À ciel ouvert

Ciel ouvert aux quatre vents
Le regard piégé par les ruines
J’avance un espoir sans lune
Dans la nuit affolante d’odeurs
De sous-bois et de terre mouillée

Je vais sur un chemin aveugle
Sur des cailloux ronds et fourbes
Les herbes hautes sous les bras
Les bêtes en moi comme guides
Qui font marcher mes jambes

Le sommeil est dans mon corps
L’auvent que forme un arbre
Seul au milieu d’une clairière
Accueille mes bras et ma peur
Je marche encore à rêve ouvert
  • 19.9.20

Pleines d’ombres

Les pensées pleines d’ombres,
le matin remonte dans ta gorge
pour réveiller l’esprit de ta langue.

Tu parles encore dans ta tête
du temps et de la petite musique
qui composeront la journée.

Tu es là, convoqué par le jour
à compter les changements
de lumière sur les murs.

Les mains pleines d’ombres
et des mots blessés sur la langue.
  • 12.9.20

De l’enfance, je retiens la douleur des autres

De l’enfance, je retiens la douleur des autres et comment ils s’évertuaient à la masquer. Faux semblants et visages irradiés de mensonges, ombre épaisse leur barrant le cou cachée sous des écharpes de joie. Douleur qui traversait la mienne, elle-même dissimulée grâce aux murs de paille érigés autour du bonheur. Longtemps, ce qui en résultait de silence en moi oeuvra à ouvrir les mots d’aujourd’hui.

  • 8.9.20

Il faut lever le doute

Vous avez des symptômes ?

Ça tonne dans le thorax. C’est un bruit sourd puis soudain ça gronde. Voilà l’orage dans le corps et surtout dans la tête.  Il faut tousser mais dans l’open-space, toute éructation est suspecte comme l’alerte au colis piégé dans une gare. Périmètre de sécurité. Il faut lever le doute. Tu tousses, c’est un symptôme dit-on, messe basse. Ça bruisse et on retient le picotement dans la gorge pour qu’il ne fasse pas trop de bruit. On s’abrite sous le masque et quand on ne tient plus, on part aux toilettes lâcher le virus dans le lavabo.

Il faut lever le doute. 

L’orage faiblit mais ne passe pas. Un nuage menaçant traverse l’esprit. Il faut s’isoler, arrêter tout contact, ne plus aller travailler et tousser chez soi. Un rhume, un gros rhume, voilà tout. Oui, mais. Une petite musique s’installe sous l’orage. Une marche quasi-militaire avec des notes précises qui tapent sur le sol et dans le crâne. Un peu de fièvre ? Non, même pas. La toux qu’il faut masquer, c’est tout. Il faut tester. 

Voilà désormais que ça tonne aussi dans les corps qui m’entourent. 9h30, esplanade Charles de Gaulle, un joli jour de fin d’été. L’orage bat dans les cœurs qui attendent les uns derrière les autres. Centre de dépistage COVID-19 le mardi et le jeudi de 9h à midi. La file s’allonge, s’allonge. On ne tousse pas. On retient notre mètre de distance. On évacue dans les masques en tissu. Certains s’écartent un peu plus que les autres, forment leur périmètre de sécurité. 

Il faut lever le doute.

  • 3.9.20

Une flaque tiède de la veille

Le jour s’est ouvert sur une flaque tiède de la veille. Après l’orage et ses grondements. Maintenant, on gobe une eau croupie. Dans nos regards, l’huile de la nuit. À la surface, une peau grasse flotte et ressemble au reflet d’un arc-en-ciel. Du vert gris au bleu, du mordoré qui passe sur un rouge sang. Nos heures sont lourdes et tièdes de la veille. Il faudra tout le jour lever les paupières, laisser le soleil boire l’eau de nos bouches.

  • 30.8.20

La maison regarde le souvenir

La maison regarde le souvenir
s’agiter dans le miroir du couloir,
petites bulles de joie innocentes
qui dans l’air invisibles dansent.

