À bas bruit

La fatigue regarde son visage,
il regarde le visage de la fatigue.

Un duel se joue dans le tramway
qui charrie tant de visages et de fatigues.

Combat à bas bruit, le roulis
entre deux stations en est l’arbitre.

Lui seul connaît le terminus.
  • 12.9.26

J’entends des pluies

De l’eau coule de la nuit
en vapeur d’ombres
sur l’été finissant.

Un chat sur un balcon
essore des miaulements
dans un pot de fleurs. 

J’entends des pluies
qui n’arrivent pas
à tomber des nuages.
  • 28.8.26

La métaphysique de la tomate

Je déjeune d’une tomate
et d’un bout de fromage,
accoudé à la table.

Sans bouger, une pensée folle
se met à courir de ma main
qui tient le morceau de fromage
à l’assiette où se trouve la tomate,
par des chemins aléatoires
et métaphysiques
sur le sens de la vie,
la courbure du temps
et mon inaptitude au monde.

Je vais reprendre un verre de vin.
  • 15.8.26

Quelque chose

Midi, quelque chose 
se pose sur le balcon. 

Un temps mal défini,
quelque chose 
d’un effort sans récolte, 
d’une perte sans regret,
un calme qui n’a plus peur
ni de la tempête ni du soleil.

Est-ce cela, la paix ?
  • 8.8.26

Plein comme un œuf

Dimanche est ovale,
je ne sais pourquoi,
je le vois former un œuf 

Un œuf plein des bruits du dimanche : 
de la vaisselle s’entrechoque
dans un évier ou un placard,
un bavardage dans la rue
s’éteint de lui-même, 
un bébé pleure puis rit,
le ronronnement du frigidaire 
répond au loin à une rumeur d’autos,
— le silence est là pour écaler les vides. 

Le tout se tient bien serré 
dans la tête, comme si j’étais 
le seul à les entendre.
  • 2.8.26

Dans le presque noir

Les étoiles sont sur le toit ;
par la fenêtre je les vois 
ravir au bleu finissant
leur place de choix. 

Une à une — vapeurs 
dans le presque noir,
puis grains de sel 
dans la soupe du soir —,

elles s’allument, 
les stars de la mélancolie, 
tôt ou tard, finiront par 
dévisser la tête des rêveurs.
  • 29.7.26

Ce que le regard consent

Le monde, cette fantaisie
du regard quand survient
le glissement des couleurs,
quand le paysage se taille
une part d’ombre et de cuivre.

Déjà le regard consent
à ce qui le rassure.

Le monde comme tu le veux,
à travers des verres déformants :
une réalité creusée de rêves,
où veille un peu de bonheur
sous la lunette du mensonge.
  • 17.7.26

Faire semblant d’oublier

Un jour à oublier ses clés,
ou mieux : un jour à faire semblant
d’oublier ses clés quelque part,
et se retrouver seul dans la ville. 

Un dimanche où les rues 
se ferment à tout imaginaire, 
où les stores baissés tirent 
vers le haut le gris des murs. 

Un jour à oublier d’avoir fait 
semblant d’oublier, à se faire 
croire que tout peut recommencer,
sans rien devoir rouvrir. 

Un dimanche où il serait doux
d’à nouveau te rencontrer.
  • 5.7.26

Un appétit d’oiseau

Poser ici un ou deux mots
comme des coups de bec. 

Pareil à cette pie sur les toits,
chercher la graine qui nourrit,

même s’il ne faut manger 
qu’un jour sur deux.
  • 21.6.26

Un jour à sauter dans un nuage

Un jour à sauter dans un nuage. 
Agrippé au bleu du ciel,
à la recherche de l’oasis blanche,
se laisser dériver au gré du vent,
trouver le bon, le gros, le moelleux
avec un goût de vanille épicée.
Y plonger tête la première,
goûter, dormir, goûter, dormir…
Et ne plus redescendre
que pour raconter l’histoire
à ses petits-enfants.
  • 19.6.26

Métamorphose

Se trouver là 
au-dessus des toits 
à observer les contours 
des tuiles au soleil,
leur air blasé,
leur teint de terre cuite. 

