#LesGens - Semaine 30 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 30 : Une poétesse qui fonce les lignes, un homme qui affranchit, le gougnafier de la semaine, dans le bar-tabac ça stridule et un matin de taf pour le voisin.











#LesGens dans les livres


Peur


Sous les tremblements
De ta terre blessée
Où l’ombre git sur le pavé
Ton corps chu sur des corps
A peur

Par les venelles sombres
Au courroux des mensonges
Blottis sous le manteau
Ta mère au ventre lourd
A peur

Dans la ville au pavé neuf
Aux cartons moisis de sang
Secoué par la rumeur noire
Ton peuple empesé du mal
Aura peur

Toujours


© Saul Leiter

On cause des Rats #RatsTaupiers

Deux nouveaux articles sur les "Rats taupiers" paru en juin dernier aux Editions des Vanneaux.
Le premier écrit par Frédéric Fiolof, le 1er octobre, dans le numéro 1158 de la Nouvelle Quinzaine Littéraire. Le second, le 25 octobre, sur le site de poésie Terre à ciel et il est rédigé par Sabine Huynh.
Ci-dessous des extraits :

« Loin des ivresses libératrices et des nectars aux vertus propédeutiques, il y a un vin râpeux où l’on jette sa fatigue avec sa propre peau. Un vin de pauvres, de taiseux, de travailleurs harassés. Avec Rats taupiers, Christophe Sanchez signe un « portrait de père » sombre et émouvant. Interrogeant discrètement ce rendez-vous paternel manqué, comme son propre rapport à la perte et au souvenir, l’auteur restitue par fragments (tous titrés), dans une écriture qui allie prose poétique et récit brut, la figure d’un homme rivé au labeur, à la fatigue et à l’alcool. Un homme « qui est passé sans se voir ». Et sans le voir. .../... »
Lire l'article complet : https://www.nouvelle-quinzaine-litteraire.fr/mode-lecture/vins-minuscules-1174



« .../... Avec ce livre, Christophe Sanchez vérifie que le langage, contrairement au silence – « des taiseux de l’affect » (p. 147), « silence qui nous tenait » (p. 11), comprendre : silence qui enserrait comme des tenailles – possède le pouvoir de libérer, d’affranchir l’homme, de le sauver de sa condition, et de l’extraire du néant qu’étaient le patelin paternel, les apéros à répétition au troquet du coin, et les méchants pièges à rats. À travers ses mots, Christophe Sanchez se pose comme autre que celui qu’il est, comme quelqu’un qui est capable de s’extirper de la peau de cet être qu’il est devenu à cause du conditionnement familial et socio-économico-culturel, parce que c’est là que réside sa liberté fondamentale. Il le sait. Il en a donc fait quelque chose, de son enfance grise meurtrie par le silence du père : un livre. J’ajouterais que, même sans lire le livre, rien que cela, en soi, est admirable. Sanchez se libère en écrivant, il libérera également les lecteurs qui rencontreront son texte, notamment du sentiment de culpabilité qu’ils ont pu éprouver d’avoir fui leur père, car malgré tout, son texte tremble de tendresse. .../... »

#LesGens - Semaine 29 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 29 : Jour de marché à Barbès-Rochechouart, le mobile Calder et les gens d'en bas, un pêcheur fait de la résistance et la femme du troquet à la langue bien pendue. 