Le souvenir regarde la maison
vieillir sous ses lambris de bois
lentement comme se défait
une peau de sa couleur d’été.

Le souvenir et la maison voient
sous le murmure des fenêtres
peine et joie deviser du temps
et du lieu où il faudra renaître.
  • 23.8.20

De l’enfance, je retiens le vent et les mots sourds

De l’enfance, je retiens le vent et les mots sourds. L’équilibre précaire lorsqu’arrive la bourrasque. Le battement des heures en haut du clocher quand l’attente est une prière. La parole qui m’occupe l’esprit n’est qu’un bruit pour oublier l’histoire. Que de battements sourds dans la nuit pâle ! J’attends que la tramontane passe sous les draps, visage tiré qui observe le vide, bouche ouverte d’où aucun son ne sort.

  • 22.8.20

De l’enfance, je retiens le quai surplombant la rivière

De l’enfance, je retiens le quai surplombant la rivière. Le saut dans la vie que c’était de se dresser debout sur le muret au bord du vide que l’on appelait Espace, à rester là à boire le corps de l’autre, le corps ami sous un soleil qui rendait prétentieux. Petits corps sans esprit à jouer la vie près du précipice, à relever le défi ultime : cap ou pas cap de plonger puis de nager dans la vase jusqu’au bout de la rivière ?
Le quai qui fait grandir : l’espace d’un instant, y revenir est un vertige.

  • 15.8.20

De l’enfance, je retiens les bruits de cuisine et la table rouge en Formica

De l’enfance, je retiens les bruits de cuisine et la table rouge en Formica. Le temps long des repas, le compas des jambes de maman devant le mur de faïence. Le déplacement de l’aiguille de l’horloge sous l’éclair des regards. Il faut de l’obstination à la mémoire pour défaire les noeuds pris entre la table, son tiroir à pain et les faux souvenirs. Il faisait chaud devant le four quand venait l’heure de ne plus rien dire. Bruits des coups de fourchette et du couteau qui tranche la viande. La tendresse du sang attendait une main tendue qui n‘était qu’un poing.

  • 13.8.20

De l’enfance, je retiens les puits et les fontaines taris

De l’enfance, je retiens les puits et les fontaines taris. La pierre sèche dont on faisait des sanglots. Les pluies qui ne venaient pas même en suppliant le ciel longtemps. L’écho long et profond de ma voix qui descend dans la terre. Les petites joies cachées sous les cailloux, brins d’herbes folles dans le vent pour oublier le temps. La patience des longues journées d’été à qui la nuit tirait des ivresses.

  • 11.8.20

Par petites volées

Elle vient au bord de la fenêtre

chaque jour nourrir les pigeons

une fleur dans ses cheveux gris

pour faire honneur à ses enfants

car les vrais ne viennent plus


Vite réunis par petites volées 

trois, quatre puis ne compte plus

les coups de bec sur les volets 

c’est un rendez-vous de solitude

la peau grasse d’un mauvais lait

  • 8.8.20

Il n’en faut pas plus

La grande porte en bas du bahut est l’embouchure d’où se déverse le fleuve des enfants qui sortent de classe. 

Ça sent la marée dans la cour : de la transpiration de craie, de gommes et de colle, des petites lâchetés sous les tables, des sourires gênés et des grosses flambées sur les joues mais aussi on sent de belles rivières fraîches qui s’écartent du fleuve avec leurs petits groupes rangés par affinités, les plus grands qui toisent les petits, les gros caïds qui font face aux filles effarouchées, ou bien l’inverse. 

Il n’en faut pas plus à cette évocation pour rejoindre le banc sous le préau, celui qui se cache sous l’ombre des arches, à l’abri de l’eau qui fait des vagues, loin du limon qui nous colle aux pieds ; il n’en faut pas plus à cette évocation pour que revienne le souvenir du premier baiser.

