Chère application - 27 juin

Chère application,

Lundi 27 juin. J’ai passé une partie du week-end à chercher un petit mot que je n’ai pas encore trouvé et l’autre, à lire P.R.O.T.O..C.O.L de Stéphane Vanderhaeghe publié chez Quidam éditeur, un pavé de 562 pages. Je n’ai lu que les cent premières. Je sens que ce livre va me suivre une bonne partie du mois de juillet. Le mystère est installé, une pléthore de personnages aussi. Malgré le volume, l’auteur me tient bien dans les mains. À suivre.  

Lundi 27 juin. Quel sera le protocole aujourd’hui ? Dans quelle matrice vais-je évoluer ? Chaque jour a son engagement, son contrat, sa charte. Au bout, il me faudra remplir un formulaire détaillant les points forts des heures écoulées, les plus faibles à corriger, signer en bas de la page. Puis demain recommencer un nouveau protocole. Ce n’est pas de la technocratie. C’est le chemin dans lequel je me suis engagé. Je crois que l’on agit tous comme cela. 

Lundi 27 juin. 
J’ai bâillé trois fois 
bu deux cafés 
gratté mon nez 
mon cuir chevelu
raclé ma gorge 
envisagé la journée
formulé des choses 
Je n’ai pas encore parlé. 

À demain, chère application.
  • 27.6.22

Chère application - 26 juin

Chère application,

Dimanche 26 juin. Je cherche le petit mot qui court dans ma tête depuis hier. Je tente de le rattraper, de le nommer. J’imagine d’abord sa forme. L’image qu’il pourrait prendre si j’arrivais à l’arrêter. Peu importe ses lettres, sa signification, c’est d’abord sa silhouette que j’aperçois. Il est aussi rapide que ma compréhension est lente. Une ombre suit mes pensées puis je le photographie dans sa course. Stoppé en plein élan, le mot est là, le mot vient, il se dessine. Mais rien. Il repart. Allez ! Encore un effort.  

Dimanche 26 juin. On a tous cherché un mot. On a tous senti qu’il était au bout de notre langue. Ça nous énerve, cette paresse de la mémoire. Les syllabes dansent dans notre tête mais on ne parvient pas à les agencer correctement. On voit le mot, il roule dans la bouche, on le touche avec la langue, on le bégaye, on croit qu’il va sortir mais non. 
Heureusement, il y a Google et son omniscience. Un terme, une définition même maladroite, un synonyme même un vieux cousin éloigné et le mot apparaît  par magie sur l’écran. Oui, heureusement.
Mais pour mon petit mot de ce week-end, je n’ai rien à donner à manger à Google pour le retrouver. Rien et il se défile. Tu pourrais m’aider, dévouée application ?

Dimanche 26 juin. 
Plus d’autos dans la rue 
Les oiseaux s’en émeuvent 
Passent au ras du sol 
Soûlés par le silence

À demain, chère application.
  • 26.6.22

Chère application - 25 juin

Chère application,

Samedi 25 juin. Dans l’avenue près de chez moi, il a été décidé un week-end de respiration. Exit la voiture, place aux piétons, vélos et autres trottinettes. On va fêter le début des travaux qui permettront à une nouvelle ligne de tram de remplacer définitivement la voiture. 
Les villes peu à peu se vident de l’automobile qui pue et pollue. On veut du vert et de la respiration, du calme et de la mobilité douce. 

Samedi 25 juin. La femme au balcon était là ce matin quand j’ai jeté un œil vers l’avenue pour vérifier que les voitures disparaissaient bien. Elle a soulevé un sourcil en se demandant ce que je lorgnais ainsi penché à mon balcon. Elle a resserré les jambes, s’est courbée comme si elle souhaitait se cacher. 
Je te vois ! Je te vois ! Pas la peine de tenter de disparaître. Calme-toi et respire, il va faire tout doux. 

Samedi 25 juin. 
Un petit mot court dans ma tête
Je ne sais pas qui il est 
Une syllabe, deux peut-être 
Il avance avec ses petites jambes
Je n’arrive pas à le rattraper

À demain, chère application.
  • 25.6.22

Chère application - 24 juin

Chère application,

Vendredi 24 juin. Le séminaire a Gruissan-Plage se termine. Nous rentrons. Le train vibrionne dans les oreilles et appuie trop fort sur le souvenir des très bons vins de la Clape. 
On aura dansé sur les tubes des années 80, fait du char à voile sans vent, de l’accrobranche. On n’aura pas échappé au jeu. On aura écouté auparavant la réunion de motivation, studieusement. On aura remarqué une phrase creuse : « On ne pilote pas le développement de la valeur ». On aura bien souri. 

Vendredi 24 juin. Je ne pilote plus grand chose ce matin. Je rentre en me disant que mon équipe est composée de gens de valeur, compétents et sympathiques. C’est déjà ça. Quant au développement, je ne manquerai pas de t’en parler les prochaines semaines, dévouée application.  

Vendredi 24 juin. 
Le paysage file, se défile
Vignes et canaux 
Mer et vent léger
Je me laisse piloter

À demain, chère application.
  • 24.6.22

Chère application - 23 juin

Chère application,

Jeudi 23 juin. N. m’a coupé les cheveux hier soir et c’est avec les idées courtes que je me réveille. Je dois prendre un train puis un autocar pour me rendre au grand séminaire d’été de mon entreprise. On parlera Team-building en resserrant les liens par le jeu. On nous propose du char à voile ou encore un escape game. 

Jeudi 23 juin. Les managers ont eux aussi les idées courtes à ainsi reprendre des concepts anglo-saxons usés jusqu’à la moelle. J’en ai assez de tous ces termes anglais et dans le même temps, ils me font sourire. Alors va pour la construction ou reconstruction ou consolidation de l’équipe. Je ne sais plus par quels mots traduire mon sentiment. Je jouerai. Me sauverai. Tout à mon petit jeu d’échappement. 

Jeudi 23 juin. 
ASAP 
FYI
NEXT STEP 
RÉTRO PLANNING 
Cordialement 

See you soon, chère application.
  • 23.6.22

Chère application - 22 juin

Chère application,

Mercredi 22  juin. Quelque chose tremble ce matin. Les repères ne sont pas sûrs. Il est trop tôt pour organiser une pensée claire. Sur les toits, le calme s’apitoie, recueille les cris de la nuit. J’ai encore envie de me blottir sous les draps. Moi aussi me recueillir. 

Mercredi 22 juin. La nuit foule toujours le pavé alors que le petit jour s’époumone. J’ai vu grossir un arbre par la fenêtre, gonflé de la musique de la veille. Ses branches molles tombent sur les toits. Il a soif. La gueule de bois, par essence. Il n’est pas sûr. Je ne suis pas sûr. Quelque chose tremble ce matin. 

Mercredi 22 juin. 
Il y a forcément une place
pour le jour entre les toits, 
la fenêtre, la tasse de café
et les petites cendres
qui tombent sur la table. 

À demain, chère application.
  • 22.6.22

Chère application - 21 juin

Chère application,

Mardi 21 juin. J’ai parcouru des fiches, des comptes-rendus, des transferts de transferts de mails, des procédures, des plannings, des contre-plannings, des roadmaps, des passages de l’un à l’autre à qui fera briller le plus son égo. Bref, j’ai changé de boulot. 

Mardi 21 juin. J’ai été invité à des réunions, à des points cinq minutes qui durent trois heures, à des comités de suivi qui cherchent à savoir qui ils suivent, ce pourquoi ils tentent d’exister : confirmer votre participation, cliquer et envoyer, et cacher dans les sous-menus, le bouton « refuser » que personne ne voie. 

Mardi 21 juin. 
Soudain, la danse 
L’amitié après le travail 
On dit After Work 
On rit et on boit (trop)

À demain, chère application.
  • 21.6.22

Chère application - 20 juin

Chère application,

Lundi 20 juin. À une des fenêtres d’en face, je remarque que quelqu’un a changé les rideaux. Ils sont jaunes et opaques. C’est dommage.
On se réveille un peu plus nupes qu’hier. On a changé les couleurs. Il y a trop de noir à droite. C’est dommage.
Mais il fait moins chaud. C’est déjà ça. 

