mai 2010 | fut-il.net

Archive for mai 2010

Laiteuse

image J’étais un écolier, un collégien puis un lycéen «approximatif ». En ce sens que l’école n’a jamais été une priorité absolue tant j’étais occupé à regarder haut vers le ciel. La tête dressée dans les nuages à me rompre les cervicales, j’observais petite et grande ourse en ballade rêveuse, de voies sans issue réelle en routes opalines et vaporeuses. Bref, j’étais un contemplatif flâneur et je n’avais aucun complexe à rendre l’oisiveté indispensable. Cependant, malgré cette nonchalance chronique, je me levais très tôt le matin, prenais mon petit déjeuner, passais rapidement sous la douche - c’était pénible la douche le matin ! - et traînais péniblement ma carcasse juvénile jusqu’au bus scolaire. Je grimpais les deux marche-pieds en tôle, saluais vaguement le chauffeur avec ma carte orange et m'amollissais sur le premier siège libre pourvu qu’il soit placé côté route. La tête maintenue par la vitre, je soufflais sur l’épais verre froid quelques anneaux de buée condensée et mes neurones vacants, je faisais le vide sur le brouhaha ambiant. Trois quarts d’heures plus tard, le bus vomissait sa cargaison devant le lycée déjà riche en ados boutonneux. Les meilleurs jours, je suivais le cortège des traînards jusqu’à l’usine à apprendre ; les autres, les trop lourds, je les passais au troquet du coin entre flipper et galopins de panaché bien blanc.

Un jour où je n’avais pas envie d’embuer la vitre de mon haleine matinale, je la vis entrer dans le bus. Tel un animal à l’affût, je me dressai droit sur mon siège pour qu’elle me remarquât et elle, petite mais pas trop, visage clair mais malicieux, joua à ne pas m’apercevoir. D'un regard évasif posé vers le fond du couloir, elle continua sa marche goguenarde en se dandinant sur mon œillade suggestive qui suivait son déplacement. Par une souple inclinaison de tête, ses cheveux bruns fournis et bouclés se versèrent sur ses épaules puis, par une enjambée élancée, le mouvement de ses hanches à bascules s’enclencha sur ses arrières généreux. Deux signes qui marquaient à l’évidence sa perception de la situation et le début d’une parade séductrice. Ses pupilles couleur noisette roulaient à l’intérieur de larges et rondes membranes lactescentes pour former deux yeux abusivement armés et donc impossibles à soutenir du regard. Un centième de seconde et ils s’écartèrent pour balayer l’entourage - dont moi exagérément perché sur mon fauteuil - et rapidement ils rejoignirent leur centre d’un mouvement lascif et hautain. Et enfin d’un long entrechat sensuel, elle s’assit trois rangées devant moi, prés de la fenêtre, si bien que je ne voyais plus que sa touffe de cheveux et leur masse grouillante dédoublée dans la vitre.

A cette réflexion étrange se mêlait la mention blanche « securit » certifiant d’une réalité crue les reflets incertains de ses épaules. Elle passa la main dans sa chevelure pour en chasser la moitié côté couloir et découvrit ainsi une nuque laiteuse plantée sur un cou longiligne. Dans le prolongement, « securit » se dessinait maintenant sur son épaule et plantait son T final au centre de ses deux omoplates. La paume de la main posée à plat sur la vitre, il me semblait la toucher, caresser sa toison, faire frissonner sa peau translucide mais cet ersatz ne me renvoyait que la froidure maussade du verre poli. J’avais une envie irraisonnée de fourrager de mes doigts sa jungle capillaire, y glisser mes ongles pour redescendre en prise délicate sur ce bout de chair tendu que formait son cou dans le reflet. J’aurais aimé d’une caresse soutenue faire circuler son sang invisible et rougir sa peau autant que mon visage s’empourprait en plaques saillantes de mes pensées troublées.

Ce matin là, les trois quarts d’heures du trajet scolaire s'évanouirent en quelques secondes. La belle nuée sur le verre descendit du bus sans se retourner, juste avant le dernier arrêt. Tandis qu’elle s’éloignait dans la lueur blafarde, je reposai ma tête sur la vitre et bouche entrouverte, expirai à nouveau un anneau de buée sur la mention « securit ». Mon nez collé à la vitre, j’effaçai les traces de l’inconnue à la peau laiteuse et aux cheveux fugaces.

Texte publié initialement sur les pages du coucou dans le cadre des vases communicants du mois de mai.

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La machine

image Je vais la quitter. Quatre ans que je vis avec elle tous les jours. Quatre ans que je vais la voir tous les matins, que je me lève pour elle, que je prends ma voiture, parcours quatre-vingts kilomètres pour aller la rejoindre et retourner chez moi le soir venu. Je lui ai donné mon savoir, mon expérience, mon travail, beaucoup de mon temps. Songez donc, j’ai passé avec elle durant ces quatre ans près du quart de ma vie. Soit uniquement pour elle, pour sa pérennité, une année entière de labeur dévoué.

Bien sûr, elle m’a donné en retour. De quoi vivre, me socialiser, me prendre en charge, payer mes factures, me nourrir. Un juste retour qui a noué une relation. Une relation étrange d’un homme, un travailleur avec une entité générique et mal identifiée qui exige de nous le meilleur pour le bien d’autrui et accessoirement l’enrichissement de quelques-uns. C’est la règle, c’est ainsi, on donne de soi pour une cause économique juste, pour que le moteur de notre existence, celui qui nous permet de consommer, continue de tourner.

Et puis un jour, tout cela s’arrête. Un gravillon bloque l’engrenage. La machine est grippée. Alors, les personnes qui mènent, dictent et gouvernent tentent de nettoyer les rouages. Ils cherchent avec détermination la cause de l’enrayement de la séquence qui permet de satisfaire l’échange du travail par la récompense. Ils graissent encore et encore la machine par des artifices virtuels, de la monnaie fraîche mais impalpable, des plans sur la comète qui retombent en nuée d’étoiles éteintes. Puis arrive le moment où la réalité rattrape l’espérance, il faut alors se rendre à l’évidence, la machine a trop d’engrenages. A défaut d’avoir pu fluidifier le grand tout, il faut liquider et retrouver l’équilibre des mouvements. La vigueur du moteur d’antan n’est plus et après avoir graisser pour éliminer toute aspérité, vient le temps de dégraisser, de supprimer les maillons d’une mécanique trop complexe pour que la machine continue de fonctionner.

La machine, mon entreprise, je vais la quitter lundi, sans regret mais avec amertume sur le système. Moi, le maillon de trop pour qui consommer n’a jamais été un moteur de l’existence.

Illustration

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Et voilà, elle est partie

image Je l’ai vue monter lentement sur le plateau du camion. Péniblement, l’épaviste l’a hissée avec un treuil couinant et faiblard. Elle était triste, sans tain. Comment pouvait-il en être autrement si proche de sa mise en bière ! Son beau gris métallisé avait depuis longtemps terni au soleil et viré au blafard sous les intempéries. Sa carrosserie robuste n’avait pas résisté à une conduite nerveuse, aux trajets animés et aux stationnements urbains aléatoires. Plusieurs chocs sur son avant, son arrière, ses côtés témoignent d’une vie agitée et les tâches de rouille sur ses flancs, telles des rides profondes, de sa fin inévitable. Alors elle m’a lâché ma voiture car elle était simplement trop vieille. Immobilisée dans un garage depuis deux mois, elle n’attendait que ses funérailles. Maintenant, elle est partie rejoindre ses cousines dans la grande cour des récusées, celles qui ont fait leur temps, que la société ne veut plus. Rebut de l’industrie automobile, elle va finir ses jours compactée par une machine diabolique, mangeuse de ferrailles et de plastiques élimés.