  • 6.8.20

C’est une bête qui meurt

Entre deux nuages
et une brise molle,
le soleil pousse la porte du bistrot.

Au comptoir, un vieux
devant son bock de bière
rencogne des idées noires.

Seul sur ses coudes,
il décortique la vie
comme une pistache. 

Le ciel élargit la plaie des remords
et chaque heure qui passe,
c’est une bête qui meurt.
  • 1.8.20

Il faudrait baisser les yeux du jour

Les écrans renvoient trop de lumière bleue. 

Il faudrait baisser les yeux du jour. 

Les néons du ciel n’y sont pour rien si nos têtes grésillent. 

Les fenêtres sont autant de trous pour s’échapper - trappes à fous. 

15h32 #AuBureau
  • 30.7.20

L’instant imprévisible

La vie tourne en frôlements 
près d’un ventilateur fatigué. 

On entend les bruits quotidiens
comme assourdis par la chaleur. 

Des idées traînent leur vacuité 
dans la torpeur de l’été.

On pense que plus rien ne viendra 
troubler l’épuisement des heures. 

lorsque un air de piano s’échappe d’une fenêtre
et pique une onde de fraîcheur sur nos peaux. 

L’instant était imprévisible comme l’est un frisson.
  • 26.7.20

Une drôle de robe

Une jeune fille dans la rue
porte une drôle de robe. 

Une robe à gros motifs à fleurs
sur une maille sombre. 

Une robe de sourires
qui cachent une mine sévère. 

Elle penche à droite puis
à gauche comme un métronome 

pour laisser filer les chagrins
cachés sous les grosses fleurs.
  • 24.7.20

Drapeau blanc

La fenêtre est ton paysage. Tu regardes les montagnes au loin coiffer les immeubles. Des cimes descend le noir que tu bois par petites gorgées. Un café fumant pour faire monter le jour en toi. De la vue, malgré le ballet des saisons, rien ne change. Seul ton regard mène la danse. Le vent et les fenêtres qui une à une s’éclairent sont autant de partitions pour ta musique quotidienne. Mais il fait toujours trop haut depuis ta fenêtre. Trop haut pour voir l’humanité bouger, les visages rompre la nuit, trop haut pour sentir le frémissement du jour appeler à vivre. Depuis ton hublot, tu lances le rideau au vent. Drapeau blanc. Tu te rends.


  • 23.7.20

En traversant le parc

En traversant le parc. 

Une fille sur un banc une main
dans les cheveux, l’autre sur
le bouton coeur de son téléphone. 

Un jeune garçon et ses pigeons
à qui il dit, émiettant du pain :
il y en aura pour tout le monde. 

Un vieil homme près de la fille
aux cheveux reflets mauves,
ses mains usées et son crâne chauve. 

Un clochard près des pigeons
et de sa casquette en sébile,
allongé sur l’herbe et la mie de pain.
  • 22.7.20

July 21

C’est un jour de juillet. Pas un jour dont on oublie la date : le vingt et un en deux mille un. On n’oublie pas l’année non plus. Cette année-là où quelques mois plus tard, le monde se trouvera bouche bée. C’est trois mois plus tôt, donc. Trois mois plus tôt d’avant ce onze maléfique, c’est mon « july 21 ».

Toi, la date, tu t’en moques. Maintenant.

La rue est grisée d’été. Un léger vent balaie les gens rassemblés devant la porte. Les gens. Ces proches et ces inconnus, venus te voir et qui portent la tête basse, cérémonieux. Les regards sont vides et gênés d’être là. Pourtant ils sont venus. Ça se fait de venir dans ces moments-là. On s’habille en strict, on arbore le masque opportun et on vient planter la rue de sa présence. On vient combler le vide.

Toi et le vide que tu me laisses et qu’ils veulent remplir. Tu t’en fous.

