Trois secondes sous l'ombre

1

La nuit arrive en traînant des ombres derrière elle. L'instant s’effarouche entre les bleus obscurs et inquiétants que laisse passer un arbre séculaire.

Rien n’abîme cette première seconde sinon l’aigreur du jour qui voit, sous le couchant, disparaître la splendeur de l’arbre.

2

Toi, tu restes sur le seuil à attendre l’orage sous le feu instable des éclairs. Les branches noires dressées en parafoudre te rendent à ta mélancolie sourde.

Pendant cette deuxième seconde, quelque part et sans que personne ne s’en émeuve, une âme trépasse de l’autre côté du monde où rien ne distingue le silence de l’ombre.

3

Un éclair fronce les sourcils du ciel, une onde écartèle un nuage rétif tandis que ta trace au sol s’efface comme s’efface celle de milliers d’arbres.

Ailleurs, flotte l’idée d’une troisième seconde trompant la première, prenant la nuit à rebours pour que l’arbre ne quitte plus son ombre, pour que nul esprit jamais ne disparaisse.
  • 27.8.19

Ombre de moi

Tu n’es plus qu’une ombre. Une tache noire sur le sol, à l’abri du figuier. Ta silhouette se découpe et flotte dans le soleil. Ectoplasme aux doux contours, tu épouses la terre. Ton corps déformé par la lumière se joint à l’ombre de l’arbre perchée sur les épaules. Tu es trapu et court sur pattes mais là au sol, rampant sous mes yeux, tu es une forme obscure et oblongue qui s’allonge sur l’ocre comme une coulée de peinture noire pénétrant la terre.
Je te regarde longtemps toi, l’ombre de mes jeunes années. Le figuier en totem et la bouche gorgée du vieux fruit aigre-doux, je te goûte au plus près, à ressentir sous mes papilles l’enfance perdue. Tu flottes évanescent sur mon paysage. Au passage d’un nuage, tu te divises en deux flaques molles pour revenir entier te caler sur l’arbre, une joue collée à la sève. Je te vois près de ton figuier t’endormir. Et le soleil de descendre derrière la colline en coulant une flambée rouge sur le jardin, et toi, feu mon père, tu apparais rouge sang, ombre de moi, puis disparais comme si le souvenir voulait se coucher.
Tu n’es plus qu’une ombre. Tu seras là tant que le soleil et le figuier.

08/03/2014
Extrait de "Rats taupiers", éditions des vanneaux.
  • 26.8.19

Attente en gare

Je me pointe comme chaque semaine à la gare de Béziers après une demi-heure de voiture. C’est l’hiver, dix-huit heures et déjà la nuit imprègne les murs du hall.
Peu de monde, c’est un dimanche nu de janvier, des dimanches où on ne voyage pas. Au centre, suspendu au plafond, l’afficheur des départs et des arrivées diffuse une lumière rouge agressive. La nuque dressée et les yeux plissés, je parcours les lignes fluorescentes, cherche le 18h12, de voies A à D, du quai 1 à 7. Le corail n°4578, c’est celui-là, c’est le mien, celui qu’il ne faut pas que je rate ! Retard annoncé qui clignote comme un avertissement de danger, c’est la seule indication : pas de voie ni de quai. Pour l’instant, l’afficheur reste muet, mon train n’existe que par son retard.

J’avance. Aucun banc dans cette grande salle, je cherche un endroit pour poser mes guêtres. Des locataires habituels entourent un pilier. Assis, ils étirent leurs jambes sur le sol crasseux. Ils sont quatre, deux hommes, une femme et un chien. On dirait qu’il n’y a que le chien de libre, eux semblent prisonniers volontaires, attachés au pylône, greffés par le dos et anesthésiés par les cannettes de bières qui jonchent le sol. Je fais pareil, me trouve un pilier et me tire un coca au distributeur.
Mon sac blanc de mataf comme moelleux coussin, je m’adosse au pilier voisin, juste en face des squatters avachis. J’en suis aussi, je suis des leurs, de ceux qui sont souvent dans des endroits de passage, à attendre. J’en suis, enfin presque, je les imite : eux n’attendent plus rien.

