Rumeur de cailloux

Dans la gorge une rumeur de cailloux
L'homme avance penché sur la route
Du ballast à mâcher entre les dents
Il pleut entre ses râles longs
Le chemin de pierre devient boue
Un long passage d'eau dans les ravines
De quoi laver l'intérieur du piège

 

  • 2.3.21

Passage étroit

Le passage est étroit, une ruelle serrée entre deux grands murs. L’homme, lui, est large, taillé entre deux épaules rondes et massives. Il porte en plus deux grands sacs de cuir en bandoulière qui ressemblent aux sacoches ventrues qu’on pouvait voir arrimées à l’arrière des anciennes Mobylettes. Deux ventres sur les côtés plus celui de devant qui, même s’il déborde qu’une fois assis, n’en est pas moins proéminent. Voilà la ruelle qui s’annonce sous ses pas lourds. Il ne passera pas. Il le sait mais s’engage quand même, en rentrant le ventre et en serrant les sacs contre lui. Un bruit sec et le voilà coincé entre les deux murs, les épaules rentrées et l’air ahuri. À l’autre bout de la ruelle, deux grands containers de poubelles bloquent l’accès. De toute façon, en avant ou en arrière, ça bouge pas et l’homme n’essaye même plus de s’en sortir, maintenant qu’il a réussi à dégager une main pour choper la bouteille de rouge qui dépasse du sac de droite. Il faut se pencher un peu pour y boire mais, au moins ce soir, personne ne viendra le chercher ici. Le paix est étroite, se dit-il, juste la place d’un homme entre deux murs.
  • 20.2.21

De l’enfance, je retiens les messes basses dans les couloirs

De l’enfance, je retiens les messes basses dans les couloirs. L’expression m’échappait alors. Je ne voyais aucun problème à prier en murmurant, même si le couloir s’avérait un endroit incongru pour le faire. Version pieuse de mes pensées, messes prégnantes vers lesquelles ma grand-mère tirait ma carcasse, avec ses mains enroulées dans un chapelet de billes noires qu’elle portait régulièrement à la bouche. Pour moi, les messes basses, c’était ça : la prière de ma grand-mère agenouillée devant un Christ muet qui ne daignait nous accorder qu’une tête hirsute et obséquieusement inclinée sur le côté.
Mais non, je me trompais. Il s’agissait d’échanger des propos que personne ne devait savoir ; on les appelait les secrets de grands. Parfois, il était même admis de médire, de partager avec ses proches moqueries et quolibets envers son prochain, voire même d’éprouver ensemble et en catimini de la petite haine que doux Jésus ne nous permettait pas de dévoiler au grand jour.
Enfin, il a bon dos, Jésus, me disait souvent ma grand-mère, en levant son chapelet au ciel.

 

  • 16.2.21

À chat perché

La chaleur sur le mur
s’étale comme de la chaux
vive et orangée
fait danser les ombres qui jouent
à chat perché avec tes pensées
 
Tu les regardes se déhancher
assis près de ta fenêtre
derrière la vitre qui fait de l’œil
à quelques passants rasant
le mur et ta rêverie
 
Au loin un chien s’égosille,
son écho long est un tempo
qui claque entre tes oreilles,
tes yeux tentent la balance
entre l’été et ton vague à l’âme

 

  • 7.2.21

Remettre le doute

Le doute est une fatigue
au regard de nos certitudes
bien plus légères à porter

Et pourtant il est aussi route
au petit matin quand rien
n’éclaire l’envie de se lever

Remettre le doute sur la table
comme le travail dans ses souliers
reste un beau rempart à la connerie
  • 3.2.21

De l’enfance, je retiens le regard noir de ma mère

De l’enfance, je retiens le regard noir de ma mère. Elle, qui l’a si bleu, quand vient l’absence, il change de couleur par la fixation d’un point imaginaire, il sombre peu à peu, perdue qu’elle est dans ses pensées qui l’abattent, ternissant toute couleur autour, pupilles denses, dressées dans la colère ou l’abattement. Et l’absence grandit, semble étirer tout son corps pour le rendre de plus en plus mince, pour que plus rien n’existe que le regard et les ruminations sourdes envers celui pour qui une haine grince, faiblement, puis violemment quand je la sors par un sourire de sa torpeur, coupant le fil tendu qui la lie à son désespoir. Là, elle me voit comme la petite copie de mon père.
  • 23.1.21

Cahin-caha

On rôde dans janvier
le mois des fatigues
à rouler nos bosses
cahin-caha le bassin bas
comme nos grands-mères
charriant le linge au lavoir.

