Les corps se tordent

16h04
 
Les corps se tordent sur les chaises,
chacun cherche à dompter son inconfort.

Les voix montent puis redescendent,
les torses dans le même mouvement.

On attend l’incident la rupture
qui va délier nos gestes.
  • 9.6.21

Si on était bons

15h55
 
La journée a des couleurs changeantes. Le soleil court autour de la pièce comme s’il voulait tour à tour poser son faisceau sur un poste, une personne, un écran. Chacun a droit à son problème de réverbération, puis de scintillement de l’écran à l’œil, de l’œil à l’écran.
Gloire à mon collègue d’en face que la lumière aiguë coiffe d’une sorte d’auréole juste au moment où, agacé par une erreur de production qui lui saute aux yeux, il se lève d’un seul bond. Mi-ange, mi-démon, du sang sous les paupières, les bras levés au-dessus des bureaux, il souffle sa colère à toute l’équipe surprise par sa saute d’humeur.
Le ciel bascule, l’ombre mange la lumière, les têtes plongent sous les écrans et on entend monter depuis une autre pièce attenante une voix sereine et claire : « Du calme, si on était bons, on ne serait pas là. »
  • 9.6.21

Hors-champ

Sur la palissade un peu de vert vif se découvre, le lilas fleurit rose et léger tandis que le chat mâche quelques mèches d’herbes grasses.

Il faudrait une palette de couleurs plus large pour décrire le tableau, s’inventer peintre impressionniste. 

Rien ne rendrait plus brouillon qu’un sonnet bien taillé tant l’incertitude fourmille, tant le chat, l’herbe et le lilas semblent vivre hors-champ.
  • 5.6.21

Ce qui reste d’oiseaux

La cour joue avec la poussière comme si elle découvrait le vent. 

Sur la corde à linge les draps, balayeurs de fin de course, agitent leurs drapeaux. 

Il n’est que midi, j’écris pour sauver ce qui reste d’oiseaux dans ma tête.
  • 29.5.21

Un trou de cigarette sur la nappe

La nuit a essayé de régler
quelques vieux comptes. 

J’ai entendu leur souvenir
glisser sous le tapis

tandis que mes poings
restaient serrés sous les draps. 

Près de la tasse à café,
un trou de cigarette sur la nappe. 

Ce matin a la gueule de bois,
les yeux trop ouverts de l’enfance.
  • 24.5.21

Fragment

L’œil flâne dans le ciel
en quête de sensations.

J’y cherche un fragment
où poser mes pensées.
 
Le bleu d’uniforme qu’il revêt
impose un sérieux mystère.

Qui de lui ou de moi créera le premier nuage ?
  • 22.5.21

Il y aura eu

Il y aura eu

Un silence plus haut que les autres
Des mots funambules tendus sur un fil

Un reflet bleu dans la vitre
Quelque chose qui part

Un refrain trop entendu
Un sourire mal allumé
Un raté dans le cœur

Tout cela dans la douceur d’un soir d’été
Incapable d’éponger la fuite des jours
  • 15.5.21

Caviardage

Aujourd’hui se prend pour un vendredi
Avec ses couleurs de départ
Son vent de révolte dans les cheveux
Son air de lilas qui en fait trop
Faudrait lui rabaisser le caquet
On va pas le laisser nous caviarder le reste de la semaine
  • 12.5.21

L'enfance est là

Ton œil faiblit, une larme dans l’air
Adossé au jour, ton cœur se fixe
Tu regardes ta table et tes mains hésitent
Petites veines bombées te rient au nez
L’enfance est là, blottie au fond du salon
Suçant une glace au parfum de violette
Hier tu étais là-bas, tu y reviens toujours
La lampe tousse dans une pluie de poussières
Il est temps d’éteindre les mauvais miroirs
  • 5.5.21

On a beau voir le ciel

On a beau voir le ciel
charger les trous de lumières
tour à tour vives et pâles
pour enfin malaxer et éclore,

c’est toujours l’espace blanc
ce rien entre deux nuages
ce vide entre deux pensées
qui fait la beauté d’un regard.
  • 2.5.21

