L'homme de peu XV

XV

Depuis toi, le vent a soulevé
tellement de poussières.
La mémoire a formé des strates,
de la suie sur les yeux du monde.

Un fatras de discours aveugles
saute dans une mémoire sépia
comme autant de cailloux
lancés sur un lac de tendresse.

En attente du ricochet heureux,
l'exégèse de l’homme de peu
est muré dans le silence,
plus rien ne bouge sous les mots.

Ils habitent l’odeur de naphtaline
au creux d’une armoire close,
paroles piégées entre les piles
de draps vieux et paresseux.

L’histoire s’enferme
dans un large linceul de peur.
Personne n’a la clé pour ouvrir,
et aérer ce souvenir de neige,

lui redonner corps et chaleur
hors de sa forteresse de vide
mais toujours le bois craque,
toujours une poussière se lève

sur l’irrépressible besoin de comprendre.
  • 16.1.22

L'homme de peu XIV

XIV

Alors que tous les matins
se lève un brouillard blasé,
que dans ma chair une forêt
couvre la peur de ses ramées,

c’est au bruit de tes godillots
crottés de boue et d’ennui,
qu’une rumeur animale réveille
le souvenir de lourds regrets,

comme le sanglier creuse
la fange à la recherche de l’aube,
toujours aux frontières
de la terre et des ténèbres

à secouer l’absence cynique
séparant ton corps des mots.
Pourtant elle est encore là
ton ombre douce qui joue

au bord du jour, à guetter
dans le vent quelques mots
pour crever le silence
de ta présence brutale.

Depuis des lunes à te rouler
dans les mares de pluie,
chaque lumière est un espoir
à prolonger comme un rêve blessé

pour un peu de paix dans ton auge.
  • 14.1.22

L'homme de peu XIII

XIII

Existe-t-il une méthode
pour faire parler le silence ?
Peut-on ravoir les tâches
laissées sur les non-dits ?

Réaffuter les paroles belles
oubliées au fonds du puits ?
Redire à la montagne haute
les larmes sur les cailloux ?

Peut-on libérer les mots,
oubliés sous les feuillages ?
Les verser en torrents
pour fêter une rivière nouvelle ?

À ces questions foulées,
s’asseoir et penser à toi,
à ce que tu aurais fait
face à ces ressassements :

une dérobade sûrement,
un pied de nez au vent
tout en battant des bras 
pour exprimer la bêtise,

les mains levées au ciel
mimant la prière à un dieu
auquel tu ne croyais pas,
pour échapper à ce qui rendait

ta vie trop nue.
  • 12.1.22

L'homme de peu XII

XII

Mais quel visage donner
à cette présence sauvage
sans tomber dans la facilité
de faire de toi un miroir.

Si le courage avait compris,
il aurait créé un courant,
large fleuve où ton âme
aurait trouvé la paix

sans heurt, sans domination,
un modèle du peu,
à égale tension des autres
dans l’échange et la symétrie.

Mais la fatigue l’a asséchée
faisant de ta fuite une faiblesse.
Homme de honte rongé
par un déficit d’éloquence,

perdu sous l’ombre
des phraseurs ostentatoires,
ramené sans cesse à ta condition,
ton image demeure floue

sous des tonnes de boue,
aucun reflet possible
tant que le regret sévit
dans la frustration sourde

de ne saisir que des contours.
  • 10.1.22

L'homme de peu XI

XI

Tu remontes du gouffre
à l’aide de bribes d’instants,
nœuds fixés sur la corde
comme autant de boucles

à démêler pour raconter
l’histoire d’une existence
masquée par la pudeur.
Il faut libérer ton langage,

celui qui fut mal logé 
dans ta bouche atrophiée, 
rompue à la mécanique 
des mots automatiques. 

Faire lac des petites mares
au creux de ton ventre,
toucher le fond de ta pensée
restée sans langue pour dire,

empêchée par la tâche
d’être toujours cet homme
à qui l’on ne réclamait
que force et courage.

User la corde pour savoir
où se cache l’interdit originel,
la cause liminaire de la misère,
le premier collet qui t’a étranglé

te laissant à jamais la gorge serrée.
  • 8.1.22

L'homme de peu X

X

Tu es né sur des terres pauvres
au bord de pentes escarpées,
un précipice sous tes pieds,
ton corps dans l’équilibre,

le regard au loin sur les plaines
comme un paradis impossible.
Tu as vécu dans cet espace ténu
entre la chute et l’envolée,

l’impotence et l’éclat,
le corps secoué de mélancolie,
l'épuisement pendu aux lèvres
sans y céder complètement.

