Pas très pro

À la plage, le brouillard triste de ce matin a disparu pour laisser place à un soleil aussi gai et clinquant qu'un petit cirque de province.
Sur la piste de ciel crème, il joue tous les rôles ; à la fois acrobate entre les digues, clown de douche et jongleur avec quelques nuages abandonnés par le brouillard triste.
C'est pas très professionnel mais il fait rire les enfants lassés des vagues qui font toujours le même numéro.
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Avant la lune

Tu aimes par-dessus tout t’asseoir à la table de la terrasse, le soir quand le vent se calme et que les cyprès autour retrouvent leur droiture. Tu prends la toile cirée enroulée sur elle-même dans le dernier tiroir du petit meuble du vestibule. Tu sors, la déplies avec un soupir d’aise. Tu as auparavant enlevé ta tenue de boulot ; quitter le costume comme tu dis. Te voilà paré pour la soirée en short, t-shirt évasé et sandales. Tu décroches quelques pinces à linge de la corde tendue au fond du jardin et disposes la toile sur la table, correctement épinglée à ses quatre coins. Il vaut mieux être prudent ; on n’est pas à l’abri d’une bourrasque avant que la lune ne se pointe.

Assis confortablement sur ta chaise, la seule possédant un petit coussin assorti à la toile cirée, avec de gros motifs de fleurs orangés – enfin, un coussin, du moins ce qu’il en reste : plusieurs fois mastiqué par le chien, il garde la trace de sa bave et de ses crocs mais tu ne te résous pas à le changer – tu fumes lentement en dénouant tes doigts de pieds qui craquent comme des pignes de pin.

Il est dix-neuf heures, l’air est frais pour une mi-juin. C’est ce à quoi tu penses quand elle arrive sans un mot avec son plateau où tiennent en équilibre précaire, la bouteille de pastis, un verre haut avec deux gros glaçons, un broc d’eau et une assiette de cochonnailles. Elle a sur son avant-bras ton gilet retombant comme une serviette de serveur. Ton gilet blanc à grosses mailles que tu traînes depuis des années.

Elle dépose le plateau sur la table. Te sert une rasade : un quart de pastis, trois quarts d’eau. Tu lui souris, elle t’embrasse sur la joue, dépose le gilet sur tes épaules et retourne à la maison.
Tu resteras jusqu’à vingt-et-une heures ainsi attablé entre vapeur d’anisette, jambon ibérique et toile cirée, les fesses posées sur le coussin et toutes tes angoisses tapies derrière les cyprès.

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Les yeux du bois

Tu as rentré le bois pour l’hiver. Sous la tonnelle, tu découpes les grosses bûches en rondins afin qu’elles puissent facilement s’insérer dans l’âtre. Tu élagues les petites branches, ça fera du petit bois pour allumer le feu. Avec un couteau, tu retires ce que tu appelles les yeux du bois, petites saillies qui peuvent blesser lorsqu’on se saisit de la bûche. Tu dis qu’il faut que le bois rentré soit propre, la bûche lisse, le rondin parfait. Tu t'actives à la tâche avec une application sans pareille.

Elle, elle te regarde depuis la fenêtre d’en face, derrière son rideau blanc brodé. Tes gestes prennent alors de l’amplitude. Ton dos se voute exagérément puis soudain tu te cabres comme un pur-sang. Ton front se strie sous l’effort, quelques ridules de force qui disparaissent dès que tu souris. Entre deux cognées, tu remontes les manches de ta chemise pratiquement jusqu’aux épaules pour laisser luire au soleil tes muscles renflés.

Tu sais qu’elle t’attend chaque jour, à la même heure. Ainsi tu en rajoutes, tu crânes avec ta hache que, de temps à autre, tu poses ostensiblement sur ton épaule en admirant le tas de bûches découpées. Jambes écartées, tu fais rouler tes hanches comme si le besoin de décontracter ton corps se faisait sentir. Tu sais qu’elle regarde ton petit cul moulé dans ton jean alors tu chaloupes encore un peu, pour le plaisir. Puis tu reprends le boulot parce que, dis-tu, il ne va pas se débiter tout seul, ce bois. Tu parles seul, fort, de façon à ce que, derrière sa fenêtre, elle t’entende. Tu jacasses, sifflotes, gesticules et râles quand une bûche te résiste – fort, très fort. 
Cette année, tu as « fait » du bois pour au moins trois hivers. Tu es fier de toi et, secrètement, tu attends les premières gelées pour traverser la rue et aller lui offrir deux ou trois beaux rondins.