La planque

Elle le pensait dans sa chambre en train de ruminer la punition qu’elle venait de lui infliger. Mais Jimmy a fait mine de monter les escaliers, usant de sa ruse favorite : grimper les marches à moitié, jusqu’au point où il disparaît de la vue de quiconque se trouve dans le salon et attendre que sa mère bouge, qu’elle sorte de la pièce pour en rejoindre une autre et, quand la place est libre, retirer ses chaussures pour masquer le bruit de ses pas, redescendre tel un sioux, le corps courbé vers l’avant et sur la pointe des pieds, puis se faufiler derrière le canapé.
Il a attendu là, la respiration courte, recroquevillé entre le dos du sofa en velours côtelé et le chauffage mural qui lui rougissait les joues. Il a attendu une longue demi-heure, à étrangler des accès de toux au fond de sa gorge, à mastiquer l’angoisse dans son ventre, à ronger quelques ongles jusqu’à la peau et ravaler en silence de la salive grasse qui lui coulait à grands flots dans la bouche. Il a élimé le temps, conscient de la prise de risque mais certain de son bon droit ; celui de sortir de la maison pour aller la rejoindre, rassuré par les battements de son cœur qui s’accéléraient lorsqu’il songeait à elle, à sa moue désarmante, à sa natte blonde qui lui chatouillait le nez, à son odeur de champ de blé et à son rire musical. Il a patienté avec un bonheur grandissant, une adrénaline qui aiguisait ses zygomatiques et un désir qui lui piquait l’entrejambe jusqu’au moment où sa mère, frôlant le canapé, est passée devant lui sans l’apercevoir, s’est rendue dans la cuisine et s’est saisie de la bouteille vide qui traînait sur la table. C’était maintenant, il était prêt. Il a déplié ses jambes qui s’étaient engourdies, a regardé autour de lui pour réviser le chemin qu’il allait prendre pour se sauver : la porte du salon, le corridor, un saut de puce pour attraper son sweat-shirt à capuche qui l’attendait sur la patère, la porte de sortie, deux tours rapides des clés qui sont toujours dans la serrure, la rue qui allait le libérer et enfin le chemin caillouteux pour monter au lieu du rendez-vous, le terrain d’herbes rases qui surplombe le pâté de maisons.  
Sa mère est descendue à la cave pour remplir la bouteille de vin de son père. C’était une de ses tâches quotidiennes. Il ne fallait pas que le père rentre sans qu’il trouve la bouteille à nouveau remplie pour son repas. Jimmy a attendu encore un peu, le temps de discerner, remontant l’escalier comme un sauf-conduit, le son qu’il connaît bien des claquements de pas sur la dalle de ciment de la cave. Un bruit de castagnettes qui le faisait rire lorsqu’il était minot et que sa mère, toujours chaussée d’escarpins à hauts talons, prenait un malin plaisir à accentuer en dansant comme une Sévillane. Il a patienté encore quelques minutes et lorsqu’il a entendu le gloussement du vin s’échapper de la barrique puis le vieux rouge tannique couler dans la bouteille, il est sorti de sa cachette comme un diable de sa boîte. 
Il a couru et rapidement, s’est retrouvé face à elle près de l’arbre qu’ils affectionnaient tous les deux. Elle attendait, depuis longtemps. Trop longtemps, lui dit-elle. Désormais, il faut que je rentre, rajouta-t-elle le regard grave en balayant de son pied quelques graviers. Les mêmes que Jimmy sentait monter de son ventre le long de sa gorge sèche.

Sound of Summer Running, © Raymond Meeks

#LesGens - Semaine 28 -

Reprise ici des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 28 : Des gens qu'on croise dans un bonjour, la mère et sa fille dans un nuage, l'essoufflement sur le toit et la dame aux doigts crochus.















Toute la dentelle du monde

Il n’y a rien désormais que je puisse faire. Le temps s’est affalé entre les tables, draguant dans sa langueur les souvenirs vers le large. Nous voilà tous les deux contraints à regarder au bout du ponton si nous y sommes encore, si quelque rêve peut absoudre le passé et nous y faire revenir. 

Cet été là, tu portais en toi toute la dentelle du monde, une légèreté et une élégance si pures qu’elles semblaient à peine effleurer ta peau et dans le même temps, ce que je nomme dentelle ciselait à jamais des ombres dans mon âme. Rien ici dans cette allégorie de brodeuse ne considère ta beauté qu’il serait malvenu de détailler tant elle fut indéniablement reconnue par tous. Non, ce dont je veux te parler aujourd’hui alors que je suis près de la mer, assis à même le sol, sur le gazon humide, à l’exacte place où nous nous trouvions ce soir de juillet que tu ne peux pas avoir oublié, ce dont je souhaite te faire part ne se vit que ce jour-là : la marée basse qui s’éternisait comme si l’océan avait décidé de nous laisser toute la place, la trace de tes pieds sur le ponton qui malgré la chaleur accablante ne séchait pas, tes sauts de cabri sur les margelles de la piscine et tes jambes qui semblaient terminées par des pointes de danseuse, mais aussi et surtout, tes cris aiguës qui traçaient des courbes sur l’eau dès qu’un insecte en voulait à ta peau. Ta peau de dentelles, de toute la dentelle du monde. 

