Au fond de mon lit

image Ce matin, calé au fond de mon lit, j’ai dix-huit ans. Hier soir et jusqu’à tard dans la nuit, je suis sorti pour fêter dignement cet événement. Il est déjà midi et les cloches de l’église résonnent. C’est dimanche et comme tous les dimanches le carillonneur tire avec peine l’épaisse corde reliée aux battants de la charpente. J’imagine ce vieil homme usé décoller du sol à chaque coup qui retentit dans ma tête endolorie.

Midi et je n’arrive pas à me lever. Ma mère cuisine. J’entends le souffle de la hotte aspirante. C’est fort et lancinant mais masque le silence. Elle doit être pensive, absente et seule comme toujours devant sa table de cuisson. Absorbés par la soufflerie, j’imagine s’évanouir ses rêves, pont des soupirs et amant transi envolés par le conduit. J’ai mal aux cheveux. Je repense à cette fille qui m’a pris la main hier soir attisant le feu sous mon bas ventre. Elle m’a fixé de ses yeux lumineux comme pour me signifier son analogue incandescence. Les cloches se taisent.

Midi passée et j’ai une sensation de vertige. Mon père entre du bistrot. J’entends ses pas lourds fouler l’escalier. Il s’assoit à la table de la cuisine. Je ne vois rien mais je le sais aphasique et enivré. Je le devine tirer sur sa cigarette qui de son feu cramoisi désillusionne son visage.

Les images s’empilent mais les couleurs restent ternes. Il n’y a guère que la fille émoustillante rencontrée hier qui pourrait me tirer de ma léthargie éthylique.

C’est déjà l’après-midi et j’ai soif. J’ai la bouche pâteuse et certainement l’haleine fétide. Si je pose un pied sur le sol, un théâtre silencieux et pernicieux m’attend. Pic et repic. Les cloches reprennent. J’ouvre les yeux et les referme aussitôt. J’avale ma salive pour humidifier ma gorge nouée. J’ai dix-huit ans. Je n’arrive pas à me lever alors je préfère dormir. Je préfère rêver.

20 commentaires:

  1. ...les durs lendemain de premières cuites... jamais de très bon cru en matière de souvenirs...

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  2. Dix-huit ans… Pour les garder bien au chaud, peut-être faudrait-il ne jamais se lever?
    Un pièce de plus, colorée et forte, qui s'ajoute à ton grand puzzle.

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  3. Un rêve, c'est un projet sans date. Ça ouvre les horizons.
    Belle sensibilité, on y serait presque.

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  4. Pas top les lendemains qui déchantent, surtout quand on se rend compte ce qui nous attend en voyant ce que sont devenus nos parents

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  5. Youssef > oui, mais c'est pas tant la cuite mais ce qui m'attendait dans la maison qui ne me donnait pas l'envie d'émerger.

    Le coucou > Ne jamais se lever, c'est un peu mourir quand même ! Laisser passer et pouvoir y revenir aujourd'hui. Constater à défaut de comprendre.

    Balmolok > Un projet sans date, ça me ressemble assez bien ça. Le champ des possibles que je laboure rarement. Je préfère la jachère.

    Anonyme L'âge de la majorité et un constat amer sur le monde de l'adulte qui m'attend.

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  6. Matériau très proche qui m'a servi d'ouverture pour ma première aventure d'écriture de longue durée. Et merci pour le lien!

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  7. les lents demains ...
    les suites d'hier
    quand today est largué
    dans une faille temporelle

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  8. Je ne sais pas si quelqu'un t'a déjà "tagué" pour le jeu littéraire de Mme Kevin, mais à tout hasard, je l'ai fait…

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  9. Michel Brosseau > Et on peut la lire quelque part cette première aventure ?

    Mr M > oh! joliment dit ! Oui, y a bien une histoire de faille là dessous. :)

    Le coucou > Et bien merci, j'avais laissé un commentaire chez Gaël disant que j'allais peut être y participer. Maintenant, je ne peux plus reculer. :)

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  10. Un de mes fidèles commentateurs - Snake pour ne pas le citer - n'arrive plus à commenter ici. Si vous aussi, vous avez rencontré ou rencontrez encore des difficultés, merci de me remonter vos infos (messages d'erreur, identification, etc...) à zeugmo[at]gmail.com.

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  11. Celui-là je vais prendre le temps de le relire.

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  12. Je me souviens d'une chanson de colo qui se chantait à plusieurs voix qui disait à peu près ceci :
    Maudit sois-tu carillonneur
    Que Dieu créa pour mon malheur
    Dès le point du jour à la cloche il s'accroche
    Et le soir encore carillonne plus fort
    Quand sonnera-t-on la mort du sonneur ?

    Et un chant à plusieurs voix, c'est un canon et trop de canons donne mal à la tête comme si le carillonneur était DANS notre tête.

    Bonne soirée Mr Arf . JF

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  13. une cuite qui dessille le regard


    alors, oui heureusement il y a les rêves

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  14. Sylvie > Une bise aussi à retardement :)

    Anna de Ssss. > tiens, moi aussi !

    JF > héhé, jolie chanson. Les carillons ne m'ont jamais vraiment dérangé.

    Mu Lm > et ankylose les envies... Alors, je rêve ! ;)

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  15. Est-il raisonnable dans un blog aussi distingué d'écrire : "J’ai la bouche pâteuse et certainement l’haleine fétide". "Le réalisme a des limites dont les bornes marquent la fin", aurait pu dire Alphonse Allais. On frémit de penser à d'autres manifestations venteuses du matin. Heureusement vous n'y pensâtes point.

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  16. Oh ! Excellent billet.

    Je me permets de décrire la manière accidentelle dont je l'ai lu : je cherchais une info technique sans rapporta avec les blogs, et je suis tombé sur cette entrée (j'ai du retard dans mes lectures de blogs). J'ai commencé à lire, sans savoir qui était l'auteur. L'impression de "rêve", de fuite, d'évasion, sur le mot final, à cette lecture accidentelle s'en est trouvé décuplé ! Merci.

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  17. héhé, tu cherches un nouveau lit alors ! Merci. :)

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  18. j'aime autant le texte que les commentaires
    j'ai éclaté de rire à celui de Snake

    (bah oui, je lis tout !!! )

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  19. Oui คภเl๏เรє souvent les commentaires de Snake sont mieux que le billet surtout quand il emploie à la fin son subjonctif désuet ! :)

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