Carcasses aveugles
passées dix-huit heures
on n’est qu’ombres de nuit
aussi invisibles et seuls 
que nos grand-pères
et leurs peines de bistrot.
  • 15.1.21

De l’enfance, je retiens la timidité trop présente

De l’enfance, je retiens la timidité trop présente comme une intimité mal gérée. Être parmi les autres à cet âge où tout reste ouvert, trop ouvert ; où la part du sensible qui doit se dire ou se montrer reste floue. Difficile temps durant lequel il fallait apprendre à régler ses émotions sur celui qui devant nous s’exposait. Le curseur de la pudeur poussé parfois jusqu’a l’indécence, sans qu’on ne comprenne vraiment comment la situation pouvait si vite évoluer d’un extrême à l’autre, d’un simple mot, d’un simple geste. Pourtant, je retiens ces mots malhabiles, ces gestes gauches, ces discours embués dans une eau d’angoisse comme autant de marches d’une grande échelle qui court encore dans le ciel.
  • 28.12.20

Dans ma musette

Je voudrais un mot pour la soif
dans ma musette du grand voyage

Oh rien de bien fameux
rien de ronflant ni de bien beau

Un simple mot suffirait
il dirait par l’exemple

combien les sales instants
avec le temps sont des ancrages
  • 23.12.20

Je voudrais y sentir

Une orange sur la table
prend les couleurs du soleil

Par la fenêtre un homme
et un chien passent

Je lis un gros livre triste
une histoire sans goût

Je voudrais y sentir
le parfum de l’orange

ou la truffe fraîche du chien
  • 21.12.20

Tout poème n’y change rien

Tout poème n’y change rien
quand vient absurde la mort
nous couper les jambes et les mots

Tout poème n’y dit plus rien
que ce silence de pierre serré
dans nos marches si fragiles

Tout poème n’y voit qu’eau
de peine piégée dans trop d’amour
pour écrire le dernier chant
  • 19.12.20

Je n’avais jamais rien écrit

Je n’avais jamais rien écrit
sur cette dame au fichu noir
qui tous les jours hissée
sur la pointe des pieds
met sa tête dans les poubelles
près de la supérette

Je n’avais jamais rien écrit
jusqu’à ce jour d’hiver noir
ce fichu jour où un vigile
molosse au sourire gêné
l’a priée de ne plus venir
vous comprenez ce sont les fêtes.
  • 13.12.20

la rue tremble sous la pluie

la rue tremble sous la pluie
rend au monde son flou
à mes pas l’irréalité
quand du voile sort
une dame masquée
comme il se doit
d’un sourire dans les yeux
comme je le crois
plein d’espoir de clarté

  • 9.12.20

De l’enfance, je retiens des instants aussi fugaces qu’inutiles

De l’enfance, je retiens des instants aussi fugaces qu’inutiles. Un mot, un geste qui reviennent sans qu’ils soient invités dans un éclair traversant la pensée. De l’anodin surgissant pour donner du non-sens à ce qui en a déjà beaucoup. Un feu dans la mémoire que rien ne parvient à éteindre. Il faudrait s’allonger sur un divan et se laisser aller pour vraiment comprendre pourquoi la mémoire a choisi de tels instants. Inconscient, fixation puis pirouette pour effacer le réel ? Que gardait de l’enfant quand les jalons sont si inextricables ? Écheveaux sombres dans le coin de la tête placés là pour me défier d’en tirer des merveilles.