La lutte était ton chemin
sans penser l’abîme et le vertige.
À marcher sans passion
dans le creux des fièvres,

tel un automate sur des rails,
tu as tracé un réseau
de lignes faibles sans angles
où mesurer la mémoire.

Reste la carte des pas
sur la falaise de l’homme de peu
à qui tendre une corde
pour sauver le souvenir

de l’éboulis des rêves.
  • 6.1.22

L'homme de peu IX

IX

De cette vie tu auras consommé
l’ivresse sous des soleils brûlants,
ta peau, palimpseste ouvert
aux mains de la montagne,

seule à déchiffrer les ratures,
l’oscillation de tes errances
sur une terre de silence partagé.
On y lit tous les mots

que tu n’auras jamais dits,
la carte de ton chemin
dans le brouillard des vallées,
le parcours de ton âme

leurrée par la gaieté du vin
et ses vapeurs lourdes.
Une absence creusée dans la peau
qui toujours parle au souvenir,

dans le gloussement de l’eau
au sortir des sources claires,
dans les branches de chênes
quand le vent imite ton souffle,

sous les poutres des caves
où claque le flacon de vin
au saut du bouchon de liège,
une complainte profonde

dont la nature toujours se gorge.
  • 4.1.22

L'homme de peu VIII

VIII 

Près de vieilles braises,
dans les histoires séculaires
que s’échangent les arbres,
tu deviens une réminiscence.

On te rencontre dans les passages, 
dans l’ombre tu es l’éclair entre le ciel 
qui borde les chemins de vignes  
et le mouvement des récoltes. 

Dans des caves mortes de moisi, 
vieux bourru perdu dans son bleu,
tu croises le fer avec des fûts remplis
de vin comme ta vie à sang.

Ça sent l’alcool, le pif de l’oubli, 
on se souvient de toi exsangue, 
de ces jours trop pleins amassant 
une lie de fièvre sous les paupières, 
 
hagard dans les travées noires
où se pressent les dérives,
la conscience prisonnière
du fruit et de la vis sans fin.

Le bois des tonneaux gonfle l’esprit,
la fatigue reflue par vagues longues
à la faveur de plusieurs verres de rêve
qui deviennent vite goulot à la bouche

pour tenir la vie hors de toi.
  • 2.1.22

L'homme de peu VII

VII

Seule la terre se souvient
de toi l’homme de peu,
des journées abattues
sous un ciel tendu de muscles.

Le labeur assomme les pensées,
plus rien n’affleure que le présent
à donner le fruit aux maisons
des gouvernants qui exigent 

de toi la douleur sur les cailloux, 
de toi le meilleur de la force,
de toi la parfaite servilité,
de toi le corps au mépris du chef.

Tu en as sarclé des tertres d’argile
sous un soleil qui écrase la tête
pour que naisse la couleur du vin
à vider dans la gorge des grands.

Porteur d’eau bleue,
chercheur d’or en toc
pour la gloire d’un parterre
d’hommes sans compassion,

d’esclavagistes à la chaîne
installés à des chaires d’orgueil
pour qui être et jouir se résument
à produire de la tonne

sur le dos des comme toi.
  • 30.12.21

L'homme de peu VI

VI

Tenu par des berges invisibles,
La terre nourrit ta présence,
elle seule donne récit
des temps où tu étais jeune

à chercher la mûre parfaite 
sous les ronces de l‘arbre,
à épier au-dessus des toits
le meilleur ciel à saisir,

en quête de l’azur sublime
capable de soigner la plaie,
d'être source où s’abreuver
pour calmer la souffrance.
 
Fatigué de tendre la nuque,
tu as baissé les yeux,
de nuées recouvert le chemin,
(toi qui voulais le ciel sans nuage)

Tu es resté le bouffon d’une chimère,
pieds rivés au plancher des bêtes,
des pauvres et des vassaux.
Tu as vécu le manque,

un seul bleu sillant tes veines
pour toute idée de la beauté
d’être au monde des vivants,
sujet des seigneurs qui élaguent

le rêve à la serpe des promesses.
  • 28.12.21

L'homme de peu V


Animal agité par la mort 
que ton corps ne craint plus, 
tu es l’âme de peu qui traîne 
nos regrets comme des grelots. 

Esprit éveillé aux autres,
débarrassé des doutes,
tu parles et nous cherchons
à savoir si tu renais

du babil délicat de l’oiseau
ou du nuage né de l’effroi du ciel,
de nos peurs changées en espérances
ou de nos manques inavoués.