Dans la maison, c’est l’été mais il fait froid. Il a toujours fait froid dans cette maison. L’humidité y est maîtresse, elle suinte de salpêtre qui nappe les murs et la tapisserie en vomit des tonnes. Personne ne semble le voir. Pourtant dans les recoins, le noir qui pourrit parade. La famille est regroupée dans le couloir, à guetter le dehors par l’entrebâillement de la porte, à compter qui est venu, à fustiger ceux qui ne sont pas là. 

Toi, tu es dans le salon. Allongé et paisible, tu dois te marrer.

La moquette murale verte à gros poils bâille sur toi. L’odeur de ton tabac qui l’imprègne descend dans ma gorge pour y déposer quelques graviers que j’ai peine à déglutir. On entre pour te voir, faire le tour de toi une dernière fois pour que tu partes avec du souvenir. Que tu n’oublies pas les visages contrits mais aussi les regards en faux qui s’apitoient en folklore. Je remets en place le col de ta chemise. On aurait du l’amidonner. Je frotte les manches de ton costume pour le débarrasser des filets de poussière. Cette pièce est un nid d’araignées. Je dépose un baiser sur tes joues fraiches. Ils t’ont maquillé comme un acteur de théâtre. Je pense au dérisoire de mes gestes, je pense à toi, je pense à nous, je pense à l’endroit où tu vas.

Toi, tu t’en moques. Tu es beau.

Extrait de « Rats taupiers », Éditions des vanneaux, 2016
  • 21.7.20

Écrire une maison

Par la fenêtre, des bouts de murs,
fragments de rue,
fragments d’espaces,
qui tiennent tous dans la tête. 

Des rangées de parpaings
se rassemblent sous les ombres,
aussi bien alignés que des soldats
— on dirait pourtant qu’ils bougent 
d’un mouvement perpétuel,
absents du regard
mais tenant parade dans l’âme. 

De quoi écrire une maison
sans se salir les mains
avec cette voix qui construit
des passages secrets.
  • 20.7.20

L’émulsion de la rue

La rue sous une douche d’eau chaude. Une eau invisible, mirage emporté par la réverbération du bitume, mais qui imprime sur les murs le ruissèlement des humeurs. Je marche traînant des pieds sous un soleil qui tremble aux fenêtres. De là, sortent bruits et têtes de brume. Un petit vieux tire ses volets pour se faire une ombre et la haute voix de son téléviseur s’étouffe. Plus loin, une autre ouverture sur le quotidien d’un enfant assis sur le rebord intérieur de sa fenêtre, les pieds nus à travers les barreaux de fer. Il joue sur sa console, casque en mousse vissé sur les oreilles. En face, une dame, masque et tablier assortis, tons orangés pour soutenir l’été, balaie devant sa porte une poussière si dense qu’elle forme un vent de désert sous mes pas. La rue en prend le rhume des foins quand j’entends derrière les murs claquer une dizaine d’éternuements. Après l’éclat et une quinte de toux, plus un bruit mais des murmures sous cloche dans la rue de l’été aux paupières basses. J’entends maintenant l’écho de ma marche, une sensation à l’intérieur comme une flaque que l’on piétine. Je continue automate, le sang aux tempes qui bout sous l’émulsion de la rue.
  • 18.7.20

Qui est cet homme somnolant à la table d’un café ?

Qui est cet homme somnolant à la table d’un café ?
Face à lui, la rue passe de l’ombre à la lumière. On voit le soleil descendre les murs, passer sur le trottoir en découvrant quelques têtes puis s’enfoncer sur la terrasse pour atterrir sur l’homme aux paupières lourdes. Voilà que maintenant tous les rayons sont braqués sur lui comme si un technicien, plus haut dans le ciel, brandissait un projecteur sur son sommeil. 
L’homme et l’ombre autour. L’homme dans ce cercle lumineux parfait. Le spectacle peut commencer : il va se lever, dos droit, tête haute et débuter un solo de claquettes. Il va se mettre à chanter peut-être ou à déclamer un poème pour la rue. Une minute, deux, trois... Mais rien ne vient. 
Quelle est cette ville qui soudainement met en lumière un dormeur ?
  • 13.7.20

Sous de petits cris d’oiseaux

Une nichée d’oiseaux dans tes yeux plissés,
plus tard leur vol à ta fenêtre ouverte,
la mémoire labile vient secouer
les premières fausses découvertes. 

