Une flaque tiède de la veille

Le jour s’est ouvert sur une flaque tiède de la veille. Après l’orage et ses grondements. Maintenant, on gobe une eau croupie. Dans nos regards, l’huile de la nuit. À la surface, une peau grasse flotte et ressemble au reflet d’un arc-en-ciel. Du vert gris au bleu, du mordoré qui passe sur un rouge sang. Nos heures sont lourdes et tièdes de la veille. Il faudra tout le jour lever les paupières, laisser le soleil boire l’eau de nos bouches.

  • 30.8.20

La maison regarde le souvenir

La maison regarde le souvenir
s’agiter dans le miroir du couloir,
petites bulles de joie innocentes
qui dans l’air invisibles dansent.

Le souvenir regarde la maison
vieillir sous ses lambris de bois
lentement comme se défait
une peau de sa couleur d’été.

Le souvenir et la maison voient
sous le murmure des fenêtres
peine et joie deviser du temps
et du lieu où il faudra renaître.
  • 23.8.20

De l’enfance, je retiens le vent et les mots sourds

De l’enfance, je retiens le vent et les mots sourds. L’équilibre précaire lorsqu’arrive la bourrasque. Le battement des heures en haut du clocher quand l’attente est une prière. La parole qui m’occupe l’esprit n’est qu’un bruit pour oublier l’histoire. Que de battements sourds dans la nuit pâle ! J’attends que la tramontane passe sous les draps, visage tiré qui observe le vide, bouche ouverte d’où aucun son ne sort.

  • 22.8.20

De l’enfance, je retiens le quai surplombant la rivière

De l’enfance, je retiens le quai surplombant la rivière. Le saut dans la vie que c’était de se dresser debout sur le muret au bord du vide que l’on appelait Espace, à rester là à boire le corps de l’autre, le corps ami sous un soleil qui rendait prétentieux. Petits corps sans esprit à jouer la vie près du précipice, à relever le défi ultime : cap ou pas cap de plonger puis de nager dans la vase jusqu’au bout de la rivière ?
Le quai qui fait grandir : l’espace d’un instant, y revenir est un vertige.

  • 15.8.20

De l’enfance, je retiens les bruits de cuisine et la table rouge en Formica

De l’enfance, je retiens les bruits de cuisine et la table rouge en Formica. Le temps long des repas, le compas des jambes de maman devant le mur de faïence. Le déplacement de l’aiguille de l’horloge sous l’éclair des regards. Il faut de l’obstination à la mémoire pour défaire les noeuds pris entre la table, son tiroir à pain et les faux souvenirs. Il faisait chaud devant le four quand venait l’heure de ne plus rien dire. Bruits des coups de fourchette et du couteau qui tranche la viande. La tendresse du sang attendait une main tendue qui n‘était qu’un poing.

  • 13.8.20

De l’enfance, je retiens les puits et les fontaines taris

De l’enfance, je retiens les puits et les fontaines taris. La pierre sèche dont on faisait des sanglots. Les pluies qui ne venaient pas même en suppliant le ciel longtemps. L’écho long et profond de ma voix qui descend dans la terre. Les petites joies cachées sous les cailloux, brins d’herbes folles dans le vent pour oublier le temps. La patience des longues journées d’été à qui la nuit tirait des ivresses.

  • 11.8.20

Par petites volées

Elle vient au bord de la fenêtre

chaque jour nourrir les pigeons

une fleur dans ses cheveux gris

pour faire honneur à ses enfants

car les vrais ne viennent plus


Vite réunis par petites volées 

trois, quatre puis ne compte plus

les coups de bec sur les volets 

c’est un rendez-vous de solitude

la peau grasse d’un mauvais lait

  • 8.8.20

Il n’en faut pas plus

La grande porte en bas du bahut est l’embouchure d’où se déverse le fleuve des enfants qui sortent de classe. 

Ça sent la marée dans la cour : de la transpiration de craie, de gommes et de colle, des petites lâchetés sous les tables, des sourires gênés et des grosses flambées sur les joues mais aussi on sent de belles rivières fraîches qui s’écartent du fleuve avec leurs petits groupes rangés par affinités, les plus grands qui toisent les petits, les gros caïds qui font face aux filles effarouchées, ou bien l’inverse. 

Il n’en faut pas plus à cette évocation pour rejoindre le banc sous le préau, celui qui se cache sous l’ombre des arches, à l’abri de l’eau qui fait des vagues, loin du limon qui nous colle aux pieds ; il n’en faut pas plus à cette évocation pour que revienne le souvenir du premier baiser.

  • 6.8.20

C’est une bête qui meurt

Entre deux nuages
et une brise molle,
le soleil pousse la porte du bistrot.

Au comptoir, un vieux
devant son bock de bière
rencogne des idées noires.

Seul sur ses coudes,
il décortique la vie
comme une pistache. 

Le ciel élargit la plaie des remords
et chaque heure qui passe,
c’est une bête qui meurt.
  • 1.8.20