Suivre le tempo des jours

Suivre le tempo des jours qui tirent à blanc,
pendant que les heures s’assoient les unes à côté des autres,
conciliabule sur un banc,
dans la fatigue de nos corps
elles parlent de nous, tissent quelque chose
dont on ne sait rien
mais qui se voit dans nos regards.
  • 26.4.21

La vie simple

L’homme s’assoit près de moi
Sur le banc d’où je l’observais
Première fois qu’il est si près
Sans politesse il se met à parler
À me parler sans me regarder
De la vie simple qui devrait
Être encore plus simple
Pour les gens comme lui
Qui n’aiment que la paix
Du milieu de la matinée
Quand la rue est vidée
De ces hommes affairés
Au bureau à gagner leur vie
Justement ! et il hausse la voix :
La vie simple
On n’a pas à la gagner
  • 25.4.21

Souvent, l'homme crie

Souvent, l’homme crie. D’un cri primal, intelligible pour les ombres qui le croisent. Ombres franches, pourtant. Silhouettes de tous les jours qu’habituellement, il tait la démesure. Puis, un jour, il se met à crier pour prendre la rue qui trop souvent lui échappe. Tout en tournant sur lui-même, entre une table et deux chaises, sur une terrasse, une place, la danse est exégèse. On l’évite soigneusement. Autour de lui, les regards tombent. Cherchent la fuite tant la gêne les expose. Il crie, il gesticule, il harangue le ciel à l’adresse d’on ne sait quel Dieu. Il est au spectacle dans ces moments-là. Aveuglé comme le peut être un acteur sur sa scène, ne distinguant les spectateurs des ombres qui se carapatent. Un numéro sensationnel où l’émotion contrariée l’emporte et le public se fait la malle. Mais lui s’en moque. Il crie plus fort à tout ce monde qu’il garde dans son miroir. Il crie parce qu’il s’est trop tu.
  • 23.4.21

Le matin a un goût de miel

Le matin a un goût de miel
Tartiné de lumières hautes
Et toi, le vagabond, tes cheveux
En bataille ressemblent à une ruine
Que le soleil éclaire de biais
Un clin d’œil pour advenir au jour
Tel que tu es, démis mais grand
Permets-moi de te tutoyer
Après tout nous partageons
Le même petit-déjeuner
Sous un même ciel
  • 22.4.21

Fragile

Fragile est le mot qu’il porte
Sous sa cape d’invisibilité
Il passe sous nos yeux
Et c’est un élément du décor
Un angle un peu plus saillant
Que la lumière de la rue évite
Fragile est son poids de vie
La nuit le libère de ces yeux
Qui ne le regardent plus
  • 21.4.21

Difficile d’ouvrir son paysage

Difficile d’ouvrir son paysage
De le situer dans l’espace
L’homme tourne taciturne
D’une rue à l’autre
N’élit domicile nulle part
Pris par la ronde des nuits
Le cri du jour et sa soif
Après qui il court toujours
Le prochain goulot
Comme nouvel horizon
  • 19.4.21

Il retrousse ses manches

Il retrousse ses manches
Avec l’envie d’en découdre
Et on dirait que la mer
Se retire en laissant les vagues
À la sécheresse du sable
Il retrousse son nez 
Aux effluves du temps
Qu’il sait depuis longtemps
gagné par un mistral hurlant
Et la marée montante
Dans ses yeux est une colère d’enfant
  • 17.4.21

L'homme se lève

L’homme se lève
L’homme se couche
Et à chaque mouvement
Comme un papier plastique
Qu’on aurait froissé
Il se déplie peu à peu
Mû par une force extérieure
Régie par les lois de la nature
Puis reprend sa place
Dans le lent étirement de la rue
  • 16.4.21

