Le monde, cette fantaisie du regard

Le monde, cette fantaisie du regard
quand survient
le changement des couleurs,
que le paysage se taille
une part d’ombre et de cuivre.

Le monde comme tu veux le voir,
chaussé de verres déformants,
une réalité creusée par les rêves,
un petit espace de bonheur
caché sous la lunette du mensonge.
  • 21.9.19

Il fait un jour à vider le ciel

Il fait un jour à vider le ciel.
De toutes les traces laissées par les ivresses, se laver à grande eau avant la mort. Bouger les meubles. Oublier un instant les limites imposées. Garder pour soi les mots fragiles et la lumière traînante d’après tous les essorages.
Il fait un jour à vider le ciel.
  • 18.9.19

Fenêtre sur fenêtre

Il y a cette vieille fenêtre
que je vois depuis le bureau
à travers notre fenêtre ouverte.
Fenêtre sur fenêtre avachie
sur un pot de géranium mort,
aussi mort qu’est morte
l’antenne râteau
qui la surplombe sur son toit
aux tuiles lézardées et vert-de-gris.
Il y a cette fenêtre sur fenêtre
d’où sort toute la sécheresse de cet instant raté.

16h25 #AuBureau
  • 17.9.19

Il fait un jour à se laisser aller sous la robe de l’air

Il fait un jour à se laisser aller sous la robe de l’air.
Septembre s’installe et avec lui le changement progressif de l’air ambiant. Courant sous des feuilles, balayant la cime des arbres, rigolant sous nos nez, l’air et son grand cousin le vent prennent la place de l’imposante dame chaleur. On pourrait faire un poème de tout ce qui change dès qu’on pense à cet air qui nous touche. Mais septembre est aussi le premier de ces mois qui finissent en brrr. Ayons l’air de ne pas y penser.
Il fait un jour à se laisser aller sous la robe de l’air.
  • 16.9.19

Frissons et nouvelle rosée

Qu’un éclat de lumière
ferme la vue de la fenêtre
et tes yeux se mettent à courir
dans la chambre, à chercher
une ombre où apaiser le regard.

Tu brûles du dedans,
ta peau reste aux abois,
frissons et nouvelle rosée
sur l’écorce de nos mémoires.

Que l’éclat d’un souvenir
entrouvre nos draps défaits,
que tu parles un peu
de la lumière et de tes feux
et la joie s’empare de notre arbre.
  • 13.9.19

Comme un camion

Ici c’est la mi-journée,
un peu passée.
On dit : la bascule est faite
entre les heures écoulées
et celles encore à vider du sablier.

Ça ronronne comme un camion,
on dit ça, comme un camion
qui taille sa route sur le temps,
vrombissant à peine sur le bitume,
à pleine vitesse et en roue libre
jusqu’à l’heure de toutes les débauches.

16h10 #AuBureau
  • 12.9.19

Pluie de mouches

Il pleut. Les gouttes viennent s’écraser sur la vitre comme des grosses mouches. Tu les regardes éclater et tu imagines leurs abdomens glissant lentement sur le verre. Tu prends le fracas de la pluie pour une nuée sauvage, un suicide collectif. A cette pensée, tu esquisses un sourire et viens poser tes lèvres sur l’intérieur de la vitre. Tu embrasses à travers le verre chaque goutte qui glisse, chaque mouche qui meurt.

Il pleut. De plus en plus fort. Tu n’arrives plus à saisir de ta bouche chaque impact. Tes lèvres font l’effet d’une ventouse sur la vitre. Tu veux attraper toutes les mouches, qu’aucune n’en réchappe, les embrasser puis les avaler une à une pour mettre fin à leur souffrance. Tu t’énerves. Désormais, dans la précipitation, c’est avec ta tête que tu cognes la vitre : ça provoque un bruit lourd qui fait vibrer la fenêtre comme lorsque sonne le glas au beffroi du village et que les murs de la maison s’en font l’écho. 

Il pleut. Et tu n’en peux plus de chasser les mouches toujours plus nombreuses, toujours plus ruisselantes avec leurs abdomens putrides. Tu lèches la vitre. Ton front devenu rouge glisse de haut en bas et de bas en haut, frénétiquement. Tu deviens fou, ne veux plus voir, ne plus savoir cette hécatombe.

Il pleut. Tu t’allonges sur le rebord de la fenêtre, les yeux errant sur le plafond. Tu fermes les yeux. Ta respiration diminue. Tu t’apaises, laisses entrer en toi la musique de la pluie qui fouette la vitre. Une mouche, une seule, une vraie, se pose sur ton front. Tu t’endors. A moins que tu ne t’éveilles.

  • 11.9.19

Même bleu

On se couche frémissants
à l’idée d’une autre lune.

La nuit reste une attente,
perspective d’un autre ciel.

Pourtant le jour revenu
affiche un même bleu.