Lundi 20 juin. Je regarde l’heure. Un peu moins de sept heures. Je me dis que c’est une bonne heure pour changer l’eau des fleurs. Mais je n’ai pas de fleurs. Pourquoi ai-je pensé à ça ? Et voilà que j’ai une vieille chanson qui remonte : fermer les volets / et ne plus changer l'eau des fleurs / oublier qui tu étais / ne plus jamais avoir peur.
C’est bon, je l’ai dans la tête pour le reste de la journée. 

Lundi 20 juin. 
Plonger sous les draps 
et ne plus jamais remonter 
dormir sur le pont du galion 
qui s'est laissé couler
(Vous l’avez aussi ?)

À demain, chère application.
  • 20.6.22

Chère application - 19 juin

Chère application,

Dimanche 19 juin. Elles sont ma joie, ma fierté, mon sang, mes peines, mes peurs. Elles sont belles à en pleurer. Elles m’émeuvent, m’agacent, me contrarient, m’inquiètent, me quittent, me reviennent. Elle sont là tout près et si loin à la fois. Elles gagnent en sourire ce que je perds en solitude. Elles tournent dans ma tête avec leur frère comme électron libre. Elle brassent et du vent, et du cœur pour faire avancer ma pauvre barque.

Dimanche 19 juin. Je ne les vois plus, pas assez souvent. Je les perds, elles me gagnent. Je les suis, elles me poursuivent. Elles vont trop vite. Elles parlent une autre langue. Elle sont bien dans leur siècle. Je ne comprends pas tout de leurs vies. Elles se cognent, ne m’en disent rien. Se relèvent, je les accueille. Elles n’en savent rien. Je suis là à guetter leurs peines. Je me sens loin, impuissant à les aider. Je me sens proche, trop pour leur répondre en lucidité. Elles passent, battent des bras. Je les regarde s’envoler. 

Dimanche 19 juin. 
Hier soir, j’ai dîné avec mes filles. 

À demain, chère application.
  • 19.6.22

La femme au balcon LVI

Il y a une rose posée sur le balcon du second étage. Seule parmi des plantes sèches qui ont trop sué au soleil. Elle est fausse sinon elle serait fanée. 
Au premier, le balcon désespère, boit l’eau des fleurs un peu rance qui coule à petites gouttes d’un nouveau pot de fleurs jaunes. La femme au balcon l’a installé ce matin sur un gros rondin de bois qui auparavant accueillait son cendrier. Le cendrier est par terre maintenant avec ses mégots plantés en hérisson. Les balcons face à moi sont peu soignés, en général. Peu de fleurs, ni d’arbustes entretenus. Le mien ne l’est pas plus. Rien dans cette rue n’attire fleurs ou verdures. On doit se dire que chaleur et pollution ne feraient pas bon ménage avec des plantes. Trop de carbone. Trop d’air lourd, de pensées enfermées, d’œillets à nos cœurs, de fermetures dans nos yeux. 
Alors, il y a les fleurs roses ou jaunes. Vraies ou fausses pour mettre une touche de couleur comme une tentative désespérée d’égayer, de poser un soupçon de fraîcheur quand la femme au balcon, tout juste réveillée, sort enfumer la rue.
  • 18.6.22

Chère application - 18 juin

Chère application,

Samedi 18 juin. Je me suis levé cette nuit incommodé par la chaleur. J’ai lu en désordre les livres ouverts du moment. Un peu des poèmes d’Anne Sexton, traduits par Sabine Huynh, quelques pages de L’autre moitié du monde de Laurine Roux et pour finir un ou deux poèmes de Francesco Pittau tirés de ses Épissures. 
Ça n’a pas fait chuter la température mais certainement l’angoisse qui pèse souvent sur la nuit comme une vieille et grosse lune. Lire m’apaise, m’empêche de penser la réalité telle qu’elle est. Pourtant, ces auteurs ne parlent que de ça, du réel ; mais il s’agit d’un réel soigné ou ébouriffé ou encore égratigné par la littérature, par le pouvoir du style. 

Samedi 18 juin. Je pense à Trintignant ce matin, comme beaucoup d’entre nous. Traversant la douleur, il lisait, jouait la poésie pour tenir le coup, pour calmer ses angoisses et ses envies de disparaître. Il y est parvenu avec Prévert, Vian, Apollinaire, Rimbaud notamment. J’aimais beaucoup cet homme. J’aimais beaucoup son élégante mélancolie. 

Samedi 18 juin
*Je vis beaucoup avec elle. Souvent, je passe une journée avec un vers. Il y a quelques jours, c'était un vers de Rimbaud. "Je suis de la race de ceux qui chantaient dans les supplices". C'est magnifique non ! C'est dans une saison en enfer. Je peux me saouler avec les images contenues dans un seul vers. C'est une ivresse. Il y a longtemps que j'aime vraiment cela. Mais j'ai peur d'embêter les gens quand j'en parle. Ma femme est un peu allergique à la poésie. Je lui dis trois vers et elle me répond : "ça va, ça va".*
Jean-Louis Trintignant, citation lue ce matin chez Florence Noël. 

À demain, chère application.
  • 18.6.22

Chère application - 17 juin

Chère application,

Vendredi 17 juin. Le dernier jour est pour aujourd’hui. Dernier de la semaine et des quatre dernières années. Je vais passer d’un environnement de travail dit en « Open space » pour un espace dit en « Flex office ». L’un était convivial : quinze à vingt personnes autour de moi qui parlent fort, rient, se lèvent, s’assoient, partent, reviennent, s’énervent, s’endorment…. Space et bruyant. L’autre sera donc flexible, le premier arrivé choisit son poste, arrime son ordinateur portable à l’écran et travaille. Quelques personnes dans la même pièce, peu de bruit, des gens studieux, du silence et de la concentration. C’est un peu comme si je passais d’un marché de village à une église ou d’un centre commercial à une supérette bio. Flex et calme. 

Vendredi 17 juin. Est-ce que je suis plutôt Space ou Flex ? Je ne sais pas encore. Je suis souvent dans l’espace, pas sûr que je sois flexible, l’âge venant. Mais nous verrons bien. 
Ce matin, dans mon space privé, c’est-à-dire mon salon, je crois que je suis ni l’un, ni l’autre. Il fait de toute façon trop chaud pour y réfléchir. 

Vendredi 17 juin. 
Au bord de la rue se joue
un concert de klaxons sous canicule
je m’invente un espace flexible 
pour ne plus y penser. 

À demain, chère application.
  • 17.6.22

Chère application - 16 juin

Chère application,

Jeudi 16 juin. J’aime regarder les fenêtres qui s’ouvrent, s’éclairent, font apparaître silhouettes et ombres. J’aime quand elles claquent ou se balancent au vent et courants d’air. J’aime les rideaux pris dans les charnières qui volent comme des drapeaux sur les murs. J’aime les balcons, ces sas à ciel ouvert dont on ne sait jamais vraiment s’ils sont prolongement de l’intime ou petit théâtre de rue. J’aime le calme sur les toits du petit immeuble d’à-côté, mer de tuiles qui jamais ne s’agite. Les objets déposés là depuis toujours : un ballon perdu, un linge emporté par le vent, parfois même une chaussure orpheline ou toute autre chose incongrue qui interroge le regard. J’aime le silence de la rue après le bruit des autos ou juste avant le rire d’un enfant ; c’est sa rareté qui en donne la plus belle écoute. 

Jeudi 16 juin. J’aime le bruit des pas dans l’escalier, le glissement  des mains sur la rampe, la halte du vieux monsieur du troisième qui souffle un peu sur mon palier avant de reprendre son ascension. J’aime le bruit des clés du voisin qui cherchent la serrure à environ vingt-trois heures, tous les soirs. Cela signifie qu’il rentre de son travail, c’est le soulagement à l’approche du repos, le signal que mon voisin va dormir, que je ne vais pas tarder non plus. J’aime le claquement sec du système de minuterie dans le couloir. C’est l’éclairage des communs qui s’éteint seul, la disparition du trait de lumière sous ma porte. C’est surtout la nuit que j’aime regarder et écouter. 