Tu peux faire celui qui oublie
les migrations que c’est d’être 
pour te concentrer sur le babil
et les grands yeux des nouveaux nés. 

Rien ne desserrera les poings d’ancrage 
dans ton corps aux souvenirs lourds
de tout un surplus de tapages. 

Rien ne changera la course de l’eau,
sinon la mort qui tient la corde 
sous de petits cris d’oiseaux.
  • 11.7.20

On compte les absents sur la jetée

Les heures, ces bouées 
auxquelles on s’accroche 
pour penser nos jours,
les faire voler sur les vagues. 

Et quand vient le soir
on compte les absents sur la jetée,
pièces mouvantes d’un puzzle 
trop grand pour nous. 

Nous restent l’écume, le vent
et les ellipses molles 
que l’on imagine prouesses
à noter dans la boîte à souvenirs.
  • 10.7.20

Il fait un jour à laisser l’été suivre sa ligne

Il fait un jour à laisser l’été suivre sa ligne.
Lentement, sous l’ombre d’un petit pont, un piaf du bec se déplume en regardant les rares promeneurs passer sur la berge. On voit sur la rivière la ligne d’un pêcheur qui tremble dans les vapeurs du ciel. Plus loin, sur les talus, des arbres ont soif et dressent leurs bras chétifs pour implorer le grand pardon. De l’eau sous cet été de tôle brûlante ! Il en faudrait à foison pour étancher les lueurs fauves qui traversent nos fronts. On regarde l’oiseau, la rivière, les arbres et la saison s’épouiller. 
Il fait un jour à laisser l’été suivre sa ligne.
  • 9.7.20

Qui des deux ?

Qui du haut sapin ou du frêle ruisseau nous émeut le plus ? L’un nous rappelle à nos âges par son tronc découpé en lamelles de dizaines d’années tandis que l’autre, sage venu des plus hautes cimes, coule depuis bien plus longtemps que nous.
La majesté forestière qui tutoie le ciel ou l’humilité du ruisseau qui sous l’été s’assèche ?
La robustesse de l’arbre, son écorce comme peau friable mais inaltérable, sa propension unique à ployer sous le vent sans jamais céder ou le doux filet de l’eau qui trace son chemin sans grand fracas ni démonstration de force ?
L’un et l’autre, sans aucun doute. Tous deux indissociables, étalons de mémoire et de paix. Un couple parfait, détenteurs de l’équilibre naturel, dans la force et la délicatesse, l’aplomb et l’humilité.


  • 7.7.20

L’après-midi a les jambes lourdes

L’après midi a les jambes lourdes
et la tête embrumée. 

Dans le marronnier, une mère
effraie appelle sa progéniture. 

Le vent qui tourne dans la cour 
jour à cache-cache avec les mouches. 

On sent l’herbe fraîchement coupée
et l’heure de la sieste arriver.
  • 6.7.20

Crime du petit jour

Le soleil rase les toitures de zinc,
la ville étire ses longues jambes. 

Derrière un mur, quelqu’un regarde
ce ciel de plomb comme s’il allait flamber. 

L’heure a beau faire la belle,
l’angoisse fait son train. 