Sous le soleil qui trouble la terre,
dans l’éclat qui éclaire la feuille,
à travers la peau des rivières,
on se prend dans les remous de ton chemin.

Là-haut tape trop fort nos visages,
dissimule nos pensées abruptes.
Alors tu remets lentement à la brume
les questions et l’avenir des saisons

sans que l’on sache où tu vas.
  • 27.12.21

L'homme de peu IV

IV

Que de la terre dans la terre,
tu te charges en calcaire.
Tu es de chaque pelletée
un fantôme dans la vallée. 

Sur toi la mémoire bute
comme la charrue sur la pierre.
Sur ton corps de marbre,
s’écrit une nouvelle histoire.

Personne ne la comprend,
n’entend les pas qui continuent,
ne sait comment cette force minérale
se fait présence au-delà de nous. 

Homme de rien uni à jamais
à la forêt et à ses arbres.
Compagnon des bruants, des geais,
plus rien ne te tient sur terre. 

Mais tu hantes les frondaisons
et pour longtemps tu parles :
j’existe dans la clairière 
où un galet dit mon nom 

là au milieu des cendres,
vestiges de vos feux de joie, 
ici dans le chahut de l’arbre 
se donnant aux vents mauvais, 

là dissimulé dans vos cœurs.
  • 26.12.21

L'homme de peu III

III 

Personne ne vient relever
le vent sur cette terre de misère,
regarder le visage de ta veuve,
à son cou soigner les plaies.

Personne ne veut porter
le poids de la charrue,
voir le soc qui a écorché ton corps,
labouré ton ventre jusqu’à la fin.

Personne ne voit en toi
l’affamé enfoui sous la terre,
mais trace dans la mémoire 
que les pas effacent.

L’oubli couvre l’écho, 
ton souffle cède lentement,
à la pression des tempêtes,
à l’érosion des souvenirs.

Ton filet de voix sombre
dans le chaos des gorges
où coule un torrent d'abandons,
parmi d’autres abandons.

Voix parmi les voix des oubliés,
tu es l’homme à répandre
sur le sol trop blanc de pierres,
tu deviens le terreau de ton fils

pour combler les sillons orphelins.
  • 25.12.21

L'homme de peu II

II 

Tu es toujours l’homme de peu,
celui qui vit dans la combe du jour,
dans les fourrés où glapit la hase,
dans les ruisseaux où coule la boue.

Un bol d’argile dans les poumons,
fait vibrer ta pomme d’Adam.
Tu déglutis sans cesse la peine
que la montagne garde dans ton creux.

Tu lui tends ton silence 
à coups de pioches dans les reins.
A vouloir l’étreindre sans cesse,
tu la meurtris, tu te meurtris. 

Ton chagrin passe sur les cimes,
ne survit que l’écho du souffle
à jamais ronflant de ta voix
comme un souvenir par les vents.

De vallée en vallée, on l’entend
s’égosiller de ta fatigue d’homme,
pleurer sur les pentes longues
ce qui reste de ta pâle rumeur.

Une plainte que peu écoutent,
seul l’errant en suit la trace
dans les bois, sous les fougères
dans la foule des animaux.

La montagne a ton visage triste.
  • 24.12.21

L’homme de peu I

I

Ton œil file sous la paupière, 
une fatigue éteint ton regard.
Rien ne bouge dans la chambre,
seule ton ombre attend un geste,

de ta part, un mouvement, 
une grâce à qui répondre : 
tu existes encore sur le toit 
où l’oiseau espère l’appel du matin.

Celui que tu ne siffles plus 
depuis que tu as sombré loin 
des toits et des oiseaux 
des chants et des champs

depuis que la fièvre t’enferme, 
depuis que l’hiver a ôté 
de ta tête ce feutre lie-de-vin 
qui protégeait du mauvais jour.

Ton front a pris l’eau, 
la sueur a coulé sur ton visage, 
laissant l’aube suppurer 
son goût de beurre rance.