Jeudi 16 juin. 
Réveil en forme de secret 
qui dans la nuit aurait fourbi
armes et passions - un rêve 
qu’il faudra écouter tout le jour. 

À demain, chère application.
  • 16.6.22

Chère application - 15 juin

Chère application,

Mercredi 15 juin. Je forme cette semaine ma remplaçante. Une jeune femme pas plus âgée que mes filles. Ça pousse vers la sortie. La relève est là. Mais surtout, la demoiselle du haut de ses vingt-cinq ans est bardée de diplômes. Licence, master. Et je ne peux m’empêcher de penser qu’avec toutes ses études pour un job si peu valorisant, il lui en faut du courage. Elle a bien entendu le temps d’évoluer, de trouver un emploi à la mesure de son parcours scolaire. Mais tout de même, je me souviens du discours que l’on tenait, que mes parents tenaient : poursuis tes études et tu auras meilleur travail, meilleur salaire. Eh bien non, c’est loin d’être automatique. 

Mercredi 15 juin. J’ai poursuivi mes études, il y a longtemps, et je n’ai jamais réussi à les rattraper. Pas de hautes écoles ni de sésame pour accéder à de prestigieux emplois. Mon parcours professionnel est un organisme vivant autonome qui s’est frayé un chemin tout seul, sans moi. Sorte de tardigrade qui s’est adapté aux variations les plus extrêmes de la vie. J’y suis pour rien. Il aurait pu faire mieux mais j’en ai jamais être maître. Poursuis ton travail et… rien, tu auras poursuivi ton travail, pas plus. 

Mercredi 15 juin. 
Travaille à l’école 
Fais tes devoirs 
Montre-moi ton cahier de texte
Pense à réviser pour demain
Mais respire d’abord. 

À demain, chère application.
  • 15.6.22

Chère application - 14 juin

Chère application,

Mardi 14 juin. Je suis tombé du lit et le jour m’est tombé dessus. Je regarde le ballet des oiseaux, la vitesse de leur croisement.  Comment font-ils pour ne pas se cogner ? Fenêtres ouvertes, je regarde dans le reflet de la vitre un bout de ciel qui se mélange aux balcons voisins et leurs pots de fleurs. Je contemple. Je me dis que je contemple moins ces derniers temps. Que ça me manque. 

Mardi 14 juin. Je vis mes derniers jours à mon poste actuel. Lundi prochain, nouvelles missions, nouvel environnement, nouveaux défis, nouveaux horaires, nouvelles interrogations. C’est bien, même si j’ai toujours du mal avec la nouveauté. Elle me bouscule alors que je voudrais contempler la permanence des choses, des oiseaux dans le ciel, du reflet sur les vitres. Comment fait-on pour ne pas se cogner ?

Mardi 14 juin.
La lumière joue à cache-cache
avec les reflets de la rue. 
Loin des fenêtres le ciel compte. 
À dix il se retourne : vu !

À demain, chère application.
  • 14.6.22

Chère application - 13 juin

Chère application,

Lundi 13 juin. Parler ici de ce qui occupe le moment. Même s’il est vide. Du ciel, de mon travail, de mes lectures. Vrai/faux journal ou simple défoulement de phalanges. En contrepoint, tu es là, chère application, sorte de seconde voix, de Jiminy Cricket perché sur mon épaule. 
À quoi ça sert ? À rien, certainement. Juste à masquer les failles, combler des manques. 
- Commence pas avec ta psy de comptoir !
- Oui, dévouée appli, tu as raison. Mais tout de même. 
La question de savoir pourquoi on écrit traverse tout un chacun. L’écrivain comme le simple diariste, scribouillard du dimanche. Alors, la poser ici sans vraiment y chercher une réponse. La poser pour se souvenir certains jours qu’il n’est pas utile de toujours écrire. 

Lundi 13 juin.  Le ciel boude, ce matin. Comme mon couple du balcon d’en face. Ils se sont disputés hier et depuis, comme dirait ma mère, c’est la soupe de mourre – le mourre étant un régionalisme signifiant le groin ou le museau d’un animal.
Un temps de cochon qui va se découvrir dans la journée, me dit la météo. Leur dispute aussi se découvrira. C’est certain. Et à ce moment-là, ils se demanderont pourquoi avoir boudé. Pourquoi s’être disputés ? Ils ne se souviendront plus. Alors, ils poseront ça là, sur le balcon, dans un sourire. Il n’est pas toujours utile de se souvenir. 

Lundi 13 juin. 
Il y a un problème avec les mots,
ils disent trop ou pas assez. 
Les laisser se reposer et trouver leur chemin - glisser, déposer. 

À demain, chère application.
  • 13.6.22

La femme au balcon LV

C’est dimanche. On se donne du repos et du calme. Ce n’est pas vraiment ce que la femme au balcon et son compagnon ont décidé. 
J’entends d’abord un mot plus haut que l’autre. Puis progressivement, ils montent tous très haut. Je suis aux premières loges pour le spectacle. La dispute, drame en un seul acte.
Elle sort sur le balcon, continue à l’invectiver. Lui, j’imagine tout penaud, reste dans la cuisine à tenter de s’expliquer. Toutefois au début. Là, manifestement, ils en sont plus loin. 
La dispute, qu’en est-il de l’intrigue ? Il s’agit de savoir si elle lui avait dit ou pas. Elle est sûre de lui avoir dit. Mais lui dit qu’elle ne lui a pas dit. Mais si. Mais non. (Placer ici des bruits de portes qui claquent) Et ainsi de suite. On a tous été confrontés à ce genre de situation durant laquelle personne ne veut lâcher ne serait-ce qu’un peu de terrain. Quelque chose qui dirait en substance : je ne me souviens pas que tu me l’aies dit. Mais si tu en es sûre, c’est que j’ai oublié.
Mais non, fierté mal placée, orgueil, honte d’être pris à défaut, ça ne vient pas dans ce sens. L’esprit s’embrouille et une fois engagés dans la bataille, il est trop tard pour faire machine arrière. Ça va aller au bout. Au bout de quoi ? On ne sait pas mais ils y vont, quoi qu’il arrive. 
- Mais enfin, si tu me l’avais dit, je te dirais que tu me l’as dit. Quel intérêt j’aurais à ne pas dire que tu me l’as dit ?
- Tu pourrais t’excuser !
- M’excuser de quoi ? Je ne savais pas. 
- Oui bien sûr !
(Revoir les dialogues, c’est un peu répétitif)
Ça tourne en rond à grands coups de « Franchement, c’est stupide », de « Je te ferais dire ». Chacun restant camper sur ses positions, la dispute monte en intensité. Tour à tour, ils se remplacent sur le balcon. Les mots sont violents, les gestes aussi (on avait pensé les montrer le majeur levé puis finalement non). 
Je sors nonchalamment, en me disant que la présence d’un tiers à proximité va les faire redescendre. Et ça fonctionne. Ils se taisent, soufflent un peu, ferment la fenêtre. Fini. 
La dispute, le dénouement en noeud de boudin.  Le silence s’installe durablement. Tous les deux vont bouder et ruminer jusqu’à la fin de la journée, au mieux.
  • 12.6.22

Chère application - 12 juin

Chère application,

Dimanche 12 juin. Il est onze heures trente. Le ciel est lourd de chaleur. J’ai ouvert les fenêtres mais aucun courant d’air ne passe. Une voiture stationnée dans la rue, moteur allumé, ronronne comme un vieux chat. Le conducteur attend quelqu’un, patiente dans l’habitacle climatisé. Ça condense sous le capot et dans ma tête. Un peu d’eau coule dans le caniveau et j’attrape une soif soudaine.
Une verre d’eau plus tard, la voiture n’est plus là. La voisine du troisième descend ses poubelles et crie dans la rue qu’elle va voter. Une nouvelle voiture démarre après avoir embarqué une famille avec sac et serviettes de plage, parasol et glacière. Elle klaxonne. La voisine sursaute. J’ai encore soif.  