Je ne suis pas un amateur de voitures. D’ailleurs, je n’ai jamais vraiment aimé cette auto. Acquise il y a dix ans, elle correspond surtout à une tranche de vie extraordinaire. Ce monospace imposant à la gueule banale n’était pas le véhicule dont rêvent les petits garçons. Pataude, sans grand caractère, cette « bétaillère » était néanmoins parfaite pour tout bon père de famille qui se respecte. C’est bien pour cela que nous l’avons achetée, mon ex-femme et moi, par ce beau mois de mars de l’an deux-mille où nous apprenions avec stupeur que veillaient dans un ventre, encore si peu rebondi, nos deux enfants. Les jumeaux étaient en gestation. Notre véhicule du moment était de toute évidence trop exigu pour accueillir les nouveaux venus et notre aînée, le changement s’imposait.

Elle aura vécu dix ans. L’âge de mes enfants aujourd’hui. Et une foule de souvenirs est survenue lorsque je l’ai vu ainsi basculer sur son portique. Le treuil motorisé dans le fracas de sa chaîne rouillée a fait remonter pour un instant le cours du temps. J’ai revu quelques moments forts, heureux parfois pénibles ou troublants. Comme le remplissage du coffre pourtant spacieux qui explosait sous le volume d’un fatras incroyable ! A chaque déplacement, nous devions emporter le nécessaire vital à la tribu. Et ce nécessaire n’était pas menu : les trois lits-parapluies, la poussette jumelle, la poussette cane, plusieurs boîtes de lait lyophilisé, un pack d’eau minérale, des biberons éparpillés qui rouleraient bientôt jusqu’aux places avant, divers sacs avec couvertures et vêtements de rechange, la trousse à pharmacie, les couches en triple exemplaire des bébés. Et gare à ne pas oublier sur le bord de la route, les bébés eux-mêmes ! Une fois les trois bambins solidement harnachés à l’arrière, ils disposaient d’un large fauteuil pour chacun leur offrant l’aisance des rois. Au centre, ma grande fille princière veillait sur sa fratrie, en remontant la sucette de sa sœur agitée ou en mouchant le nez coulant de son frère souffreteux. Les jumeaux babillaient, éructaient, braillaient, rigolaient et ma femme vomissait avant qu’ils ne le fassent à force d’être constamment retournée vers eux, en sens inverse de la marche du véhicule. Et mon sourire nerveux quand l’ambiance dans l’habitacle ressemblait, sans que nous maîtrisions quoi que ce soit, à une pouponnière premier âge à l’heure de la tétée. Leurs cris, leurs excitations diverses m’exaspéraient autant qu’ils me ravissaient et nous mangions du bitume, tracions la route, écrivions déjà la leur.

C’est cette vision fugitive de leurs très jeunes années qui m’a surpris hier quand ma voiture, leur voiture, notre voiture est partie rejoindre sa dernière demeure. Je n’ai que faire de ce tas de ferrailles mais avec cette rupture, c’est la petite enfance de ma progéniture qui s’en va. Une page qui se tourne.

Texte publié initialement sur le blog de Murièle, L’oeil bande, dans le cadre des vases communicants du mois d’avril.

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Le foyer des matelots

image Six heures me séparent de ma région. Loin des miens, c’est la première fois que je suis livré à moi-même au milieu d’étrangers de tout horizon. Mon entourage est bien français comme moi mais nos différences sont tellement importantes qu’il me semble vivre dans un autre pays : une sorte d’agglomérat de plusieurs régions dans un même espace restreint. Cette mixité sociale et régionale donne à la vie une certaine saveur, une découverte pour moi. Je suis contraint de me frotter à l’autre, celui qui me fait peur depuis toujours. Non pas que je sois complètement sauvage mais la promiscuité avec l’inconnu a toujours été une épreuve. Dans cette caserne, j’ai maintenant l’obligation de découvrir, de dialoguer ou de passer douze mois à subir.

C’est à Rochefort sur mer que j’échoue, dans la base aéronavale non loin du célèbre fort où le Boyard est convoité. Tout y est strictement organisé. Chaque bâtiment semble avoir été déposé par hélitreuillage et le camp est organisé comme un gigantesque Tetris horizontal. Des allées longues de plusieurs centaines de mètres sont jalonnées de panneaux indicateurs révélant des informations insondables : B1A1 S-OFF CARTER II OFF-MEZ. Une dialectique nouvelle que je vais vite absorber. Des espaces verts rutilants aux haies taillées au cordeau et à la propreté irréprochable, malgré l’absence de poubelles, ponctuent chaque intersection. Au centre de chacun d’eux, une stèle en mémoire de je ne sais quel lieutenant de vaisseau, vice-amiral d’escadre, capitaine de frégate ou de goélette, tous étrangement mort pour la patrie mise à part les matelots pour lesquels aucun monument souvenir n’est érigé. Je trace ma route, coiffé de mon bachi ridicule, toujours en repérage dans un univers tristement banalisé.

Au bout de l’avenue B12, un bâtiment plus petit semble tordre le coup à la rigidité des lieux. Plus je m’avance et plus cet endroit devient grossier face à l’austérité des navires de bétons qui l’entourent. Sur sa façade, une grande enseigne rouge d’une dizaine de mètres de long troue le gris des mortiers liant l’ensemble. Sur celle-ci est inscrit en grandes lettres capitales : FOYER DES MATELOTS. J’entre pour la première fois dans l’enceinte de la décadence. A l’intérieur, tout est désordre. Une vaste salle où résonne un brouhaha démentiel jusque dans ses hauts plafonds qui accentuent l’écho. Six baby-foot sont disposés dans un alignement approximatif et les claquements des tiges de ferraille se noient dans une rumeur gutturale permanente. Des tables de bistro en formica sont rangées par affinité de groupe de personnes et une centaine de pompons rouges dansent en équilibre sur les dossiers des frêles chaises pliantes. Un capharnaüm incroyable rompt les principes militaires. C’est évident, cet espace est dévolu au soulagement des troupes, à l’expulsion concentrée des tensions réglementaires de l’extérieur. Et sa mission de défouloir qualifié est menée sans réserve sur toute sa surface. Jusqu’au fond de l’antre où trône le saint de tous les saints, le bar à bières, unique boisson servie dans ses lieux. Le zinc étendu sur toute la longueur de la salle est jonchée de cadavres de canettes métalliques. La bonne Kro du militaire, celle qui lui permet d’oublier son année de sacrifice pour la nation.

Durant cette année au sein de la marine nationale, les trois-quarts de mon temps se sont dilués dans ses murs, au bout de l’avenue B12. De l’obligation à la mixité est née le plaisir de rencontrer d’autres personnes regroupées, elles aussi, dans un espace réglementé pour le bien de notre armée et le service au pays. Accoudé au comptoir, j’ai croisé d’autres univers désinhibés par l’alcool à profusion mais aussi par l’uniforme bleu qui annulait nos apparats civils et conventions sociales. Se sont ainsi ouverts de nombreux échanges et discussions profitables pour le reste de mon existence, une expérience que je n’aurai jamais vécue sans cette mise à l’épreuve. C’est pour cela qu’aujourd’hui, le foyer des matelots, ce joyeux bordel chaste de troufions, reste un souvenir fort d’une période surréaliste de ma vie.

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Le cadeau

image C’est la fête des pères et je décide cette année de passer outre le sacro-saint collier de nouilles, cendrier en plâtre ou briquet en acier imitation argent. Il me faut une idée originale, un cadeau qui lui fera vraiment plaisir. Je questionne ma mère pour connaître ses envies du moment. J’insiste lourdement à l’aide de silences bougons pour qu’elle me donne des pistes, aiguille mes choix et s’enroule dans la joie qui est mienne de célébrer mon père. Elle rechigne, évite le sujet, m’envoie balader plusieurs fois pour enfin se débarrasser de moi en m’indiquant les mêmes susnommés cadeaux maints fois offerts tout en précisant qu’il ne faut pas dépenser l’argent inutilement.