  • 5.12.20

De l’enfance, je retiens une grand-mère et le blanc des hauts plafonds

De l’enfance, je retiens une grand-mère et le blanc des hauts plafonds. Dans cette maison, grande – on disait « de maître » car grande oui mais surtout haute – dans cette maison haute où les plafonds semblaient vouloir s’envoler, j’allais une à deux fois par semaine, mardi ou samedi soir, dormir. C’était là que vivait mon ami que ma mère disait bourgeois. Parents propriétaires viticoles, grande famille pour grande et haute maison. J’étais logé dans un chambre d’amis parmi le nombre incalculable d’autres chambres affublées de noms de couleurs. La mienne était blanche ; rideaux, dessus et descente de lit, miroir, meubles, tout était blanc. Et haut, tellement haut et moi si petit sous ses plafonds qui me laissaient trop de vide.
Dans une des pièces, était-ce encore une chambre, vivait une grand-mère. Seule. Elle ne sortait jamais. Assise dans un fauteuil à franges molles, près d’une fenêtre qui donnait sur des vignes, une mer de vignes montées sur fils de fer qui filait à perte de vue vers un gouffre dans lequel ses yeux semblaient s’être perdus pour toujours. Au-dessus d’elle, le grand plafond l’écrasait de sa blanche splendeur d’autrefois. Cette femme d’une beauté intacte était figée dans le temps et l’espace, tenue à la vie par l’assise du fauteuil et un vieux souvenir de grandeur.
  • 28.11.20

Nos yeux se collent sur la vitre

Nos yeux se collent sur la vitre,
buée sous les paupières,
et nos souffles se coupent
sur les copeaux du paysage
tant l’automne secoue les arbres.
 
Là le bruit des hommes
dans le brouillard s’ébroue,
cherche des poux à la rue,
rôde sous les lumières molles
de quelques feux perdus.

  • 22.11.20

Le jour a des impatiences

Le jour a des impatiences
dans les jambes et les mains
serrées sur le cœur.

Il faudrait faire craquer
les courbes du ciel,
revoir le pays des orages
les prendre en espérance,
retrouver la sortie
dans le petit couloir de lumières
qu’il nous offre.

Mais tout court trop vite
dans nos corps endoloris
pour dénouer la parole
qui monte à la gorge.

  • 20.11.20

Un instant indécis

Un instant indécis vient
et flotte dans la pièce,
cherche sa place, son assise
parmi nous qui sommes là
pleins de certitudes froides.

C’est de cette rencontre,
souffle invisible contre corps,
que naît l’espace d’être
collision douce et ivre
qu’aucun mot n’explique.

  • 17.11.20

On cause de La ligne sous l'oeil sur Radio Grand Ciel

Retrouvez ci-dessous le podcast de l’émission La route inconnue diffusée samedi 14/11/2020 sur Radio Grand Ciel. Je cause avec Christophe Jubien d’écriture et de lecture, bien sûr. Et en fin d’émission, Christophe lit des extraits de La ligne sous l’œil paru aux éditions Gros Textes. 

Si cette lecture vous donne envie de lire le livre, il est disponible auprès de l’éditeur en clique and cueillette postale > https://grostextes.fr/publication/la-ligne-sous-loeil

 

https://radiograndciel.fr/podcast/la-ligne-sous-loeil/

  • 16.11.20

De l’enfance, je retiens les longs dimanches près du feu de bois

De l’enfance, je retiens les longs dimanches près du feu de bois. La chaise de paille à la large assise et le père courbé au tisonnier. La mère loin à la couture affairée, un œil sur l’aiguille, l’autre sur le chas de nos pensées. Le silence qui fait des mailles, du salon au crépitement des flammes et nos regards perdus dans la danse hypnotique du feu. Couleurs de la langueur. Du bleu long au jaune court, du rouge à nos joues au tas de braises naissant. Nos corps près de la cheminée à chercher la chaleur qui nous manque. Les va-et-vient du patriarche pour alimenter le foyer de bûches toujours plus grosses pour que jamais ne se tarisse cette joie contenue, pour que jamais n’adviennent nos cendres froides tant redoutées.

