La rue tenait son rôle de rue. Celui de faire circuler les gens dans un ordre que l’on aurait pu croire aléatoire alors que la rue calculait tous les déplacements. La preuve en était que les accidents de piétons étaient très rares. Même serrés sur les trottoirs, face à face et en marche avant, chacun savait ce qu’il devait faire : descendre ou monter au bon moment pour éviter son congénère, sans que cela demande de calculs préalables. De la même façon, nous nous croisions sans problème, nos épaules étant téléguidées pour pivoter soit à droite, soit à gauche en fonction du mouvement effectué par notre vis-à-vis. La rue nous guidait et personne jusqu’à présent ne s’en était plaint. On observait bien de temps à autre quelques accrochages mais, sur le nombre de croisements réussis, la proportion d’incidents graves demeurait insignifiante.
Jusqu’au jour où l’on assista à un dérèglement de la circulation piétonnière ou, pour être plus précis, à un dérèglement des piétons eux-mêmes. Ils se mirent soudain à marcher en crabe, de côté mais aussi à reculons et les bras écartés. La rue ne sut plus comment s’y prendre pour réguler un tel trafic. Tourner les épaules, les bras écartés, ne résolvait plus aucun croisement ; pire, cela provoquait des collisions en chaîne qui faisaient chuter chaque personne s’aventurant à croiser quelqu’un sur le trottoir. Monter, descendre n’était pas non plus chose facile tant l’envergure de chaque individu était multipliée par deux, voire par trois. Il en résultait que les bras débordant du trottoir se faisaient embarquer par le flot des véhicules. Ce fut le chaos pendant plusieurs semaines. La rue n’arrivait plus à compter le nombre de chutes mortelles, ni celui des amputations des membres supérieurs.
Bientôt, plus personne en capacité de marcher dans la rue ne possédait de bras. La rue dut s’adapter à cette nouvelle population. La nature reprenant toujours ses droits, peu à peu, elle trouva de nouveaux repères. Monter et descendre du trottoir sans bras se révéla, au début, difficile tant l’équilibre était précaire mais, paradoxalement, débarrassés de l’envergure gênante des individus, les croisements sur les trottoirs s’en trouvèrent facilités. Si bien que chacun se croisa à nouveau comme au bon vieux temps où l’on marchait avec des bras, et en avant.
- 12.8.26