Dimanche 12 juin. Ce sera journée de vote et de soif. Mais pas vraiment soif de vote. À moins qu’au dernier moment dans l’isoloir, un candidat à la députation me fasse sursauter en klaxonnant et que je vote pour lui. Je n’ai même pas ouvert l’enveloppe des processions de foi reçue en fin de semaine. J’irai voter à l’aveugle, simplement guidé par des convictions qui ont tendance à ramollir au soleil. 

Dimanche 12 juin.
Saison de soif,
le temps sèche toute pensée.
Touffeur et vertige, le jour peine à mener la danse.
L'esprit incube, pris en tenaille entre
ne rien faire et ne rien faire du tout.
Dans la marge, laisser un mot pour boire.

À demain, chère application.
  • 12.6.22

En passant

En passant. 

Il fait un somme sur un banc avec un vieux sac Tati comme unique oreiller.

L’ombre d’un pin tout maigre lui couvre à peine la tête. 

Sa respiration de bœuf fait fuir plusieurs nuées de mouches. 

La voix de la station de tram répète platement entre chaque ronflement : 

arrêt Rondelet non desservi.
  • 11.6.22

La femme au balcon LIV

Il fait beau encore. C’est fou comme il fait beau. Il sort sur le balcon, en caleçon et torse nu. Il a une marque de la nuit dans les cheveux, un épi qui pointe sur le crâne et sur la joue, les plis du drap qui montent jusqu’au front. Il est beau. C’est fou comme il est beau. Il tient dans les mains un mug de café, il s’assied et le serre entre les cuisses pour lui permettre d’allumer sa cigarette. 
J’entends d’abord sa voix forte, rauque et pleine. Elle lui parle depuis la cuisine. Des mots doux du matin mais qui sortent un peu enroués. Il tient toujours son mug serré entre ses jambes. Il fume sans les mains malgré la fumée qui pique les yeux, lui dit de venir le rejoindre. Elle arrive, l’embrasse sur le crâne, juste sur l’épi, lui frotte le visage pour gommer les plis du drap, sa cigarette tombe de sa bouche. Ils toussent tous les deux, au même moment. Plutôt qu’une toux, c’est un long raclement pour se dégager la gorge. Ils sourient de cette simultanéité. Ils sont beaux. C’est fou comme ils sont beaux. Ils tiennent dans leur mains un instant complice.
J’ai envie de leur dire de ne pas le lâcher, de s’en souvenir, de le serrer longtemps entre leurs cuisses.
  • 11.6.22

Chère application - 11 juin

Chère application,

Samedi 11 juin. J’ai bien reçu ton dernier mail par lequel tu accusais réception de ma demande. Tu m’écris que tu le transfères aux personnes compétentes qui ne manqueront pas de m’apporter une réponse. Je lis ce message avec sa cohorte de personnes en copie – je suppose qu’il y en a d’autres des « en copie » mais que je ne les vois pas grâce à la fonction « copie cachée ». En attendant une réponse à ma demande, il faudra faire comme si je n’avais rien demandé. Continuer. Je compte. Dix-huit personnes sont dans la boucle, comme on dit. Dans la boucle, ça veut dire potentiellement à même de répondre à ma demande. Je visualise une boucle. C’est fermé, une boucle. Ça tourne en rond. Dix-huit. C’est beaucoup, je me dis. Ça ne doit pas aider pour prendre la décision de répondre (ou pas) à ma demande. 

Samedi 11 juin. La vie en entreprise, c’est souvent attendre. Attendre que quelqu’un sorte de la boucle. Se déboucle et donne une réponse à une demande. Simple, la demande. Mais elle doit passer par la boucle avant d’aboutir à une réponse. Parce qu’en définitive, personne ne sait qui doit répondre. Dans l’entreprise, on ne sait jamais vraiment qui fait quoi, qui décide, qui est en charge d’une éventuelle réponse. Alors, on attend et parfois même à force d’attendre, on oublie. 

Samedi 11 juin. 
Par quel chemin on oublie
Qui efface ou noie le souvenir
Qui brouille la piste de la mémoire 
Pour arriver à quelles fins. 

À demain, chère application.
  • 11.6.22

Chère application - 10 juin

Chère application,

Vendredi 10 juin. Je relis des passages de « Agrandissement des détails » de Jean-François Mathé. Poète du minuscule, ici qui passe entre la nuit et le jour. Parfait pour les matins de rien où tout se bouscule à la porte. Où on hésite à faire rentrer trop de pensées à la fois. Comme une cour d’écoliers qui en désordre chahutent avant la sonnerie, on aimerait les voir s’aligner en rang par deux et qu’elles se calment un peu. 
Et Mathé aligne les détails pour créer des ponts entre soi et le reste du monde. C’est le pion au milieu de la cour qui use de modestie et du sensible comme seule autorité. 

Vendredi 10 juin. Je m’aligne terre ciel, tête ciel. Il est encore bleu. Elle est encore pleine. Si les idées ne se rangent pas, je les laisserais à leur désordre. Soyons légers !
« Qu’est-ce qui nous fut aujourd’hui épargné / pour que jamais la légèreté ne se déchire, / armure de rien qui nous protège ? »
Rentrer dans le jour avec ces vers, avec la chance de sourire, avec cette petite armure de papier.  

Vendredi 10 juin. 
« La réalité est un mauvais rêve
qui commence
juste après le sommeil.  »

À demain, chère application. 

(Citations : Agrandissements des détails, Jean-François Mathé, Rougerie 2007)
  • 10.6.22

Chère application - 9 juin

Chère application,

Jeudi 9 juin. Le jour a déjà mis ses habits propres. Je me lève avec le brouillon d’un texte dans la tête qui, lui, porte toujours les guenilles de la nuit. Il ne verra pas le jour.
J’ai des maux de ventre depuis quelques jours. Difficile de penser à autre chose dans ces cas-là.
- Stop ! Tu vas quand même pas nous parler de tes problèmes gastriques ?
- Tu as raison, chère application, ce n’est pas très intéressant. 
- C’est dégoûtant, oui ! Reviens sur ton texte en guenille, plutôt.
Il s’agissait d’une histoire complète. Elle était claire, bien ficelée. Il n’y avait plus qu’à l’écrire. Mais plus la nuit avançait, plus le texte se décomposait. Je visualisais même les phrases, les mots puis les lettres se sont échappées une à une de la page, sont tombées dans un trou sans fond. Et ce matin, plus rien, juste un vague souvenir et la frustration. Rien n’est sorti. 
- Tu parles encore de tes problèmes là !
- Mais non !
- Mais si ! 

Jeudi 9 juin. Je regarde par la fenêtre. La lumière vacille. Le jour porte beau mais hésite à vraiment y aller. Il semble tourner avec des pensées contrariées comme s’il était malmené par un immense doute. C’est un jour déjà vieux. Un de ceux à qui on ne la fait pas. Il sait très bien. Il a de l’expérience mais aussi la lassitude des recommencements. Je crois aussi qu’il a un peu mal au ventre. 

Jeudi 9 juin. 
Contre-jour, une ombre 
passe sur le mur d’en face. 
Un vieux doute revient puis
disparaît en serrant les dents. 

À demain, chère application.
  • 9.6.22

Chère application - 8 juin

Chère application,

Mercredi 8 juin. Il n’a pas plu cette nuit. Et pourtant, la rue sent la serpillère mouillée. Ça remonte de loin, des égouts certainement. Un soleil timide tente de sécher le trottoir, d’assainir l’air vicié mais rien n’y fait. C’est par cette odeur que la journée démarre. Pas de meilleur augure. 
Laver le corps, le dehors et pour le dedans, mettre du café pour jointer les tuyaux. Faire un peu de mécanique du sensible. Peut-être qu’après ces ablutions, ça ira mieux. 

Mercredi 8 juin. Il n’a pas plu cette nuit mais la femme au balcon m’est apparue comme un oracle. Toute enrubannée par le halo du réverbère. Elle n’a rien de divine pourtant. Plutôt païenne, premier degré. Mais l’imagination ou l’obsession fait son chemin. Du balcon au réverbère qui l’éclaire, de la cigarette à ses jambes qui s’étirent, de la présence à l’absence, de la promiscuité à la solitude. Mais, elle sent toujours bon. C’est déjà ça. 

