin, Bashung et leurs clones, tout pour lui faire plaisir. Mais que voulez-vous, il baise comme un dieu.

© KEN SCHLES Limelight, 1983


Lectures de juillet 2016 #SlowReading

Lectures de juillet : 8 recueils de poésie, un roman, un récit, un journal Facebookien et des micro-nouvelles poétiques.

Poésie


Les "Papiers collés" de Perros sont à déguster dans l'ordre et le désordre. Lu ce livre en même temps que les "vu de ma fenêtre" d'Astrid Waliszeck. Alternativement (parce que les micro-nouvelles d'Astrid peuvent aussi être lues dans le désordre), j'ai trouvé des similitudes dans la façon de regarder la vie, dans la poétique même. L'une regarde par la fenêtre, l'autre dans le prisme, même si les écritures sont bien évidemment différentes, d'un petit -  qui est devenu grand -  bout de la lorgnette.
La revue Microbe en est à son numéro 96. Il y en aura 100, et pas un de plus. Eric Dejageer et Paul Guiot nous ont encore concocté un mixture drôle et poétique, le tout savamment dosé.
Jolie découverte avec "diffractions" de Fabien Pio. Poésie "posée" faisant la part belle au blanc et aux mots ciselés. On garde un œil toujours grand ouvert pour trouver, à la tombée du dernier vers, la diffraction de l'iris.
Les deux "Petit Flou" de Thomas Vinau et Sophie G. Lucas : emballé pour le premier et un peu moins par le second, mais l'idée de ses petits carnets fabriqués à la main (fabrication du papier mais aussi composition typographique et couture) est une vraie réussite. C'est beau !
"Pas perdus dans des rues vides", que je voulais acquérir depuis des mois sans le trouver, était tout simplement disponible chez son éditeur. Ce n'était pourtant pas si évident car cet éditeur n'est plus en activité mais - désormais, je le sais - assure toujours la diffusion de son catalogue. Traduit par Dominique Boudou, j'ai beaucoup apprécié la poésie de Raul Nieto de la Torre, soutenu depuis longtemps par Dominique qui récemment nous dévoilait un nouveau projet avec le jeune auteur Madrilène. A suivre : http://dominique-boudou.blogspot.fr/2016/07/raul-nieto-de-la-torre-los-pozos-del.html
Le "cendrier de voyage" de Dupin malgré la langue m'a laissé froid ; c'est une relecture car j'avais déjà tenté le voyage mais, une nouvelle fois, je n'en suis pas arrivé au bout.
Goffette, une nouvelle fois, ravi par ce poète qui, même si dans ce recueil les poèmes sont inégaux, pousse toujours à poursuivre le texte et, souvent, au détour d'une page, se cache la perle.


Journal, récit, roman


Le journal Facebookien de Sylvie Gracia m'a permis de découvrir cette auteure. Ce sont des "Phototextes", comme elle les nomme, publiés entre 2010 et 2011 sur Facebook et repris dans ce livre. Étonnante autobiographie où tout y passe : des bonheurs, des turpitudes, du sexe, de l'amour jusqu'à la maladie. Très belle découverte qui m'a donnée envie de poursuivre avec d'autres ouvrages de Gracia.
Les "Vents contraires" de Dominique Joubert est le récit d'une incarcération stupide : le narrateur et ses acolytes sont pris en flag de fumette d'un joint dans l’Abidjan des années 70. C'est drôle et enlevé par un personnage baroudeur de vingt-cinq ans qui se confronte à la vie à pleins poumons. Un beau style pour un joli livre.
Encore de Goffette mais en roman : "Une enfance lingère", roman sur la découverte par le narrateur de la femme et de ses atours, mais pas que. Aussi du père et de ses formules toutes faites qui creusent dans sa mémoire des trous de perplexité. Les premières pages sur "le cul dans la soie" sont un bonheur !



DateTitreAuteurGenreEditeurVidéo
02/07/2016Papiers collésGeorges PerrosPoésieL'imaginaire/Gallimard
02/07/2016Vu de ma fenêtreAstrid WaliszekNouvellesLibrairie-Galerie Racinehttps://youtu.be/A6fODn4epqo
05/07/2016Microbe #96CollectifsRevueEric Dejaeger & Paul Guiot
07/07/2016Les vents contrairesDominique JoubertRécitLe dilettantehttps://youtu.be/QL1mDC0ZYPE
09/07/2016Diffractions Fabien Pio PoésieFPM hors série 2016
10/07/2016Une enfance lingèreGuy Goffette Romanfolio / Gallimardhttps://youtu.be/pIqGEeL-GGE
14/07/2016Le livre des visagesSylvie Gracia JournalEditions Jacqueline Chambon https://youtu.be/AzRljUqGC90
16/07/2016Cette nuit encore il ne s'est rien passéThomas VinauPoésieEditions du Petit Flou
16/07/2016La fille avec qui je volerais des chevauxSophie G - LucasPoésieEditions du Petit Flou
25/07/2016Pas perdus dans des rues videsRaúl Nieto de la Torre, Trad de Dominique BoudouPoésiePleine page éditeur.
25/07/2016VarangerAlain BernaudPoésieEditions Isolato
25/07/2016Cendrier du voyageJacques DupinPoésieEditions fissile
27/07/2016La vie promise Guy Goffette Poésienrf/Gallimard


#LesGens - Semaine 17 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 17 : Une personne en veut à mon café, un chefaillon a des idées pour chasser le terrorisme, un avion voltige au-dessus de l'état d'urgence, une petite fille à rajout, un café à ours et un lieu sans gens au calme.