Tapi sous l’ombre des grandes tours,

quelqu’un racle sa gorge,
l’œil fendu face au crime du petit jour.
  • 3.7.20

Il fait un jour à tenir le paysage debout

Il fait un jour à tenir le paysage debout. 
On doute de notre regard. Des îlots de réalité qui le composent. Les points et les lignes qui tiennent le tout ensemble ont des tremblements. Petit séisme dans l’appréhension de ce qui se dresse devant nous. Il faut retenir nos langues qui auraient vite fait d’expliquer les petites erreurs du réel. Il y a trop peu d’arbres qui traversent la ville pour nous rassurer. Rien que ce trou sur le trottoir ne présage rien de bon.
Il fait un jour à tenir le paysage debout.
  • 29.6.20

La France a peur

Le soir tombe dans la cuisine,
un civet de lapin frémit sur le feu.

Une odeur de chasse se dégage 
de la grande casserole qui boite. 

Le couvercle se lève puis retombe
comme une cymbale malade. 

A moitié vide, la bouteille de rouge
garde le bouchon heureux.

On entend nos voix se blesser 
contre l’écran du téléviseur. 

Dedans, Roger Gicquel blafard
annonce : « La France a peur ».
  • 28.6.20

Il fait un jour à doubler par la droite

Il fait un jour à doubler par la droite. 
Je m’autorise à brûler les feux pour me retrouver seul au croisement des ombres, près d’un saule frémissant comme une rivière. Je  peux doubler la mise en laissant la nostalgie, goutte à goutte, s’effacer dans le mouvement de l’arbre. Stop. Je retire les mots superflus pour qu’un silence prenne place dans les racines. La pensée va sur les pentes, oublie la route et les codes de bonne conduite. Plus rien d’autre que l’air grisant de l’accélération du rêve, pied au plancher du temps. 
Il fait un jour à doubler par la droite.
  • 28.6.20

Les notes de papier bleu

Je me souviens des notes de papier bleu que tu laissais sur le petit meuble dans le couloir. Juste à côté du téléphone à cadran et au fil torsadé, quelques mots sur des post-it qui jamais ne se détachaient de leur bloc. Un nom, un numéro, une fleur ou un gribouillis que tu dessinais lorsque à l’autre bout du fil, ton interlocuteur parlait trop, ne voulait plus raccrocher, se perdait en conjectures ou en bavardage inutile.  
Je me souviens de ce petit meuble à grosses joues. Toi, tu disais le confiturier, le petit confiturier en bois brun. Aucune confiture bien sûr à l’intérieur mais des blocs et des blocs de petits papiers, des neufs comme des griffonnés : des noms avec des numéros, des fleurs ou des gribouillis d’impatience. 
Je me souviens de ce confiturier lorsqu’il a fallu le déménager. Lourd petit meuble à descendre par l’étroit escalier. Je l’ai vidé du papier bleu qui sentait la poussière. Quelques blocs se sont défaits sur le pavé. Alors, j’ai trié les fleurs d’un coté, les gribouillis de l’autre ; les gens que tu aimais et ceux qui t’agaçaient. 
Je me souviens du tout petit bouquet de fleurs.
  • 27.6.20

Il fait un jour à regarder le bout de ses souliers

Il fait un jour à regarder le bout de ses souliers
Un jour qui sent les petites blessures de l’enfant. La nuit à midi, une honte qui peu à peu nous envahit. Plus un mot ne peut sauver les heures qui passent. Et ça provoque comme une mauvaise ivresse. Le souffle court. Inspirer est une marche, expirer un escalier sans fin. Y penser est une bombe. On pourrait mourir là, écraser par soi-même. On espère juste que le ciel s’ouvre pour quitter ses pieds. 
Il fait un jour à regarder le bout de ses souliers.
  • 26.6.20

Il fait un jour à écosser des haricots

Il fait un jour à écosser des haricots.
Midi surplombe la table de la cuisine. Le soleil par la fenêtre tente de se frayer un chemin dans les rideaux. Il faut tirer le mauvais, clic et clic dans le silence. Quelques insectes se prennent dans le papier tue-mouches. Maman et moi à regarder plus haut que de nos yeux. À s’échanger des paroles molles sur le tapis de cosses. Compter les bouts de nos vies dont on n’a jamais rien dit. 
Il fait un jour à écosser des haricots.
  • 24.6.20