Et l’afficheur de bouger ses cristaux liquides, le retard n’est plus annoncé et une voix de crécelle percute les murs après trois notes de musiques monocordes : « le train corail N°4578 entre en gare quai n°1 voie 7, éloignez-vous de la bordure du quai, ce train dessert… ». Narbonne, Carcassonne, Toulouse Matabiau, Bordeaux-St-Jean… Litanie de villes qui m’éloigne déjà de mon pilier. Je ne bouge pas, pas envie. L’annonce est à nouveau diffusée, complétée et dans son impulsion double l’effet de langueur. Le billet, ne pas oublier le compostage obligatoire. Il faut partir seul, l’accès aux quais est réservé aux voyageurs. Une chance, on peut dormir, le train couchette est disponible voiture 6. En face, les squatters ne bronchent pas, ils dorment et le clebs me regarde. Soudain, la voix se tait mais le silence des murs est brisé. Le train glisse dans la gare dans un grincement de métaux lourds et un ronflement d’air pulsé bat sous mes pieds. Il est 18h25. Je ne bouge toujours pas. Le chien vient vers moi, langue pendante, tourne autour du pilier et s’assoit sur mon sac. Il n’attend rien, moi non plus.
Et si je ne partais pas ?

12/07/2010
  • 25.8.19

Entre la salière et le poivrier

Il y a ces mots sur la table posés entre la salière et le poivrier. Des mots sur un papillon de papier griffonnés au dos d’une enveloppe entre les vagues du timbre oblitéré. Tu as testé la mine de ton stylo, fait quelques vagues entre les vagues. Toujours à essayer d’endiguer les creux par des secousses. Tu as retourné le papillon, pris le stylo entre tes doigts tremblotants. Le pouce a ripé une première fois, je le vois au trait fuyant de ton premier R. Une ligne d’abandon, une main qui hésite. Le reste est pour nous deux, un mystère que l’amour n’aura jamais éclairé. Des mots débordés, des mots affolés que j’ai lus avec ta voix dans la tête, une voix au timbre rocailleux, un fossé entre les lettres. A chaque espace et saut de ligne, à chercher le sens, je me suis perdu. A vouloir toucher ton esprit, je n’ai trouvé que l’âpreté du manque. Quelques mots posés sur la table entre la salière et le poivrier.

16/04/2017
  • 22.8.19

Il fait un jour à éviter les plaintes

Il fait un jour à éviter les plaintes.
De peur qu’elles n’en engendrent d’autres. On sait que ces bêtes copulent entre elles, enfantent des abîmes. Alors au lieu d’user ses pensées sur la toile cirée des emmerdes, il est temps de passer l’éponge. Et vlan, comme dirait l’autre. Se remettre à table et sucer les petits bonheurs jusqu’à la moelle.
Il fait un jour à éviter les plaintes.
  • 21.8.19

Il fait un jour à boire du vin sans fin

Il fait un jour à boire du vin sans fin.
Un jour où le noir s’étend du dehors vers le dedans. Où les idées frôlent d’autres idées bien plus dangereuses. Jeu d’ombres distillées, fraîchement sorties de l’alambic à pensées. Où l’on peut voir en cinémascope une morne et longue plaine dérouler un vent fatigué avant d'arriver devant ce grand canyon rouge prêt à nous rompre le cou. Une sorte de voyage à faire monter le taux de mélancolie dans le sang.
Il fait un jour à boire du vin sans fin.
  • 17.8.19

Clair comme l’eau du puits

Entre deux orages d’été, par un temps de serpillère mouillée, tu rinces le trottoir d’une eau claire tirée d’un puits imaginaire. Tu redresses les géraniums ébouriffés par le vent, jettes sur eux un regard de compassion. Le rouge fané des fleurs chamboule tes rêves. Le ciel en colère renverse l’horizon. Te voilà le cœur javel, les pieds dans l’eau et un grêlon coincé dans la gorge, à ressasser le beau temps d’hier et les harmonies du ciel.

Un voile dans les yeux, tu fixes l’arc-en-ciel dans le caniveau. Tu balaies les scories d’un passé qui persiste à fixer les couleurs de manière identique. Le trottoir sera bientôt sec et ne reflètera plus rien que le vide de tes pensées désordonnées. Le grêlon tombera dans ton ventre et fixera le fiel. Jusqu’au prochain grondement où l’espoir reviendra, clair comme l’eau du puits.

05/07/2014
  • 16.8.19

Au bord

On est au bord,
dans un état liquide.
Le temps semble plat.
On teste nos réflexes
un pas vers l’autre,
un bras levé,
un regard qui dit,
juste
pour être ensemble,
pour vivre un peu plus,
pour qu’existe l’instant
par ce que nous sommes.
  • 12.8.19

Il fait un jour plein de la lumière des autres

Il fait un jour plein de la lumière des autres.
La lueur des gens heureux que l’on voit au fond des yeux venir manger nos visages ; celle lueur-là aime à se balader sans heurt parmi les autres dont l’humeur tombe trop souvent comme des paupières lasses
Elle résiste à toutes les épreuves, au mauvais temps qui va et qui se pose sur nos joues mais aussi aux petits abandons qui longent les routes et toutes les tristesses qui les traversent.
Il faut s’attarder près d’elle, en prendre régulièrement des surdoses, s’y exposer longtemps pour recharger les sourires.
Il fait un jour plein de la lumière des autres.
  • 11.8.19