Mercredi 8 juin.
Le jour a les coudées franches
pour améliorer l’ordinaire. 
Sans bruit Il faudra tordre
la réalité pour y parvenir. 

A demain, chère application.
  • 8.6.22

La femme au balcon LIII

La nuit, ton balcon est toujours dans la lumière. Le réverbère y répand son faisceau puissant. Il sait qu’il doit veiller parce qu’à toute heure, tu peux sortir. Il garde la place. Tu peux venir sans rien allumer chez toi, te faufiler entre les ombres guidée par son seul éclairage. C’est un phare dans la rue, toujours prêt à t’accueillir. 
Ce soir, Il est presque minuit et tu viens te poser pour la dernière cigarette de la journée. Tu plisses un peu les yeux car le réverbère a gonflé son halo depuis que tu es apparue. Il met pleins feux sur la femme au balcon. La fumée vient se mélanger à la lumière, grimpe aux étages puis repart dans la rue dans une traînée de poussières. L’intensité lumineuse ne cesse d’augmenter et elle est désormais à son maximum. J’en suis presque aveuglé. Tu tires une dernière bouffée et rentres après avoir adressé un sourire dans les airs, comme pour remercier ton fidèle serviteur de la nuit.
Le réverbère revient à son intensité normale. Je sors sur mon balcon à ce moment-là, intrigué par cette variation soudaine de lumière. Je m’assieds, allume à mon tour une cigarette. Le réverbère se met à vibrer, clignote de plus en plus rapidement, s’arrête un instant puis, par à coups, semble lancer un SOS accompagné de deux minutes de grésillement, suivent trois flashs brefs comme des appels de phare et finalement il s’éteint. Définitivement. Un silence perce la nuit avant un long sifflement de mort qui, depuis, ne cesse de parcourir la rue.
  • 8.6.22

Chère application - 7 juin

Cher Christophe,

Mardi 7 juin. C’est ton application de prise de notes favorite qui te parle. J’ai les pixels en vrac ce matin, le pointeur qui va de travers. Alors je ne sais pas si tu avais l’intention de m’utiliser aujourd’hui mais sache que je ne suis pas en grande forme. Je me sens de plus en plus dépassée par la concurrence. De nombreuses autres applications me surclassent techniquement. Et vas-y que je te sauvegarde automatiquement dans le cloud. Que je te permets d’écrire des textes avec la voix. Que je te mets des couleurs, des animations, des vidéos en deux touchers d’écran. Je suis lassée de tout ça avec mon simple écran blanc, mon humble et basique éditeur de textes. J’ai l’impression d’être du siècle dernier. 

Mardi 7 juin. Oh ! Demain, ça ira mieux, peut-être. Mais aujourd’hui, si tu pouvais éviter de m’ouvrir, je t’en serais reconnaissante. Je te ferais écrire n’importe quoi, vraiment. Tes phrases risqueraient de tomber dans le vide. Pire, ne pas se terminer. Vois comme mon pointeur est pauvre, mon vocabulaire à la ramasse, mon correcteur orthographique décalé, je suis lente et déprimée, ce matin. Comme si je tournais en 2G. Passe ton tour, va jouer avec l’application Facebook ou une autre application de pure détente. Va scroller ailleurs.

Mardi 7 juin. 
La machine est grippée
Il y a un truc qui fait masse
Comme chantait Bashung
Demain est autre jour 

À demain, cher Christophe. 
Ta dévouée application.
  • 7.6.22

Chère application - 6 juin

Chère application,

Lundi 6 juin. Je vais y aller à treize heures. Ce sera mon dernier jour férié travaillé. Plus de dimanche non plus. À partir du 20 juin, je reprendrai des horaires dits de journée. Des horaires normaux alors que jusqu’à présent, ils étaient décalés : de treize jusqu’à vingt heures.
J’aimais bien ces journées à l’envers des autres. Elles me laissaient le matin pour moi, le matin pour écrire, notamment. Il faudra que j’aménage d’autres moments pour cela. M’adapter à des heures plus réglées, trouver ma place dans la tribu. 

Lundi 6 juin. Lu « Tribu » de Natalie Yot après l’avoir vue jouer quelques passages du livre avec son comparse musicien Denis Cassan, à la dernière Comédie du Livre de Montpellier. 
Jouer, c’est bien le terme. Une lecture toute en rythme avec sa voix si singulière. Ses répétitions et sa musique, son phrasé et ses syncopes. Nathalie Yot signe son deuxième ouvrage aux éditions de la Contre Allée. Une histoire bien décalée : trois personnages que tout oppose dont les heures se croisent à l’endroit même où personne ne les attend. Des heures de nuit comme de jour pour vivre « l’extraordinaire chose » dont je ne peux évidement pas vous révéler la teneur. 

Lundi 6 juin. 
Ce matin hors des autres 
rebondit dans ma tête
comme une petite bulle
– une liberté à préserver.

À demain, chère application.
  • 6.6.22

Chère application - 5 juin

Chère application,

Dimanche 5 juin. Au supermarché de quartier, fin de matinée, du monde plein les allées. On est venus pour la course de dernière minute avant la fermeture de l’établissement. Peu d’articles dans les paniers. Des choses essentielles : pain, papier toilettes, lait ou encore de l’huile (pas plus de 3 bouteilles par personne, nous avertit le panonceau à la caisse). 
Dans la file d’attente, un couple de personnes âgées devant moi. Le monsieur est alerte. C’est lui qui porte les trois bouteilles d’huile. La dame a l’air perdu avec tous ces gens autour. Elle titube, tourne les yeux rapidement, s’accroche au bras de son mari. Lorsqu’il avance, elle lâche et perd un peu de terrain. Quelques secondes de décalage qui la font se sentir encore plus désemparée. Elle le rejoint, s’arrime au bras, le dispute, lui dit de la prévenir quand il démarre. Et ainsi de suite jusqu’au passage en caisse. 

Dimanche 5 juin. Les bouteilles d’huile roulent sur le tapis. Je mets la réglette de séparation pour les caler et poser à mon tour mes articles. La dame me sourit. Ce sourire ne m’est pas vraiment adressé. Elle sourit de soulagement, la corvée est bientôt finie. La jeune hôtesse de caisse passe les articles. Madame tend la carte, paie sans contact, assez fière de son coup. Nouvel échange de sourires. Vous avez un joli chemisier, madame, lui dit la caissière. 
Le visage de la vieille dame s’empourpre. Ses yeux s’allument et elle remercie la jeune fille en lui serrant vivement le bras. Son pas s’accélère et elle rejoint son mari, quelques mètres plus loin. Le rattrape et lui dit : tu vois, la jeune fille m’a complimentée sur ma tenue. Et toi tu n’as rien dit, ce matin, comme d’habitude. Enfin, elle était gentille, cette demoiselle. Je ne regrette pas de t’avoir accompagné. Je vais te faire des frites à midi. D’accord ? 

Dimanche 5 juin.
Seul et le monde autour,
l’allée tremble sous la lumière
pleine de silhouettes pressées
de marcher sur leurs ombres. 

À demain, chère application.
  • 5.6.22

Chère application - 4 juin

Chère application,

Samedi 4 juin. J’ai vu La Femme au balcon métamorphosée en pigeon se poser sur la rambarde du balcon. Battre des ailes et s’envoler. Je tiens la fin de ce texte. Pouf ! Envolée. On n’en parle plus. Mais ce matin, elle est revenue, bien sûr. Face à moi, cigarette et petite culotte. Pour m’en débarrasser, à part déménager, je ne vois pas d’issue. 

