Chère application - 12 août

Chère application,

Vendredi 12 août. Le taux d’humidité est de 82%. Je le sentais bien mais ça me rassure de le savoir. Ça me rassure sur mes sensations. D’ailleurs, j’ai tendance à vouloir vérifier constamment ce que je sens. Il fait chaud, froid, je vérifie la température. Il fait jour, nuit, je regarde l’heure pour m’assurer qu’elle ne se trompe pas. Il fait vendredi et le calendrier me le confirme. 

Vendredi 12 août.  Il fait flemme et rien pour me le confirmer. Il n’y a pas d’application pour ça. Est-ce que tout le monde a la flemme comme moi ? Je ne sais pas. Enfin, je me doute que non, pas tout le monde.
Mais alors quel est le taux général de flemme ce matin alors que les nuages sont prédominants et que je sais avec certitude qu’il fait 24° et que mon ressenti est similaire à la température réelle ? 

Vendredi 12 août. 
On part sur quoi, 50 à 60% de taux moyen de flemme ?
Ça me semble correct pour un vendredi. 

À demain, chère application.
  • 12.8.22

Chère application - 11 août

Chère application, cher petit,

Jeudi 11 août. Asseyez-vous. Je vais vous raconter. Je me souviens des gens qui creusaient des trous dans leurs jardins pour y mettre de l’eau. Ça formait de grands bassins dans lesquels on mettait des produits chimiques pour la garder bleue. On appelait ça des piscines. Puis, aussi, on lavait nos automobiles, on arrosait nos cultures, on se douchait plusieurs fois par jour. On avait même dans les maisons des petits bassins ; des baignoires dans lesquelles on se prélassait allongés tout du long. 

Jeudi 11 août. Allez, petit, assez de souvenirs, c’est l’heure de ton verre d’eau quotidien. Essaie de ne pas tout finir aujourd’hui. Elle sera bonne encore demain. Il faut faire des économies. Note tout ce que tu bois dans l’application. 

Jeudi 11 août. 
De l’enfance, je retiens les puits et les fontaines taris. La pierre sèche dont on faisait des sanglots. Les pluies qui ne venaient pas, même en suppliant le ciel longtemps. L’écho long et profond de ma voix qui descend dans la terre. Les petites joies cachées sous les cailloux, brins d’herbes folles dans le vent pour oublier le temps. La patience des longues journées d’été à qui la nuit tirait des ivresses.

À demain, chère application, cher petit.
  • 11.8.22

Chère application - 10 août

Chère application,

Mercredi 10 août. On recommence les jours avançant, ces jours qu’on n’ose plus appeler d’après, à se faire la bise, à se serrer la main. Persiste néanmoins ce moment de gêne, d’hésitation où l’on se retrouve face à face sans savoir si l’autre embrasse, si l’autre touche, s’il est dans les jours d’après, lui, ou pas encore. Alors, on tend la main, la joue. Parfois ça échoue, on se manque, ça finit par un check maladroit du poing ou une bise dans l’air qui se perd, nos lèvres tendues vers l’invisible. 

Mercredi 10 août. Au bureau, on n’a pas recommencé. On se tient encore loin. Pas de rapprochement physique. Pas d’hésitation. Trop tôt. Chacun reste sur un Bonjour clamé pour tous, un Bonsoir dos tourné. Il faut dire que les jours d’avant, c’étaient, au bas mot, vingt personnes qu’il fallait saluer à son arrivée. Soit environ trente bises (on en fait trois par personne ici) et dix poignées de mains. Personne n’est prêt à tant d’imprudences. 

Mercredi 10 août.
Je rêve de la bise d’hiver 
Celle qui glace les sens  
Nous enfourne dans nos peaux
Celle qui nous fait s’enlacer. 

À demain, chère application.
  • 10.8.22

Chère application - 9 août

Chère application,

Mardi 9 août. Mon voisin de palier se douche. J’entends la ventilation mécanique contrôlée de sa salle de bain. Il est équipé comme moi d’un système qui se déclenche dès que l’on allume la lumière. Les pales tournent vite, vibrent, plastique contre plastique et cela fait un petit boucan dans l’immeuble. 

Mardi 9 août. La ventilation s’arrête. C’est mon tour : bouton, ventilation, douche. Les premières heures sont à ce rythme. À tous les étages, chacun sa partition ventilée, plus ou moins contrôlée. Souvent, je préfère me doucher dans le noir plutôt que de participer au concert. Un moment d’accalmie, un pont de silence dans la symphonie matinale des VMC. 