  • 15.11.20

De l’enfance, je retiens goûts et odeurs comme des pièges à nostalgie

De l’enfance, je retiens goûts et odeurs comme des pièges à nostalgie. Quand passent sur le grand tableau noir des relents de craie blanche, dans le cœur le paysage de l’écolier défile. De la blouse grise de la maîtresse jusqu’aux yeux bleus de la voisine de table. Des règles à apprendre aux bêtises à se déprendre, le nez dans le coin de la classe. De l’absence de soi quand les chiffres et les mots nous jettent au visage leur arrogance jusqu’aux petites hontes dans l’escarcelle de l’amour propre.
C’est comme mordre dans un quartier d’orange et que toute une rue s’ouvre, dans un souvenir dégoulinant de saveurs oubliées. Le chemin remonte en bouche jusqu’aux narines, la mémoire engourdie dans nos bottes se remet à danser et dans nos mains, la fraîcheur du fruit promet des jours sans neige.
Autant d’appels de l’ordinaire qui effacent de grands pans de solitude, de fièvre et de turpitudes. Pièges à nostalgie, clichés de vie qu’on aime à ressasser.
  • 11.11.20

De l’enfance je retiens ce temps que l’on tentait d’oublier

De l’enfance, je retiens ce temps que l’on tentait d’oublier. Le temps d’avant, la guerre lointaine mais si présente dans les yeux des parents. Leurs rutabagas et topinambours dans les assiettes lorsque l’enfant ne voulait pas manger sa viande. Le pain perdu, ce trésor des années troubles. Je n’avais rien vécu pour tenir tête à la lumière. Mon horizon était dégagé, petit nanti aux mille ciels promis. Aucune plainte n’avait de valeur quand on avait vu des morts dans les ornières. Il fallait mâcher le silence, déglutir les ombres et se taire.
  • 7.11.20

Il est gai, le tramway

Il est gai, le tramway
qui glisse sur les feuilles
mortes,
avec son drelin au pas-
sage d’un copain croiseur.

Il est gai, le masqué
qui en sort le pied posé
sur la feuille
morte,
avec son air de bra-
queur en rage
  • 2.11.20

Le nez dans un verre de Muscat

J’ai mis mon nez dans un verre de Muscat, aujourd’hui. Vin liquoreux, trop sucré au parfum tenace qui a soulevé mon cœur et un souvenir ancien. 
La cave sous la maison et son odeur de vin passé, mélange de la vendange et de son produit brut, vin noir et robuste, rêche en bouche ; loin donc du Muscat délicat qui titilla mes narines.
Pourtant, c’est là, au milieu de la cave, que j’ai retrouvé mon père accroupi face à son alambic à Pastis, entouré de ses bouteilles de rouge, gauloise au bec, beau comme une grappe de Muscat dorée au soleil.

  • 24.10.20

Dans la rumeur de la ville

 On descend un peu dans la rumeur de la ville. Pour prendre le pouls de ceux qui ânonnent des histoires de couvre-feu. On parle au voisin qui serre contre lui sa fenêtre. Sa tête dépasse du mur, s’invente un paysage sombre sur lequel tombent des bombes invisibles. Comme en quarante mais il n’y a plus les boches dans la rue. Comme en vingt, il est vingt-et-une heures et sur les toits le silence éclate.

  • 20.10.20

De l’enfance, je retiens l’inutilité d’être parmi les gens

De l’enfance, je retiens l’inutilité d’être parmi les gens, posé là entre un canapé et une table basse, à faire courir un monde de jouets aux couleurs irréelles. La vision trop basse, toujours axée sur les hanches de ma mère, scindait l’espace en deux. En bas, un ballet de jambes longues animées par un grand et invisible marionnettiste et, plus haut, un univers de formes et de sons plus intrigants les uns que les autres. Tout sonnait faux et les images trop floues ne parvenaient pas à faire leur chemin de clarté vers moi. Quelqu’un, quelque part, lançait des couteaux dans le vent qui jamais n’atteignaient leur cible : des mots, des actes, des silences incompréhensibles et lourds à porter sous un crâne dont la fontanelle n’arrivait pas à se refermer. Les heures étaient de ce poids, étaient de ce mystère des grands, de l’impuissance de leurs mots dans ce grand chaos qui semblait régir la vie.
  • 10.10.20