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Vieille dame

Aujourd'hui est une vielle dame en peignoir, bigoudis sur la tête, qui se traîne d'heures en petites peurs.
Son araignée au plafond se fiche du dicton comme de son premier caleçon.
En avant, glissement de babouches jusqu'au soir — espoir !
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Une forêt à disposition

Il faudrait que j'aie une forêt à disposition. Oh pas immense, juste une petite futaie avec une clairière !
J'y ferais du feu par vent doux, gratterais les cailloux autour, l'un avec l'autre j'écrirais des mots stupides en me faisant croire que c'est comme ça qu'on a inventé la craie, que les tableaux noirs de mon enfance ne sont en fait que de grands arbres auxquels on a enlevé l'écorce ; oui, j'y serais bien au creux de ce bois, à poser mon cul où je veux, sur l'herbe fraîche ou sur les branches les plus hautes, sûr que je ferais des jaloux dans ma cabane dans la forêt que j'aurais à disposition rien que pour moi et quand j'en aurais marre de tout ce vert paisible autour, je m'en irais en claquant la porte qui me sépare de ce rêve. Voilà.

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La daube

Tu as crocheté les volets pour t’abriter de la lumière. Sur le feu bouillonne une daube de bœuf, pour ce soir. Tu as ajouté avant de la couvrir un peu de ce vin passé. Tu dis qu’il est passé mais pas encore vinaigre, suffisamment aigrelet pour relever le bouillon. 
C’est une journée de début d’automne gorgée d’heures lentes où le soleil écrase la maison avant de la laisser reposer dans un soir plus doux, presque bon. Un peu comme la daube qui va cuire mollement durant trois heures pour donner au dîner son goût si tendre.
Tu prends un livre délaissé depuis plusieurs semaines et assise devant la fenêtre, ton regard fait des allers-retours entre les lignes de la page et celles de lumière qui traversent les volets. Le clapotis du bouillon te berce lentement. Chaque bulle éclate et résonne dans ta tête à la recherche d’un écho lointain. Le fumet de la viande mijotée parvient à tes narines et ranime le souvenir. Tu revois ta mère aux fourneaux touillant la daube d’une cuillère en bois tandis que ton père mutique lit à la fenêtre.
Tu finis par t’assoupir sur ton livre.
Sur tes genoux l’ouvrage lourd, resté ouvert à la même page, glisse sur la toile de ton tablier, tombe au sol et se referme.
Tu respires en reniflant un vieux sanglot, la bouche ouverte. Une mouche vole autour de toi. Le jus de la daube déborde de la casserole.
On jurerait que tu meurs.

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Midi trente

La nuit a chopé une mélancolie, l'a serrée au cou sans arriver à s'en défaire.
Depuis, la matinée a des allures de marin qui ne rentrera jamais au port.

Heureusement, à midi trente, le voisin a entonné La belle de Cadix.
L'après-midi n'a plus qu'à se faire des yeux de velours.

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Manège

Le manège tourne.

Un camion de pompiers,
un oiseau à hélice,
une voiture de police,
une odeur de poussière,
un pompon à franges.

Un œil suit le mouvement.

Une pomme d'amour
un rouge aux joues,
un peu de sucre,
un sourire perdu,
un rien de vent.

La tête tourne.

Est-ce une fuite
de chevaucher l'enfance ?
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De si longs cils

La mer a de si longs cils
qu'elle ne voit rien.

Rien
de ce qui
se crie,
se noie,
s'oublie,
se disperse
sous ses battements longs.

Si elle ouvrait les yeux,
elle ferait de nous
de vulgaires bois flottés.
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Tout au plus

Ce matin a la couleur du chagrin
sans la houle des larmes.

Et pourtant,
dans le creux de la vague,
j'ai vu une méduse pleurer.

Un centilitre de tristesse,
tout au plus.

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Les casseroles

Avant l’aube, la cuisine plongée dans l’ombre laisse entrevoir sur le mur deux casseroles en cuivre suspendues l’une au-dessus de l’autre. Léchées par la lumière du couloir qui taille son chemin à travers le rideau en corde, elles font office de phares à la nuit qui traînaille.
Tu descends de la chambre par l’étroit escalier en colimaçon. Encore dans ton sommeil, ton premier geste est de passer le doigt sur le cul de la casserole la plus basse, pour vérifier s’il y a de la poussière. Le frottement émet un bruit comme un râle qui fait se lever l’oreille du chat.
Ton doigt laisse une marque sur le cuivre. Le chat monté sur la table pour t’accueillir attendra sa gamelle. Tu saisis le premier chiffon qui sèche sur le dos d’une chaise et tu frottes la casserole avec énergie. Tu la briques à fond jusqu’à voir ton reflet dans les courbes de cuivre puis la reposes sur son crochet en ajustant la queue de façon qu’elle soit bien alignée sur la casserole du haut.
Tu lèves la tête, d’un air insatisfait. Tu repasses ton index pour t’assurer qu’aucune poussière ne subsiste, le frottes à ton pouce pour éprouver la coulée d’air propre entre les pulpes et finis par porter tes deux doigts à la bouche. 
Le jour se lève en même temps qu’une odeur de cire d’abeilles.
Le chat saute de la table et vient miauler entre tes jambes.
Tu t'assieds, jettes un oeil à la fenêtre qui s’éclaire puis aux deux casseroles. 
Demain, tu feras la poussière sur la plus haute.

