À leurs oreilles

J'entends les enfants
chahuter depuis la fenêtre

leur voix, dans la rue gelée,
former des ronds de fumée.

Quelque souvenir s’y cogne
comme les années sur mon visage.

Une ride de plus quand la mère
crie à la soupe à leur oreilles rougies.
  • 28.1.19

Dans l'air de la rue

Il y a dans l’air, dans la rue, dans l’air de la rue : de la peur. On ne l’aperçoit pas du premier coup, la peur qui rôde dans la rue. Elle n’a pas l’air d’être de la peur, elle ne ressemble pas à l’idée qu’on se fait de la peur. C’est une peur cachée dont seule la rue connaît l’existence puisqu’elle la retient en elle, jusque sur ses trottoirs, jusque dans les regards des passants.
Comme pour cet homme croisé ce matin, cet homme bien urbain, au sourire franc lorsque nous nous sommes rencontrés du même côté du trottoir. Cet homme propre sur lui, le regard haut, l’allure fière. Cet homme qui a fait un écart pour me laisser la place et qui m’a souri de son plus beau sourire en s’excusant presque d’être sur mon chemin. Son sourire voulait dire : excusez-moi, je ne vous ai pas vu, j’étais dans mes pensées. 
Pourtant, j’y ai lu de la peur. Furtivement, de la peur coincée entre ses lèvres, un regard double dont un œil ne voulait pas croire l’autre ; cet œil qui ne disait pas la même chose que son sourire ou ses gestes convenus. Cet œil comme ce rictus de façade ont contredit la politesse et l’effacement. L’homme, au plus profond de lui, a eu peur. Tout le monde a peur. La rue le sait, l’air de la rue est rempli de pudeur qui couvre les petites peurs.

  • 26.1.19

Sur le vieux pont

Je finis le chemin qui mène
au vieux pont de bois.

Je vois le point d’arrivée,
briller en contrebas la rivière.

Je sens l’odeur des cordes
se mêler à celle du thym.

Je tends l’oreille aux vents,
la main au passage des aïeux.

Puis plus rien ne me retient
sinon mon ombre sur l’eau.
  • 25.1.19

Dérive

L’eau roule sur le pavé,
emporte les mots sous la langue.

Chercher dés lors la phrase qui dira
revient à traverser un fleuve

le long duquel nul ne résiste
à relire chaque souvenir qui dérive,

nous laissant bouée dégonflée
avec trop de syllabes à la bouche.
  • 20.1.19

Fatigue

Je devrais porter ma fatigue
plus loin dans le bois,

l’abandonner aux arbres
au milieu d’une clairière,

au lieu de lui laisser une place
près de nous qui la dévorons.

Nous affamer pour l’oublier.
  • 18.1.19

Fichu gris - Extrait de "Les Gens" paru chez Tarmac Editions

C'est un petit bout de femme au visage bardé d’un fichu gris, été comme hiver, une cape d’invisibilité pour dissimuler une expression assurément mystique. Je la croise, tous les jours. Elle sort de sa grotte, vieille cahute coincée entre deux immeubles rénovés, claque sa porte récalcitrante d’un geste lourd, puis la verrouille avec trois tours d’une grande clé qu’elle pend par une corde à sa robe de bure. Elle longe les murs, la tête basse et les mains crochetées sur le nœud de son fichu. Elle use le même chemin, le même trottoir, chaque pas sur celui de la veille, trajet de jour comme de nuit. Une main se décroche en guide sur les façades. Cahin-caha sur le pavé, elle avance et le bruit de ses souliers élimés aux talons épouse sa démarche boiteuse. Elle entre dans l’église et demeure une heure sur un prie-Dieu, seule ; puis retourne chez elle en répétant le parcours à l’inverse, dans le même sillage : le trottoir au plus près du mur, la tête penchée sur ses Richelieu, les mains crochetées au fichu.

Personne ne connait son nom, on la dit sourde et muette. Certains la croient aveugle, ce qui expliquerait l’application qu’elle met à millimétrer ses trajets, sa foulée précieuse et ses yeux défunts perdus dans le fichu gris.

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Extrait de "Les Gens" paru chez Tarmac Editions Jean-Claude Goiri (photo de couverture : Alain Mouton)


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  • 17.1.19

Vieillesse crue - Extraits de "Rats taupiers", éditions des vanneaux

16 janvier
St Marcel

Tu commences à poser quelques cheveux blancs sur tes tempes comme un impressionniste mettrait la dernière touche à son tableau. Tu les huiles avec tes doigts en faisant le contour de tes oreilles. Grandes oreilles en gouache que nous avons en commun. Souvent je les regarde. Elles sont notre partage, ces oreilles. Des oreilles qui n’ont entendu que peu de mots mais aujourd’hui elles ont le même gris autour et la même mollesse aux lobes. Ce sont deux paires d’esgourdes d’artistes remplies de la cire des paroles oubliées.