Mon papa a fière allure. J’ai chapardé, dans un coffre posé depuis des lustres sur la commode de sa chambre, une photo de lui sur laquelle il a vingt ans. Toute la famille dit qu’il me ressemble. Tel père, tel fils et comme je le trouve extrêmement beau, je suis flatté par filiation interposée. Sur cette photo, il porte une chemise blanche stricte et bien droite, un pantalon de flanelle gris anthracite et une veste côtelée noire. Enfin le cliché est en noir et blanc et un peu jauni sur les côtés mais le distingué de son allure ne peut pas faire penser à d’autres couleurs que ce pantone classique. Je regarde cette image conquérante et séduisante de mon papa et la fais pivoter entre mes doigts afin de trouver l’inspiration pour mon cadeau de l’année.

Une chemise ! Bien sûr, une chemise droite, blanche comme celle de la photo. Peut-être un peu plus moderne mais avec la même tenue. Oui, je serais fier de retrouver sur lui ces belles années dans le reflet de cette photo. Maman me fait remarquer que ce genre de liquette ne se fait plus. Ce n’est plus à la mode et que si j’insiste sur un tel achat, il faudra qu’elle soit de couleur et d’un style plus décontracté. Heureux qu’elle s’intéresse enfin à ma quête, je l’interroge à nouveau sur la taille M ou L, sur la nécessité ou non de trouver sur la chemise des boutons sur l’encolure, une poche sur la poitrine ou deux, des manches courtes ou longues. « Longues ! », me précise-t-elle. « Ce n’est pas encore la bonne saison et puis ton père ne met que des chemises à manches longues de toute façon. »

Je suis excité par ma trouvaille. Je demande à maman l’argent nécessaire à mon achat mais elle ne veut pas me le donner. Elle préfère m’accompagner à la boutique très chic « fils à fils » spécialisée dans la chemise de qualité, piquée et surpiquée par des mains artisanales. Je choisis la plus belle, une Oxford, verte car maman me dit que cela lui ravive le teint, deux poches sur la poitrine pour les deux paquets de cigarettes qu’il fume tous les jours, des boutons sur le col et des manches longues. Je rentre à la maison satisfait et j’ai hâte que dimanche arrive pour la tendre tout sourire à mon papa.

Il est midi et toute la famille est réunie autour de la table du salon : mes deux sœurs et leurs maris respectifs, maman, papa, mémé, et moi. Je regarde mon père et à la vue de sa pauvre chemise usée, je souris, bêtement réjoui. Après le repas, mes sœurs offrent leurs cadeaux et après avoir trépigner d’impatience, je sors enfin mon paquet enrubanné d’un cordon doré. Il se saisit du paquet puis m’embrasse machinalement avec un sourire coincé mais n’ouvre pas le paquet.

Plus tard dans la soirée, après le départ de la famille, il grimpe rapidement dans sa chambre au troisième étage. Un grand silence pesant assourdit ma journée puis je l’entends crier à maman : « Je t'ai déjà dit que j'en avais marre des chemises vertes ! Puis, l’été arrive, pas de manches longues, nom de dieu ! »

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Le roi silence de Samir Bouhadjadj via @numeriklivres

image Numerik:)livres, maison d’édition 100% numérique, débute ses publications cette semaine avec, en ouverture, un recueil de trois nouvelles de Samir Bouhadjadj.

Samir vit à Nouméa et a été découvert en 2009 par numerik:)livres au salon international du livre insulaire d’Ouessant cher à Jean Lou Bourgeon. Il n’en est pas à son premier coup d’essai littéraire. En effet, il est également l’auteur de trois romans en attente d’édition et d’un petit bouquet de nouvelles. Sa première œuvre publiée, Le Poids des rêves, publication print a obtenu le prix Michel Lagneau en 2006. Sur le web, Samir est également l’animateur de l’atelier d’écriture du Bois de Jade.

Voici le résumé du recueil “le roi silence” relevé par ibookrama :

"Bataille navale", "Le roi Silence" et "Mal entendu(e)". Trois histoires, trois empreintes de vie et invitations au voyage de cet auteur prometteur pour qui la plume se conjugue à merveilles avec la pluralité de ses styles. Comme dans toute famille, ces textes s'accordent et se confondent tout en gardant leur propre identité.

Bataille navale : L'absence d'un père pousse à bien des sacrifices. Mais au final, que ne tenterait-on pas pour toucher du doigt l'histoire de celui qui nous donna la vie ?
Le roi Silence : À mi-chemin entre le conte traditionnel et la fable onirique, ce moment de lecture nous renvoie tous à nos origines. Influences maghrébines et traditions du Pacifique Sud s'entremêlent pour un pur moment de bonheur.

Mal entendu(e) : Solitude, quand tu nous tiens ! Un amuse-bouche final où chacun saura trouver sa propre saveur.

Un extrait :

Le “roi silence” est disponible dans toutes les bonnes crémeries numériques en version epub et pdf sans DRM et notamment sur immateriel.fr et kindle store.

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Trois semaines en glossolalie

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Jeudi 6 mai 2010
Ce week-end, on change l’heure. Béatrice est assise devant son père et essaye d’engager la conversation sur des futilités. Elle parle de la pluie, du beau temps, des années passées et d’autres discussions qui n’ont aucune autre importance que celle d’entendre à nouveau son père s’exprimer. Louis se tient assis dans son fauteuil au milieu de la cuisine obscure. Seule une faible lumière naît par la fenêtre et meurt sur ses mains fermement posées à plat sur la table. Il commence à faire froid, c'est la fin du mois d'octobre et Béatrice attise la cheminée qui déploie une belle flambée rassurante. Louis regarde fixement les flammes, perdu dans des pensées abyssales. Il ne répond pas et se contente de quelques rictus nerveux et décalés avec le monologue de sa fille. Il sourit béatement sans comprendre ce qui se passe, ce qui est dit et qui est cette inconnue bavarde assise à sa table. Béatrice se lève pour faire du rangement dans la pièce et dans ses idées troublées. Elle se saisit du balai et commence à tournoyer autour de lui. Passant sous la table, elle effleure ses pantoufles, donne quelques coups sur les pieds du fauteuil. Louis demeure figé, imperturbable. Elle ne désarme pas et malgré la situation pesante, elle continue à parler comme si rien n’était. Elle passe en revue la vie de son père, parle de son ancien travail, de sa mère tout en passant un chiffon doux sur l’ensemble des meubles de la maison. Elle nettoie les moindres recoins et trouve commentaires et anecdotes à chacun des objets rencontrés. Quelques heures passent jusqu’au coucher du soleil. Béatrice, à cours de propos, s’assoit prés de lui, saisit ses mains restées jusqu’alors inexorablement plaquées contre la table et les serrent fortement contre sa poitrine. Louis tourne la tête surpris de cette initiative. Ses lèvres sèches tremblent un peu. Il tente de parler, de lui donner quelque chose. Par le regard, par le toucher, elle transmet la chaleur que les mots n'apportent plus. Le regard larmoyant, le vieil homme se courbe et dans un râle profond, murmure à son oreille : « Je pars... le grand voyage… ». Il ne reste plus que quelques cendres rougeoyantes dans la cheminée. Il est 18h30, heure d’hiver.

Jeudi 13 mai 2010
La saison détonne et peu m’étonne cette fraction d’air atone. D’aucuns diront que j’en fais des tonnes, que je m’adonne fanfaron au monotone. Sous un clone brouillon d’acétone, je m'abandonne faux moribond. Nul dicton ou juron je ne claironne, plus aucun rebond qui ne détone. Je me cantonne oblong sans gronde et tâtonne sur un ton synchrone. Moins d’atomes carbones pour une condition moins sauvageonne. Plus de leçons je ne sermonne, ni d’assurances ne fanfaronne. Mettons que je prône ma seconde de prose qui chantonne, sans objection qui abonde. Peu importe si brouillon cela résonne, ma faconde monte aphone du fond d’une eau qui raisonne.

