Flemme

Cet air au piano
qui sort de la rue
pour monter les étages,
s’arrêter à la fenêtre,
badiner un peu 
avec un reste de nuit,

cet air au piano qui, 
après avoir sucé leurs lobes,
me saute dans les oreilles,
pourrait bien être 
le meilleur prétexte
pour se recoucher.
  • 24.6.26

On oublie

On oublie souvent que l’on a aimé
un être, un arbre, un silence.
Puis vient un sourire, le vent,
une résonance — et l’on revoit

le visage dans le sourire,
l’arbre dans le vent, le silence
que la résonance partage avec nous ;
tous ces atours qui nous font aimer.
  • 28.3.26

Mal soigné

Le sourire descend
pour se coller à la table. 
On range vite les jouets
dans la caisse en bois.

On cherche dans l’air
quelques fils à dénouer,
des mots d’apaisement,
des formes pour continuer.

Les regards n’osent plus
passer les paupières ;
on aimerait lui pardonner
ses hérédités mal soignées,

quand papa gronde.
  • 20.3.26

Misèèère

Tu as des misères
à te faire pardonner, disait ma mère,
quand je rentrais tard le samedi soir.

(Les misères, pour elle,
signifiaient des bêtises)

Petite nuit dans le couloir,
au bout : sa chambre 
avec la lumière sous la porte,
mon haleine sur les murs,
ma barbe de tabac et d’alcool, 

j'avais des misères, oui,
quelques fleurs dans la tête :
m’a-t-elle pardonné ?
  • 13.2.26

Hoquet

L’enfance boit la tasse,
c’est souvent le soir
que revient le hoquet
au souvenir des crépuscules ratés. 

Le besoin d’amour boude
dans la soupe, la cuillère 
remue au fond les peurs 
séchées comme des algues. 

Le soleil descend
avec moi sous la table,  
voudrais l’eau qui enveloppe,
ne jamais avoir bu la tasse. 

2023
  • 3.2.26

Mamé au corps qui tombe

Tu œuvres dans la souillarde
à dégager le fatras
amassé par le temps.

Sur la table se posent
ta voix, ta colère,
ta vie de gabatch. 

Mamé au corps qui tombe
à la peau élastique,
au cœur de tombe. 

Tu ranges des siècles,
des casseroles sans queue,
des marmites et poêles de rouille.

— tu souffres de tant de poids.

2020
  • 29.1.26

Le béal

Au village, je me demande si coule encore ce ruisseau couleur olive qui longeait la rue droite vers la rivière. 

On l’appelait le béal, simple canal d’irrigation pour les jardins voisins. Mot issu de Besal ou Bial en Occitan, de cette langue qui vient et revient sur mes lèvres poser des sourires.

Au village, je me demande si les enfants  poussent toujours sur le béal ces embarcations de feuilles mortes où naissent les souvenirs.

2019
  • 19.10.25

Au bistrot

Je suis au bistrot de Jeannot, avec le Marcel puis le Robert, arrimés au comptoir comme deux esquifs au port, un jour de tempête.
Il y a des coupelles de cacahuètes qui trempent dans l’eau croupie, des cendriers jaunes en triangle avec Ricard inscrit autour.

Il y a de la fumée jusque dans les oreilles, Michel Sardou dans le juke-box, et mon Marcel et mon Robert, ces bastringues, tanguent sur les tabourets avec leurs taches rouges dans les yeux, leurs haleines d’alligators et leur cancer plié entre les dents.
On a de la tendresse pour les olives noires toutes fripées, et pour les salades que racontent Marcel et Robert : à toi, à moi, à qui dira la plus grosse connerie.

Je dénoyaute des souvenirs, peinard, en butant le flipper — celui à afficheurs à rouleaux, avec le chanteur de Kiss au milieu, qui tire sa longue langue.
Je suis là, avec eux, à écrire ces mots, quand ça fait tilt dans ma tête : tant que je suis au bistrot de Jeannot, à claquer les extra-balles du souvenir, le Marcel et le Robert ne sont pas vraiment morts.

2023
  • 7.10.25

Éclat

Un éclat de lumière
ferme la vue de la fenêtre.
Tes yeux se mettent à courir 
dans la chambre, à chercher
une ombre où apaiser le regard. 

Tu brûles du dedans, 
ta peau reste aux abois,
frissons et nouvelle rosée
sur l’écorce de nos mémoires. 

L’éclat d’un souvenir
entrouvre nos draps défaits :
tu parles un peu de la lumière
et de ton feu une joie neuve
s’empare de notre arbre.

2019
  • 13.9.25

Sur la digue

On a voulu tremper la lune
dans le ciel le plus sombre,

asseoir la nuit sur la digue
comme au bord d’un café noir,

décocher un sourire pour voir
si l’espoir ricochait dans l’eau,

puis on est parti sans rien dire,
une mélancolie sucrée sur les lèvres.

2017
  • 10.8.25

Manège

Le manège tourne.

Un camion de pompiers,
un oiseau à hélice,
une voiture de police,
une odeur de poussière,
un pompon à franges.

Un œil suit le mouvement.

Une pomme d'amour
un rouge aux joues,
un peu de sucre,
un sourire perdu,
un rien de vent.

La tête tourne.

Est-ce une fuite
de chevaucher l'enfance ?

2017
  • 5.7.25

Mémoire des rives

Il passe son temps à nettoyer les bords de l’eau. Cette eau vive, après les pluies, charrie toutes sortes d’immondices, de branches, de boue mêlée aux herbes — une mélasse qui s’agglutine et fait barrage.
Il faut, dit-il, créer le passage à grands coups de pelle, élaguer les arbres pour éviter que ne s’ajoutent des branches aux branches venues d’ailleurs, de la mélasse à la mélasse des montagnes.
Son front porte haut dans ces moments-là. Il est le sauveur des eaux avant qu’en été, elles ne se taisent. Que le ruisseau s’éteigne. Que l’eau ne coure plus, qu’elle laisse place à une terre sèche parcheminée de crevasses. Certains lui disent que son travail ne sert à rien, qu’il faut laisser faire la nature. Que l’eau passe et se calme. Mais rien n’y fait. Il passe son temps à nettoyer les ravines.
Il sait ce que retient la mémoire des rives.

2021
  • 29.6.25