J’ai revu l’homme, rue Carlencas

J’ai revu l’homme, rue Carlencas
Son souffle court sur le trottoir
Près de son réchaud à gaz
La barbe et les pensées longues
Accoudé entre deux poubelles
Qui le tiennent debout et fier
Il est de ce siècle ou d’un autre
Sait-il qu’il est suspendu ?
Sait-il qu’il est sans âge ?
Sait-il que je le vois depuis toujours ?
  • 15.4.21

Réveil en beauté

La nuit venue il cherche
À défaut d’un toit un abri
Où reposer sa carcasse fatiguée
La largeur d’un mur et la longueur d’un homme
Face à la vitrine d’un magasin
Fera son lit d’infortune

Au petit matin après le bruit
Du grand rideau de fer
On verra juste au-dessus de son corps
La vitrine s’éveiller et de lumière
Clignoter le slogan publicitaire
« Mérinos, le matelas des réveils en beauté »
  • 13.4.21

De l’enfance, je retiens le bouquet de fleurs du vendredi soir

De l’enfance, je retiens le bouquet de fleurs du vendredi soir. Mon père s’arrêtait au marché local et achetait son bouquet au stand tenu par une amie. Elle lui composait un gros ensemble de fleurs à hautes tiges, multicolores et très odorantes.
Lorsqu’il passait la porte en rentrant du travail, les fragrances qui piquaient le nez et les yeux le précédaient. Maman faisait mine d’être surprise. Elle avait déjà nettoyé le vase pour accueillir le bouquet. Couper un peu les tiges en biseau, ajouter de l’eau puis sourire à papa. Le rituel s’arrêtait là. Comme chaque vendredi.
Les fleurs et leur odeur finissaient sur un napperon blanc tricoté aux crochets et posé sur le grand bahut qui faisait office de vaisselier. Le vase, coulé dans un verre imitation cristal, était constellé de petits carreaux qui donnaient à l’eau et aux tiges une couleur trouble. Dès lors, les fleurs mourraient. Un jour ou deux ou au plus tard le lundi suivant, elles ne ressemblaient plus à rien : perches sèches plantées dans de l’eau croupie. Maman versait le tout dans l’évier dans un grand geste de lassitude ; les fragrances de patchoulis se transformant alors en une odeur putride spécifique à la décomposition.
Les bouquets se sont succédé durant des années. Toujours les mêmes fleurs, la même amie fleuriste (dont certains jaloux disaient qu’elle fut la maîtresse de mon père), les mêmes odeurs, le même vase pour le même emplacement et un vendredi soir, il faisait froid et papa est entré sans fleurs. Maman l’a embrassé.
  • 7.4.21

L'homme est laid et triste

L’homme est laid et triste
Son corps est plein de larmes sèches
Aussi lourdes que ses sacoches
Face à son air de chien fripé
Les autres écartent le visage
Leurs yeux plient sous son ombre
Vers des pensées au ras du sol
Muettes et honteuses
Mais lui les entend fuser
Comme des cognées tranchantes
Mais lui les voit percer le peu d’avenir
Goutte à goutte qui tombe
Au fond de sa trachée.
  • 5.4.21

Le cheminement de l’homme n’est pas clair

Le cheminement de l’homme n’est pas clair. Il trouve toujours une contre-allée que personne n’a jamais osé emprunter. Près de la route à double voie, un bout de bitume étroit sans trottoir où circulent des voitures à vitesse rapide. Il marche sans conscience du danger ; torero des machines, il esquive la tôle et le passé. Son regard suit un horizon concave. Il semble traverser un univers dépourvu de dimension. Depuis qu’il sait que la vie ne donne plus de sens, chaque impasse est une nouvelle route possible, chaque passage interdit un sourire à voler.
  • 26.3.21

Sous un saule pleureur

Sous un saule pleureur
Parfois le banc l’accueille
Avec son bois tendre
Sa peinture écaillée
L’homme aux grosses joues
Allongé dort à poings fermés
Soulevant à peine son ventre
Le vent va et vient dans l’arbre
Fait plier de vieilles ramures
Qui viennent à son nez le saluer

  • 21.3.21

Parution de « Les heures creusent » aux @EditionsDuCygne

Heureux de vous annoncer la parution de mon nouveau recueil aux éditions du Cygne : Les heures creusent.