De l’enfance, je retiens cet équilibre précaire dans lequel le monde se tenait

De l’enfance, je retiens cet équilibre précaire dans lequel le monde se tenait. Le monde des adultes et celui des enfants étaient si dissemblables que j’avais l’impression qu’un vent violent toujours les séparait. Le ciel était ce carré de marelle qu’il fallait gagner à coups de caillou, alors qu’il était acquis que seuls les morts pouvaient l’atteindre. Être dans les jupes de sa mère tenait d’une irrémédiable timidité alors que c’était le seul endroit paisible où les deux mondes s’accommodaient. L’oisiveté était ce vilain défaut qui faisait le jour de nos lits les pires lieux de débauche tandis que le soir venu, il fallait s’y réfugier le plus tôt possible pour bien s’y reposer. À quoi bon tenir la rampe pour passer d’un monde à l’autre et y devenir un de ces grands abîmés absurdes : le jour, donneur de leçons, long corps courbé menaçant de son index d’exclure l’enfant du jeu et, la nuit venue, dans un vain espoir de rétablir l’équilibre, conteur d’histoires merveilleuses au visage badigeonné de tendresse.
  • 26.9.20

À ciel ouvert

Ciel ouvert aux quatre vents
Le regard piégé par les ruines
J’avance un espoir sans lune
Dans la nuit affolante d’odeurs
De sous-bois et de terre mouillée

Je vais sur un chemin aveugle
Sur des cailloux ronds et fourbes
Les herbes hautes sous les bras
Les bêtes en moi comme guides
Qui font marcher mes jambes

Le sommeil est dans mon corps
L’auvent que forme un arbre
Seul au milieu d’une clairière
Accueille mes bras et ma peur
Je marche encore à rêve ouvert
  • 19.9.20

Pleines d’ombres

Les pensées pleines d’ombres,
le matin remonte dans ta gorge
pour réveiller l’esprit de ta langue.

Tu parles encore dans ta tête
du temps et de la petite musique
qui composeront la journée.

Tu es là, convoqué par le jour
à compter les changements
de lumière sur les murs.

Les mains pleines d’ombres
et des mots blessés sur la langue.
  • 12.9.20

De l’enfance, je retiens la douleur des autres

De l’enfance, je retiens la douleur des autres et comment ils s’évertuaient à la masquer. Faux semblants et visages irradiés de mensonges, ombre épaisse leur barrant le cou cachée sous des écharpes de joie. Douleur qui traversait la mienne, elle-même dissimulée grâce aux murs de paille érigés autour du bonheur. Longtemps, ce qui en résultait de silence en moi oeuvra à ouvrir les mots d’aujourd’hui.

  • 8.9.20

Il faut lever le doute

Vous avez des symptômes ?

Ça tonne dans le thorax. C’est un bruit sourd puis soudain ça gronde. Voilà l’orage dans le corps et surtout dans la tête.  Il faut tousser mais dans l’open-space, toute éructation est suspecte comme l’alerte au colis piégé dans une gare. Périmètre de sécurité. Il faut lever le doute. Tu tousses, c’est un symptôme dit-on, messe basse. Ça bruisse et on retient le picotement dans la gorge pour qu’il ne fasse pas trop de bruit. On s’abrite sous le masque et quand on ne tient plus, on part aux toilettes lâcher le virus dans le lavabo.

Il faut lever le doute. 

L’orage faiblit mais ne passe pas. Un nuage menaçant traverse l’esprit. Il faut s’isoler, arrêter tout contact, ne plus aller travailler et tousser chez soi. Un rhume, un gros rhume, voilà tout. Oui, mais. Une petite musique s’installe sous l’orage. Une marche quasi-militaire avec des notes précises qui tapent sur le sol et dans le crâne. Un peu de fièvre ? Non, même pas. La toux qu’il faut masquer, c’est tout. Il faut tester. 

Voilà désormais que ça tonne aussi dans les corps qui m’entourent. 9h30, esplanade Charles de Gaulle, un joli jour de fin d’été. L’orage bat dans les cœurs qui attendent les uns derrière les autres. Centre de dépistage COVID-19 le mardi et le jeudi de 9h à midi. La file s’allonge, s’allonge. On ne tousse pas. On retient notre mètre de distance. On évacue dans les masques en tissu. Certains s’écartent un peu plus que les autres, forment leur périmètre de sécurité. 

Il faut lever le doute.

  • 3.9.20

Une flaque tiède de la veille

Le jour s’est ouvert sur une flaque tiède de la veille. Après l’orage et ses grondements. Maintenant, on gobe une eau croupie. Dans nos regards, l’huile de la nuit. À la surface, une peau grasse flotte et ressemble au reflet d’un arc-en-ciel. Du vert gris au bleu, du mordoré qui passe sur un rouge sang. Nos heures sont lourdes et tièdes de la veille. Il faudra tout le jour lever les paupières, laisser le soleil boire l’eau de nos bouches.