Ta nausée est un lait caillé 
dont la couche ne se perce plus. 
Plus de langue pour goûter 
la vie au seul lieu où tu te tiens : 
 
une chambre aux murs de douleur.
  • 23.12.21

Un cri d’enfant

Une sirène de pompiers 
Le rideau tremble à la fenêtre 
Entrouverte la pluie écoute 
Le passage des heures 
Le signal de la faim 
Plus près la porte voisine 
Ouvre sur un cri d’enfant 
Sous le paillasson surgit
Une mélancolie d’avant

  • 18.12.21

Place de la Comédie

La ville a pour quelques semaines laissé tomber son bleu de travail. On a lavé les vitrines, gratté les murs, limé les ongles des trottoirs et maintenant la rue s’habille pour les fêtes. Lumières sous les paupières, les fenêtres commencent à clignoter de quelque joie chaude qu’on pensait oubliée. Des installations cosmiques sont descendues sur la place de la Comédie. Des arbres gigantesques ont poussé si vite que leurs branches prennent feu dès la nuit tombée. Le décor est planté, on entend les trois coups qui marquent le début de la pièce de théâtre : entrez comédiens masqués, consommateurs gelés ! On a encore de la place pour se mettre du gras sous le coeur !
  • 11.12.21

Traverser la ville

Il faudra encore aujourd’hui inventer les grands paysages qui me manquent. Traverser la ville, la tête dans les montagnes, le corps dans la forêt. Croiser autant de chiens errants que d’hommes ou de femmes aux yeux révulsés. Leur promettre une fortune sous un grand arbre, une vie pleine de collines et de champs à perte de vue. Les entendre aboyer pour réclamer leur pitance, tenus par une faim que je connais pas. Voir dans les grands pylônes qui éclairent la ville, ces arbres millénaires sous lesquels ils pourront se regrouper et mélanger leurs palabres aux grands rêves d’espace.
  • 2.12.21

Il guette le blues

Dimanche après s’être brossé les dents a mordu dans son pain quotidien. De là, le silence a rendu l’âme aux choses qui aiment les secrets. Petites failles invisibles dans lesquelles désormais il se vautre, les pieds en éventail et le cœur léger. Un café, un livre, un peu de musique. Buddy Guy crache un son électrique dans le salon.  Il guette le blues qui tombe en petites gouttes et puis c’est tout.
  • 28.11.21

Tocs et trilles

Masqué de très près à s’en faire ressortir les joues par-dessus l’élastique, un homme sort de sa voiture, la ferme d’un coup de télécommande. Bip puis écho de phares. Maintenant debout sur le trottoir, souffle et fait trembloter le papier du masque comme jouerait une fleur en tulle au bout de son bâton. Souffle puis met ses mains dans les poches, les ressort, les frotte l’une contre l’autre énergiquement. Ressort la télécommande, vérifie que les portières soient bien fermées, celle de devant, celle de l’arrière. Piétine un peu sur le pavé. Souffle dans son masque, se gratte l’arrière de la tête, se lave à nouveau les mains dans l’air. Rouvre la voiture. Bip puis écho de phares. Souffle, ouvre la portière, se penche, se relève puis referme. Bip, écho de phares, se gratte, agite les mains, vérifie les portières, piétine. S’arrête, attend. Fait le tour du véhicule.
Sur le balcon au-dessus de lui, un oiseau se pose sur la rambarde. Un trille, l’oiseau agite ses plumes, pique deux fois la peinture déjà écaillée. Un autre trille sonne le départ, il s’envole.
L’homme lève la tête, une larme s’échappe. Il part.

  • 17.11.21

De l’enfance, je retiens le ciel qui se mascare

De l’enfance, je retiens le ciel qui se mascare. J’aimais ce verbe qui pourtant annonçait l’arrivée d’un orage ou pour le moins la pluie dense comme le sont les gros nuages qui s’emparent du ciel. Et par extension, mascarer s’appliquait dans la bouche de mes parents à tout ce qui dans la vie pouvait se couvrir de sombre ou donnait signe avant coureur de défaites voire d’échecs cuisants. Dès lors, « ça se mascare » était un refrain assez régulier. Mes bulletins scolaires de trimestre en trimestre se mascaraient. Lorsqu’il m’arrivait d’esquiver la vérité pour ne pas dire de mentir éhontément, j’avais devant ma mère le visage qui se mascarait. Et quand la mort approchait de trop près un parent, un ami, une connaissance, le meilleur euphémisme ne pouvait être autre chose qu’un ciel de vie qui se mascare.  
Mais ce verbe, utilisé à tort et à travers, trouvait surtout en moi l’écho artistique qui faisait tant défaut à mes parents. Mascarer était peindre, certes pas de la meilleure couleur qui soit mais l’employant, je les imaginais toujours en train d’esquisser dans le ciel ou sur des visages un joli barbouillage de mots qu’eux seuls savaient réaliser.
  • 13.11.21

Les voix qui m’appartiennent

Je compte les voix qui m’appartiennent
dansent dans ma tête
des pas de deux 
des pas de passage
de l’un à l’autre 
mouvement immobile 
des quelques cellules
blanches puis noires
qui à la fois me contiennent 
et dans lesquelles je m’enferme
  • 10.11.21