Mercredi 19 mai 2010
Quand arrive le moment de choisir, en réunion avec moi-même, je discute, je me cause grave, je me vilipende sévère. Puis, pris dans des introspections réelles qui tournent rapidement au fictif, je décide malgré moi pour que naissent plus tard et pas tout à fait à mon insu confusions en tout genre. Souvent, il faut que je me le dise, la genèse du choix et la décision qui en résulte m’échappent comme si tout cela était manigancé par un autre que moi. Alors, deux hypothèses : soit je pousse mon jugement étranger hors de moi, soit j’use de mon éloquence pour donner justification à mes propos. J’opte souvent pour la seconde car, de mon chef ou pas, une décision est une décision ; peu importe si elle m’incombe vraiment dans la mesure où elle se déclare d’elle-même. Le problème se complique lorsque l’arrêt rendu, pourtant unanime (moi et moi s'étant longuement concertés), n’est pas suivi de faits tangibles qui corroboreraient choix et actions. Je m’explique. Je choisis puis acte et finis par nier avoir acté. Pire j’argumente pour que de façon intellectuelle et cartésienne mon choix soit indéniable, indiscutable et irrémédiable. Et quelques jours plus tard, je trouve les arguments inverses amenant à réduire en miettes le raisonnement précédent. Il en découle une décision opposée, à prendre ou à laisser. Les deux alternatives devenant possibles, je ne choisis pas..

Les trois derniers paragraphes publiés sur le blog collectif, le convoi des glossolales.

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La rencontre

image Début des années quatre-vingt-dix, par une décision brouillonne et à la suite d’une première expérience professionnelle hasardeuse, je décide de renoncer à la vie (trop) active et reprends mes études avec beaucoup de perplexité. Sorti bancal du monde des adultes, je me retrouve sur le banc de l’école en compagnie d’une cohorte d'adolescents attardés pour certains encore pré-pubères. Gonflé à bloc par l’envie de réussir, je fais pendant quelques mois figure d’élève sérieux et appliqué. Ce temps là ne durera pas longtemps. Après avoir connu les méandres de la vie professionnelle, je me délecte très vite de ce retour parmi les étudiants. Je regagne peu à peu ma nature de chahuteur cool, insouciant et bavard. Comme un poisson dans l’eau, je barbotte heureux dans cette classe de première bien parti pour deux ans de navigation à vue jusqu’au baccalauréat. Mes premiers temps d’élève consciencieux ayant porté leurs fruits, l'année est bouclée sans trop d’anicroches récoltant même au passage des félicitations de mes professeurs admiratifs de mon retour aux études.

En septembre de l’année suivante, tout va changer. Dans les couloirs bruyants, j’avais remarqué une fille très alerte, enjouée et charmante qui s’arrogeait l’ensemble des regards masculins. Excessivement courtisée, elle jouait très bien de ses atouts. Son sourire facétieux et communicatif faisait chavirer nombreux de nos cœurs. Et n’étant pas exempt de palpitant désireux, je n’avais pas résisté à sa puissance de feu. J’étais confondu par son charme. J’avais bien imaginé pour l’aborder quelques plans hautement romantiques mais cette armée de prétendants m’avait conduit à renoncer. Pourtant…

Jour de rentrée des classes. Nous sommes tous très beaux, très propres et habillés de vêtements flambants neufs. Rassemblés en rangs d’oignons sous le grand préau, j’apprends par la voix nasillarde du professeur principal que je suis placé dans la même classe que la belle. A cette annonce, le rouge me monte au visage. Je sens brusquement mon sang faire des pirouettes veineuses, me traverser le corps en diffusant quelques moiteurs sur ma peau puis remonter jusqu’à ma tête pour terminer sa course en électron libre entre mes synapses. Pour les plus fins observateurs, ma tempe vacillante témoigne du choc reçu. J’assèche mes mains humides sur mon jean et reprends lentement mes esprits. Pour me donner de la contenance, j’examine ma tenue, passe une main dans mes cheveux et allume nerveusement une cigarette. Avant l’entrée en classe, j’observe rapidement aux alentours si quelqu’un perçoit mon trouble et taille l’attroupement à la recherche de sa silhouette.

Je m’avance vers le bâtiment principal. Elle est là. Je l’aperçois dans le miroir du hall qui jouxte la porte d’entrée. Je suis de dos par rapport à elle et cette position me permet de l’observer sans qu’elle ne me voie. Sous ses cheveux noirs ondulés, s’affiche un visage rond et halé, traversé par une bouche pulpeuse. Elle avance vers moi, son déhanché aérien accompagne son corps souple et ondoyant. Sa poitrine n’est maintenant qu’à quelques mètres de mon dos quand, sans trop y croire, je sens ses mains me bander les yeux. Je sursaute et avant que j’ai le temps de me retourner, une voix forte et riante retentit jusque dans la cage d’escalier : « Devine qui c’est ? ». Je suis liquéfié, « amélie-poulinisé ! ».

De cette rencontre, mon année de terminale sera agréablement secouée. Je réussis toutefois à obtenir mon bac mais ma plus belle réussite est ailleurs. Elle et les trois enfants qu’elle m’offrira une décennie plus tard.

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L’accouchement

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Avril 1999. Elle va arriver d’un jour à l’autre. Sa future mère semble être gonflée à l’hélium. Elle ne décolle pas pour autant. Comme aimantée au sol, elle arpente l’appartement avec peine. Le chemin de la chambre au salon nécessite d’être finement calculé. Aucun obstacle ne doit barrer la route. Une halte s’impose dans le couloir et appuyée contre le mur, il est indispensable qu’elle reprenne son souffle. Inspirer lentement, expirer fortement et le périple peut continuer. Elle va mieux, je suffoque… Les premières chaleurs sont gênantes et la délivrance promise tarde à venir. Je suis pris dans un remous de sentiments divers. Voir ma femme dans un tel état est pour moi à la fois une douleur collatérale et une joie annoncée par tous comme disproportionnée. Malgré ce, les derniers jours s’écoulent paisiblement jusqu’à ce 3 avril où elle ouvre une boîte de cassoulet. La poche protectrice du divin enfant se perce brusquement appelant dans le même temps la conserve à se vider de son contenu dans l’évier à proximité.

20h clignotent sur la face-avant du micro-ondes. Panique, sueur froide, fixation, temps suspendu. Il faut désormais faire vite. Je la soutiens d’un bras tandis qu’elle s’obstine à récupérer le cassoulet dégoulinant. Elle me regarde apeurée et déconfite, puis s’accroche à mes épaules. Maintenant qu’elle saisit que le moment si attendu est devant nous, elle lâche la conserve vide et me serre dans ses bras. Pour être plus exact, elle m’entoure puisque son ventre rebondi fait largement barrage à cette étreinte de circonstance. Nous restons quelques secondes ainsi enroulés puis rassemblons nos esprits et les bagages pour prendre fissa la route vers l’hôpital.

Allongée sur un lit dans une salle d’entrée prévue pour les urgences, ma femme gît désormais tel un cétacé échoué sur une plage normande. Je tourne dans la pièce comme un lion en cage ou plutôt comme une mouette qui tourbillonne autour d’un gros mammifère des mers de peur qu’on le lui vole. Voilà deux heures qu’on est là sans que personne ne s’inquiète. Nous avons été accueillis par une sage femme certes attentionnée comme son titre l’indique mais nous ne disposons d’aucune d’information sur les prochaines étapes. Pour passer le temps et nous rassurer, je calcule scrupuleusement les minutes séparant chaque contraction. Naturellement les minutes se réduisent et à chaque fraction de seconde disparue, une dizaine de gouttes de sueurs supplémentaires se répandent sur nos fronts respectifs.

