Je retiens un peu de la nuit

Je retiens un peu de la nuit
sous mes yeux en persiennes.

Un nuage gros du rêve
coincé dans la gorge du temps,
des mouvements de coupe
dans la forêt des pensées,
une entaille dans le contrat
entre le jour et ses affaires.

Rien finalement qui ne se voit
sur mon visage de coton,
juste une brume vieille
qui parfois revient de la fièvre.
  • 18.2.20

Survivre au chemin

Le trottoir soudain s’allonge
sous un soleil nouveau.

Dans la rue, les cols s’ouvrent
et les visages se relèvent.

Mon pas est lent pour suivre
la direction des sourires.

Rien de mieux qu’un sourire
pour survivre au chemin.
  • 15.2.20

Franchir le pas

De la haute fenêtre tombant sur la rue, des ombres sous un ciel de traîne tirent des chevaux.

Mon grand-père au collier d’une bête de trait va le corps penché creuser des sillons.

Je suis trop petit pour atteindre la fenêtre mais j’entends clairement sa fatigue franchir le pas.
  • 12.2.20

Sous un couvercle en fonte

Le rideau entrouvert laisse passer la lumière.
Un rire de la rue en profite pour se glisser dans la pièce et dissiper l’amertume du matin.
Le café est passé dans le gosier comme dans une chaussette sale. Rien n’est venu perturber les ombres qui creusent les joues.
Le rire redouble tandis que la lumière diminue. Il est midi, presque nuit. Il reste un peu du repas d’hier sous un couvercle en fonte.
  • 9.2.20

Parution de « La ligne sous l’œil » aux éditions Gros Textes

Plaisir de vous annoncer la parution de mon nouveau recueil « La ligne sous l’œil » dans la collection La petite porte aux éditions Gros Textes, avec une illustration de couverture d’Olivier Sada.

Le livre est disponible sur le site de l'éditeur ou par courrier postal à Gros Textes, Fontfourane, 05380 Châteauroux-les-Alpes (chèques à l’ordre de Gros Textes).

Extrait en quatrième de couverture :

Une peur s’ouvre se ferme,
paupière sur l’œil de la mer.

A cette idée dans le vent,
rabattre vite le caquet.

Avant que ne fore la vague,
il me faudra cligner des yeux.



ISBN : 978-2-35082-440-6
ISSN : 2645-9469

102 pages au format 10 x 15, 8 € 
  • 7.2.20

Ces heures de bête

J’ai ouvert la nuit au couteau,
sorti du ventre des rêves
quelques regrets entêtants.

Et ce matin a l’odeur
du sang mêlé à trop de sueur.

Le jour a éclaté lentement,
bulle de buée sur la bataille
pour cicatriser ces heures de bête.
  • 6.2.20

Tu as peur de sortir

Tu as peur de sortir de ta chambre. Dans le couloir, tu perçois un danger aussi impressionnant qu’il est invisible. Si tu sors, si tu ouvres la porte qui donne sur le couloir, si tu décides d’affronter l’air qui tourne à l’extérieur de la chambre, une falaise t’attend et à ses pieds, un océan, un vaste océan ; pas une mare, ni même un lac paisible, non, un grand et vaste océan déchaîné et peuplé de vagues infinies, de rouleaux meurtriers, de mammifères marins à grandes dents, d’oiseaux aux ailes tranchantes mais aussi de navires battant pavillon noir et dont le pont est rempli d’hommes édentés, aux ventres ronds et aux rires carnassiers.
Tu as peur de sortir de ta chambre. L’étendue de l’océan dans le couloir, le battement des oiseaux le long des murs, le grain qui peut survenir à tout moment et t’emporter. C’est la tempête entre deux portes et cet escalier au bout du couloir comme la promesse d'une écoutille n’est qu’un leurre pour masquer l’abîme. Il y a hors de ta chambre trop de bruits et d’incertitudes, trop de peurs. Aucune rampe à laquelle s’accrocher pour te sauver des eaux. Personne pour te secourir, le passage est trop étroit, le niveau de l'océan trop haut.
Des flots et un raffut immenses dans un si petit couloir. Quand tu y penses, ce n’est pas possible. Derrière cette porte, il ne peut y avoir que ces murs dont tu connais l’existence. Deux murs parallèles qui forment à l’évidence un couloir tout ce qu’il y a de plus normal, une banale coursive qui dessert ta chambre et les autres pièces. Pas d’océan, ni de précipice, pas plus que de danger à ouvrir la porte qui donne sur ce couloir. Mais voilà, dans ta chambre, une courbure du temps te joue des tours. Un ange dans ta tête attend que s’émeuvent les sirènes : tu ne peux pas sortir.