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Sur la plage arrière

Tout au long de la route,
il y avait ce chien
qui rongeait son frein.
Un cabot pelé par le soleil
qui hochait la tête
sur la plage arrière.
Une peluche qui dit oui.
Une peluche qui dit non.
Aux places avant,
nos pensées étaient fièvres,
nos futurs contondants.

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Folie verte

La cime des arbres longs se balance dans le reflet de la vitre. 
La folie arrive à la fenêtre dépeignée d'un vert anxieux.
Y voir la couleur des hommes aux frondaisons.
Têtes secouées sans repos,
agitation permanente,
cheveux ébouriffés.

Tout à leur soif d'être plus longs que les arbres.
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En joue

La table dressée pour eux
dans un restaurant désert. 
Un peu de rouge aux joues.
Deux verres de vin d'Anjou.

Le reste s'imagine
entre un ciel poreux
et une parole qui s'émeut.

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Hygiène

L'après-midi se brosse les dents avec un filet d'eau claire.
Le soir veut l'embrasser sur la bouche, sentir son haleine devenue fraîche.

Mais le ciel indisposé n'a pas fait son dernier rot.
Cracheur de feu sur la berge, il est bien décidé à leur pourrir la nuit.
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Un ange passe

Toujours ce moment étrange où la discussion déborde.
Au bout d'un fil tiède, un silence traverse les voix, change l'air en plomb.
On dit : un ange passe.
Il accroche un sourire à nos lèvres avec un soupçon de menace.
Toujours cet instant à coté où du malaise surgit le verbe plein.
Mais c'est avec le vide qu'il doit se conjuguer.
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La trace blanche

La trace blanche
laissée par le sel
de la mer sur ta peau.
Un reste de meringue ?
Une ligne de poudre ?
Une note à la craie ?
Une flèche étêtée ?

Je lèche entre les signes,
donne au soleil mes vertiges.
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Mercurochrome

L'enfant sur l'épi de rochers,
pieds nus à sauter,
d'un équilibre à un autre,
pour arriver au bout
et retourner.

Éternelle quête d'un risque
qu'il faut dompter,
même si le genou
Mercurochrome
a toujours fait rêver
les cours de récré.
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Marcher dans l'eau

Marcher dans l'eau,
à petits pas sur le matin neuf.

La lumière irrite le bleu du ciel.
Rien ne bouge
si ce n'est l'onde
de quelques vagues molles.

Aveuglé,
j'y cherche une insouciance.
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Au bal de l'usine

Ce soir, je sors danser sans vraiment en avoir envie. J’ai passé une semaine assommante, prolongement de plusieurs années de fatigue. Le week-end venu, la routine bien grasse m’enfonce la tête la première dans le canapé. Une lassitude qui au fil du temps m’a tenu distante des jours heureux.

Je travaille à l’usine de retraitement de déchets, à l’entrée de la ville. Je passe ma vie sur la chaîne de tri : scruter le tapis roulant, saisir un objet, juger de sa matière, trier et recommencer. Je répète inlassablement les mêmes gestes depuis vingt ans. 

Ce soir, ma mère a insisté pour que je l’accompagne au bal donné pour le départ à la retraite de Will, le contremaître. Je me suis laissée entraîner. Retourner à l’usine un samedi ne m’enchante guère. Mais j’aime beaucoup Will. C’est un vieil homme désormais, un des premiers à avoir travaillé à l’usine. Un honnête homme qui a beaucoup fait pour ma mère et moi, lorsque nous sommes arrivées en ville sans un sou. Il nous a hébergées quelques temps dans sa modeste baraque au bord de la route menant à l’usine. Il nous a embauchées, ma mère d’abord puis moi lorsque j’ai eu seize ans. 

