Que faire de nos peaux usées ?

Que faire désormais de nos peaux usées ? Je te regarde caresser mon cuir tanné par le soleil. Tu lèves légèrement la main, tu frôles, tu dessines comme si tu refaisais le parcours qui nous a mené jusque-là, jusqu’à ce lit rempli de nos tendres poussières. Tu traces le chemin à l’envers, sur la peau notre carte. A chaque blessure que tes doigts rencontrent, petit renflement après petit renflement, tu dresses ce sourcil qui déclenche le sourire ; le tien d’abord puis le mien en reflet. Nous sommes dans cette lumière partagée plus près de la parole en nous taisant.
Nos peaux se sourient, vois-tu, s’accommodent de nos mains tordues. Nos corps s'élisent, même si le miroir nous fait douter, même s’il faut chaque jour encore tout recommencer.

  • 16.2.19

L'heure de pointe

Le tramway passe sous la fenêtre
et sous le nez d’une vieille dame.

Sa lassitude tranche avec le soleil
étendu sur la façade d’en face.

C'est le début de l’heure de pointe,
des nerfs à vif au klaxon des rames.

Depuis la rue, personne ne voit
nos solitudes briller derrière les vitres.

17h22 #AuBureau
  • 14.2.19

Par lents battements

Les rideaux sont tirés,
les visages aussi.

L’hiver laisse des traces
jusque sous les yeux.

À l’endroit même de
la plus fragile peau.

On ne parle plus que
par lents battements de cils.

19h03 #AuBureau
  • 12.2.19

Avec le même doute

Tu me regardes avec toujours le même doute. Tu me regardes comme tu m’as toujours regardé. Un appel à la rescousse toujours tendu dans les yeux. Mon reflet ridé dans ton iris convole avec ce doute qu’on partage depuis toutes ces années. C’est avec lui qu’on a balancé nos vies jusqu’ici. Un coup parfait, un coup dans l’eau. Mais toujours le doute comme guide, sans jamais se reposer sur l’éclat de nos voix, sans jamais changer une virgule à nos écritures instinctives.
Nous sommes deux vieilles ombres désormais ; mais que nous doutions encore nous maintient ensemble dans une jeunesse irréelle, enroulés chaudement dans une naïveté d’oiseaux.
  • 10.2.19

Oublier

Les mots se soulèvent,
volent au-dessus des têtes.

Le jour a tendu les corps,
désormais la nuit les absorbe.

Oublier
coups cyniques,
verbes hauts et courts,
discours stériles.

Chacun prépare sa sortie,
ronge ses colères enfouies.

La nuit effacera toutes les rancunes.

19h40 #AuBureau
  • 7.2.19

Sous les bureaux

Le réverbère et le néon intérieur
se confondent sur les vitres.

On y voit nos visages déformés
se barbouiller de lumières.

Nos jambes molles s’étalent
sous les bureaux poussiéreux.

Février fouille nos mélancolies.

18h38 #AuBureau
  • 6.2.19

Du bleu au jaune

Une lampe s’allume puis une autre,
l’heure bleue tourne au jaune pâle.

Un cri au loin manifeste la fin
d’un nouveau jour de grève.

Face à moi, l’écran a l’air fatigué
ses pixels jouent avec mes cernes.

18h29 #AuBureau
  • 5.2.19

Peu de la nuit

Peu de la nuit toujours
pour changer les rêves.

L’enfant passe sans bruit,
effleure une peur ancienne.

Les arbres sont trop hauts,
malgré l’âge on y grimpe encore.

Peu du jour pour effacer
les larmes et les écorchures.
  • 3.2.19

Trop vu

J’ai l’impression aveugle
de percevoir dans le noir la brume.

Je prends son voile pour cape,
avance comme rampe l’animal.

Je ressens alors le bois et la neige,
la ville endormie sous les réverbères.

Je me retrouve sur le chemin
où mes yeux vident mille images trop vues.
  • 1.2.19