Il fait un jour à chercher sa bouée

Il fait un jour à chercher sa bouée.
Un autre jour, une autre nuit avec leur même port où s’amarre le mystère. De longs bateaux au large, tous feux allumés et cette bouée qui frissonne à peine entre les deux.
Le port et la bouée : voilà l’image ou du moins ce qu’il en reste dans l’humidité des draps après ce rêve orageux.
Il fait un jour à chercher sa bouée.
  • 7.8.19

Vague relevé estival #1

Plage de Palavas-les-flots
5 août 17h30, température de l’air 27°, de l’eau 22°, soleil voilé.

La plage est clairsemée de serviettes avec différentes personnes humaines posées dessus.
Ces serviettes dessinent des formes : en étoile, en carré, en rond. Toutes sortes de figures semblent possibles.
Les personnes posées sur les serviettes ont un corps muni de quatre membres, comme on pouvait s’y attendre. Chaque membre évolue en fonction de l’activité du corps. Les pieds bougent peu tandis que les mains sont très actives et dévolues à différentes taches relativement communes sur la plage : tenir un livre ou un téléphone étant les deux plus répandues.
À l’extrémité haute des corps. une tête aléatoirement coiffée d’une casquette, d’un chapeau ou avec des cheveux de couleur et de longueur variables.
On peut observer que certaines personnes quittent momentanément leur serviette pour se rendre à l’intérieur de la mer à proximité. Les pieds, ici, ont une grande importance puisqu’ils semblent jouer un rôle de traction pour amener le corps jusqu’à l’eau. Une fois dans l’eau, le corps disparaît presqu’entièrement. On note cependant que la tête reste majoritairement hors de l’eau, qu’elle dispose d’un couvre-chef ou pas.
Une fois dans l’eau, il est important de mentionner que le corps semble encore se mouvoir compte tenu du déplacement des têtes que l’on peut apercevoir au gré des vagues. Toutefois, le mode de déplacement depuis mon poste d’observation n’a pas pu être identifié à ce stade de l’étude.
Il n’en reste pas moins que le corps sort de l’eau comme il est entré, à l’aide de la force motrice des deux pieds effectuant à tour de rôle des pressions sur le sable, d’abord à l’intérieur de l’eau puis sur la terre ferme afin de rejoindre sa serviette.
On peut alors s’assurer, une fois que la personne a regagné sa serviette, de la véracité du théorème : tout corps plongé dans l’eau ressort mouillé.

J’en étais là de mes constations sur l’étude de l’humain en été sur le bord de la plage qu’une sphère rouge, certainement composée de quelque matière plastique dure, vînt heurter ma tête suspendant, par la violence du choc, la poursuite de mes retranscriptions.
  • 6.8.19

Il fait un jour à écarter ce qui fait trop de bruit

Il fait un jour à écarter ce qui fait trop de bruit.
Dans l’attente de pouvoir s’entendre, je fixe le front de l’aube. Je lui intime d’apaiser son feu pour éteindre le vacarme du jour.
Je sais qu’elle n’en fera rien. Que je devrais être forteresse au milieu des mers d’ombre pour ne plus entendre les vociférations du monde.
Et je sais, encore aujourd’hui, que prendre ta main s’avèrera la meilleure île.
Il fait un jour à écarter ce qui fait trop de bruit.
  • 5.8.19

Le béal

Au village, je me demande
si coule encore ce ruisseau
couleur olive qui longeait
la rue droite vers la rivière.

On le nommait : le béal.
Simple canal d’irrigation,
de Besal ou Bial en Occitan,
langue qui coule dans nos bouches.

Au village, je me demande
si des enfants y font encore
naviguer ces petites embarcations
faites de feuilles mortes et de souvenirs.
  • 4.8.19

Il fait un jour à s’allonger sous les mandariniers

Il fait un jour à s’allonger sous les mandariniers. 
Parce que le fruit rond et doux. Le jus dans la bouche et l’ombre sous les branches.
À la fois douceur et âpreté. 
Parce qu’aussi et surtout Babx et sa chansons entêtante dans laquelle il accompagne Omaya s’endormant paisiblement sous les mandariniers. La ritournelle trotte dans ma tête comme la mort dans sa lancinante terreur, si bien qu’elle en devient pure beauté. Parce que la mort, la guerre et deux boutons de rose qui font écho aux deux trous rouges du Dormeur du val.
Il fait un jour à s’allonger sous les mandariniers.

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A savoir plus sur l'origine de la chanson : https://poussiere-virtuelle.com/omaya-chanson-babx/
  • 2.8.19

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