Éviter la chute

Il était prévu un pic et nous sommes désormais sur un plateau. Mais ici pas de vaches qui paissent tranquillement dans l’attente du passage d’un train. On y trouve encore quelques rongeurs à écailles qui glissent sous les ombres, des moustiques venus de marécages perdus mais surtout de nombreux gens dont les yeux enflent d’impatience, comme pris dans la lumière des phares. Pas de sourires à se glisser sous la langue, une moue d’incertitude devant cette étendue aussi morne que notre salon parcouru des milliers de fois depuis plus de quarante jours. Pas non plus de grands effets du paysage à couper le souffle, pas de soleil au zénith ni de douche de chaleur printanière. Univers plat sans dimension. Pas plus de perspectives que d’horizon à atteindre. D’ailleurs n’est-ce pas le propre de tout horizon : plus on avance vers lui, plus il s’éloigne. Inatteignable horizon, inatteignable paix même sur le plus haut des plateaux. Maintenant, il ne reste plus qu’à espérer la descente, rapide mais douce — éviter la chute.
  • 29.4.20

Derrière le mur des impatiences

Cette flaque dans la cour, fenêtre ouverte sur la terre mais aussi miroir du ciel, me défie de sortir.

Absence qui se fait trop présente, elle est la phrase du manque, la parole qui ne vient pas.

Il ferait beau dans la rue, derrière le mur des impatiences, si seulement on n’y attrapait pas la mort.
  • 25.4.20

Uniquement 5 paquets de farine par passage en caisse

Au petit supermarché, un panneau à l’entrée indique « Uniquement 5 paquets de farine par passage en caisse ». L’idée me vient de faire deux passages, un sans masque et l’autre avec masque pour passer incognito. 

Au rayon Légumes, une jeune femme hésite à se saisir d’un sachet plastique dans le rouleau mis à disposition après que j’en ai déroulé un, à mains nues. Je n’ai pas de gants. Je me dis que j’aurais pu mettre des gants. Je n’ai pas de gants. Finalement, la jeune femme prend une botte de radis et une grappe de tomates sans sachet et les met directement dans son cabas. Je suis rassuré. 

Plus loin, la farine se rappelle à moi avec un nouveau panneau. Toujours cinq paquets, pas plus.

Dans les allées, je croise des gens masqués, d’autres non. Des rebelles, en somme. Tous baissent les yeux à mon approche, à moins que ce soit moi. Oui, je dois aussi baisser les yeux. Je n’ai pas de masque. J’ai pourtant un masque chez moi. Je ne l’ai pas mis. Je suis un peu enrhumé en ce moment, j’ai l’impression de m’étouffer sous un masque. Néanmoins, je culpabilise. 

Rayons Boissons, il n’y a plus de ma bière favorite. Petite frustration. Pour compenser, je prendrais un paquet de farine en plus, même si je n’en ai pas besoin.

Arrivé près des caisses, je remarque que, sur le sol, les bandes jaunes pour délimiter les distances de sécurité commencent à s’effacer. Le temps continue à faire son œuvre. Bizarrement, ça me rassure. Même si je me sens un peu perdu. Suis-je suffisamment éloigné de la personne qui me précède ? Il me semble qu’elle est légèrement décalée par rapport à sa ligne, un peu avant ; si je reste bien placé sur ma marque, elle se trouve donc trop proche. Je recule, un peu. Puis j’avance à nouveau. C’est stupide. J’étais vraiment trop proche de la personne derrière moi. 

La file de clients avance assez rapidement. Consommateurs soldats bien alignés, bien distanciés, bien sagement confinés dans le brouillard de nos pensées. 

Un homme devant moi ronchonne contre la vitre de plexiglass installée pour protéger la caissière. Elle est dressée tout le long du tapis roulant si bien que le monsieur à bras trop courts n’arrive pas à placer ses produits comme il le souhaite. « Voyez, dit-il, d’habitude, je trie sur le tapis : le frais avec le frais, les choses lourdes en premier, les plus fragiles en dernier, de façon à ce que je puisse correctement ranger tout ça dans mon trolley. Là, avec leur truc de poste-frontière, je ne peux pas. »
Tout en continuant à marmonner dans sa barbe, il passe, paye, frictionne ses mains pendant une minute avec du gel hydro-alcoolique fraîchement acheté, puis disparaît.

Lorsqu’arrive mon tour, au moment de régler, la caissière avise une personne plus loin dans le hall : 
- Vous êtes déjà venue cet après-midi ?
- Il me manque de la farine. 
- Pas plus de 5 paquets, madame, lui dit-elle, en lançant un regard vers le vigile. 
La dame rebrousse chemin, l’air dépité.

Vivement que le panneau de l’entrée s’efface.
  • 18.4.20

Sous cloche

Dans la cour, au milieu des immeubles, la journée s’écoule. 
Depuis les fenêtres ouvertes, on entend des pas dans les cuisines, le tintement des verres, une pelle qui racle le sol, un balai qui tombe parterre, des bouteilles qui s’entrechoquent, une télé qui crie des slogans publicitaires mais aussi et surtout sécuritaires puis soudain, Barbara au balcon chante « Dis, quand reviendras-tu ? ». 

Que tout le temps perdu
ne se rattrape plus. 

Le silence qui suit la chanson est une merveille de silence avant que le chahut ne reprenne de plus belle.
Les gens vivent encore — sous cloche, mais vivent encore. La cour est au cœur de la cloche, au milieu des immeubles qui bruissent.
  • 11.4.20

Poésie dérogatoire

Je me suis offert
un bout de poésie dérogatoire. 

J’ai complété mon identité
avec des mots asymptomatiques,

daté ma naissance 
dans un lieu confiné imaginaire, 

adressé une coche noire 
dans le ciel presque bleu,

daté et horodaté
en toussant dans mon coude,

et j’ai terminé en signant l’air,
fier comme un geste-barrière.
  • 8.4.20

Il danse devant la fenêtre

Il danse devant la fenêtre avec dans la tête un compte à rebours.

Au bout : une rumeur de fête. 

Le voisin le regarde loin de comprendre ce qui l’anime à travers sa pluie d’applause. 

Depuis longtemps, la distance avec la joie est abolie. 

Il lui suffit de penser à un visage près du sien pour dissiper sa peine.
  • 8.4.20

NOUVEAU

Parution de « Les heures creusent » aux @EditionsDuCygne

Heureux de vous annoncer la parution de mon nouveau recueil aux éditions du Cygne : Les heures creusent . Si on le retourne, on peut lire :...