  • 30.8.20

La maison regarde le souvenir

La maison regarde le souvenir
s’agiter dans le miroir du couloir,
petites bulles de joie innocentes
qui dans l’air invisibles dansent.

Le souvenir regarde la maison
vieillir sous ses lambris de bois
lentement comme se défait
une peau de sa couleur d’été.

Le souvenir et la maison voient
sous le murmure des fenêtres
peine et joie deviser du temps
et du lieu où il faudra renaître.
  • 23.8.20

De l’enfance, je retiens le vent et les mots sourds

De l’enfance, je retiens le vent et les mots sourds. L’équilibre précaire lorsqu’arrive la bourrasque. Le battement des heures en haut du clocher quand l’attente est une prière. La parole qui m’occupe l’esprit n’est qu’un bruit pour oublier l’histoire. Que de battements sourds dans la nuit pâle ! J’attends que la tramontane passe sous les draps, visage tiré qui observe le vide, bouche ouverte d’où aucun son ne sort.

  • 22.8.20

De l’enfance, je retiens le quai surplombant la rivière

De l’enfance, je retiens le quai surplombant la rivière. Le saut dans la vie que c’était de se dresser debout sur le muret au bord du vide que l’on appelait Espace, à rester là à boire le corps de l’autre, le corps ami sous un soleil qui rendait prétentieux. Petits corps sans esprit à jouer la vie près du précipice, à relever le défi ultime : cap ou pas cap de plonger puis de nager dans la vase jusqu’au bout de la rivière ?
Le quai qui fait grandir : l’espace d’un instant, y revenir est un vertige.

  • 15.8.20

De l’enfance, je retiens les bruits de cuisine et la table rouge en Formica

De l’enfance, je retiens les bruits de cuisine et la table rouge en Formica. Le temps long des repas, le compas des jambes de maman devant le mur de faïence. Le déplacement de l’aiguille de l’horloge sous l’éclair des regards. Il faut de l’obstination à la mémoire pour défaire les noeuds pris entre la table, son tiroir à pain et les faux souvenirs. Il faisait chaud devant le four quand venait l’heure de ne plus rien dire. Bruits des coups de fourchette et du couteau qui tranche la viande. La tendresse du sang attendait une main tendue qui n‘était qu’un poing.

  • 13.8.20

De l’enfance, je retiens les puits et les fontaines taris

De l’enfance, je retiens les puits et les fontaines taris. La pierre sèche dont on faisait des sanglots. Les pluies qui ne venaient pas même en suppliant le ciel longtemps. L’écho long et profond de ma voix qui descend dans la terre. Les petites joies cachées sous les cailloux, brins d’herbes folles dans le vent pour oublier le temps. La patience des longues journées d’été à qui la nuit tirait des ivresses.

  • 11.8.20

Par petites volées

Elle vient au bord de la fenêtre

chaque jour nourrir les pigeons

une fleur dans ses cheveux gris

pour faire honneur à ses enfants

car les vrais ne viennent plus


Vite réunis par petites volées 

trois, quatre puis ne compte plus

les coups de bec sur les volets 

c’est un rendez-vous de solitude

la peau grasse d’un mauvais lait

  • 8.8.20

Il n’en faut pas plus

La grande porte en bas du bahut est l’embouchure d’où se déverse le fleuve des enfants qui sortent de classe. 

Ça sent la marée dans la cour : de la transpiration de craie, de gommes et de colle, des petites lâchetés sous les tables, des sourires gênés et des grosses flambées sur les joues mais aussi on sent de belles rivières fraîches qui s’écartent du fleuve avec leurs petits groupes rangés par affinités, les plus grands qui toisent les petits, les gros caïds qui font face aux filles effarouchées, ou bien l’inverse. 

Il n’en faut pas plus à cette évocation pour rejoindre le banc sous le préau, celui qui se cache sous l’ombre des arches, à l’abri de l’eau qui fait des vagues, loin du limon qui nous colle aux pieds ; il n’en faut pas plus à cette évocation pour que revienne le souvenir du premier baiser.

  • 6.8.20

C’est une bête qui meurt

Entre deux nuages
et une brise molle,
le soleil pousse la porte du bistrot.