22h30. Une espèce de bédouin moderne à calot vert intervient et annonce froidement à notre sage femme que l’arrivée de la promise ne se fera que demain. C’est sur ces paroles lapidaires et sur son lit de convalescence que ma baleine gagne lentement le large hospitalier vers une chambre plus cosy. La nuit s’allonge agitée jusqu’au petit matin par de petits cris tantôt graves et rauques, tantôt aigus et stridents. Nous ne dormons pas et nos valises au pied du lit se réfugient lentement sous nos yeux. En fin de matinée, les spasmes s’espacent et repus nous nous assoupissons. Et elle à l’intérieur du grand tout, sommeille-t-elle aussi ? Sachant qu’elle ne vit pas encore complètement, mon cétacé et moi concluons qu’elle s’accorde une pause avant le sprint final.

Je me réveille quelques minutes avant elle. Je la regarde. Malgré ses traits tirés et son visage angoissé, elle semble maintenant plus paisible. Tandis que je m’asperge le visage d’eau glacée, elle se réveille et examine attentivement la montagne flottante qui remonte jusqu’à l’orée de ses volumineux seins. Notre future fille est là au chaud, encore couvée mais prête à jaillir.. Elle n’a pas eu le temps de décrocher un mot émouvant sur la situation que les contractions redoublent d’intensité. Face à ces douleurs plus pointues, je sens bien alors que le moment se fait imminent.

A partir de là, tout s’accélère. Sage-femmes, gynécologue, anesthésiste, infirmières. De notre relative tranquillité, nous nous retrouvons entourer d’une troupe de farfadets excités qui gigotent dans tous les sens. Je saisis sa main pour lui confisquer un peu de douleur mais je ne sens désespérément rien si ce n’est nos cœurs qui accélèrent à chaque poussée suffocante. Je perds la notion du temps et ne sais plus que faire pour soulager ses souffrances sur lesquelles, je m’aperçois vite, je n’ai aucune prise. Ma main crispée dans la sienne, à la limite de la crampe de phalanges, je me contente bêtement de grimacer puis de répéter comme un perroquet les indications du médecin. L’imitation du petit chien me parait grotesque mais je me surprends à singer ma femme expulsant des « tchou-tchou » haletants plus proches d’un train de fret que d’un canidé érudit. Le travail, comme ils disent, fait son chemin tandis que son visage se délivre peu à peu des traces de la nuit. La livraison est proche. De deux, nous allons passer à trois. Je ne pense évidemment pas au choc qui va survenir dans les prochaines minutes.

Tandis que mon cétacé lâche un dernier râle digne des plus grands prédateurs terrestres, la montagne flottante s’esclaffe sous mes yeux ébaubis. Je n’ose pas regarder plus bas. J’entends un bruit plasmatique dégoulinant, un peu comme la conserve de la veille, et dans la foulée, apparaît un être nain recouvert d’une fine membrane transparente. Cet être sorti d’un trou noir, cette fille, notre fille portée par des mains vertes caoutchoutées s’échoue tendrement sur la poitrine libérée de ma femme.

Il est 16h05, dimanche 4 avril 1999. Camille est née et nous avons oublié de nettoyer l’évier souillé de cassoulet.

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Entre vignes et télévision

image Je dois avoir une douzaine d’années, peut être un peu plus. C’est l’été et comme tous les étés, je me sens seul dans le village. Je pars rarement en vacances. Mes parents travaillent beaucoup et n’attachent pas beaucoup d’importance aux congés ou autres détentes comme si prendre du bon temps était pour eux une notion justement hors du temps. Leurs occupations extra-professionnelles demeurent simples mais m’ennuient profondément. Mon père possède quelques hectares de vignes dans lesquelles il passe l’ensemble de son temps libre. Débroussaillage, préparation aux vendanges de septembre, et quelques autres activités dont je ne saisis pas le sens ni l’utilité. Ma mère n’a pour ainsi dire aucun loisir à part regarder la télévision figée devant les chiffres et les lettres en admiratrice transie pour Patrice Laffont. Plus tard, elle lui préférera Julien Lepers et son « questions pour un champion » Entre deux émissions, elle complète sa pseudo-passion pour les lettres en faisant les grilles de mots fléchés de Monsieur Duclos. Tout un programme !

Et moi, au milieu, je les regarde vivre en parallèle sans grand engouement pour leurs occupations. Alors je sors beaucoup. Je vais traîner au bar du village. J’adore regarder les vieux jouer à la belote. Ils s’engueulent toujours copieusement pour un trèfle, un carreau ou un pique. Je ne comprends pas encore les règles mais leurs joutes pagnolesques me ravissent. A vingt heures maximums, il faut que je sois rentré pour le dîner. Fissa je grimpe à la cuisine au premier étage et je m’assois sagement à la table pour le repas sacré. Le silence se fait et nous mangeons en une demi-heure. Quelques copains comme moi esseulés viennent le soir après le dîner et sur le quai, en bordure de la rivière, nous rions bêtement. Nous plaisantons grassement en rivalisant comme des coqs pour savoir qui va sortir avec LA fille, starlette du camping voisin. Plus pragmatiques, nous nous questionnons parfois sur nos changements physiques, sur nos poils pubiens naissants ou sur notre acné cruelle.

Je regagne la maison vers vingt-deux heures. Papa est assoupi dans son rocking-chair. Il ronfle une fois sur deux, paraissant s’étouffer à chaque respiration. Sur son pantalon, des traces ocres de terre de vigne sont témoins de son labeur journalier. A la télévision, Interville touche à sa fin, St Amans va sûrement remporter le match face à Villemagnet. Maman avachie sur la table de la cuisine dort déjà sur son cahier de mots fléchés, un bras ballant, l’autre en guise d’oreiller. Elle va se réveiller plus tard dans la soirée avec la trace de télé7jeux sur la joue.

Je me faufile et sur la pointe des pieds, j’atteins ma chambre. Et là, dans mon repaire, accoudé à la fenêtre, je lève la tête au ciel à la recherche de l’air pur laissé au bord de la rivière. Entre la lune et le clocher, je rêve de vacances entre copains, loin des vignes alignées, des vachettes de Guy Lux et du « compte est bon » de Patrice Laffont.

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Palpitations tactiles et sueurs de souris (10)

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[ L’ouverture des possibles (9) ] Voilà deux heures que Cassandre est couchée. Impossible de trouver le sommeil. Les mots d’Alvin pourtant simples et discrets virevoltent dans sa tête, s’entrecroisent, perdent leur sens et éveillent les siens. Son corps se raidit, ses yeux grands ouverts sur le noir et sa tête enfouie dans l’oreiller, elle se demande pourquoi tant de distances les séparent encore. Par un plissement nerveux, elle referme ses paupières avec force. L’écran comme un hologramme est là, sous ses yeux, dans ses pensées, éclaireur permanent de cette nuit creuse. Elle n’arrive pas à penser à autre chose et le commentaire d’Alvin se fixe sous ses cils comme un dilemme obsédant. Répondre maintenant ou plus tard et répondre quoi ?

Son notebook posé à coté d’elle l’appelle. Il faut qu’elle réagisse. Peu importe l’heure, peu importe ce qu’il va penser de cette réponse hâtive. Elle ouvre à nouveau l’appareil, presse le bouton et rejoint les pages de son blog pour relire une énième fois les mots d’Alvin. Deux ou trois fois, les yeux rougis par la fatigue, elle va mentaliser sa réponse, y revenir, la détourner, l’effacer de sa mémoire pour ne plus y penser pour enfin se décider à cliquer sur le lien mentionné sous l’ancre Alvin. Une fraction de seconde et elle se retrouve sur son blog, chez lui, dans son univers. Comme lui, elle fait défiler tous les billets, scrute les archives et choisit le premier billet du blog, au fond de tout et à l’abri des indiscrets. Son clavier s’affole et le désordre s’emballe sous sa poitrine. Palpitations tactiles et sueur de souris, les mains moites et les idées emmêlées, les mêmes lettres se bousculent dans un imbroglio de mots craintifs. Plusieurs entames de phrases et plusieurs reculs de la touche « retour arrière » vont batailler dans sa tête et sur l’écran qui clignotent de noir et de blanc pendant de longues minutes.