Samedi 4 juin. Il en est des obsessions d’écriture comme des rites quotidiens. On essaie de s’en débarrasser. Ils reviennent. Et en cela, la fonction « souvenirs » de Facebook n’aide pas. Elle fait partie des rites du matin — se gratter la barbe / pipi / café / clope / ouvrir / Facebook / menu / souvenirs. Ce matin, je retombe par exemple sur un texte d’une petite série écrite à l’occasion de la sortie de « Rats taupiers » en 2016. Ce livre consacré à mon père. Obsession et rite confondus. J’ai écrit sur lui tous les jours ou presque pendant quinze ans. Si on considère que j’en ai fini, rien de moins sûr. 

Samedi 4 juin. 
On boit toujours des coups au bistrot en se remémorant les monticules de terre fine, ces saillies comme des kystes dans ta terre. On bavasse en riant de ta science de la capture des rats taupiers. Car il fallait user d’ingéniosité pour attirer le bestiau, il fallait connaître son heure et son chemin, son appétence de rongeur, savoir l’espèce exacte et son gabarit afin de tendre le piège approprié. On raconte encore l’histoire des rats taupiers et de Marcel. Elle fait toujours le tour du zinc, glisse entre les bouches et se conte entre les tournées. La petite histoire est lancée à voix haute par des gouailleurs dévideurs de regrets. Elle est modifiée et exagérée, car, ici, on ne s’embarrasse pas de la vérité – on construit des légendes à reluire pour que le souvenir reste beau. 
(Boite à souvenirs de Facebook, 4 juin 2016)

À demain, chère application.
  • 4.6.22

Chère application - 3 juin

Chère application,

Vendredi 3 juin. On a sonné chez moi, tôt ce matin. À la première sonnerie, j’ai grogné dans mon lit, me suis retourné. À la deuxième, me suis levé. Je n’étais pas dans le couloir qu’une troisième a retenti. Je suis sorti sur le balcon, me suis penché pour voir qui était cet intrus de six heures trente. Personne.

Vendredi 3 juin. M’est revenu devant mon café ce jeu idiot qu’on nommait « Le martelet ». Sonner à une porte au hasard, attendre un peu que ça bouge à l’intérieur — un bruit de porte, une lumière qui surgit. Puis détaler dans la rue en riant à gorge déployée. Se retourner dans sa course pour voir une vieille dame maugréer devant sa porte en faisant de grands gestes de colère. Et rire de plus belle jusqu’au prochain coin de rue. Se cacher et attendre que la personne rentre chez elle. Être content de soi et recommencer.
Jeu de l’enfance que plus personne ne fait, il me semble. En tout cas, pas à six heures trente. 
Est-ce que la personne qui a sonné ce matin est partie en riant ? J’espère. 

Vendredi 3 juin. 
Chaque jour se débarrasser de la nuit. 
Jusqu’à perdre le temps et le lieu,
jusqu’aux larmes dans un coin de rue,
est-ce que je rirai aujourd’hui ?

À demain, chère application.
  • 3.6.22

La femme au balcon LII

Tu t’habilles désormais de façon inversement proportionnelle aux températures. Ce matin, tu es sortie en culotte rouge et en débardeur vert. Le vert, le rouge dans l’éclat du soleil forment un sacré kaléidoscope. Je mentirais si je m’attardais sur les couleurs, si j’en vantais la poésie des reflets. Ce sont bien tes longues jambes nues qui prennent toute la place sur le balcon. Tu les plies, déplies, les caresses, toujours à la recherche de poils rebelles, en quête de la douceur que tu attends de ta peau et du jour. 
Tu chasses la rugosité des choses, touches, glisses et pièges l’intrus qui voudrait se mettre entre toi, ton corps et ce que tu penses primordial ; même ici presque chez toi, dans ce lieu que tu crois intime mais qui se trouve à la vue de tous – Le sais-tu ? T’en rends-tu compte ? – dans cet endroit donc, dans cet entre-deux où moi, je te vois, tu cherches ce qui t’est capital : la beauté.
  • 2.6.22

Chère application - 2 juin

Chère application,

Jeudi 2 juin. Je t’ai ouverte à 7h29 sans savoir ce que j’allais écrire. Le pointeur clignote dans le vide de l’écran. Je ne sais pas quoi écrire. Cela commence toujours comme ça. Le vide puis mes doigts s’animent. Un mot en amène un autre, ils forment une phrase bancale. Le doigt revient, glisse, dépose, retour arrière et repart. J’écris sur l’instant, à l’instinct. Pas de plan. Rarement de sujet prédéfini. J’avance au pas jusqu’à ce qu’une idée survienne, inconsciente et se projette. 

Jeudi 2 juin. Aujourd’hui me fait défaut. La rue agite les premières heures de la journée. Un camion de livraison stationne devant ma fenêtre depuis 7h29. Il clignote et vrombit dans le vide de mes pensées. Une odeur d’essence remonte jusqu’à mon café et me renverse l’estomac. Le camion repart quand le feu du bout de la rue tourne au vert. Un volet claque, un klaxon de bus le suit sans savoir où ça va. La rue est bancale ce matin. Moi aussi. 

Jeudi 2 juin.
La café a un goût de pétrole
Le ciel étire ses bras sans un bruit 
Le matin a le pointeur qui traîne 
Je glisse, me repose un peu de moi. 

À demain, chère application.
  • 2.6.22

Chère application - 1er juin

Chère application,

Mercredi 1er juin. Quelle planète on va laisser à Rafaël Nadal ? Cet extraterrestre du Tennis m’a tenu éveillé jusqu’au 1h30 du matin. Roland-Garros, c’est simple depuis vingt ans : plein de joueurs font semblant de disputer des matches et à la fin, c’est Nadal qui gagne. 
Début du mois, filons la métaphore et essayons d’attraper les jours au rebond. Première balle et je sens que j’ai le service un peu mou. Va falloir que je tienne l’échange en fond de court sans trop me faire dépasser. Démarrer le mois avec en bout de set, un changement d’emploi. On dit une « promotion ». C’est bien pour terminer le match de ma vie professionnelle, même si j’ai de plus en plus de mal à monter au filet. 

Mercredi 1er juin. Je suis Community Manager et je vais devenir Community Manager Appui. Un temps, on avait envisagé de me promouvoir Community Manager Senior. J’aimais bien, raccord avec mon âge et mes cheveux blancs puis finalement, on m’a dit que le titre de Senior, à cause des grilles de salaire, aurait imposé que l’on me paie beaucoup plus que prévu. Alors, on a dit Appui. On ne sait pas très bien ce que ça veut dire mais je coûte moins cher.
C’est comme au Tennis, Nadal est numéro 5 mondial. On l’a pas mis numéro 1. Il aurait coûté trop cher. 

Mercredi 1er juin. 
Le jour est jaune et rond 
Le ciel est une terre battue 
Trente-cinq ans que je tape
des balles - j’attends les retours

À demain, chère application.
  • 1.6.22

Chère application - 31 mai

Chère application,

Mardi 31 mai. Le ciel a pris ses quartiers d’été. Les ombres luttent mais très vite elles se dissipent dans le clair du jour. Je remonte un vieux réveil mécanique qui dans ma tête court toujours. Il faudra tenir droit à travers mes petites plaintes qui sortent sans prévenir comme pour dire qu’il en faut toujours plus, quand finalement et honnêtement la vie ne va pas si mal. 
On a entarté la Joconde, hier. « On » est un déséquilibré a priori, désormais sous les verrous. J’ai transposé cette anecdote dans ma « Femme au balcon » ce matin. Je tire de plus en plus le fil de cette histoire. Il est prêt à lâcher comme un élastique trop tendu. Il faudrait que j’arrête d’écrire sur ce sujet, que je pose les textes publiés ici depuis le début de l’année, que j’essaie de leur trouver une ligne, une cohérence et peut-être après, envisager d’envoyer le tout à un éditeur. Qu’en penses-tu, chère application ?

Mardi 31 mai. Le veux réveil mécanique est un peu rouillé et me mettre à la table d’écriture comme le ferait un vrai écrivain me porte peine. Je n’arrive pas vraiment à remonter les heures pour leur donner une consistance et une présence qui me permettraient d’ouvrir en grand les pages. Enfin, je suis un peu fainéant, à vrai dire. Puis tous les deux, chère application, on s’entend bien. J’apprécie ton clavier silencieux que l’on caresse plutôt que de le frapper. Ça coule vite, plus direct de la tête aux doigts entre nous deux. Et surtout, j’aime trop avoir la tête en l’air, à regarder le ciel d’été chasser les ombres. 