Au comptoir, un vieux
devant son bock de bière
rencogne des idées noires.

Seul sur ses coudes,
il décortique la vie
comme une pistache. 

Le ciel élargit la plaie des remords
et chaque heure qui passe,
c’est une bête qui meurt.
  • 1.8.20

Il faudrait baisser les yeux du jour

Les écrans renvoient trop de lumière bleue. 

Il faudrait baisser les yeux du jour. 

Les néons du ciel n’y sont pour rien si nos têtes grésillent. 

Les fenêtres sont autant de trous pour s’échapper - trappes à fous. 

15h32 #AuBureau
  • 30.7.20

L’instant imprévisible

La vie tourne en frôlements 
près d’un ventilateur fatigué. 

On entend les bruits quotidiens
comme assourdis par la chaleur. 

Des idées traînent leur vacuité 
dans la torpeur de l’été.

On pense que plus rien ne viendra 
troubler l’épuisement des heures. 

lorsque un air de piano s’échappe d’une fenêtre
et pique une onde de fraîcheur sur nos peaux. 

L’instant était imprévisible comme l’est un frisson.
  • 26.7.20

Une drôle de robe

Une jeune fille dans la rue
porte une drôle de robe. 

Une robe à gros motifs à fleurs
sur une maille sombre. 

Une robe de sourires
qui cachent une mine sévère. 

Elle penche à droite puis
à gauche comme un métronome 

pour laisser filer les chagrins
cachés sous les grosses fleurs.
  • 24.7.20

Drapeau blanc

La fenêtre est ton paysage. Tu regardes les montagnes au loin coiffer les immeubles. Des cimes descend le noir que tu bois par petites gorgées. Un café fumant pour faire monter le jour en toi. De la vue, malgré le ballet des saisons, rien ne change. Seul ton regard mène la danse. Le vent et les fenêtres qui une à une s’éclairent sont autant de partitions pour ta musique quotidienne. Mais il fait toujours trop haut depuis ta fenêtre. Trop haut pour voir l’humanité bouger, les visages rompre la nuit, trop haut pour sentir le frémissement du jour appeler à vivre. Depuis ton hublot, tu lances le rideau au vent. Drapeau blanc. Tu te rends.


  • 23.7.20

En traversant le parc

En traversant le parc. 

Une fille sur un banc une main
dans les cheveux, l’autre sur
le bouton coeur de son téléphone. 

Un jeune garçon et ses pigeons
à qui il dit, émiettant du pain :
il y en aura pour tout le monde. 

Un vieil homme près de la fille
aux cheveux reflets mauves,
ses mains usées et son crâne chauve. 

Un clochard près des pigeons
et de sa casquette en sébile,
allongé sur l’herbe et la mie de pain.
  • 22.7.20

July 21

C’est un jour de juillet. Pas un jour dont on oublie la date : le vingt et un en deux mille un. On n’oublie pas l’année non plus. Cette année-là où quelques mois plus tard, le monde se trouvera bouche bée. C’est trois mois plus tôt, donc. Trois mois plus tôt d’avant ce onze maléfique, c’est mon « july 21 ».

Toi, la date, tu t’en moques. Maintenant.

La rue est grisée d’été. Un léger vent balaie les gens rassemblés devant la porte. Les gens. Ces proches et ces inconnus, venus te voir et qui portent la tête basse, cérémonieux. Les regards sont vides et gênés d’être là. Pourtant ils sont venus. Ça se fait de venir dans ces moments-là. On s’habille en strict, on arbore le masque opportun et on vient planter la rue de sa présence. On vient combler le vide.

Toi et le vide que tu me laisses et qu’ils veulent remplir. Tu t’en fous.

Dans la maison, c’est l’été mais il fait froid. Il a toujours fait froid dans cette maison. L’humidité y est maîtresse, elle suinte de salpêtre qui nappe les murs et la tapisserie en vomit des tonnes. Personne ne semble le voir. Pourtant dans les recoins, le noir qui pourrit parade. La famille est regroupée dans le couloir, à guetter le dehors par l’entrebâillement de la porte, à compter qui est venu, à fustiger ceux qui ne sont pas là. 

Toi, tu es dans le salon. Allongé et paisible, tu dois te marrer.