Enfin satisfaite, la flèche tremblante de la souris s’avance vers le bouton « publier ». Son doigt hésite encore quelques secondes sur le bouton gauche, glisse sur le plastique fin, survole la surface inquiet des conséquences pour enfin appuyer fortement et envoyer le message. « Votre commentaire a été publié ». Cassandre débusque une long souffle de soulagement époumoné par des scories d’incertitude. Bien sûr, quelques respirations et déjà elle regrette la syntaxe, larmoie sur le manque de spontanéité, sur les carences de son style, l’effleurement de ses pensées et les termes employés. Le trop, le pas assez. A la fois lasse et satisfaite d’être enfin passée à l’action, c’est dans un sentiment contrasté qu’elle referme l’écran par peur de lire trop vite l’éventuelle réponse.

Assise en tailleur dans son lit, l’ordinateur pressé contre sa poitrine, elle lève les yeux au plafond et se mordille les lèvres. L’apaisement n’aura duré que quelques instants. Sur sa table de nuit, son téléphone mobile vibre…

A suivre…

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L’occasion de montrer sa chatte

Nicolas qui ne connaît pas vraiment les chats me tague avec les deux questions ci-dessous :

« Le blogueur est-il plutôt chien-chien à sa mémère, ou chat toutes griffes dehors ? Existe-t-il un lien entre l'animal de compagnie du blogueur et son style de blog ? »

C’est l’occasion idéale de faire un trou béant dans ce blog et de vous remontrer ma chatte!

Comme on le constate aisément sur cette vidéo, ce n'est pas moi mais bien ELLE Tweetie la chatoune qui blogue ! C’est mon “animal nègre” en somme !

(Bon là, je vous l’accorde, elle a abusé sur le titre du billet. Sale bête !)

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Aérien

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Aérien. Je me sens aérien ce matin, libre de tout mouvement à tel point que je m’autorise à ne pas en faire. Ne pas bouger surtout, laisser le jour s’ouvrir tout seul. Alors je ‘grasse-matine’, d’idées éthérées en gestes chassés. Mon lit est le théâtre de cette nonchalance matineuse. Mes mains rejoignent ma nuque, s’assemblent, s’écartent, jouent de leurs doigts pour délier mes pensées et les yeux mi-clos, je continue à rêver éveillé. Par la fenêtre de ma chambre, un entrefilet de vie, celle qui éclot pour les vaillants qui ont brisé leur nuit. Moi, je le regarde ce jour, ne le prend pas comme il vient, je le laisse réchauffer les braves qui en ont tant besoin. Mes pieds se découvrent d’un roulis imprécis excités par des orteils recroquevillés qui veulent garder le chaud de la couche. Tout mon corps se relâche et défie l’aube qui perce de me sortir de cette flemme.

D’un étirement camarade, l’alangui retombe dans les draps. Je pivote, plonge ma face creusée dans l’oreiller et referme des yeux qui ne luttent plus contre l’ouverture du jour. Bleu. Patiné de bleu. Céleste en somme pour un réveil aérien. M’éloigner du gris quotidien que je sursois et dans cette échappée, retrouver l’azur naturel du ciel. C’est dans cet esprit que désormais mes idées fumeuses vagabondent. Je crois bien que je rêve à nouveau. Je vole même, c’est incroyable ! Je ne sens plus mon poids peser sur le lit, je m’élève, virevolte dans des spirales bleutées tout en accaparant ma conscience à retenir ce moment de plénitude. Variation d’altitude, je redescends gorgé de ciel, rase le sol, file entre les pièces de la maison laissant une traînée bleutée qui marque les courbes de mon parcours. A une vitesse vertigineuse, je survole mon lit vide et passe par la fenêtre pour enfin atterrir nu comme un ver sur la terrasse. Devant moi, un stylo à plume bleue, une table de jardin aux reflets cobalt, une tasse de café chaud avec un nuage de lait et une page vierge comme un drap blanc. Ce matin, je vais écrire mes rêves.

Ce texte est ma participation au jeu d'écriture n°4 du blog à mille mains. Le principe du jeu est simple : à partir de cette photo, chacun(e) écrit un texte et le publie sur son blog. La seule contrainte est de s'inspirer de cette photo. Les textes peuvent prendre la forme, le style, la longueur que vous souhaitez. J’invite Colombine, la citadine, Epamin’, Murièle et tous les autres qui le souhaitent à lâcher leur prose ! :)

Illustation : Thé Citron

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Les Poussegrain —4 #VasesCommunicants

image Résumé des épisodes précédents:
C'est une époque où l'Europe est enceinte de Napoléon, mais elle ne le sait pas encore. L'histoire se déroule aux armées, côté intendance libérale —l'usage étant alors d'autoriser le petit commerce à pallier les carences de l'ordinaire du soldat. Le petit Juste Poussegrain tombe orphelin de père peu après sa naissance. Sa maman le ramasse, quoiqu'elle eût préféré une fille pour l'épauler plus tard dans son beau métier de vivandière. Cependant, la mère Poussegrain éduque l'enfant de son mieux ; elle lui obtient un jour, sans l'avoir sollicité, la faveur d'un tirement d'oreille de la main même du général Bonaparte…

Dès que le gosse fut en âge de se rendre utile, la vivandière le mit à trier les lentilles, et eut à cœur de l’initier aux servitudes du métier à mesure qu’il grandissait. À treize ans, il avait les mains calleuses et besognait comme un brave petit homme. On était alors en pleine guerre de la quatrième coalition contre les Prussiens, les Anglais, et les Russes. Au bivouac, Juste installait l’auvent de toile à l’arrière du chariot, dressait sur des tréteaux la planche épaisse de chêne qui tenait lieu de table, sortait les chaudrons, coupait ou ramassait du bois, puisait l’eau à la rivière, entretenait le feu, touillait la soupe, servait la troupe, enlevait les cendres, faisait la plonge et la lessive, étendait le linge, pansait les chevaux, essuyait du matin au soir les taloches de la Poussegrain qui le traitait ostensiblement en fille afin de l’humilier, l’appelant à tout bout de champ Justine ou salope, ce qui valait parfois au gamin le regard torve d’un grenadier de la clientèle.

Quand l’armée remportait une victoire et que vivandiers, vivandières et filles à soldats suivaient son train jusqu’aux portes d’une ville conquise, elle envoyait le gamin en avant-garde s’associer au pillage de la troupe, car en prenant de l’âge, elle souffrait des articulations et ne grimpait plus aussi aisément les escaliers qu’autrefois. Il advenait aussi souvent que l’on restât à piétiner aux abords de hameaux pouilleux, réduit à picorer les cadavres d’un champ de bataille en compagnie des corbeaux. La Poussegrain entraînait Juste de corps en corps.

« Occupe-toi du Prussien, là-bas, moi je vais faire ce petit lieutenant.

― Le mien bouge encore, mère…

― C’est une impression que t'as.

― Il me regarde, je vous dis !