Mardi 31 mai. 
Expédier ici quelques mots 
pour terminer des phrases mécaniques
— lever les yeux, lâcher un soupir entre les doigts. 
Recommencer. 

À demain, chère application.
  • 31.5.22

La femme au balcon LI

Tu apparais dans le cadre de ma fenêtre, installée sur ton balcon, comme d’habitude. Mais aujourd’hui, tu te tiens assise face à moi. Plus haut qu’à l’accoutumée, tu prends la position : de trois quart, le dos droit, les mains sur les genoux, la droite posée sur la gauche et tu esquisses un sourire mystérieux. C’est un sourire naissant, pas encore tout à fait là, seules les commissures pointent vers le haut et laissent deviner des pommettes saillantes qui n’adviendront pas. 
Tes cheveux très noirs sont détachés et tombent lourds sur tes épaules. Cela ne t’empêche pas de tenir la pose, les yeux fixes et ronds pointés sur mon balcon.
J’ai juste le temps de figer l’image, de la transformer mentalement en Joconde que surgit dans mon salon, un homme. Est-ce moi cet homme ? Un homme tenant dans sa main droite un plat caché derrière son dos. Il fait trois long pas d’élan, se précipite vers la fenêtre et te jette en pleine figure une tarte pleine de farine et de crème pâtissière. 
Je me réveille avec ça. La Joconde au balcon entartée sous mes yeux ! Son sourire toujours inébranlable, le visage à moitié couvert de farine et de crème qui dégoulinent sur les cheveux. Elle se tient droit, toujours. Ce n’est plus tout à fait toi. Une larme naît sous son œil gauche, descend lentement le long de la joue, continue son parcours sur sa poitrine et commence à attaquer la robe. Sur le côté droit, la crème fait le même chemin, tombe et coule, tombe et coule par petits morceaux bien gras. Les couleurs dégoulinent comme si on avait jeté de l’eau sur la toile d’un tableau pas encore sec. Les pigments tombent un à un, se mélangent dans une bouillie de teintes verdâtres et jaunasses qui, maintenant, chute par gros paquets dans la rue.
Je me réveille avec ça. Alors que réellement, cette fois-ci, tu apparais dans le cadre de la fenêtre, véritable femme du balcon, avec tes yeux boursouflés de nuit, ton sourire inexistant, ta tête mal coiffée, ton bel âge plié dans tes gestes et tu me regardes pleurer sur mon balcon : « Ça va, Monsieur ? ».
  • 31.5.22

Chère application - 30 mai

Chère application,

Lundi 30 mai. J’ai passé une partie de mon dimanche à lire Alain Marc Guillaume. Son recueil « Je vais jamais au cinéma » est un morceau de jazz qui tire sur vos oreilles et vous impose presque de le lire à voix haute pour faire vraiment swinguer les mots. Car ça danse et c’est pas du cinéma avec Guillaume. Je l’ai lu avec, en fond sonore, du Nina Simone. Ça balançait pas mal. J’aurai pu tout aussi bien mettre du Charlie Parker et inviter Bukowski sur mon canapé. On aurait siroté un whisky. On aurait été bien tous les trois. 

Lundi 30 mai. Je devais voir C. et A. hier soir. Je n’ai vu que A.
Sur le chemin pour venir chez moi, C. nous a fait une petite cascade à vélo en se balançant sur une voiture. Conclusion : elle a passé quatre heures aux urgences. Après avoir passé les radios d’usage, rien de grave. Elle est repartie avec des anti-inflammatoires et une minerve. 
Parfois quand ça veut pas swinguer, c’est la vie qui vous fait valser par-dessus les voitures. Elle a eu peur. Moi aussi. A. était inquiet aussi, bien sûr. On a partagé des pizzas et des bières pour calmer nos angoisses. On a essayé de rire en fumant clope sur clope. Il est reparti en filant sur le trottoir avec sa trottinette électrique. 
À une heure du matin, j’écoutais encore Nina Simone avec des pensées un peu cabossées. 

Lundi 30 mai. 
La nuit était peuplée de vélos 
de trottinettes qui roulaient vite
ça faisait tchik tchak tchik tckak
comme un concert qui n’en finit pas. 

À demain, chère application.
  • 30.5.22

Voyage immobile

La cloche du tram retentit
longtemps après qu’il est passé. 
Mes vêtements pendent à la fenêtre,
remuent sous un vent léger. 

Le silence suivant m’étonne 
mais le ronronnement du frigo
prend le relai de la cloche du tram,
linéaire et sans mystère. 

J’aime sentir l’odeur de la lessive,
elle disparaît rapidement 
dans la poussière levée par la rue
alors je mets le nez dans un drap. 

Un rire éclate sur le trottoir,
pose un sourire sur mes lèvres,
j’ai envie de dormir avec ce rire,
un tram léger dans la tête

pour un voyage immobile.
  • 29.5.22

Chère application - 29 mai

Chère application,

Dimanche 29 mai. Vu hier « Coupez » de Michel Hazanavicius. Génial, foutraque, jubilatoire, on rit beaucoup devant ce bel hommage au cinéma de genre, aux séries B et surtout Z (comme Zombie). 
C’est comme ça que j’avance ce matin, en zombie. Le vin blanc bu après la séance reste un peu dans la tête. Il y tourne un plan séquence avec des zooms qui me donnent des hauts-le-coeur. Je vais prendre un Doliprane et lui crier « Coupez ! »

Dimanche 29 mai. Ce soir, les enfants seront là. Il ne manquera que ma fille aînée qui désormais fait sa vie à Paris. C. et A. seront là. C&A ! Tiens ! Je n’avais jamais remarqué que leur initiales formaient une marque célèbre d’enseigne de prêt-à-porter.
Est-ce qu’ils seront prêts à me porter quand je serai vieux ? 
Ils me mettront dans un EHPAD, plutôt. J’y serai bien à regarder de vieux films des années vingt dans la salle commune du foyer, les mercredis soir avant d’aller tous nous coucher, aux alentours de vingt et une heures. J’espère juste que l’on nous laissera boire un peu de vin blanc après le film, sur une terrasse dans la tiédeur d’un soir d’été. Coupez !

Dimanche 28 mai. 
J’ai ouvert les fenêtres en grand
pour faire des courants d’air. 
J’écoute les bruits de la ville,
je regarde les rideaux bouger.  
C’est mon seul projet aujourd’hui. 

À demain, chère application.
  • 29.5.22

Le petit balcon

Je recopie ici ce poème de François de Corniêre parce que la coïncidence est trop amusante. 

LE PETIT BALCON

J'avais eu envie d'écrire quelque chose
avec l'image de la femme au balcon.
Je l'avais en tête depuis plusieurs jours.

Ce n'était pas la première fois
que je la voyais d'en bas
quand je pensais à elle.

Je levais les yeux
et sur le petit balcon elle était là
assise souvent
les soirs de ce début d'été.

Je ne la distinguais pas bien
avec les jardinières
qui donnaient des couleurs au tableau.

Elle devait lire un roman
peut-être dessiner ou écrire
elle portait un crayon ou une tasse à ses lèvres
(j'imaginais du thé).

Moi je tournais les mots dans ma respiration
mon pas ralentissait

je regardais une dernière fois là-haut
et je continuais mon chemin
en direction d'ailleurs.

Je ne ferai jamais
le portrait de « La Femme au balcon »
puisque je ne suis pas peintre.

Et c'est impossible de monter deux étages
pour lui dire
qu'elle est bien à sa place dans ce tableau
seule avec ses pensées filantes
dans le ciel immobile

avant qu'elle se lève
qu'elle rentre à l'intérieur
parce qu'il fait un peu frais
sur le petit balcon.