Mardi 9 août. 
Dans l’obscurité de la salle de bains,
je ne vois de mon reflet dans le miroir 
que ma meilleure ombre. 

À demain, chère application.
  • 9.8.22

Chère application - 8 août

Chère application,

Lundi 8 août. Je lis Richard Taillefer, poète au creux de son village de Montmeyan dans le Var. « Ce petit trou d’air au fond de la poche » est le titre de son recueil. Il me rafraîchit ce petit trou. Même si ce texte n’évite pas les questions qui tarabustent, il est un courant d’air frais dans la fournaise. Le mistral balaie la montagne.
« Là où le vent jamais ne s’apaise », Taillefer tire sur sa pipe de Cogolin et m’emporte. 

Lundi 8 août. Je vide mes poches. Clés, cigarettes, téléphone, tickets de CB, briquet et fais une place au petit trou d’air frais. Je pourrai le rouler dans ma main comme ces boules anti-stress en mousse, censées diluer les angoisses. Là au fond de ma poche, au creux de ma main, « un dimanche de sable blanc ». 

Lundi 8 août. 
« L'oiseau passe et j'oublie. Je ne retire rien, ne rajoute rien. J'apprends à passer. Je regarde en face, ce vieil olivier qui s'accroche et demeure. Ce restant de vie qui attend les dernières fleurs, le dernier fruit. Au loin, toutes ces maisons blanches, avec la fumée entre les branches. Une lumière ici ou là et puis une autre.

Tous ces papillons de nuit dans mes rêves.
Une lampe solitaire achève de brûler.
C'est le vent qui passe
Passera encore

J'écoute
Ce que je ne dis pas »

(Richard Taillefer, Ce petit trou d’air au fond de ma poche, Prem’edit)

À demain, chère application. 
  • 8.8.22

Bref

17h01 - J’étends le linge 
17h03 - J’ai fini d’étendre le linge 
17h04 - Le linge est sec

(Bref, j’ai envie d’une bière)
  • 7.8.22

Chère application - 7 août

Chère application,

Dimanche 7 août. Je rentre dans la nuit. La lumière coule dans la rue aussi fluide qu’une eau de pluie. Je ravine les idées de la soirée passée en compagnie de russes installés en France. Le ruisseau de lumière court dans les rigoles et charrie tout leur désarroi, leur honte, leur déception, leur tristesse face aux événements. 

Dimanche 7 août. Je cherche le bon mot pour qualifier leur état. Je ne le trouve pas. Pour eux, il n’est plus possible de remonter la lumière, plus possible aujourd’hui de revenir au pays tant que 90% de leurs compatriotes restent aveugles.
Malgré cela, les filles russes ont chanté ce soir, des chansons populaires de leur enfance. Elles étaient belles. 

Dimanche 7 août. 
Je lève les yeux à la recherche de la bonne étoile. La lumière ne coule plus. Il est 2h30, il fait 29º. Il ne tombera ici aucune bombe. 

À demain, chère application.
  • 7.8.22

Chère application - 6 août

Chère application,

Samedi 6 août. Ce matin a un caillou dans la chaussure. Je sens sous mes pieds qu’il roule. Il prend la forme de questions qui tournent dans mon champ de vision, entraînées par un petit vortex. Je vois la chaussure, le pied et le caillou qui grossit. 
Oh ce ne sont pas des questions existentielles ! Elles sortent de je ne sais où, échappées d’un rêve, peut-être. 

Samedi 6 août. Exemples. Les personnes qui terminent leur mail par « belle journée » sont-elles meilleures, plus aimables, plus empathiques que celles qui se contentent de « bonne journée » ? 
Celles qui préfèrent « BàV » à « bien à vous » se rendent-elles compte qu’elles nous bavent, nous crachent presque dessus ? 
Pour ne plus y penser, je lève la tête, regarde par la fenêtre, un peu plus loin que le caillou. Me pose avec le pigeon sur son fil électrique. 
Mais ? Où se perchaient les pigeons avant l’invention de l’électricité ?

Samedi 6 août. 
Est-ce que ce n’est pas un peu régressif de créer un compte Tik-Tok à plus de cinquante ans ?