Si on le retourne, on peut lire :

« Les heures creusent : ce sont des heures de veille dans un open-space dédié à la supervision du trafic et à l’information des voyageurs pour une grande entreprise de transport. Le temps passe lentement au rythme des départs, des arrivées et des retards. Les bureaux agencés en cercle constituent le plateau d’employés et tout autour, les pensées de chacun s’entrechoquent, quelque part, ailleurs. Les heures creusent ici le poème pour tenter de restituer ces errances »

Le livre est disponible en commande auprès de votre libraire préféré ou chez l'éditeur ici > http://editionsducygne.com/editions-du-cygne-heures-creusent.html
 
74 pages au format 13 x 20 cm broché

ISBN : 978-2-84924-648-1 - 12,00 euros




 
  • 18.3.21

Comme s’il écrivait

L’homme souvent divague
Sur le chemin tremblant
De tout son excédent de vie
Il marche tête oblique
Dans un sens puis l’autre
Comme s’il écrivait
En comptant ses pieds 
La mémoire saturée
De pattes de mouche
  • 10.3.21

L’homme peint dans sa mémoire

L’homme peint dans sa mémoire
Des souvenirs pleins de couleurs
Au passage des courbes lentes
D’un soleil tombant de la colline

Un rien de mélancolie lui sourit
De la place où il se tient debout
Le vent dans les arbres mauves
Déplie les draps de la dernière heure 
  • 6.3.21

Rumeur de cailloux

Dans la gorge une rumeur de cailloux
L'homme avance penché sur la route
Du ballast à mâcher entre les dents
Il pleut entre ses râles longs
Le chemin de pierre devient boue
Un long passage d'eau dans les ravines
De quoi laver l'intérieur du piège

 

  • 2.3.21

Passage étroit

Le passage est étroit, une ruelle serrée entre deux grands murs. L’homme, lui, est large, taillé entre deux épaules rondes et massives. Il porte en plus deux grands sacs de cuir en bandoulière qui ressemblent aux sacoches ventrues qu’on pouvait voir arrimées à l’arrière des anciennes Mobylettes. Deux ventres sur les côtés plus celui de devant qui, même s’il déborde qu’une fois assis, n’en est pas moins proéminent. Voilà la ruelle qui s’annonce sous ses pas lourds. Il ne passera pas. Il le sait mais s’engage quand même, en rentrant le ventre et en serrant les sacs contre lui. Un bruit sec et le voilà coincé entre les deux murs, les épaules rentrées et l’air ahuri. À l’autre bout de la ruelle, deux grands containers de poubelles bloquent l’accès. De toute façon, en avant ou en arrière, ça bouge pas et l’homme n’essaye même plus de s’en sortir, maintenant qu’il a réussi à dégager une main pour choper la bouteille de rouge qui dépasse du sac de droite. Il faut se pencher un peu pour y boire mais, au moins ce soir, personne ne viendra le chercher ici. Le paix est étroite, se dit-il, juste la place d’un homme entre deux murs.
  • 20.2.21

De l’enfance, je retiens les messes basses dans les couloirs

De l’enfance, je retiens les messes basses dans les couloirs. L’expression m’échappait alors. Je ne voyais aucun problème à prier en murmurant, même si le couloir s’avérait un endroit incongru pour le faire. Version pieuse de mes pensées, messes prégnantes vers lesquelles ma grand-mère tirait ma carcasse, avec ses mains enroulées dans un chapelet de billes noires qu’elle portait régulièrement à la bouche. Pour moi, les messes basses, c’était ça : la prière de ma grand-mère agenouillée devant un Christ muet qui ne daignait nous accorder qu’une tête hirsute et obséquieusement inclinée sur le côté.
Mais non, je me trompais. Il s’agissait d’échanger des propos que personne ne devait savoir ; on les appelait les secrets de grands. Parfois, il était même admis de médire, de partager avec ses proches moqueries et quolibets envers son prochain, voire même d’éprouver ensemble et en catimini de la petite haine que doux Jésus ne nous permettait pas de dévoiler au grand jour.
Enfin, il a bon dos, Jésus, me disait souvent ma grand-mère, en levant son chapelet au ciel.

