L'homme de peu XVI

XVI

On attend les anniversaires
qui font la pluie sur nos joues
et revenir la tendresse oubliée
dans des sables mouvants.

On cherche tes pas dans les allées,
ébranlés par l’atavisme,
ton corps brisé dans le miroir
que ton œil suit dans le noir.

Sous les débris de verre,
nos cœurs harnachés au vide,
on croit aux fantômes
quand la tempête se lève.

On est effarés d’être,
des descendants de peu,
penchés sur ton visage
à compter les coups des années.

On oublie les silences
dans les volutes de cendres,
dans le bruit on s’agenouille
devant le granit scintillant.

Face à l’homme de terre fragile,
aux traits oubliés de l’aïeul,
à la voix qui s’évanouit
dans nos souvenirs de brume,

on fait suivre nos vies.
  • 18.1.22

L'homme de peu XV

XV

Depuis toi, le vent a soulevé
tellement de poussières.
La mémoire a formé des strates,
de la suie sur les yeux du monde.

Un fatras de discours aveugles
saute dans une mémoire sépia
comme autant de cailloux
lancés sur un lac de tendresse.

En attente du ricochet heureux,
l'exégèse de l’homme de peu
est muré dans le silence,
plus rien ne bouge sous les mots.

Ils habitent l’odeur de naphtaline
au creux d’une armoire close,
paroles piégées entre les piles
de draps vieux et paresseux.

L’histoire s’enferme
dans un large linceul de peur.
Personne n’a la clé pour ouvrir,
et aérer ce souvenir de neige,

lui redonner corps et chaleur
hors de sa forteresse de vide
mais toujours le bois craque,
toujours une poussière se lève

sur l’irrépressible besoin de comprendre.
  • 16.1.22

L'homme de peu XIV

XIV

Alors que tous les matins
se lève un brouillard blasé,
que dans ma chair une forêt
couvre la peur de ses ramées,

c’est au bruit de tes godillots
crottés de boue et d’ennui,
qu’une rumeur animale réveille
le souvenir de lourds regrets,

comme le sanglier creuse
la fange à la recherche de l’aube,
toujours aux frontières
de la terre et des ténèbres

à secouer l’absence cynique
séparant ton corps des mots.
Pourtant elle est encore là
ton ombre douce qui joue

au bord du jour, à guetter
dans le vent quelques mots
pour crever le silence
de ta présence brutale.

Depuis des lunes à te rouler
dans les mares de pluie,
chaque lumière est un espoir
à prolonger comme un rêve blessé

pour un peu de paix dans ton auge.
  • 14.1.22

L'homme de peu XIII

XIII

Existe-t-il une méthode
pour faire parler le silence ?
Peut-on ravoir les tâches
laissées sur les non-dits ?

Réaffuter les paroles belles
oubliées au fonds du puits ?
Redire à la montagne haute
les larmes sur les cailloux ?

Peut-on libérer les mots,
oubliés sous les feuillages ?
Les verser en torrents
pour fêter une rivière nouvelle ?

À ces questions foulées,
s’asseoir et penser à toi,
à ce que tu aurais fait
face à ces ressassements :

une dérobade sûrement,
un pied de nez au vent
tout en battant des bras 
pour exprimer la bêtise,

les mains levées au ciel
mimant la prière à un dieu
auquel tu ne croyais pas,
pour échapper à ce qui rendait

ta vie trop nue.
  • 12.1.22

L'homme de peu XII

XII

Mais quel visage donner
à cette présence sauvage
sans tomber dans la facilité
de faire de toi un miroir.

Si le courage avait compris,
il aurait créé un courant,
large fleuve où ton âme
aurait trouvé la paix

sans heurt, sans domination,
un modèle du peu,
à égale tension des autres
dans l’échange et la symétrie.

Mais la fatigue l’a asséchée
faisant de ta fuite une faiblesse.
Homme de honte rongé
par un déficit d’éloquence,

perdu sous l’ombre
des phraseurs ostentatoires,
ramené sans cesse à ta condition,
ton image demeure floue

sous des tonnes de boue,
aucun reflet possible
tant que le regret sévit
dans la frustration sourde

de ne saisir que des contours.
  • 10.1.22

L'homme de peu XI

XI

Tu remontes du gouffre
à l’aide de bribes d’instants,
nœuds fixés sur la corde
comme autant de boucles

à démêler pour raconter
l’histoire d’une existence
masquée par la pudeur.
Il faut libérer ton langage,

celui qui fut mal logé 
dans ta bouche atrophiée, 
rompue à la mécanique 
des mots automatiques. 

Faire lac des petites mares
au creux de ton ventre,
toucher le fond de ta pensée
restée sans langue pour dire,

empêchée par la tâche
d’être toujours cet homme
à qui l’on ne réclamait
que force et courage.

User la corde pour savoir
où se cache l’interdit originel,
la cause liminaire de la misère,
le premier collet qui t’a étranglé

te laissant à jamais la gorge serrée.
  • 8.1.22

L'homme de peu X

X

Tu es né sur des terres pauvres
au bord de pentes escarpées,
un précipice sous tes pieds,
ton corps dans l’équilibre,

le regard au loin sur les plaines
comme un paradis impossible.
Tu as vécu dans cet espace ténu
entre la chute et l’envolée,

l’impotence et l’éclat,
le corps secoué de mélancolie,
l'épuisement pendu aux lèvres
sans y céder complètement.

La lutte était ton chemin
sans penser l’abîme et le vertige.
À marcher sans passion
dans le creux des fièvres,

tel un automate sur des rails,
tu as tracé un réseau
de lignes faibles sans angles
où mesurer la mémoire.

Reste la carte des pas
sur la falaise de l’homme de peu
à qui tendre une corde
pour sauver le souvenir

de l’éboulis des rêves.
  • 6.1.22

L'homme de peu IX

IX

De cette vie tu auras consommé
l’ivresse sous des soleils brûlants,
ta peau, palimpseste ouvert
aux mains de la montagne,

seule à déchiffrer les ratures,
l’oscillation de tes errances
sur une terre de silence partagé.
On y lit tous les mots

que tu n’auras jamais dits,
la carte de ton chemin
dans le brouillard des vallées,
le parcours de ton âme

leurrée par la gaieté du vin
et ses vapeurs lourdes.
Une absence creusée dans la peau
qui toujours parle au souvenir,

dans le gloussement de l’eau
au sortir des sources claires,
dans les branches de chênes
quand le vent imite ton souffle,

sous les poutres des caves
où claque le flacon de vin
au saut du bouchon de liège,
une complainte profonde

dont la nature toujours se gorge.
  • 4.1.22

L'homme de peu VIII

VIII 

Près de vieilles braises,
dans les histoires séculaires
que s’échangent les arbres,
tu deviens une réminiscence.

On te rencontre dans les passages, 
dans l’ombre tu es l’éclair entre le ciel 
qui borde les chemins de vignes  
et le mouvement des récoltes. 

Dans des caves mortes de moisi, 
vieux bourru perdu dans son bleu,
tu croises le fer avec des fûts remplis
de vin comme ta vie à sang.

Ça sent l’alcool, le pif de l’oubli, 
on se souvient de toi exsangue, 
de ces jours trop pleins amassant 
une lie de fièvre sous les paupières, 
 
hagard dans les travées noires
où se pressent les dérives,
la conscience prisonnière
du fruit et de la vis sans fin.

Le bois des tonneaux gonfle l’esprit,
la fatigue reflue par vagues longues
à la faveur de plusieurs verres de rêve
qui deviennent vite goulot à la bouche

pour tenir la vie hors de toi.
  • 2.1.22