BàV, chère application.
  • 6.8.22

Chère application - 5 août

Chère application,

Vendredi 5 août. Ah le petit vin blanc qu’on boit dans la semaine quand les filles sont belles… vous tire du lit avec des petits vélos dans la tête. 
Chercher de l’aspirine pour calmer le coureur est la seule chose à faire. 

Vendredi 5 août. Fin de semaine sous acouphènes. Le vélo déraille un peu mais il est joyeux. Il fait des tampons dans les oreilles qui se soulèvent comme des cymbales. J’entends la mer en pleine ville. Les vagues sur les petits vélos. On se calme. Demain, repos. 

Vendredi 5 août. 
La brume se lève,
les coureurs pédalent 
pour aller travailler. 
Je regarde leur allure d’oiseaux.

À demain, chère application.
  • 5.8.22

Chère application - 4 août

Chère application,

Jeudi 4 août. Les ombres font des frises sur les murs. Un chat passe, équilibriste entre deux balcons. Il est une ombre comme les autres. Son corps agile et ses moustaches fines rebondissent. Il ne connaît pas la peur du vide sur son arête de quelques centimètres. Il passe, c’est tout. Sans aucun but. 

Jeudi 4 août. Les oiseaux aussi sont des ombres. Hirondelles affolées par la placidité du chat. Ombres vives contre nonchalance. Je suis une ombre entre les deux. Sans aucun but. Je passe entre chat et oiseaux. Je gratte ma moustache, fais grimper deux ombres de plus en étirant les bras. Je crois un instant que je peux voler. 

Jeudi 4 août. 
Appuyée au balcon,
une ombre féline
se coupe les ongles
qui tombent dans la rue 
comme des âmes mortes. 

À demain, chère application.
  • 4.8.22

Chère application - 3 août

Chère application,

Mercredi 3 août. Il y a cette bougie sur la table basse que j’allume quand je fume trop. Quand je sens que la pièce se transforme en cendrier. Quand, même moi, fumeur invétéré, suis indisposé par l’odeur. 
Elle est là, sa mèche recroquevillée comme un ongle incarné. Elle attend. Que je fume trop. Que je l’allume. Elle est en quelque sorte mon alibi. Oui, je fume mais ça sent la vanille de Madagascar dans le salon. 

Mercredi 3 août. J’allume ce mercredi. Comme hier, il sent Madagascar. La vanille mais aussi la chaleur moite, déjà étouffante. Je fume, tousse, m’étouffe. L’idée d’arrêter de fumer revient, comme hier, avant-hier, le mois ou l’été dernier. La bougie danse dans son verre. Flamme longue, attirée vers le plafond. Elle me sourit de ses dents cariées. 

Mercredi 3 août. 
J’ai ouvert le ventre du jour 
avec un couteau à beurre. 
C’était long jusqu’à l’éclosion 
d’un même soleil solide et droit. 

À demain, chère application.
  • 3.8.22

Chère application - 2 août

Chère application,

Mardi 2 août. Le corps ne tient plus la distance. Une nuit qui s’agite et c’est la machine qui s’enraye. J’avance dans le brouillard, les armes en bandoulière. Les réflexes sont des gestes que je réapprends. Ils perdent leur instinct, s’éloignent comme un nuage porté par un vent trop rapide. 

Mardi 2 août. J’écris le dedans pour affronter le dehors. Il faudrait baisser le thermostat, ouvrir les soupapes. La peau en serait rassérénée. J’ai envie de chair de poule. 

Mardi 2 août. 
Le chemin est étroit
entre les doigts et le cerveau,
escarpé le long de la falaise,
le vertige est au milieu du ventre. 

À demain, chère application.
  • 2.8.22

Chère application - 1er août

Chère application,

Lundi 1er août. Anniversaire, musique, danse, soleil et piscine. Et soudain, la fête. C’était bien toute cette joie planquée dans un recoin du Gard, coupés que nous étions de tout réseau, le monde pouvait bien tourner de travers, tant pis pour lui. 

Lundi 1er août. Les réseaux sont rouverts et chacun va y verser son week-end et toute sa mollesse des lundis. Le monde est mou, le monde est beau. Il reste des cendres de joie qui crépitent dans le matin. Je choisis les braises encore chaudes pour les tremper dans le café. 

Lundi 1er août. 
Un baiser sur le front
On se serre les uns contre les autres
On a toujours le choix de danser. 

À demain, chère application.
  • 1.8.22