Se trouver là
à tordre le cou,
en avant, en arrière,
à droite puis à gauche,
vaguement songeur, 
dans la mollesse du jour. 

Se trouver là 
abattant des idées,
tout en roucoulant
des bajoues
comme un pigeon,
sans même en être surpris.
  • 12.6.26

Au bout, tout au bout

Où va se loger la voix 
qui porte les mots ?
Dans l’interstice, l’entre-deux,
même quand on parle seul,
où va se cacher la voix 
que j’ai sur le bout de la pensée ?
  • 7.6.26

Paradoxe

Parfois on peut être
immensément heureux
pour un simple mot
qui tombe au bon moment.
Au point d’espérer
qu’il ne finisse jamais de tomber.
  • 5.6.26

Ouvrir

Le printemps éclate
et je ne sens rien 
des fleurs, des abeilles,
de leurs amours. 

Je ne sens rien,
pas même les pollens
charriés par le vent de mai.

Rien, mis à part peut-être 
cette tension sur la nuque
qui me dit de lever le nez, 
d’ouvrir au souffle un paysage.
  • 20.5.26

Inflation

Le jour tire une dernière fois
sur un ciel plein de lui-même,
avec l’air de lui dire :
« Rabats ton caquet, vieux complice,
descends ce rideau bleu pétrole,
au prix que ça coûte aujourd’hui ! »
  • 23.4.26

Plus rien ne tient

Le jardin ne semble plus 
tenir ses couleurs :
la mare et les arbres agitent
un vert d’eau peu sûr.  

Pelouse, haies et bosquets
se perdent dans leurs nuances :
vert profond ou vert anis,
olive, citron, jade ou menthe.

Aucune couleur ne tient,
comme si elles s’écoulaient
d’une vaste fontaine où tout
vient et revient se rafraîchir.
  • 18.4.26

Les doigts dans le nez

L’horloge vient de marquer  
l’heure pile sous mon nez.

J’ai senti l’effort de l’aiguille  
pour atteindre son but,

le frottement des engrenages,  
la tension des ressorts et enfin,

la satisfaction du travail accompli  
dans un léger soupir mécanique.

Il est midi, sans que j’aie fait  
le moindre effort pour ça.
  • 12.4.26

Je voudrais aussi qu’il soit court

Je voudrais écrire un poème qui perd l’équilibre. Il se trouverait dans une cuisine, sur une table en formica rouge, entre un bol de chicorée et une tartine beurrée avec juste un filet de confiture ; ou bien, au-dessus de cette grande armoire, sous quelques moutons de poussières, un peu pâle, comme à l’agonie mais heureux d’être là.
Il pourrait aussi être dans l’entrée, dans cette jatte plate dans laquelle on trouve dans le désordre : une pile usagée, un lacet orphelin, tout un tas de pièces en cuivre rongées par le temps, une pince à linge vert pomme, un trousseau de clés qui n’ouvrent plus rien et un petit calendrier à trois volets de 1988.
Il serait perdu, légèrement désuet, avec un soupçon de nostalgie assumé, un rien désinvolte mais avec un sourire sérieux de jeune fille. Il serait joli mais inclassable, pas très académique mais émouvant, en bonne santé mais hoquetant face au sens de la vie.
  • 3.4.26

Ça me tend

Il ne se passe pas
grand-chose à l’œil nu
entre cette manche de chemise
qui flotte au vent sur le balcon
d’en face et moi qui la regarde. 
Pourtant, je suis persuadé  
qu’elle m’appelle au secours.
  • 2.4.26

Saleté de février

Février est un mois diabolique. Il tourne sur lui-même, la tête dans un sac, pour ne pas voir ses jours aux grosses bouches sortir leur langue effrayante.

Février est un monstre à qui l’on a coupé la queue. Deux ou trois jours de queue que l’on a réussi à dérober au gris du ciel. Amputé, il s’étire, haletant, puis tombe.

Continuons à couper la queue de février. Un jour, on l’aura. Il ne fera plus que vingt jours, puis quinze, dix, huit, six… et disparaîtra. Il ne sera plus que quelques lignes dans un livre de contes qui fait peur aux enfants.
  • 28.2.26