Il fait un jour à croiser des hobbits dans la rue

Il fait un jour à croiser des hobbits dans la rue. 
Sans s’en étonner. Leur parler Klingon en soulevant son masque. Un jour à jouer dans une série B. Sous un ciel vert barré de soucoupes volantes. Rêver allongé dans un pré cuit par l’été avec, au loin, des ballots de paille qui roulent. Serrer des mains à six doigts, claquer dix bises à un inconnu pourvu d’oreilles pointues puis rentrer se coucher dans un lit à baldaquin. 
Il fait un jour à croiser des hobbits dans la rue.
  • 23.6.20

Se prendre pour l’affluent

Maman porte en elle une rivière que papa ignore. Mais papa est le fleuve alors je fais mine de le suivre.
Traverser fleuve ou rivière revient à porter sa petite mare d’enfant, comme un vase rempli à ras bord qu’il vaut mieux ne pas renverser. 
Il ne faut pas se prendre trop tôt pour l’affluent.
  • 21.6.20

Mes yeux qui peignent ses longs cheveux noirs

Son parfum dans le long couloir sombre qui mène à la classe. 

La beauté de ses gestes sur le grand tableau noir. 

Sa chaise sur la petite estrade et le mouvement de sa jupe. 

Son pied presque nu qui dépasse du bureau. 

Sa voix qui monte, belle et grave, pour faire taire les cris. 

Ses mains qui claquent de la poussière de craie. 

Son étrange sourire qui délivre un mystère et ma note au dernier devoir. 

Mes yeux qui peignent ses longs cheveux noirs.
  • 20.6.20

Petit allongé

Les draps propres
à l’odeur de violette
découpent un bout de ciel
depuis la corde à linges. 

Deux longues épingles
font des oreilles de lapin
à l’horizon qui s’agite 
dans une flaque de bleu.  

Et toi, petit allongé 
sur l’herbe fraîche,
les orteils en éventail,
tu voudrais être le vent.
  • 18.6.20

Savoir se baisser un peu

On n’est pas plus heureux ni malheureux qu’avant,

il y a juste une différence de point de vue,
pas le même axe autour duquel le corps tourne. 

On gesticule toujours pour une terre intime,
la même qui résiste aux poids des années. 

Il suffit d’y penser, de savoir se baisser un peu
comme un animal qui passe sous de vieux arbres.
  • 17.6.20

On cherche le bon terrain

On cherche le bon terrain
pour placer les poteaux. 

Deux cailloux
sur deux casquettes feront l’affaire.

Le public déjà applaudit,
c’est la base le sang tout sourire. 

La pelouse est un peu rousse,
nos pieds sans crampon,

tant pis on glissera
comme Platoche ou Tigana.
  • 16.6.20

Même ombre qu’avant

Le soleil n’a plus la même ombre qu’avant. Devant la porte, on le sent bien. Le pavé est encore brûlant alors qu’il est déjà vingt-deux heures. 
Tu dis ça après avoir bu une gorgée de cette bière trop fraîche, en montrant le trottoir où le goudron s’étale en purée de poix. 
La bière n’a plus le même goût qu’avant. Et elle est plus petite, en plus. Avant trente-trois centilitres, maintenant vingt-cinq. Ils se moquent de nous, ces brasseurs, pareil que ce soleil. 
Tu dis ça en brandissant ton poing vers le ciel, vers toute une brasserie de nuages qui t’énerve. 
Le soleil et la bière me tapent sur la tête. Avant je pouvais boire et rester dehors en pleine cagne. Aujourd’hui, pauvre de moi, je ne suis plus la même ombre qu’avant.
  • 15.6.20

Tu comprendras plus tard

Il y a aussi, ténue
cette absence au monde,

ignorant de la chose des grands
sous leur chuchotement

comme une plainte 
ou une gêne navrante 

qui en disait trop peu
des questions soulevées. 

