Compassée ou concupiscente

Est-ce que j’ai rêvé, ce regard 
Levé sur le lointain de mon front 
Ces battements de paupières 
Qui ont épelé « gêne » quelque part 
Entre mes sourcils relevés 
Ou me suis-je imaginé une œillade
Plus compassée que concupiscente ?
Tant pis la passante est partie, tant pis
  • 25.9.23

Pépouze

Là à brosser les habitudes dans le sens du poil 
Qu’un chien passe, aboie, avec ce qu’il faut de retenue 
Pour ne pas dire qu’il hurle, que non la mort n’est pas pour aujourd’hui 
Qu’il est ici, pépouze, entre un pipi sur le réverbère 
Et le jappement qui vient juste après, lui aussi 
En train de brosser les poils de l’habitude
  • 23.9.23

Les vieux voisins

Par la fenêtre bien serrée, les vieux voisins regardent passer les gens de la rue. Les va-et-vient font leur monde à travers la vitre, sans bruits. Un cinéma muet, de quoi parler plutôt que rêvasser au plafond, craintifs des taches noires où s’arriment les fantômes du vieux lustre. Plutôt que de se regarder, voir dans leurs yeux la lumière passée et le silence redoutable de leurs pensées.
  • 22.9.23

La pente du toit

La pente du toit de la maison voisine me parle de l’ennui, des heures qui se chevauchent, tête-bêche jusqu’à en crever. L’histoire est mince, l’intrigue rebattue.  
Les tuiles, l’une sur l’autre en conciliabule, se gardent bien de développer. Elles sont là, efficientes contre les pluies, les soleils, les froids, les chauds, savent combien l’ennui germe sous le vert-de-gris, mais se taisent. 
La pente du toit, elle, bavarde, lance des idées brouillonnes, griffonne des soliloques fiévreux pour finalement rien n’en sortir. À quoi bon faire sens, me dit-elle, glisse… Pente de pluie, de soleil, de neige, continue à faire de l’ennui. Glisse et n’essaie pas de t’accrocher.
  • 16.9.23

Elle est chez elle

La nuit prend ses quartiers. Elle est chez elle, grignote les secondes puis les minutes, bientôt les heures et chaque jour qui passe, elle en veut encore plus. Cette vorace ! Le temps d’écrire ces lignes, elle a déjà mangé le dernier étage de l’immeuble d’en face.
C’en est fini des nouveaux rideaux jaunes de la fenêtre du milieu, disparus d’un battement de cils. Terminé le reflet mauve qu’animait le dernier rayon de soleil sur la vitre au-dessus du réverbère ; réverbère qui la laisse venir à lui, la nuit, avec ses grands airs de duchesse, avant de s’affoler de la loupiote comme pour la saluer. 
Et c’est déjà le second étage qui est consommé, puis le premier sur lequel elle tombe sans vergogne, mais plus lentement, en atterrissage doux. La nuit, dans sa majesté, nous accorde un dégradé de lumières et d’ombres pour enfin tout à fait recouvrir la femme au balcon fumant sa dernière cigarette.
  • 13.9.23

Pourquoi ?

Là dans le square à chercher pourquoi ces sales pigeons ont toujours faim, à me demander pourquoi les enfants au bout de la dixième glissade de toboggan crient encore et toujours leur surprise ; dans le square avec une envie soudaine de meurtre et la réfrénant me demander pourquoi n’a-t-on pas gardé des cabines téléphoniques, même vides, pour que les gens qui souhaitent parler fort à leur smartphone s’enferment dedans et ainsi évitent des assassinats trop trop bêtes, pourquoi ? À glisser une main dans mes cheveux et penser : pourquoi la calvitie précoce de ce trentenaire face à moi me rend triste ? Enfin mais pourquoi les deux jeunes femmes à la terrasse du café près du square, ensommeillées devant leurs cappucinos, regardent-elles les gens du square avec un tel dédain ? Pourquoi me regardent-elles ? Là dans le square. Pourquoi.
  • 10.9.23

La ville étire ses bras

La ville étire ses bras, fabrique avec les petits bruits éparpillés dans le ciel une mosaïque qu’elle colle sur les murs et dans les oreilles. Oiseaux, moteurs, bruits de pas et de roues de vélos. Cliquetis et voix d’enfants, murmures et sifflets, toux d’hommes et feulement de chats. 
La ville se réveille et compose avec ce qu’elle entend mais aussi respire, voit, boit, mange ; elle peint une grande fresque qui fera un joli jour à qui sait regarder et élargir les angles. Sans fatigue, tous les jours, elle déplie sa table d’artisan qui aime le travail bien fait et recommencé.
  • 9.9.23

La journée a de beaux yeux

La journée a de beaux yeux, un peu plissés, en amandes comme on dit ou alors en tout autre fruit sec. Des yeux secs avec un lueur mauve à l’intérieur, étrangement mauve pour la saison.
La journée a de qui tenir. De qui ? On ne sait pas. D’hier ou de demain. Allez savoir. Oui, allons savoir quel goût elle a, cette journée, cette couleur mauve, ces yeux plissés. Allons voir ce qu’il adviendra de ces sensations qui parcourent les yeux de la journée qui décidément sont bien tordues, bien étranges pour la saison.
  • 7.9.23

La nuit, cette affolante

Encore trop tôt pour y voir, la nuit tâtonne dans le couloir. À vouloir chercher des noises au dernier rêve, elle serre ses mains sur le mur des pensées. Presse si fort qu’entre les tempes circulent les cymbales des jours de foire, la fête en moins et le défilé d’ombres. La nuit, cette affolante. 
Un verre sur la table de chevet. Son eau tremble, chaque mouvement est une perte, circulaire, du bord au centre, au son des cymbales, au tambour des tempes. L’eau, le sang, les os, le corps. La nuit tâtonne, se cogne à trop de discours. Elle ne sait rien dire que des signes mal dégrossis. La nuit, cette affolante.
  • 4.9.23