Bouche d’ombre

Un fil électrique court sur le mur d’en face, tremble sous le regard. Une bouche d’ombre apparue grâce au déplacement du voisin du dessus, le tire vers elle puis le prend entre les lèvres comme s’il s’agissait d’une paille. 
Regarder, c’est déjà changer le réel.
  • 4.11.21

J’habite une petite ombre

Le temps roule dans la rue 
au son des butées mécaniques
écho contre écho entre les murs

L’après-midi est presque nuit
j’habite une petite ombre
la ville ouverte à mes pieds

Je prends un livre, le quartier 
puis le monde – maintenant
tout roule en automatique 
d’un bord à l’autre de la pluie
  • 30.10.21

Cligner longtemps

Écrire le jour qui vient 
Paupières fines à la première 
Lumière 
Ombre qui suit 
Il suffit de cligner longtemps 
Et la fenêtre s’ouvre 
Offerte comme un fruit
  • 28.10.21

L’envol et la suspension

une fois de plus
le jour traîne des pieds
il faudrait apaiser la mémoire
tenir l’oubli comme une promesse
faire silence de tous les bruits 
en appeler à l’oiseau de passage
et de lui tenter de comprendre 
l’envol et la suspension
pour un peu soulever la poussière
qui colle à nos souliers
  • 24.10.21

Je vois le jour se faufiler

Je vois le jour se faufiler 
sous la porte aussi fin
qu’une feuille de papier. 

Dehors la rue s’ébroue 
encore sous l’emprise
des tenailles de la nuit. 

La bascule semble incertaine 
tant la lutte est acharnée 
entre cendres et lumière.  

Il n’y a durée que pour celui
qui regarde posé sur le fil,
les autres vont hors du temps.
  • 15.10.21

Il n’est pas si mal d’être là

il n’est pas si mal d’être là
entre deux pensées fugaces
le visage clos ni heureux ni triste 

c’est
jeter
une 
pierre
dans un puits 

et attendre

que
l’écho
remonte

remonte
l’écho 
qu’

il n’est pas si mal d’être là
à ne rien espérer d’autre 
que la prochaine respiration
où durant le puits raconte l’eau
  • 9.10.21

Comme un coup de poing

L’heure bleue s’accoude au ciel,
commande une bière
avec quelques amuse-bouches.

C’est là entre deux rincées
qu’un éclair forme un creux
dans le ventre du temps.

Comme un coup de poing,
une vieille tristesse pincée
vient remettre la sienne.
  • 2.10.21

Je déclare officiellement la saison des plaids ouverte

Le matin a des boursouflures sur le visage. Un air aiguisé comme un couteau de boucher traverse la fenêtre. À la vue de sa gueule à repasser, je me dis que l’éboueur est trop vieux pour ça. Quatorze degrés pointent le bout de leur nez comme s’ils étaient de vieilles connaissances. Sur le balcon d’en face, la voisine a troqué son short contre un pyjama jaune poussin qui fait office de phare dans le petit jour encore gris. Je déclare officiellement la saison des plaids ouverte.
  • 24.9.21

Voyez-vous les ombres

Voyez-vous les ombres sur le mur qui montent. Les maisons, les dents que ça leur fait, agressives comme diable prêt à sortir de sa boîte.
Voyez-vous la danse macabre, l’écueil de vivre sous les pas de l’ombre. Les toits, les tuiles que ça leur fait, accidents perdus sous le chemin de nos petites catastrophes.
  • 19.9.21

Rien de vraiment important mais je le garde

Partir c’est mourir un peu. On dirait un vers de poète. Et c’en est un d’Edmond Marie Félix Haraucourt. Voilà pour l’emprunt, il ne m’en voudra pas ;  il est mort, beaucoup. 
Déménager c’est mourir un peu. Aussi. Parfois. Faire mourir ce qui finalement ne marchait pas droit., ce qui déjà faisait mourir un peu. Passer à autre chose, faire taire les angoisses et recommencer. Mais voilà déménager, c’est se souvenir beaucoup. Ressortir les vieux cartons, dissiper la poussière, souffler sur des jours anciens, tomber sur les mots doux de l’aimée, rester là devant comme un imbécile, mourir des yeux en laissant tomber un peu d’eau puis déballer beaucoup ce qui reste, ce qui revient, ce qui ne sera plus. 
Partir c’est mourir un peu. Edmond a raison. Retenir ce qui part n’est pas la meilleure façon de vivre. Laisser aller tendrement  en gardant plein de cartons dans le cœur : rien de vraiment important mais je le garde.
  • 11.9.21