Tu commences à t’inquiéter sous les sourcils. Ici aussi, tu as chassé quelques poils gris rebelles. Tu aimes le noir et tiens à le conserver. Alors tu gommes à la gomina. Ton gel encolle les poils, plaque tes cheveux répandus par grappes, efface les blancs, les brouille avec les noirs. Tu grandis encore, tu ne vieillis pas. Ce ne sont pas les quelques ridules qui grêlent ton front qui vont faire plier le Marcel que tu es. Ce ne sont pas quelques blancheurs de tempes qui vont accélérer le temps et faire oublier que tu as un cœur de vingt automnes. Non, tu luttes et tu vieillis bien.

Tu commences à avoir mal au dos, le soir après la vigne. Les coteaux sont de plus en plus raides, de plus en plus hauts. Mon Dieu que la terre est basse, que ta tête est lasse. Tu te courbes et grossis. Tu t’enfonces dans le poids du temps et ta silhouette s’empâte. Tu ressembles à un Botero, ramassé sur toi-même. De petit homme trapu, tu deviens ventripotent, le cou en corolle de graisse meuble. Ton visage en atteste, tu vieillis en bourgeois repu. Tu as du mal à monter les escaliers et quand, arrivé au palier, tu craches tes poumons en râle, c’est tout ton corps de graisse qui tremble.

Tu commences à vraiment vieillir. Tu as désormais besoin d’une canne sur les trottoirs. Ton pas est lent et tes cheveux noirs ne sont plus que de la poudre de souvenirs. Tu portes une casquette de vieux, grise à carreaux verts. Elle est élimée et mitée mais tu y tiens, c’est la seule qui couvre entièrement ton crâne glabre. Tu déambules dans le village à la vitesse d’un mollusque, d’un escargot géant qui laisse des traînées de bave. Tu n’as jamais été aussi visible, imposant petit bonhomme vieux et lent, et pourtant tu es en train de disparaître.

Tu approches les quatre-vingt automnes et quelques hivers. Je ne t’ai jamais connu d’été et peu de printemps. Tu es alité depuis des mois. Tu ne peux plus bouger, ton corps a cédé tout combat inutile. Tu vas mourir tôt ou tard. Peut-être demain ou dans dix ans. J’attends ta mort, j’ai l’âge pour m’y préparer. C’est normal de voir son père devenir très vieux. C’est naturel à cet âge de s’attendre à la mort. Tu ne parles plus du tout. Les mots ne traversent plus ta gorge congestionnée du gras du monde. Tu ne vois plus ton sexe désormais masqué par la masse flasque de ton abdomen. Étendu en permanence sur le dos, ta vue s’arrête devant une montagne de chair, une chair gonflée par des années d’excès. Tu vas décéder. Tu agonises. Tu meurs.

Mais non. Mais non, voilà, tu es parti avant. Tu n’as jamais vieilli. Tu aurais pu vieillir. J’aurai aimé que tu vieillisses. Tu aurais fait un joli vieux, mince et élégant. Tu n’aurais jamais grossi, tes cheveux seraient restés éternellement bruns et gominés. On aurait recollé nos oreilles à la vie. Tu aurais peint des tableaux de la vie rurale, des Courbet, des Van Gogh, et avec les yeux, tu nous aurais conté les vignes et le vent dans les futaies. Tes petits-enfants t’auraient admiré et aimé comme je t’aime. Tu aurais été un merveilleux grand-père, gouailleur et enjoué. Tu aurais porté radieux quatre-vingt, quatre-vingt-dix printemps, cent ! Tu aurais capturé le temps dans un seau à vendanges. Il n’aurait pas pu se rattraper à l’anse. Tu aurais pu le plaquer au fond. Tu aurais pu le crever du dedans, ce temps où je t’ai perdu au lieu de me laisser croire au parricide.

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Extrait de "Rats taupiers" paru aux éditions des vanneaux

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  • 16.1.19

Ritournelle

Je traverse le silence
qui s’étend sur la grève.

Dehors semble écouter
une musique venue d’ailleurs.

Dedans pour moi inaudible
pourtant je la sais au vent,

oubliée de mes émotions,
coincée dans quelque perte,

ritournelle qui pourrait sauver.
  • 6.1.19

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