Un oracle que ce soir-là, malgré notre affaire sur le ponton. Mais n’en parlons plus. Ne parlons plus de cette dispute qui nous fit basculer mais qui paradoxalement maintenant me ramène à toi. N’en parlons plus, je m’efforce d’oublier ce mauvais moment comme j’ignore aujourd’hui tous ceux qui disent encore combien tu fus belle. Tu n’es pas partie ce soir-là, tu ne m’as pas laissé seul sur le ponton, à regarder le fond des eaux, à te chercher dans le ressac impétueux de l’océan ; et ce n’est pas parce que la trace de tes pieds a disparu, ni parce que je ne peux plus toucher ta peau de dentelles, et que ce soir la piscine est couverte d’insectes gisants, que tu es morte. Personne ne me le fera croire – j’ai pris le parti de te rêver. 


André Kertész, New York. 1956


#LesGens - Semaine 27 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 27 : L'oiseau de jour qui parade, les gens qui remplissent des portefeuilles, le magicien qui entre dans le ventre du monde, la tâche verte que le touriste ne saurait voir et la dame réservée qui lance des balles en mousse.
















#LesGens dans "le Festival Permanent des Mots" n°12



Les ombres

C’est un matin d’été qui s’écrase sur les vitres, lourd et crasseux. La cuisine par la fenêtre est léchée d'une lumière tantôt vive, tantôt atténuée par les ombres qui rodent au-dehors. Comme échappée d’un phare, l'oscillation entre ombre et lumière plonge les trois sœurs dans la stupeur puis les abandonne à leur angoisse.
Aucune des filles ne veut savoir ce qui se passe à l’extérieur. Depuis que les cris ont retenti les laissant seules à regarder danser les ombres, le silence plombe les minutes d’une chair dure qui bloque leur ventre.

Dehors, des coups secouent le jour. Le mouvement des ombres s’intensifie. Un va-et-vient barre le ciel.

Sofia, l’ainée de la fratrie, tente d’apaiser ses sœurs, de dégorger l’ambiance de la douleur qu’invariablement la situation provoque. Car ce n’est pas la première fois que l’orage gronde, pas la première fois qu’elles se retrouvent toutes les trois à attendre le dénouement. Mais Nina et Katia n’écoutent pas leur sœur. Elles demeurent hermétiques à toute explication, à toute justification, plongées qu’elles sont dans une résistance dont elles ne connaissent rien.
Adossée au réfrigérateur, Nina fredonne un air inconnu et joue nerveusement avec sa jambe. Elle lance des coups de pied dans le vide, racle ses orteils sur le parquet jusqu’à se décoller les ongles. Katia est figée près de la fenêtre où les ombres ne cessent de s’écharper. Elle s’isole de ses sœurs et seule dans sa tête, elle se dispute avec quelque démon en repoussant la peau morte de ses doigts rongés. Sofia reste en alerte. Elle ne cesse pas de parler, tient son rang en restant calme et posée, les mains jointes et assise dos droit sur le haut tabouret de la cuisine.
Elle prépare la suite, quand les ombres reviendront, quand la lumière se sera départie de l’ombre, saignante et crue. 

Three girls in kitchen - © William Gedney

#LesGens - Semaine 26 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 26 : La matrone gratte et sue, la fille de la rue de la Loge rêve d'un regard entre les couvertures, l'homme au carrefour veut des baisers sous la glycine, entre eau et feu la femme a quelque chose de collant, et un frottement de tôles avant la grande marée du capitaine.


















Lectures de septembre 2016 #SlowReading

Lectures de septembre : 3 romans, 1 recueil de chroniques, 3 de poésie, et 1 inclassable.