La rue a une fossette au menton

La rue a une fossette au menton. Mettons qu’il faut pour la voir s’élever un peu. Mais le visage est bien là, planté entre les murs qui bordent la rue. Des yeux grands comme le ciel, des paupières en volets et un nez en forme de rond-point. Sa bouche est droite, bordée de lèvres qui ressemblent à des contre-allées. Allez ! Voilà que cette rue grandiloquente se prend pour une avenue. Parvenu à lire son visage, c’est bien la fossette au menton que je retiens. Mettons que je divague, que la rue et moi mentons. Que la fausseté du regard peut m’amener à dire n’importe quoi. Admettons.
  • 28.8.21

Dimanche s'épuise

Dimanche s’épuise tandis que le chat s’étire sur le sol
On entend au loin le bruit des voitures qui s’étouffe
Le vent posé sur une borne fait du stop 
Pour qui voudrait prendre l’air, il est disponible
Dans ses oreilles trompette Chet Baker
Quelques rides malicieuses caressent son front
Comme une portée de notes bleues
Un voyage plein de promesses au-delà des heures
Aussi légères et fines que la moustache du chat
Il a écrit ça sur son petit carton et tend le pouce
A qui saura s’arrêter avant l’autoroute du lundi
  • 21.8.21

Mes disparus

Mes disparus, mes revenus. 

Vous êtes des visages qui tremblent comme à travers la flamme d’une bougie. 

Ici au bout du boulevard des vies brisés, vos bouches flottent et je vois des cris sortir de vos lèvres agitées par le feu.

Il me suffirait de souffler pour vous éteindre, de chasser les pensées tordues du rêve. Je pourrais courir loin au-delà du boulevard, vous fuir ou patiemment attendre la fin de la coulée de cire. 

Mais c’est une bougie de farces et attrapes, de celles qui se rallument dès que l’on souffle dessus. Mais c’est un boulevard sans horizon, un chemin qui revient avec tout ce qui est parti.
  • 8.8.21

Quelqu’un va dans la rue

Quelqu’un va dans la rue 
dansant sous le vent léger 
comme le ferait une robe 
entre une paire de jambes. 

Pas de musique mais des pas sûrs
cadencés par un ciel métronome
c’est l’été qui bât son mystère
joues rouges et talons hauts. 

La mélancolie heureuse sur le pavé
quelqu’un va dans la rue
en portant sur son dos un baluchon
de mots usés à jeter à la mer.
  • 2.8.21

Raté d’ouverture

Un sourire avec les yeux rencontre un visage impassible et les corps se rétractent, les bras se croisent, les mains cherchent le cou qui se coude, l’œil file loin derrière le paysage. On croirait y voir le reflet noir des montagnes et à côté, nos cœurs plongés dans l’eau de mer. C’est seulement un raté d’ouverture – une panne, une rencontre avortée – qui nous piège dans les plis de l’instant trop rapide.
Mais, qui de nous deux a effacé l’autre ?
  • 31.7.21

Qu’est-ce qu’il me dit, ce dimanche ?

Qu’est-ce qu’il me dit, ce dimanche ? Planqué entre les questions quotidiennes* et la tectonique de l’aube**, me parle guère ce jour du seigneur. Avec ces heures avalées par le deuil des autres, des plus proches. Ce n’est pas ma peine mais elle ravage le visage de l’aimée. Alors, elle est un peu mienne, emprunté que je suis quand le chagrin ne peut pas vraiment se partager. 
Qu’est-ce qu’il me dit, ce dimanche ? Quand j’ai du mal à parler de ce qui traverse. Pas un jour à chômer, ça laisse trop de place aux questions sans réponse. Puisque ça ne dit rien qui n’ait déjà été dit, je sors des banalités aussi vieilles que les dimanches puis, j’espère un peu de voix dans mes gestes maladroits. 

*La question quotidienne, Claude Enuset, Cour intérieure
**Tectonique de l’Aube, Jean-Claude Goiri, Tarmac éditions
  • 18.7.21

Il y a un vieil homme dans la cour accroché à la corde à linge

Il y a un vieil homme dans la cour accroché à la corde à linge.
Il déplie torchons, serviettes et mouchoirs de sa main libre. En fait des bouquets qu’il ajuste entre le fil et son autre main arrimée. Cette main qui accueille la pince, se décale d’un saut et à nouveau s’accroche pour un prochain bouquet. Cette main qui maintient surtout son corps courbé et chancelant bien à la peine entre les va-et-vient de la corbeille au fil, du fil à la corbeille. 
Il y a un vieil homme dans la cour accroché à la corde à linge. 
Son ombre forme sur les dalles de béton une grande parenthèse qui s’étire sur le mur d’en face. Je l’entends souffler entre deux bouquets, je crois qu’il râle un peu d’être ainsi à la tâche. Il fera de son petit linge toute la corde puis se redressera fier du travail accompli.
Il y avait un vieil homme dans la cour accroché à la corde à linge. Il est parti laissant là sa sueur et une forte odeur de lavande.
  • 10.7.21