 

  • 16.2.21

À chat perché

La chaleur sur le mur
s’étale comme de la chaux
vive et orangée
fait danser les ombres qui jouent
à chat perché avec tes pensées
 
Tu les regardes se déhancher
assis près de ta fenêtre
derrière la vitre qui fait de l’œil
à quelques passants rasant
le mur et ta rêverie
 
Au loin un chien s’égosille,
son écho long est un tempo
qui claque entre tes oreilles,
tes yeux tentent la balance
entre l’été et ton vague à l’âme

 

  • 7.2.21

Remettre le doute

Le doute est une fatigue
au regard de nos certitudes
bien plus légères à porter

Et pourtant il est aussi route
au petit matin quand rien
n’éclaire l’envie de se lever

Remettre le doute sur la table
comme le travail dans ses souliers
reste un beau rempart à la connerie
  • 3.2.21

De l’enfance, je retiens le regard noir de ma mère

De l’enfance, je retiens le regard noir de ma mère. Elle, qui l’a si bleu, quand vient l’absence, il change de couleur par la fixation d’un point imaginaire, il sombre peu à peu, perdue qu’elle est dans ses pensées qui l’abattent, ternissant toute couleur autour, pupilles denses, dressées dans la colère ou l’abattement. Et l’absence grandit, semble étirer tout son corps pour le rendre de plus en plus mince, pour que plus rien n’existe que le regard et les ruminations sourdes envers celui pour qui une haine grince, faiblement, puis violemment quand je la sors par un sourire de sa torpeur, coupant le fil tendu qui la lie à son désespoir. Là, elle me voit comme la petite copie de mon père.
  • 23.1.21

Cahin-caha

On rôde dans janvier
le mois des fatigues
à rouler nos bosses
cahin-caha le bassin bas
comme nos grands-mères
charriant le linge au lavoir.

Carcasses aveugles
passées dix-huit heures
on n’est qu’ombres de nuit
aussi invisibles et seuls 
que nos grand-pères
et leurs peines de bistrot.
  • 15.1.21

De l’enfance, je retiens la timidité trop présente

De l’enfance, je retiens la timidité trop présente comme une intimité mal gérée. Être parmi les autres à cet âge où tout reste ouvert, trop ouvert ; où la part du sensible qui doit se dire ou se montrer reste floue. Difficile temps durant lequel il fallait apprendre à régler ses émotions sur celui qui devant nous s’exposait. Le curseur de la pudeur poussé parfois jusqu’a l’indécence, sans qu’on ne comprenne vraiment comment la situation pouvait si vite évoluer d’un extrême à l’autre, d’un simple mot, d’un simple geste. Pourtant, je retiens ces mots malhabiles, ces gestes gauches, ces discours embués dans une eau d’angoisse comme autant de marches d’une grande échelle qui court encore dans le ciel.
  • 28.12.20

Dans ma musette

Je voudrais un mot pour la soif
dans ma musette du grand voyage

Oh rien de bien fameux
rien de ronflant ni de bien beau

Un simple mot suffirait
il dirait par l’exemple

combien les sales instants
avec le temps sont des ancrages
  • 23.12.20

Je voudrais y sentir

Une orange sur la table
prend les couleurs du soleil

Par la fenêtre un homme
et un chien passent

Je lis un gros livre triste
une histoire sans goût

Je voudrais y sentir
le parfum de l’orange

ou la truffe fraîche du chien
  • 21.12.20

Tout poème n’y change rien

Tout poème n’y change rien
quand vient absurde la mort
nous couper les jambes et les mots