Avons-nous été autres
durant ces heures passées
sous la toile des rêves ?
  • 10.9.19

Cette odeur

La cheminée couve des cendres encore chaudes de la veille. L’odeur de fumée est vive. Elle se mélange à la poussière qui danse autour des gros rideaux en velours. C’est une odeur lourde, de bois calciné, de ces petites branches de frêne que tu as fait brûler en premier pour attiser le rondin de chêne un peu vert. Une odeur de forêt après un incendie qui aurait tout décimé ne laissant plus flotter que des relents de lichens et de champignons moisis. Elle est non seulement incrustée dans les murs jaunes, dans les tapisseries dont les motifs de fleurs ont fané, dans les meubles qui l’accueillent dans leurs interstices vermoulus et dans le sol en tomettes rouges patiné de suie, mais aussi dans ton corps flasque et fatigué, étendu sur ton lit de fortune.
Aujourd’hui, alors que le jour peine à percer les rideaux, il règne une atmosphère de trop-plein comme si cette pièce – ta chambre mais aussi ta salle à manger et ta cuisine – n’en pouvait plus d’être ce réduit de cendres, ce vieux cendrier froid.
Tu te lèves et ouvres la fenêtre. L’air frais du matin s’engouffre dans la pièce. Tu respires à grands poumons. La brume est basse. La campagne encore endormie te fait sentir son haleine fraîche. L’hiver lâche un grand rot dans la forêt qui te fait frémir et refermer la fenêtre.
Le courant d’air a ranimé la cheminée. De fines flammes lèchent l’âtre et embrasent le reste du rondin de chêne. L’odeur est maître de l’espace. Cette odeur, ton odeur que tu ne sens plus.

09/09/2017
  • 9.9.19

Derrière le dernier refrain

Il y a la radio qui crachote
des tubes du moment
sur des voix maquillées à l’auto-tune

et nous qui faisons
des passes d’armes
entre lassitudes et sifflotements,
éternuements et raclements de gorge.

Nos regards sombres
cherchent une lumière,
nos chagrins se cachent
derrière le dernier refrain.

Parfois, des pensées libres
s’évaporent de nos têtes
en formant des phylactères
dans lesquels on peut lire
tous nos dialogues secrets.

14h17 #AuBureau
  • 6.9.19

Longtemps j'ai voulu

Longtemps j’ai voulu être
aussi paisible qu’un chat
lorsque, roulé sur lui-même,
il dort d’un sommeil profond.

Longtemps j’ai voulu être
aussi libre qu’un oiseau
lorsqu’emporté par le vent,
peu lui importe le chemin.

Longtemps j’ai voulu être
aussi drôle qu’un singe
lorsque, soulevé par les anges,
il saute d’arbre en arbre.

Longtemps j’ai voulu être
aussi bien que mes pairs
alors que, dépeçant mes rêves,
je ne parvenais qu’à les imiter.
  • 5.9.19

Sandales ouvertes

Dans le parc
à midi
un enfant marche,
en marge du chemin ,
dans les premières
feuilles mortes.
Il frotte et racle
ses pieds
dans des sandales
ouvertes,
dans des sandales
vieilles.
Dans le parc
à midi,
un homme calé
sur son chemin
regarde avec envie
de le rejoindre,
ouvert
à toutes les vieilles
chaussures,
à tous les vieux
souvenirs.
  • 4.9.19

À l'orage

Dans la rue,
une air de fièvre
transporte les passants.

Le temps est lourd,
me dit ce vieil homme
qui peine et sue sur le trottoir.

Le soleil traverse le bitume
et ses yeux noircis,
la vieillesse est à l’orage.
  • 3.9.19

Quelque algèbre

tu
Tu repasses dans ta tête tous les théorèmes du monde. Tout ce qui régit l’existence et que tu ne comprends pas.
Ce soir, une fois de plus, il y a un ciel d’orage qui étouffe toute réflexion et ranime des équations électriques pour lesquelles tu ne trouveras jamais de solution.
Alors, tu sors dans le soir plein de lourdes constantes. D’abord, le vieux chien du voisin qui te grogne dès qu’il te voit. Dix ans que tu le croises ce clebs à poils ras. Il te connaît mais continue à vouloir sauter le grillage pour te mordre. Ensuite, il y a le trottoir et son pavé manquant que tu évites en descendant sur la route. Ce trou sur ton passage que personne ne veut remplir. 
Tu descends la rue vers le parc où tu as tes habitudes. Tu franchis le portail pour y accéder, haut et lourd avec son immuable grincement de ferrailles lorsque tu le pousses d’un même effort, d'une même lassitude, sans comprendre pourquoi on ne le laisse pas grand ouvert en permanence. Puis, tu rejoins la mare au centre du jardin à la française et ton banc où tu t’assoies pour ruminer quelque algèbre de la vie. Tu regardes les buissons alentour, taillés en forme de points d’interrogation et, dans l’eau traversée de carpes, le reflet noir de ton visage et de toutes tes questions.

02/09/2017
  • 2.9.19

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