Laver la nuit

Du parapet qui plonge dans la rivière, tous les matins, je le vois près de l’eau, les pieds calés sur deux rochers, les yeux morts cherchant un reflet. L’éclat de l’eau file. Le soleil tend un éclair qui aveugle. Courbé sur sa mire, il cherche à se reconnaître dans le remous poisseux des algues vertes. Une main posée sur un genou cagneux, il contient ses tremblements pendant que de l’autre main, il asperge sa longue barbe tissée de poussières et de brumes. Le visage rincé de sa nuit d’errance, il dépose ses fesses molles entre les deux rochers, retourne son futal à mi-cuisses puis dénoue et retire ses godillots.

Les pieds dans l’eau comme deux esquifs en perdition, il reste des heures à regarder le ciel, assis dans la torpeur du jour. La rivière le laisse à sa mélancolie et se faufile lentement entre ses orteils. Le flot court entre goémons gélatineux et durillons noirs et emporte l’ivresse et la dureté des heures écoulées. Ensemble, ils éprouvent une paix et cherchent dans le ruissellement la raison et la force de continuer. Ensemble, ils négocient l’espoir d’un matin au reflet plus tendre, d’un jour plus ample, de l’heure où il pourra laver sa nuit dans une vasque d’eau claire.
Texte paru dans "Dehors, recueil sans abri" aux éditions Janus, 107 auteurs pour cet ouvrage au profit d'Action froid : http://actionfroid.org/la-poesie-solidaire.html


Décapage

Je le devine derrière la fenêtre et saisis sans voir la levée d’un regard. J’entends tourner la poignée dans un crissement métallique. Je sens mordre ses yeux sur ma nuque. Depuis la vieille fenêtre, dans son grincement aigu si spécifique, il a ouvert un visage troublé entre les deux battants gonflés par l’humidité ; un œil dedans (la nuit) l’autre dehors (le jour) à guetter mon départ, ma démarche, mon envie, et ses regrets aussi.

Je perçois ses pensées dans l’encadrement. Je découpe sa carcasse voilée par l’épais rideau, camouflée comme celle d’un voleur qui aurait manqué son coup. Le front sur la peinture écaillée du chambranle, je vois la mine triste de celui qui sait qu’il ne dit pas assez, de celui qui croit que les belles paroles lui sont interdites.

Planqué derrière sa nuit, il a l'esprit piqué par l’odeur du bois vermoulu. A travers les volets, les mots peignent une fêlure. Il regarde s’enfuir le jour et son amertume décape tous nos silences.

Le murmure

La solitude n’a d’horizon que si elle n’est pas subie. S’éloigner des autres, loin des brumes qui ne nous appartiennent pas, s’avère la solution à tout entendement du monde. C’est le sentiment qu’ailleurs existe une terre meilleure.

La porte qui laissa Jean s’échapper fut ouverte une nuit par un murmure qui fila dans sa tête ; une mélodie et une voix douce qui épelèrent des mots de liberté comme si un violon dispersait ses notes dans un ciel sans nuages. C’est avec ce murmure qu’il partit, qu’il s’enfuit sans bagages, sans rien d’autre qu’une envie de terre vierge. De collines en vallées, de longues marches à travers bois et marais, sous des nuits nues aux étoiles éteintes, Jean chemina sans comprendre pourquoi il laissait derrière lui le monde qu’il aimait. Le murmure était trop prégnant, trop entêtant pour qu’il ne le suivît pas. Il fut son chemin, chaque note à son pavé. Tel un automate dirigé par une force inconnue, il descendit des torrents de boue, traversa des glaciers aux pentes interminables, gravit des sommets vertigineux, brava le froid et le chaud, l’humide et le sec, sans ligne d’arrivée et sans même croire qu’un jour il arriverait quelque part. Jean erra ainsi de longs mois, étonné au fil du temps de sa force à affronter l’adversité. Laissé pour mort auprès de ses proches, amis et famille s’effacèrent peu à peu de sa mémoire tandis qu’il passait d’une vie ordinaire, de sa vie d’avant dans laquelle il était multiple et complexe, à une existence isolée par-delà les brumes. Lui neuf et simple, lui seul avec le murmure comme unique décor mental. 