Tout poème n’y dit plus rien
que ce silence de pierre serré
dans nos marches si fragiles

Tout poème n’y voit qu’eau
de peine piégée dans trop d’amour
pour écrire le dernier chant
  • 19.12.20

Je n’avais jamais rien écrit

Je n’avais jamais rien écrit
sur cette dame au fichu noir
qui tous les jours hissée
sur la pointe des pieds
met sa tête dans les poubelles
près de la supérette

Je n’avais jamais rien écrit
jusqu’à ce jour d’hiver noir
ce fichu jour où un vigile
molosse au sourire gêné
l’a priée de ne plus venir
vous comprenez ce sont les fêtes.
  • 13.12.20

la rue tremble sous la pluie

la rue tremble sous la pluie
rend au monde son flou
à mes pas l’irréalité
quand du voile sort
une dame masquée
comme il se doit
d’un sourire dans les yeux
comme je le crois
plein d’espoir de clarté
  • 9.12.20

De l’enfance, je retiens des instants aussi fugaces qu’inutiles

De l’enfance, je retiens des instants aussi fugaces qu’inutiles. Un mot, un geste qui reviennent sans qu’ils soient invités dans un éclair traversant la pensée. De l’anodin surgissant pour donner du non-sens à ce qui en a déjà beaucoup. Un feu dans la mémoire que rien ne parvient à éteindre. Il faudrait s’allonger sur un divan et se laisser aller pour vraiment comprendre pourquoi la mémoire a choisi de tels instants. Inconscient, fixation puis pirouette pour effacer le réel ? Que gardait de l’enfant quand les jalons sont si inextricables ? Écheveaux sombres dans le coin de la tête placés là pour me défier d’en tirer des merveilles.
  • 5.12.20

De l’enfance, je retiens une grand-mère et le blanc des hauts plafonds

De l’enfance, je retiens une grand-mère et le blanc des hauts plafonds. Dans cette maison, grande – on disait « de maître » car grande oui mais surtout haute – dans cette maison haute où les plafonds semblaient vouloir s’envoler, j’allais une à deux fois par semaine, mardi ou samedi soir, dormir. C’était là que vivait mon ami que ma mère disait bourgeois. Parents propriétaires viticoles, grande famille pour grande et haute maison. J’étais logé dans un chambre d’amis parmi le nombre incalculable d’autres chambres affublées de noms de couleurs. La mienne était blanche ; rideaux, dessus et descente de lit, miroir, meubles, tout était blanc. Et haut, tellement haut et moi si petit sous ses plafonds qui me laissaient trop de vide.
Dans une des pièces, était-ce encore une chambre, vivait une grand-mère. Seule. Elle ne sortait jamais. Assise dans un fauteuil à franges molles, près d’une fenêtre qui donnait sur des vignes, une mer de vignes montées sur fils de fer qui filait à perte de vue vers un gouffre dans lequel ses yeux semblaient s’être perdus pour toujours. Au-dessus d’elle, le grand plafond l’écrasait de sa blanche splendeur d’autrefois. Cette femme d’une beauté intacte était figée dans le temps et l’espace, tenue à la vie par l’assise du fauteuil et un vieux souvenir de grandeur.
  • 28.11.20

Nos yeux se collent sur la vitre

Nos yeux se collent sur la vitre,
buée sous les paupières,
et nos souffles se coupent
sur les copeaux du paysage
tant l’automne secoue les arbres.
 
Là le bruit des hommes
dans le brouillard s’ébroue,
cherche des poux à la rue,
rôde sous les lumières molles
de quelques feux perdus.
  • 22.11.20

Le jour a des impatiences

Le jour a des impatiences
dans les jambes et les mains
serrées sur le cœur.

Il faudrait faire craquer
les courbes du ciel,
revoir le pays des orages
les prendre en espérance,
retrouver la sortie
dans le petit couloir de lumières
qu’il nous offre.