Ça répliquait : tu comprendras 
plus tard, ne te mêle pas. 

Même si aujourd’hui j’ai compris,
rien du mensonge ne s’est  évanoui.
  • 14.6.20

Les mots sont courts

Dans la rivière de l’enfance,
près des rochers glissants 
où les truites font leur ronde,
là où va l’obscure vase,
aujourd’hui encore 
les mots sont courts pour dire
les écorchures au genou,
le bout des doigts flétris,
l’odeur de serpillère sale
remontée des racines de l’arbre,
nos cris échos dans la vallée
quand s’agitent les ombres
et cette eau vert vairon
qui toujours frétille dans les yeux.
  • 13.6.20

La mémoire a ses marottes

La mémoire a ses marottes
qui surgissent ingénues 
avec leur tête de fantômes,
leur étrange contenu,
formes et états hors normes
revenus d’un passé difforme.
En faire le tri pour couler le sens
dans une pauvre réalité s’avère 
pure fuite, exercice de sang
en quête d’une filiation perdue,
intime guerre pour un territoire
imaginaire à toujours reconquérir.
  • 12.6.20

Un enfant sur nos épaules

Le matin au réveil l’esprit 
plein de l’envers du monde,

un enfant sur nos épaules 
se dispute avec la fin d’un rêve. 

Entre peur et courage,
le jour s’ouvre comme un cahier d’école. 

Il faudra encore essayer
de bien écrire sur les lignes.
  • 11.6.20

On est des cris stridents

On est des cris stridents 
sortis de la cour d’école. 

On est le rouge aux joues
et le genou mercurochrome. 

On est des amitiés de sang
autour d’un pin dégarni. 

On est ce temps percé
qui n’a pas de durée.

On est l’âge tire-langue
qui compte pour de faux. 

On n’a pas d’autres intérêts  
que le sourire de la voisine.
  • 8.6.20

Ces mercredis de traîne

Ces mercredis de traîne 
sont des ciels ouverts 
au fond de la cave de la semaine. 

J’y fais des voeux craignant 
l’immensité du vide comme 
la colère d’une foule invisible. 

La bêtise arrimée aux nuages,
une tartine posée au bord d’un bol de lait,
une barre de chocolat noir sur le rivage,

de ces jours à la langueur joyeuse,
où personne ne peut comprendre
de mes sentiments la légèreté brumeuse.
  • 7.6.20

J’aime le jardin de mon père

J’aime le jardin de mon père,
avec ses grillages troués,
ses allées mal dessinées
où la terre se fait la belle
dès les premières pluies tombées.  

J’aime le jardin de mon père,
ses allées de tomates tordues,
les ravines où l’eau coule mal,
résiste à des poignées d’herbes
dressées là comme des barrages. 

J’aime le jardin de mon père,
ce petit foutoir aux arrosoirs percés,
aux seaux de plastique brûlé,
aux vieux outils rafistolés 
de fil de fer ou de chiffons serrés. 

J’aime le jardin de mon père
car il reste dans ma mémoire
le lieu qui ne ressemble en rien
à l’éducation stricte et ordonnée
qu’il a tant voulu me donner.
  • 6.6.20

Laissez-passer

L’enfance est ce laissez-passer
qui autorise le rêve à piétiner les mots. 

J’y reviens souvent quand 
je n’attrape plus que du silence. 

Elle devient rampe où me tenir,
au moins pour le temps qui vient.
  • 4.6.20

Visages de l’enfance

Il y a les visages de l’enfance 
ouverts ici comme des paysages. 

Soudain, par je ne sais quel artifice,
revenus d’une mémoire cabotine. 

En parler du fond de leur nuit, 
est-il façon de les faire revenir ?

Vanité du poème que de remplacer 
les regards par des mots.
  • 2.6.20