01/02/2018
  • 1.2.20

Vieilles habitudes

De vieilles habitudes rôdent dans le couloir. Elles battent dans le corps, accrochent l’attention quand on voudrait se distraire de la vie.
Pareilles à de vieilles chaussures rongées par l’humidité qui, depuis longtemps, ne nous aident plus à marcher. Mais qu’on chausse pour se rassurer.
Toujours dans ce couloir de fausses lumières à contrer quelque peur tenace.
  • 30.1.20

Têtes-brumes

La ville est cernée par un ciel bas.
Nos têtes-brumes forment un ruisseau
— je le vois du haut de l’étage de cet immeuble
qui en serait le moulin —
Il serpente, vire et tourne à la recherche de son estuaire.
Aveugle de sa source,
il mourra de la houle qui nous chavire tous.
  • 27.1.20

Il y a toujours ce cercle de rouille

Il y a toujours ce cercle de rouille sur la toile cirée, trace du vieux vase en étain qui trônait constamment sur la table de la cuisine.
Il y a toujours ce cercle de rouille parce que l’eau du vase débordait toujours légèrement, coulait le long, tombait sur la toile cirée, entourait le vase.
Il y a toujours ce cercle de rouille.
Même si on ne veut plus de la mauvaise odeur de l’eau des fleurs, la mémoire s’enroule. Le vase s’est éteint, table et toile sont remisées mais la rouille demeure.
  • 24.1.20

Ce qui nous brûle au fond

On entend des sirènes par-dessus les toits.
Nos regards tremblent un peu par la fenêtre.
La brume du matin ne s’est pas levée.
Il est dix-sept heures, les sirènes passent.
Il faudrait ouvrir l’horizon avec un ciseau pour apercevoir
ce qui nous brûle au fond.
  • 21.1.20

Tu n’es plus qu’une ombre

16 janvier
St Marcel

Tu n’es plus qu’une ombre. Une tache noire sur le sol, à l’abri du figuier. Ta silhouette se découpe et flotte dans le soleil. Ectoplasme aux doux contours, tu épouses la terre. Ton corps déformé par la lumière se joint à l’ombre de l’arbre perchée sur tes épaules. Tu es trapu et court sur pattes mais là au sol, rampant sous mes yeux, tu es une forme obscure et oblongue qui s’allonge sur l’ocre comme une coulée de peinture noire pénétrant la terre.
Je te regarde longtemps, toi, l’ombre de mes jeunes années. Le figuier en totem et la bouche gorgée du vieux fruit aigre-doux, je te goûte au plus près, à ressentir sous mes papilles l’enfance perdue. Tu flottes évanescent sur mon paysage. Au passage d’un nuage, tu te divises en deux flaques molles pour revenir entier te caler sur l’arbre, une joue collée à la sève. Je te vois près de ton figuier t’endormir. Et le soleil de descendre derrière la colline en coulant une flambée rouge sur le jardin, et toi, feu mon père, tu apparais rouge sang, ombre de moi, puis disparais comme si le souvenir voulait se coucher.
Tu n’es plus qu’une ombre. Tu seras là tant que le soleil et le figuier.

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Extrait de "Rats taupiers" paru en 2016 aux éditions des vanneaux.


  • 16.1.20

On ne s'attend à rien

La plupart du temps,
on ne s’attend à rien
quand on ouvre
les volets sur le jour.

Un ciel pareil à celui d’hier,
d’une constance incroyable,
nous regarde de haut
de ses couleurs souveraines.

On ne s’attend à rien
et pourtant toujours
cette surprise d’être ici
les yeux de l’ombre.
  • 15.1.20

Il fait un jour à cueillir des ronces

Il fait un jour à cueillir des ronces.
Juste pour le plaisir de l’égratignure. La peau éraflée pour à nouveau se sentir vivre. On pourrait couper à travers bois, piétiner fourrés et bauges avec la crainte d’un sanglier tapi sous les hautes herbes. On serait heureux de sentir nos corps réagir à l’approche d’une clairière. Nos mains en sang mais nos cœurs feux de joie.
Il fait un jour à cueillir des ronces.
  • 11.1.20

Traverser la rue

Traverser la rue alors que le feu piétons est rouge.
Sentir le vent d’une auto furibonde.
Continuer à marcher sans rien voir de la ville,
de sa fureur, de son battement de fer et de pierre.
Chercher l’humeur du jour
dans un vieille rumeur de terre.
Le ciel me regarde balancer
d’un pied sur l’autre, bipède sans envergure
qui regarde ses jambes battre le trottoir.
Le feu est passé au vert
sans moi.
  • 9.1.20

C’est peut-être la nuit que tout s’invente

C’est peut-être la nuit que tout s’invente. Cette route que l’on va emprunter le jour venu, ces mots que l’on va lancer à l’être aimé dès le lever ou bien encore ces silences lestés à nos glottes que l’on aura lentement dessinés dans l’obscurité d’un rêve.
La nuit, c’est peut-être là, dans ce creux inconnu, que tout se décide. Sans aucun libre arbitre, notre existence se construit. Notre conscience au repos fabrique sans nous ce qui deviendra nos habitudes, nos sourires feints, nos joies et nos peurs, nos douleurs exagérées, nos chagrins trop propres et notre intime et universelle solitude.
  • 5.1.20