Mais tout court trop vite
dans nos corps endoloris
pour dénouer la parole
qui monte à la gorge.
  • 20.11.20

Un instant indécis

Un instant indécis vient
et flotte dans la pièce,
cherche sa place, son assise
parmi nous qui sommes là
pleins de certitudes froides.

C’est de cette rencontre,
souffle invisible contre corps,
que naît l’espace d’être
collision douce et ivre
qu’aucun mot n’explique.
  • 17.11.20

On cause de La ligne sous l'oeil sur Radio Grand Ciel

Retrouvez ci-dessous le podcast de l’émission La route inconnue diffusée samedi 14/11/2020 sur Radio Grand Ciel. Je cause avec Christophe Jubien d’écriture et de lecture, bien sûr. Et en fin d’émission, Christophe lit des extraits de La ligne sous l’œil paru aux éditions Gros Textes. 
Si cette lecture vous donne envie de lire le livre, il est disponible auprès de l’éditeur en clique and cueillette postale > https://grostextes.fr/publication/la-ligne-sous-loeil

 

  • 16.11.20

De l’enfance, je retiens les longs dimanches près du feu de bois

De l’enfance, je retiens les longs dimanches près du feu de bois. La chaise de paille à la large assise et le père courbé au tisonnier. La mère loin à la couture affairée, un œil sur l’aiguille, l’autre sur le chas de nos pensées. Le silence qui fait des mailles, du salon au crépitement des flammes et nos regards perdus dans la danse hypnotique du feu. Couleurs de la langueur. Du bleu long au jaune court, du rouge à nos joues au tas de braises naissant. Nos corps près de la cheminée à chercher la chaleur qui nous manque. Les va-et-vient du patriarche pour alimenter le foyer de bûches toujours plus grosses pour que jamais ne se tarisse cette joie contenue, pour que jamais n’adviennent nos cendres froides tant redoutées.
  • 15.11.20

De l’enfance, je retiens goûts et odeurs comme des pièges à nostalgie

De l’enfance, je retiens goûts et odeurs comme des pièges à nostalgie. Quand passent sur le grand tableau noir des relents de craie blanche, dans le cœur le paysage de l’écolier défile. De la blouse grise de la maîtresse jusqu’aux yeux bleus de la voisine de table. Des règles à apprendre aux bêtises à se déprendre, le nez dans le coin de la classe. De l’absence de soi quand les chiffres et les mots nous jettent au visage leur arrogance jusqu’aux petites hontes dans l’escarcelle de l’amour propre.
C’est comme mordre dans un quartier d’orange et que toute une rue s’ouvre, dans un souvenir dégoulinant de saveurs oubliées. Le chemin remonte en bouche jusqu’aux narines, la mémoire engourdie dans nos bottes se remet à danser et dans nos mains, la fraîcheur du fruit promet des jours sans neige.
Autant d’appels de l’ordinaire qui effacent de grands pans de solitude, de fièvre et de turpitudes. Pièges à nostalgie, clichés de vie qu’on aime à ressasser.
  • 11.11.20

De l’enfance je retiens ce temps que l’on tentait d’oublier

De l’enfance, je retiens ce temps que l’on tentait d’oublier. Le temps d’avant, la guerre lointaine mais si présente dans les yeux des parents. Leurs rutabagas et topinambours dans les assiettes lorsque l’enfant ne voulait pas manger sa viande. Le pain perdu, ce trésor des années troubles. Je n’avais rien vécu pour tenir tête à la lumière. Mon horizon était dégagé, petit nanti aux mille ciels promis. Aucune plainte n’avait de valeur quand on avait vu des morts dans les ornières. Il fallait mâcher le silence, déglutir les ombres et se taire.
  • 7.11.20

Parution de « Les heures creusent » aux @EditionsDuCygne

Heureux de vous annoncer la parution de mon nouveau recueil aux éditions du Cygne : Les heures creusent . Si on le retourne, on peut lire :...