Son lot d'espadrilles et de bermudas

15h50
 
L’été a apporté son lot d’espadrilles et de bermudas sous les bureaux. On entend les orteils craquer au bout des jambes allongées sur des cartons de ramettes de papiers à imprimante. (Ils font de très bons repose-pieds pour le travailleur fatigué.)
On sifflerait presque des airs entraînants, quelques tubes des étés précédents pour nous apporter un peu de Monoï dans les narines. Mais l’heure est davantage à la micro-sieste où chacun s’évade vers sa destination préférée. Les paupières clignent puis se ferment, cachées par la paume de la main qui s’ancre sous nos fronts comme si nous étions soudain plongés dans une grande réflexion.
Pendant une petite heure suspendue, on fera mine de ne pas entendre les lourdes respirations que personne n’ose vraiment nommer ronflements. 

  • 6.7.21

Ce que retient la mémoire des rives

Il passe son temps à nettoyer les bords de l’eau. Cette eau vive après les pluies charrie tout un tas d’immondices, de branches, de boue mélangée aux herbes, mélasse qui s’agglutine et fait barrage. Il faut, dit-il, créer le passage à grands coups de pelle, élaguer les arbres pour éviter que ne s’ajoutent des branches aux branches venues d’ailleurs, de la mélasse à la mélasse des montagnes. Son front porte haut dans ces moments-là. Il est le sauveur des eaux avant qu’en été, elles ne se taisent. Que le ruisseau s’éteigne. Que l’eau ne courre plus, qu’elle laisse place à une terre sèche parcheminée de crevasses. Certains lui disent que son travail ne sert à rien, qu’il faut laisser faire la nature. Que l’eau passe et se calme. Mais rien n’y fait, il passe son temps à nettoyer les ravines. 
Il sait ce que retient la mémoire des rives. 
  • 29.6.21

Puissance d’écumes

La mer, ses vagues et ses ressacs ravalés par le vent. Il faudrait beaucoup de mots pour dire la sensation ramassée dans le peu d’homme qui la regarde. Puissance d’écumes, elle nous traverse, nous transporte. Il n’y a guère que les goélands qui, dans leur vol majestueux, semblent comprendre les forces en présence. Peut-être aussi cette lune précieuse et ridicule, pointant avant la nuit cette figure incongrue, partage-elle avec les volants ce grand mystère. Et ce ne sont pas ces grands nuages gris à l’allure de spectres qui un temps les masquant vont leur faire perdre cette superbe. Oiseaux de mer et lune sont bien là en train de se foutre de nous.
  • 22.6.21

Le dimanche

Le dimanche, frais et rasé de prés, le bleu de travail à la lessive, il descendait l’escalier habillé comme un dandy, pantalon en tergal bleu, chemise blanche et veste croisée aux boutons clinquants. 
C’était son jour de parade dans le village, jour où il était de bon ton de pavoiser en société, de traverser les allées le regard haut parmi ses concitoyens. Tous faisaient de même, il fallait fêter ce jour, le seul de la semaine qu’il était autorisé de chômer parmi les autres jours faits de labeur agricole harassant. Papa sentait bon, un parfum musqué à bas prix mais c’était son odeur du dimanche. J’aimais la fragrance qu’il laissait dans la maison. Il partait vers onze heures, un tour sur les quais pour flâner, prendre la tension du jour et se remplir des rumeurs dominicales. 
Après un arrêt au tabac, son paquet de gauloises et le Midi-Libre sous le bras, il prenait la direction du café pour l’heure de l’apéro. Un pastis léger pour commencer. Avec les copains endimanchés, il devisait sur la semaine, l’avancement de ses travaux, les vendanges prochaines et les récoltes qui périclitent.
Sur son tabouret, au bout du zinc, il était dans son élément. Les copains autour de lui, les verres jaunes de moins en moins légers, les cacahuètes et les olives noires en soucoupe, le monde se partageait sur le comptoir dans la fumée opaque des cendriers qui débordent.
Vers treize heures, avant de rentrer à la maison, il passait au PMU. Un clin d’œil à la demoiselle qui valide les tickets, puis il jouait le quatre, le cinq et le quinze, ma date de naissance ; invariablement, toutes les semaines. Il ne gagnait jamais. Peu importe, c’était sa façon de passer le dimanche avec moi. 
Extrait de « Rats taupiers », éditions des Vanneaux, 2016
  • 20.6.21