Andrei Tarkovsky, Nostalghia, 1983



Près du sous-bois

Le soleil tombe dans le sous-bois. Il est l’heure. L’heure du silence après l’agitation, après quelques jeux rapides, après avoir planqué les osselets rares derrière l’escalier et frappé les murs en évitant les vitres. Par les fenêtres, le soleil lézarde par tranche et pique les lits d’un rayon vif. Il fait chaud, très chaud et le silence peu à peu gagne sur nos batailles de polochons.
Les corps secoués de derniers soubresauts font grincer les sommiers. Les murmures circulent d’îlot en îlot, sautent et butent sur des respirations tremblantes pour venir mourir sur les derniers rangs. Au fond du dortoir, l’autorité veille. Dans le box, la lampe de chevet est allumée dans l’obscurité fabriquée par des rideaux tendus et noués entre eux pour masquer le soleil. Il faut le silence et il peine à s’installer.
Une ombre chinoise, tête ébouriffée, sort de son repaire, une lampe de poche braquée sur les têtes des récalcitrants. L’angoisse monte et galvanise l’envie de ne pas dormir. Les shorts collent les cuisses, les pieds puent et les yeux restent grand ouverts sur le trop de jour du dehors. Alors rampent les petits mots entre les matelas, petits papiers griffonnés de dessins grivois, bites au cul et chattes poilues – une ronde de rires étouffés à chaque passage de témoin. On lit qu’un tel a fait pipi au lit, qu’un autre est une poule mouillée ou que le mono est amoureux de la directrice. On s’excite, on se cherche, on se touche dans la pénombre qui désinhibe. Perdus des yeux, on s’entiche et on griffonne des cœurs au crayon gris, des équations passionnées à plusieurs inconnues, à charge d’une liaison pour toujours en additionnant nos initiales qui égaleront pour toujours un amour éternel. Et on se promet qu’après la sieste, quand le soleil se sera débarrassé des rideaux, on gravera tout ça à l’Opinel sur le grand pin près du sous-bois.

Les bas bruns

Elle raccommode des bas à la faible lueur du ciel qui se faufile par la fenêtre. Dehors, le jour s’époumone sous d’épais nuages, coiffant la rue d’une menace. Un jour comme un autre pour Louise qui ne veut pas allumer la lumière. L’électricité est trop coûteuse et c’est dans ce lacis du temps, dans la clarté que Dieu veut bien lui donner qu’elle se sent vivre. Toute à sa tâche de ravaudage et rien d’autre.
Les bas bruns crissent sous ses doigts de corne. La peau de ses mains est aussi rêche que du papier de verre. Des années qu’elle rattrape des accrocs avec son dé à coudre, qu’elle tire des bobines de fils couleur chair, qu’elle reprise tous les trous d’une vie de cénobite.
Mis à part le halo de lumière qui force la fenêtre et entoure Louise lui conférant l’allure d’une sainte, la pièce est plongée dans une obscurité angoissante. On entend le craquement de la vieille poutre surplombant l’âtre de la cheminée, le piétinement d’une souris en haut dans le grenier qui traverse la pièce d’une course affolée et le claquement de la pendule tous les quarts d’heure – le souffle de son balancier, la traîne du temps et le noir des ombres enfouies dans les murs battent son silence. 
Soudain le ciel s’obscurcit et la fenêtre s’éteint. Louise continue à l’aveugle des gestes maintes fois répétés, des gestes empiriques qui lui permettent d’enfiler l’aiguille, de tourner le fil, de le nouer sans qu’elle n’ait à scruter son ouvrage.
Le ciel tombe et il fait désormais nuit alors qu’il n’est que midi. Louise coud, Louise ferme les yeux, Louise enfile sans peine le fil dans le chas. La pendule marque son dernier quart d’heure. Le feu s’éteint et la souris mastique dans le coin de la pièce. Dehors, la neige descend lentement comme un corbillard. Louise reprisera jusqu’au bout de la bobine de fil.