― Retourne-le, il te verra plus, idiote. Quelle histoire, pour un gars qui sera crevé avant une heure ! »

Juste apprit à fouiller les poches et les cartouchières, à retirer la bague d’un doigt sans perdre de temps à s’émouvoir d’un dernier soupir. Il devint habile à se faufiler mine de rien dans une maison, parmi les soudards au viol et au pillage, et à repérer du premier coup d’œil ce qui satisferait sa mère : l’or, l’argent sous toutes les formes, la soie, la laine neuve, le jambon fumé, un flacon de schnaps…

Selon toute logique, ces activités de prédateur auraient dû endurcir le gamin à l’extrême ; miraculeusement il n’en était rien, Juste se donnait un mal de chien pour gagner le seul amour de sa mère, en dépit d’un dégoût grandissant de cette existence. Il agissait en automate, aveugle et sourd aux souffrances du monde pour ne pas s’abandonner à l’épouvante, à cette terreur qui le faisait surgir hurlant du sommeil et s’agripper comme un noyé à la Poussegrain.

Ils partageaient la même paillasse parce qu’elle détestait dormir seule, sans doute son unique faiblesse ―elle trouvait que la solitude au lit préfigurait celle de la tombe. Le plus souvent, elle matait ses cauchemars d’une rebuffade, mais l’attirait quelquefois contre son gros ventre avec des grommellements presque affectueux. Il se rendormait là, apaisé par ces tiédeurs inoffensives qui lui tenaient lieu de bien-être. Il se sentait à l’abri près de sa mère-laie, permanente et sûre, cette grande gueule capable d’intimider une escouade d’ivrognes, plus savante qu’un officier sur le chaos des temps dont elle ne semblait jamais étonnée.

Pourtant, la bataille d’Eylau réussit à couper le sifflet et l’appétit de la Poussegrain. Elle ne gardait aucun souvenir d’une boucherie comparable ; partout du sang, de la viande, les hommes mêlés aux chevaux dans la mort ; par dizaines de milliers des jeunes Français, des jeunes Prussiens, des jeunes Russes, estropiés, aveuglés, perforés, éventrés, décérébrés, démembrés, déchirés, éparpillés. La vivandière en resta mélancolique plus d’une semaine.

(à suivre)

Ce billet a été rédigé par le coucou que je reçois aujourd’hui dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre ce chemin pour aller lire mon billet publié chez lui.

Voici la liste des autres participants à ces vases communicants de mai :

France Burghelle Rey et Morgan Riet
Anthony Poiraudeau et Loran Bart
Anna de Sandre et Francesco Pittau
Mathilde Roux et Anne-Charlotte Chéron
Michèle Dujardin et Daniel Bourrion
Jean Prod'hom et Arnaud Maïsetti
Antonio A.Casili et Gaby David (english)
Michel Brosseau et Christine Jeanney
Matthieu Duperrex et Pierre Ménard
Joachim Séné et Franck Garot
tiers livre et kill me Sarah
Juliette Mezenc et Ruelles
Cécile Portier et Luc Lamy
Chez Jeanne et MatRo7i
Landry Jutier et notes&parses
Piero Cohen-Hadria ou http://sauvageana.blogspot.com et pendant le week-end
Florence Noël et Juliette Zara
Marianne Jaeglé (Décablog) et Brigetoun (Paumée)

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De ses terres

De ses terresIl faisait trop froid ces mercredis d’hiver où il m’accompagnait dans sa vigne la plus haute. Agrippé aux coteaux arides, j’étais minuscule au milieu de ces hectares de schiste étendus à perte de vue. Toutes ces rangées rectilignes de ceps rachitiques me donnaient la nausée. Chacun d'eux était rehaussé d’un bouquet défraîchi de sarments nus. Rameaux encore en bataille, rebelles bien qu'improductifs et agonisants. La vigne avait donné ses fruits puis lentement perdu ses feuilles pour ne ressembler maintenant qu‘à un vaste champ de brouillonnes et mornes ramures. Ce paysage affligeant me procurait une profonde tristesse. Mais il fallait en finir avec ces rebuts. Afin que la vie reprenne, il était nécessaire de nettoyer en donnant les derniers coups de riflard ; primordial de tailler un à un tous les pieds de vigne, bien à ras au-dessous du deuxième œil de chaque sarment. Dame nature ferait le reste plus tard et donnerait nouvelle vigueur à la souche porteuse et relance au cycle créateur.

Mais il était trop tôt et ce spectacle de dévastation, cette nature amollie me paralysaient. Je regardais au loin s’éloigner la voiture. Je devais - c’était ma mission de fils - travailler deux heures ce matin, minimum. Je comptais déjà les minutes enfuies dans ce paysage dépouillé. L’anxiété grondait dans mon ventre pour remonter jusqu’à ma gorge congestionnée. Je réajustais mon bonnet en laine pour calfeutrer mes oreilles du froid. Mes yeux piqués par le froid perlaient quelques tièdes suintes lacrymales qui embuaient mon visage transi. Le mistral descendait des couloirs de la montagne noire et violemment balayait la terre asséchée et mon allant déjà en berne. Je ne pouvais pas rester là. Trop d’oppression malgré l'espace, trop de silence malgré l'air criant sur mon visage.

Saturé par cette langueur angoissante, je m’imposais pourtant à entreprendre le premier cep. Les grands ciseaux fraîchement aiguisés élaguaient les sarments à la perfection. Le manche en bois écaillé me râpait les mains. Chaque pression déclenchait une douleur dans mes phalanges et un bruit métallique résonnait dans l’immensité de l’espace pour revenir châtier mes oreilles ourlées dans la laine. Un pied puis un autre et au sol, tombaient peu à peu les cadavres des miséreux arçons arrachés à leur mère nourricière. Cela ne faisait qu’ajouter du fiel à l’acrimonie ambiante. Les minutes ne passaient pas. Je n’avançais pas. Mon contrat moral conclu tacitement avec mon géniteur taraudait mon exaspération. Et de m’interroger sur ma place dans ce tableau de désolation, sur le plaisir que mon père pouvait trouver à un tel travail obscur.

Une heure tout au plus. Juste la moitié du temps défini par l’autorité pour donner un cadre à l’exécution de la tâche et je décidais de renoncer. Je comptais le nombre de ceps vaincus. Cela ne faisait qu’une vingtaine de rangées. A peine un dixième de la vigne était débarrassé de ses boyaux défunts. Clairsemés, ils jonchaient la terre ocre sous mes pas incertains et dessinaient déjà ceux assurés de mon père qui, le soir venu, viendrait contrôler le travail effectué. Je redescendais à pieds, regagnais honteux la maison mais heureux de m'être extrait de la contrainte et exempté d’une heure de la tristesse des lieux.
Aucune remontrance ne m'était infligée. Mon père ne disait jamais mot de mes missions bâclées.

De ses terres je garde aujourd’hui une douceur amère. Au savoureux souvenir de l’homme en communion avec son vignoble se confronte la sensation âcre d’une transmission de passion inaboutie. Il aurait tant aimé que je sois à son image. Il a tant œuvré pour me faire partager sa besogne élevée à un plaisir intense. Chaque saison amenait son lot de découvertes paysannes. De la taille des ceps de vignes en hiver à la vendange des fruits de son labeur en automne, il n’a eu de cesse de m’apprendre, de me communiquer son goût de l’authentique, de m’inoculer le travail solitaire et humble de sa glèbe.
Et ses yeux tantôt lumineux, tantôt désabusés, ont suivi mon adolescence égarée dans une ambiguïté persistante. Entre respect paternel, action et soutien que je devais lui apporter et rébellion incessante sur un travail assommant auquel je ne voulais me soumettre.

Texte publié initialement sur le blog aedificavit d’Isabelle Butterlin dans le cadre des vases communicants. Je vous conseille d’ailleurs de lire sa série de billets intitulée carnets tokyoïtes. Pour la prochaine session de mai qui aura lieu vendredi prochain, j’aurais le plaisir de recevoir ici les pages retrouvées, paroles croisées du coucou de claviers.

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Bloguer c'est bio, ou bien ?

image Ce matin, où tout semble bien se passer, je me heurte au coin de la rue à une jeune femme, tête en l’air et affublée d’un porte document à la Jean Luc Delarue. Au coin de la rue, un clone féminin de Delarue, c’est incongru, vous en conviendrez.