Ligne de fuite

13h20

Tu remarques le bruit lancinant de la climatisation qui revient comme un marronnier de saison. Cette ligne de fuite dans nos oreilles, ligne de basse qui accompagne nos doigts sur les claviers. 
Hier encore, elle n’existait pas. Hier encore, premier jour de grosse chaleur et au démarrage la machine a eu des ratés. Un petit chaos comme chaque année, la climatisation ne fonctionne pas. Grosse chaleur dans nos dos. Et réunion au sommet au milieu des bureaux. Dix personnes, dix cadres qui discutent pendant une heure de la chaleur, des solutions à échafauder pour rafraîchir la pièce. Sinon la grève, sinon on dévisse. Ça menace. Ça va être chaud. La température sociale suit la montée du mercure. 
Alors est appelée à la rescousse une armée de techniciens en blouse blanche. Clim de fortune à bout de bras avec gros tuyaux d’évacuation à poster devant les fenêtres. Faire sortir leur nez dans l’entrebâillement qu’il faudra ensuite bâillonner de bâches plastiques afin que l’air chaud ne remonte pas vers nous.
Nous, nos figures défaites, peaux allongées et flasques de sueur, regardons stupéfaits le ballet des exécutants et le monde des penseurs qui s’agglutinent ajoutant du bavardage à la chaleur. 
Mais aujourd’hui 13h20, tu remarques le bruit lancinant de la climatisation qui revient, ligne de fuite, ligne de basse. On est bien.
Ailleurs, les cadres remplissent leur déclaration d’incident. 

  • 19.6.21

Les corps se tordent

16h04
 
Les corps se tordent sur les chaises,
chacun cherche à dompter son inconfort.

Les voix montent puis redescendent,
les torses dans le même mouvement.

On attend l’incident la rupture
qui va délier nos gestes.
  • 9.6.21

Si on était bons

15h55
 
La journée a des couleurs changeantes. Le soleil court autour de la pièce comme s’il voulait tour à tour poser son faisceau sur un poste, une personne, un écran. Chacun a droit à son problème de réverbération, puis de scintillement de l’écran à l’œil, de l’œil à l’écran.
Gloire à mon collègue d’en face que la lumière aiguë coiffe d’une sorte d’auréole juste au moment où, agacé par une erreur de production qui lui saute aux yeux, il se lève d’un seul bond. Mi-ange, mi-démon, du sang sous les paupières, les bras levés au-dessus des bureaux, il souffle sa colère à toute l’équipe surprise par sa saute d’humeur.
Le ciel bascule, l’ombre mange la lumière, les têtes plongent sous les écrans et on entend monter depuis une autre pièce attenante une voix sereine et claire : « Du calme, si on était bons, on ne serait pas là. »
  • 9.6.21

Hors-champ

Sur la palissade un peu de vert vif se découvre, le lilas fleurit rose et léger tandis que le chat mâche quelques mèches d’herbes grasses.

Il faudrait une palette de couleurs plus large pour décrire le tableau, s’inventer peintre impressionniste. 

Rien ne rendrait plus brouillon qu’un sonnet bien taillé tant l’incertitude fourmille, tant le chat, l’herbe et le lilas semblent vivre hors-champ.
  • 5.6.21

Ce qui reste d’oiseaux

La cour joue avec la poussière comme si elle découvrait le vent. 

Sur la corde à linge les draps, balayeurs de fin de course, agitent leurs drapeaux. 

Il n’est que midi, j’écris pour sauver ce qui reste d’oiseaux dans ma tête.
  • 29.5.21

Un trou de cigarette sur la nappe

La nuit a essayé de régler
quelques vieux comptes. 

J’ai entendu leur souvenir
glisser sous le tapis

tandis que mes poings
restaient serrés sous les draps. 

Près de la tasse à café,
un trou de cigarette sur la nappe. 

Ce matin a la gueule de bois,
les yeux trop ouverts de l’enfance.
  • 24.5.21

Fragment

L’œil flâne dans le ciel
en quête de sensations.

J’y cherche un fragment
où poser mes pensées.
 
Le bleu d’uniforme qu’il revêt
impose un sérieux mystère.

Qui de lui ou de moi créera le premier nuage ?
  • 22.5.21