Romans


Particulièrement touché par "Mes parents" de Hervé Guibert. C'est un récit et pas vraiment un roman puisque ce livre reprend une bonne part du journal de l'auteur. Toutefois, il arrive à romancer cette matière. Grâce au recul acquis avec les années, il remplit les vides, tente d'expliquer. Ce récit est parfois troublant quand à plusieurs reprises il confond son père avec ses amants ou lorsqu'il en vient à vouloir la mort de sa mère. 
"L'annulaire", court roman ou longue nouvelle de Yoko Ogawa. Une découverte pour moi que cette auteur qui manie à merveille le fantastique pour lui faire dégager les vérités réelles de notre monde. Ici une réflexion sur le matérialisme, le pouvoir des choses et bien sûr l'emprise. De la même auteur, "cristallisation secrète" ne m'a pas emballé autant. Je l'ai d'ailleurs abandonné à la moitié. Une île où peu à peu les choses disparaissent, physiquement et dans l'esprit et le coeur de gens. Métaphore d'un régime totalitaire où les personnes sont traquées parce qu'elles se souviennent trop, le livre patine pendant de longues pages où les sentiments virent, en mon sens, un peu au cul-cul la praline (ah ah j'adore cette expression ^^)

Poésie


"Feu de tout bois" de Murièle Modély. Encore un très beau livre dans lequel on retrouve la verve saillante de Murièle. Une poésie qui prend aux tripes, intime et transperçante. Ce recueil est dédié à ses enfants qu'elles observent vivre et grandir.
"Passage au bleu" de Brigitte Giraud. Et on y arrive dans son bleu par tous les passages extérieurs et intérieurs. C'est une poésie tendue, parsemée de doutes froids et de percées au soleil. Du vague comme du bleu à l'âme, ça part du corps et ça y revient.
"Voix intermédiaires, anthologie de poésie contemporaine" chez Publie.net. Plusieurs auteurs regroupés dans cette anthologie et choisis par un panel de lecteurs à la demande de François Rannou. On y retrouve notamment Antoine Emaz, Valérie Rouzeau, Hervé Bougel et Camille Loivier pour ceux que j'ai le plus apprécié. Le livre donne droit au téléchargement de la version numérique qui propose des vidéos des lectures de quelques-uns des textes du livre.


Chroniques


Et Pirotte et sa Lotharingie. Le merveilleux Pirotte dans ses vignes de Bourgogne, vagabond heureux, nous conte les petites histoires du terroir et de son vin comme liqueur de vie. Un livre qui m'a donné envie de découvrir la région. Un petit périple sur les traces de ses contes bleus du vin est à prévoir !

Inclassable


Le coffret double mixte des éditions Jacques Flament. Il s'agit de 24 cartes postales, vraies cartes postales avec au dos un texte d'un auteur contemporain. Des cartes à partager donc, à envoyer aux amis ou aux ennemis suivant la teneur du texte choisi. A noter qu'il existe deux coffrets du même type. Belle idée pour faire circuler les textes, autrement.


DateTitreAuteurGenreEditeurVidéo
06/09/2016Mes parents Hervé Guibert RomanFolio / Gallimardhttps://youtu.be/Uss94fbL8RY
10/09/2016Coffret double-mixteCollectif-Editions Jacques Flamenthttps://youtu.be/gGik4i0QxxA
16/09/2016L'annulaire Yoko Ogawa RomanBabel / Actes Sud
17/09/2016Feu de tout boisMurièle ModélyPoésieRevue Nouveaux Délits
18/09/2016Les contes bleus du vin / Un rêve en Lotharingie Jean-Claude Pirotte RécitÉditions Le temps qu'il faithttps://youtu.be/piP6O-SEI24
24/09/2016Passage au bleuBrigitte Giraud PoésieÉditions Henryhttps://youtu.be/3m4eHM13mIM
25/09/2016Cristallisation secrèteYoko Ogawa RomanActes Sud
29/09/2016Voix intermédiaires, anthologie de poésie contemporaineCollectifPoésiePublie.net