Je m’excuse poliment, l’aide à ramasser ses feuilles éparpillées sur le trottoir et en me relevant, je la reconnais. Fichtre ! Ce n’est pas Mme Delarue mais bien Mme De la Sexualité, herself : Zoridae de son prénom !

Très étonné, je balbutie quelques mots incompréhensibles et elle, droite dans ses baskets roses, me propose de répondre à un micro-trottoir pour alimenter « le plafond » son blog-annexe. Ravi, j’accepte sa proposition.

  • Zoridae  : Votre prénom ?
  • Arf : αяf ! A, R, F, comme ça se prononce …
  • Z : Age ?
  • A : Mon âge ? Vieux ! 40 ans quoi…

Madame Zoridae de la Sexualité me présente alors une petite moue m’intimant un « mais naaan ! c’est pas vieux 40 ans ! » Mais elle ne dit mot..

  • A : Ce n’est pas vieux ?! C’est gentil …
  • Z : Votre profession Monsieur αяf
  • A : Blogueur et de façon dilettante, je travaille pour une société de cosmétiques.
  • Z : Très bien, alors pour vous Monsieur αяf, bloguer c’est bio ou bien ?

Nom de dieu, c’est quoi cette question ? Zoridae de la Sexualité n’est plus ce qu’elle était ; ça fait des ravages quand même de ne plus bloguer ou si peu. Tant de temps coupée de la blogosphère l’a fait dérailler. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Que faire ? Lui répondre et entrer dans son délire ou prendre le sujet à rebrousse poil et tenter une réponse approximative. Bon, pas de réflexion excessive, je me lance.

  • A : Bien, écoutez, pour ma part, bloguer peut s’avérer bio comme bien suivant les époques, le temps, l’espace et le taux de consommation de la betterave rouge. Je m’explique. Il y a des périodes où étant fort enthousiaste, je consomme énormément de blogs pas toujours très digestes et d’origine plutôt douteuse. Certainement qu’au passage, je publie même quelques billets remplis de pesticides ou autres substances néfastes pour la santé et l’environnement. Je ne compte pas non plus les matériaux improbables utilisés dans les mots absorbés ni les corps gras véhiculés par les photos publiées. Je suis dans ces moments là, un hyper-consommateur d’informations blogguiennes et ne fais guère attention à l’origine des denrées scripturales ingérées. Je vous l’accorde, ce n’est pas très raisonnable. C’est mon coté « ou bien » voire « pas bien ».
    Parfois, plus calme et avec un taux de stress diminué par la chaleur des beaux jours, je me pose sur des pages plus clémentes qui semblent avoir été construites en matériaux recyclables. Je goûte alors, avec ravissement, à des mots raffinés ; certains paraissent mêmes artisanaux, presque roulés sous les aisselles. Estampillés Max Havelaar, certains blogs, en résines de pins véritables, sentent presque le thym et la farigoulette. Je me promène alors en toute quiétude, certain du bien fait et de l’appellation d’origine contrôlée des mots et échanges employés. C’est frais, c’est gai, cela ne mange pas de pain et n’attaque point la religion. Un vrai bonheur. Mais alors attention, lorsque je suis dans ces contrées, toujours je m’assure de la véracité de leur présentation bio. Je suis toujours le lien qui m’emmène sur le « à propos de » ou le « Qui suis-je ? » afin de m’assurer de la provenance exacte du blog. Il ne s’agirait pas non plus de tromper le consommateur avec du blogueur estampillé bio qui s’avérerait être un parfait citadin importateur de mots venus de Taiwan, ou d’autres pays favorisant le travail des enfants. Toutes les vérifications faites, je me fais un plaisir de commenter en saluant l’authenticité et le bienfait des produits culturels self made présentés et me retire dans mes tranchées rupestres. Ceci est mon côté « bio nature »
  • Z : Euh… Monsieur αяf, vous semblez confondre bio, écologie, travail clandestin, commerce équitable et problèmes envirommentaux généraux, non ?
  • A : Ah oui, peut être, mais sinon, vous le connaissez à Monsieur Delarue. Non, parce que j’aimerais bien assister à une de ces émissions culturelles là. Vous savez « Toute une histoire » ou même « Ca se discute » ? Vous n’aimez pas vous les betteraves rouges ?
  • Z : Oui mais non, je ne le connais pas. Les betteraves ? si, si ! Merci Monsieur αяf d’avoir répondu à mon micro-trottoir. Au revoir !

Interview un peu folle déjà publiée le 12/07/09 sur le blog « le plafond » que je vous invite vivement à lire ! Avaient également répondu Desiderio Gusto, 53 ans, écrivain de couleur et en bâtiment et Nicolas, 43 ans, cadre à la Comète.

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Trois semaines en glossolalie

convoi des glossolales

Jeudi 15 avril 2010
Et le temps se suspend, s’étire et se recompose. Les nuits s'étendent et les matins se rognent. C’est le temps des vacances, des brises d’avril qui dévoilent leur fil. Lever tard, coucher tard. Du cordeau tendu, les viscères trop sollicités se détendent, respirent à la faveur d’un filet de lumière nouvelle. Au creux du ventre, les liquides circulent, permettent aux idées enfouies dans leur creux d’éclore enfin sans parasite. Au fil des heures, l’oppression expire et l’énergie vitale reprend son souffle au milieu d’un grand tout.  Se réaligner depuis son centre, disent certains. Terre, ciel, droit dans ses boots, par une parabole cosmique une réconciliation avec les éléments conjure le sort de l’anxiété moderne. Légers spasmes. Deux jours à peine mais déjà le corps reprend le contrôle sur la tête dans une évacuation inopinée de maux récurrents. Distance bienfaitrice ou ajournement malin ? Peu importe, au repos, des images nonchalantes baignent allégrement dans un apaisement nécessaire.

Jeudi 22 avril 2010
Sans savoir pourquoi ni comment, elle s’immisce en toi. Parasite virulent, elle dissimule ton vrai visage et le laisse figer dans un reflet grisâtre. L’ensemble de ton corps tente bien de décoincer quelques zygomatiques paresseux. Mais c'est peine perdue, ton nœud central ne dévoile aucun rictus salvateur. Tenaillant ton ventre, elle tourne autour de toi et t'assène pléthore de fausses vérités sur l’avenir.  Heureusement, parfois, son pendant inverse exerce sur toi une telle pression euphorique que ton corps soudain se relâche. Dans ces moments là, tu la crois disparue à jamais. C’est mal connaître son pouvoir de résistance. Elle est là, présente, ubiquiste, prête à lâcher à tout moment ses toxines et lorsque tes défenses sont affaiblies, elle accomplit à nouveau son travail, tel un démon à l’affût de la possession de ton âme.

Jeudi 29 avril 2010
Suis las mais plus là. Étrange sensation d'être à l'extérieur de moi, juste au-dessus. Me lorgne, me file, me trouve excentré, hors du jeu, en réparation, juste dans la surface. Fermeture des pores, expulsion, répulsion, harmonisation, voilà que les mots se bousculent, c'est le foutoir. Et ne suis toujours pas là. Inspirer, expirer, respirer, voilà l'ordre de verbalisation. Pas de procès, juste prononcer, évoquer, dire, être au plus prés de. Et me regarde de mon haut. Ah ! Suis là ou presque ! C’est confus. Perception approximative d'un état, déni, rationalisation, bulle et re-bulle. Mon moi sans émoi se sent sans moi. Zoom arrière, gravitent quelques particules d'envie, les vois mais pas encore moi. Division de moi, schizoïde déstructuré, me sens éparpillé façon puzzle. Reste à rassembler, compter les pièces et retrouver mon Je.

Les derniers paragraphes publiés tous les jeudis sur le blog collectif, le convoi des glossolales.

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