Qu’une rue de province

La rue lève les yeux au ciel. Lasse et les cernes lourds, elle semble vouloir en vain chasser ces gros nuages noirs qui lui font de l’ombre. À moins qu’elle ne songe à demain, aux combats qu’il faudra mener pour garder la tête haute. Ses trottoirs se froncent comme des sourcils. Son front se ride de venelles sombres qui viennent encore alourdir son moral.
Elle aimerait, elle aussi, prendre d’assaut les rondpoints où les feux réfléchissants de la colère n’en finissent plus de brûler. Elle souhaiterait, elle aussi, avoir le pouvoir d’achat des belles avenues, scintiller de guirlandes électroniques multicolores, de neige synthétique où glisse le traîneau des plus riches. Mais voilà, elle n’est qu’une rue de province, parée de nains vieux et paresseux qui se balancent mollement en haut de ses réverbères. Elle clignote un peu mais sans joie, juste pour donner le change à cet avenir qui l’aveugle.
  • 29.12.18

Compte à rebours

Le temps étire ses jambes
avant le grand saut.

Encore jouer avec les jours
pour se rassurer que ce qui part,

impalpable désillusion,
invisible lumière promise,
insaisissable tremblement,

ravit toujours nos envies
de passage vers l’inconnu.
  • 27.12.18

Prendre le soleil

La rue prend le soleil, les orteils écartés sur la mer, une brume matinale en guise de chapeau. D’aucuns qui la traversent disent qu’elle fait une belle fainéante ainsi allongée au bord de l’eau, nue comme un vers, aussi longue qu’un mille-pattes à qui on aurait coupé l’herbe sous les pieds. Or, elle en a gros la rue, gros sur son moral car se laisser aller de la sorte, alors que tout le monde s’ébroue ailleurs dans les usines, les bureaux, les écoles, lui pose tout de même des problèmes de conscience. 
On la croit détendue, toute à sa vacuité de rue mais en définitive elle rumine, seule, complètement épuisée par une année de doutes et de colères rentrés. Si les gens ne faisaient pas que passer avec leur jugement hâtif, ils verraient au bord de ses trottoirs couler quelques larmes de désespoir, des larmes de décembre comme une neige de saison ; ils sentiraient ce froid humide sortir de sa bouche, son asthénie chronique qui paralyse tout son corps. La rue prend le soleil, oui, mais parce que c’est tout ce qu’il lui reste.
  • 20.12.18

Attendre la nuit

Les mots se rouillent sous la pluie,
leurs sens premiers se grippent.

Il faudrait décoller les joints,
huiler les rouages du jour.

Ou bien attendre la nuit
que cessent les averses.

Sécher le tout et espérer
que leurs cris me recouvrent.
  • 16.12.18

À tous les vents

On sent le vent violent
siffler dans les oreilles,

le ciel en chef d’orchestre
battre la mesure du temps.

Et moi qui marche contre
à la recherche d’une mélodie,

d’un coup de sang dans les tempes
qui rendrait la musique supportable.
  • 14.12.18

Dans un repli

Je garde dans un repli de l’esprit
la raison blottie dans un linge.

Pas que j’aime la folie mais sa branche
où se balancer me fait oublier la vie.

Je conserve tout près du cœur
la violence des sentiments tordus.

Pas que je ressasse d’anciennes rancœurs
mais il me plait d’y trouver une tendresse.

  • 8.12.18

Paresse

Je traîne à bout de bras
des années de paresse

comme si le monde
allait tout seul me guérir

de mes erreurs,
de mes rêves écartelés,
de mes monstres dans la nuit.

L’enfant a peur depuis long
mais derrière se cache l’immortel.
  • 6.12.18

Tête folle

Je prends part au grand brouillard
dans lequel nous sommes tous.

Je sais l’absurdité du monde
dans lequel on cherche une lumière.

Pourtant, tête folle, je fredonne
encore de vieux airs désuets.

Chansons légères pour garder
une insouciance sous la langue.
  • 2.12.18

Rien d’autre

De cet instant-là, rien d’autre à retenir que le flottement du rideau, que ce doute se balançant par la fenêtre entrouverte sur un ciel aussi blanc et ambigu qu’un drap étendu entre deux étoiles, rien d’autre que ce souffle perdu par où le temps se faufile et s’étale hagard dans le lit du soir.
  • 1.12.18

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