La moquette murale verte à gros poils bâille sur toi. L’odeur de ton tabac qui l’imprègne descend dans ma gorge pour y déposer quelques graviers que j’ai peine à déglutir. On entre pour te voir, faire le tour de toi une dernière fois pour que tu partes avec du souvenir. Que tu n’oublies pas les visages contrits mais aussi les regards en faux qui s’apitoient en folklore. Je remets en place le col de ta chemise. On aurait du l’amidonner. Je frotte les manches de ton costume pour le débarrasser des filets de poussière. Cette pièce est un nid d’araignées. Je dépose un baiser sur tes joues fraiches. Ils t’ont maquillé comme un acteur de théâtre. Je pense au dérisoire de mes gestes, je pense à toi, je pense à nous, je pense à l’endroit où tu vas.

Toi, tu t’en moques. Tu es beau.

Extrait de « Rats taupiers », Éditions des vanneaux, 2016
  • 21.7.20

Écrire une maison

Par la fenêtre, des bouts de murs,
fragments de rue,
fragments d’espaces,
qui tiennent tous dans la tête. 

Des rangées de parpaings
se rassemblent sous les ombres,
aussi bien alignés que des soldats
— on dirait pourtant qu’ils bougent 
d’un mouvement perpétuel,
absents du regard
mais tenant parade dans l’âme. 

De quoi écrire une maison
sans se salir les mains
avec cette voix qui construit
des passages secrets.
  • 20.7.20

L’émulsion de la rue

La rue sous une douche d’eau chaude. Une eau invisible, mirage emporté par la réverbération du bitume, mais qui imprime sur les murs le ruissèlement des humeurs. Je marche traînant des pieds sous un soleil qui tremble aux fenêtres. De là, sortent bruits et têtes de brume. Un petit vieux tire ses volets pour se faire une ombre et la haute voix de son téléviseur s’étouffe. Plus loin, une autre ouverture sur le quotidien d’un enfant assis sur le rebord intérieur de sa fenêtre, les pieds nus à travers les barreaux de fer. Il joue sur sa console, casque en mousse vissé sur les oreilles. En face, une dame, masque et tablier assortis, tons orangés pour soutenir l’été, balaie devant sa porte une poussière si dense qu’elle forme un vent de désert sous mes pas. La rue en prend le rhume des foins quand j’entends derrière les murs claquer une dizaine d’éternuements. Après l’éclat et une quinte de toux, plus un bruit mais des murmures sous cloche dans la rue de l’été aux paupières basses. J’entends maintenant l’écho de ma marche, une sensation à l’intérieur comme une flaque que l’on piétine. Je continue automate, le sang aux tempes qui bout sous l’émulsion de la rue.
  • 18.7.20

Qui est cet homme somnolant à la table d’un café ?

Qui est cet homme somnolant à la table d’un café ?
Face à lui, la rue passe de l’ombre à la lumière. On voit le soleil descendre les murs, passer sur le trottoir en découvrant quelques têtes puis s’enfoncer sur la terrasse pour atterrir sur l’homme aux paupières lourdes. Voilà que maintenant tous les rayons sont braqués sur lui comme si un technicien, plus haut dans le ciel, brandissait un projecteur sur son sommeil. 
L’homme et l’ombre autour. L’homme dans ce cercle lumineux parfait. Le spectacle peut commencer : il va se lever, dos droit, tête haute et débuter un solo de claquettes. Il va se mettre à chanter peut-être ou à déclamer un poème pour la rue. Une minute, deux, trois... Mais rien ne vient. 
Quelle est cette ville qui soudainement met en lumière un dormeur ?
  • 13.7.20

Sous de petits cris d’oiseaux

Une nichée d’oiseaux dans tes yeux plissés,
plus tard leur vol à ta fenêtre ouverte,
la mémoire labile vient secouer
les premières fausses découvertes. 

Tu peux faire celui qui oublie
les migrations que c’est d’être 
pour te concentrer sur le babil
et les grands yeux des nouveaux nés. 

Rien ne desserrera les poings d’ancrage 
dans ton corps aux souvenirs lourds
de tout un surplus de tapages. 

Rien ne changera la course de l’eau,
sinon la mort qui tient la corde 
sous de petits cris d’oiseaux.
  • 11.7.20