Pour l'occasion, on a poussé les armoires métalliques qui servent de vestiaires, plié les rangs de tables hautes où glissent les tapis, nettoyé les sols, récuré puis décoré les murs. On a fermé les portes qui donnent sur les containers de déchets. L’odeur persiste mais on y est tous habitués. On a tout fait pour que la grande salle poussiéreuse de l’usine ressemble à une vraie salle de bal. 

Will est sapé comme un prince. Il trône au milieu de la piste de danse en invité d’honneur et c’est lui qui ouvre le bal en invitant ma mère. Je suis fatiguée mais émue de voir ces deux-là réunis, dansant joue contre joue. Ma mère a toujours nié avoir eu une relation avec Will. Je n’ai jamais cherché à la contredire. C’est sa vie. 
Le contremaître est à la fête. Tous ses employés sont présents autour de lui pour rendre hommage à cet homme qui a eu la lourde tâche de motiver une équipe chargée d’un travail qu’il sait des plus ingrats. Il en garde une certaine honte planquée sous des cernes noirs, un peu de la crasse accumulée durant toutes ces années. Mais aujourd’hui son sourire est plus fort ; il nous éclaire, nous les ouvriers qui resterons dans la chaîne, rivés à nos tapis roulants.

Je les regarde danser dans ce lieu où nous avons passé tant d’heures à trimer. Je suis assise au fond de la salle, une légère mélancolie pliée dans mes yeux. Ma mère et Will tournoient, timides comme au premier jour. Le doute et la beauté mêlés dans leur allure faussement princière de petites gens, ils sont soudain les plus jeunes de l’assemblée, les plus beaux pour aller ensemble trier des souvenirs.

Young couple dancing, New York, 1960 (William Gedney)

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Incube

Saison de soif au plus près du sable,
le temps sèche toute pensée.
Touffeur et vertige, le jour peine à mener la danse.
L'esprit incube, pris en tenaille entre
ne rien faire et ne rien faire du tout.

Dans la marge, laisser les mots se disputer.

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Pauvre esquif

Un pauvre esquif, si loin qu'il semble irréel, est assis sur le soleil.
Le regarder fait plisser les yeux et danser autour du mât des centaines de moucherons dorés.
La lumière en bonne trieuse d'âmes passe à travers la nuée et chasse les étincelles sous les rides oblongues de la vieille barque.
Le soleil hardi s'engouffre sous la poupe et s'acoquine très vite avec une vague célibataire.
La voile s'ouvre. Belle et majestueuse, elle se rend fière au vent.
Désormais regarder l'esquif ainsi requinqué fait les yeux s'écarquiller.
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Orage

On voit arriver l'orage au sourire narquois de la brume.
Elle s'étale sur l'horizon, saisit la crête des vagues à la gorge.
Et dégorge.
Dans la sueur de leurs geôles, certains corps déjà entendent sa colère.
Bruissent en eux, sauvages et angoissants, les éclairs de demain.
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A la digue

Il voudrait parler à la digue à l'entrée du port. Celle qui bloque les vagues et tranche le ciel.
Il voudrait dire à la digue ce qu'il pense de ses blocs de béton gris et des hauts grillages qui balafrent l'horizon.
Il voudrait aider le vent à passer par-dessus, à soulever la grève et défaire les piquets.
Mais voilà il n'est qu'un pêcheur à la ligne et ne sait pas parler aux digues. Il sait juste s'assoir dessus et espérer.
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Je n'attendais rien

Je n'attendais rien.
La table est mise, le vin tiré.
De mon balcon, je vois leur terrasse.
J'ai vue sur le dîner qui se prépare sans autre tremblement que celui de la nappe soulevée par le vent.
Je n'attendais rien.
Ils s'attablent au bord du soir, boivent, mangent.
Une ombre grise puis noire recouvre lentement leurs silhouettes. Ils disparaissent dans le tintement des verres qui s'entrechoquent.
Je n'attendais rien.
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La nuit sait se taire

Une prise de paroles et c'est l'enfer qui déroule sous nos pieds.
Lâchement chacun veut imposer son corps et son sort dans l'ignorance de la relation muette née sous la lumière des lampadaires.
La nuit sait se taire tandis que nous psalmodions au fil d'heures monocordes avec la peur du silence pendue à la glotte.

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On dit qu'il rend fou

C'est une ivresse. Une ébriété de tout le corps quand au matin se lève l'Autan. Dans son sillage il secoue les têtes vides.
On dit qu'il rend fou.
C'est une ivresse. Un vent d'alcool lourd passé dans le col étroit de nos bouteilles. Par son chemin, les pensées s'embrument dans un soleil pâle.
On dit qu'il rend fou.
Tout est incroyablement présent puis fuit aussi vite comme si dans sa transe il s'emparait pour toujours des âmes les plus démunies.
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