François de Cornière, Les façons d’être, Le Castor Astral.
  • 28.5.22

Chère application - 28 mai

Chère application,

Samedi 28 mai. J’ai terminé la lecture de « Les gestes d’être » de François de Cornière, paru aux éditions Le Castor Astral dans leur récente collection poche / poésie. 
Parmi les petites choses de la vie qu’il écrit avec simplicité et qui nous emportent, mine de rien, très loin, il dit ceci pour conclure le poème intitulé « La ligne du partage des eaux » : ici les enfants dorment à l’arrière / la route a été longue / et une voix qui s’est tue / me dit : / « Je m’étais endormie. / Tu n’es pas fatigué ? / Tu veux que je prenne le volant ? »
Je repense à cette histoire de voiture que je ne conduis plus depuis neuf mois et je me dis que c’est aussi ça vivre à deux : prendre le volant à la place de l’autre, le volant d’une voiture comme celui de la vie, quand on est un peu fatigué. 

Samedi 28 mai. Il m’arrive de penser, tu vois, chère application. Et même de repenser. Trop parfois à ne plus savoir si ces pensées viennent toutes seules ou si je les pousse en écrivant. C’est comme les souvenirs, à force de les relater, je ne sais plus vraiment s’ils sont vrais ou si ce que j’écris, du souvenir du souvenir donc, procède d’un mensonge à mon insu. 
Enfin, encore une fois, de Cornière en parle mieux que moi :

« Est-ce que c’est le souvenir 
qui fabrique le poème 
ou le poème qui fabrique le souvenir ? »

À demain, chère application.
  • 28.5.22

La femme au balcon L

Il y a un calme étrange ce matin sur les balcons. La chaleur n’est pas encore arrivée. Chaque fenêtre peu à peu s’éveille, étire ses longs volets comme on le fait de nos bras. Et ça craque. On entend les os de la rue se déboîter. Ici une épaule grince, là on joue des coudes pour bien démarrer la journée. Certains lèvent la tête au ciel pour aller cueillir le bleu qui dissipe les dernières poussières de nuit.
Il fera beau aujourd’hui. Beau et chaud.
Tu n’es pas en reste avec cette quiétude des premières heures. Tu es assise dans ta cuisine, les mains posées à plat autour de ton café, le buste droit. Je pense un instant que tu me regardes mais ce sont tes pensées que tu cherches à rassembler dans tes yeux vides. Il faudra remplir le jour, réunir réalité et rêve dans un même sac. On dirait que cela t’angoisse malgré le calme, malgré le ciel bleu.
Il faudra encore déplier un peu les bras pour sentir la vie.
  • 28.5.22

Chère application - 27 mai

Chère application,

Vendredi 27 mai. Je suis allé à la plage avec N. C’était bien, doux et calme, j’ai bien pris le soleil mais je l’ai rendu en partant. Il me reste quelques marques qui piquent un peu. Si tu pouvais, chère application, me passer un peu de pommade sur ma peau mais aussi sur mon ego, sans te commander. 
On a parlé de tout et de rien avec N. Je ne sais pas comment c’est venu mais nous nous sommes mis à compter depuis quand je n’avais plus conduit. Je n’ai plus de voiture depuis longtemps. Je conduis celle de N. à l’occasion. On est tombé d’accord avec N. Cela fait neuf mois. On n’a rien dit mais on sait très bien tous les deux qu’en définitive, nous avons compté les mois écoulés depuis que l’on ne vit plus ensemble. 

Vendredi 27 mai. J’ai regardé mon compte en banque. Je confirme : on est bien en fin de mois. Je l’avais regardé le dix puis le quinze. Je peux te dire, chère application, que déjà ça fleurait la fin mai. Les mois passent et se ressemblent. Je vis seul avec tout le confort nécessaire. Je ne me plains pas. J’ai l’essentiel, un toit sur la tête, comme on dit, mais toujours un peu à découvert. Là aussi, si tu pouvais d’un coup d’algorithme rehausser le solde de ta copine,  l’application « Ma banque », je t’en serais vivement reconnaissant. 

Vendredi 27 mai. 
La vie, cette vieille charogne,
toujours à laisser les fins de mois
sans queue ni tête, seul à compter 
les quelques sous-entendus. 

À demain, chère application.
  • 27.5.22

Cher journal - 26 mai

Cher journal,

(C’est complément stupide de commencer un journal par « Cher journal ». D’abord, parce qu’il n’y a pas encore de journal. Puis physiquement le journal n’existe pas puisque ces premiers mots sont écrits sur une application mobile de prise de notes)

Chère application, 

Aujourd’hui est un jour chômé. Férié parce que il y a, à peu près, deux milliers d’années un homme est monté au ciel. Ainsi soit-il. 
Jeudi 26 mai. Hier, j’ai participé à une sorte d’événement d’entreprise consistant à présenter un projet réussi nommé humblement Réussite. Ça m’a pris un temps de préparation de deux jours pour un passage devant un jury durant quinze minutes. Réussite collaborative, nous étions quatre à valoriser notre travail. Réussite à présenter dans le but d’obtenir un trophée qui nous promettait sinon une ascension vers le ciel, une gloire aussi éphémère qu’inutile. Bref, nous avons perdu. Pas d’ascension. Nous sommes repartis penauds, nous promettant que l’année prochaine serait celle de notre résurrection. 

Jeudi 26 mai. Hier était aussi le jour de l’anniversaire de mes enfants. Ma fille et mon fils. Je les vois très peu depuis quelques années. Vingt-deux ans chacun, ils ont pris leur envol. Une belle ascension que je me contente de regarder de loin, fier de ce qu’ils sont devenus. Je les verrai tout de même ce dimanche pour fêter légèrement leur nouvelle année. On ne rentrera certainement pas dans nos vies, on se contentera de quelques mots pour dire le temps qui passe et la joie de s’aimer. Voilà mes réussites. Certainement, les seules dont je peux légitimement me targuer. 

Jeudi 26 mai. 
Quelques piafs excitent le ciel
de leur piaillement vient l’heure 
où de toute ascension qu’ils prennent 
se dessine la descente - inéluctable. 

À demain, chère application.
  • 26.5.22

La femme au balcon XLIX

Il faut vraiment que j’arrête cette obsession paresseuse qui consiste à simplement te regarder parler à ton téléphone. Que j’arrête de décrire ce tableau que tu m’offres chaque jour, chaque heure. Il y a mieux à faire. Si je savais peindre, ce serait bien plus intéressant que d’écouter tes bouts de phrases capturés entre deux bruits de la rue. Je pourrais y mettre de la lumière, ajouter du contraste, inventer des couleurs, poser une touche impressionniste. Car avec mes pauvres mots, j’ai du mal à accrocher la réalité à mon regard. C’est comme s’il y avait d’incessants parasites entre ce que je vois, ce que j’entends et ce qui peut s’écrire.
Par exemple, ce matin, après avoir raccroché ton téléphone, un peu agacée par la conversation que tu venais de terminer, ton regard s’est perdu sur tes jambes. Assise sur ta caisse en bois, tu les as allongées et tu t’es mise, du bout des ongles, à chasser les poils rebelles sur tes cuisses, lentement, un à un en descendant jusqu’à tes mollets.
Ces mots ne disent rien de tes gestes à ce moment-là, de leurs mouvements lents, de leur passion étrange dans cet affairement à la fois si anodin et si beau. 
Il m’aurait fallu te peindre.
  • 21.5.22

La femme au balcon XLVIII

Un chien aboie depuis six heures ce matin. Pas un aboiement plaintif, ni un appel à la mort mais un jappement d’attente, en mode warning comme s’il cherchait à attirer l’attention, patiemment. Un chien sur le bas-côté de la rue. En double file dans le petit matin avec un aboiement par minute. Sans que l’un ne soit plus haut que l’autre. Pareil à un métronome, le son tape sur les murs, rebondit dans la rue et revient faire le même chemin. Tempo, constance, acharnement, patience. Qu’attend-il ? Son maître, sa maitresse qui ne se décide pas à se lever ? Le jour qui fuit à peine entre les derniers trous de nuit ? A-t-il peur ? Qu’attend-Il ? 
La femme au balcon sort à sept heures pour sa première cigarette. Elle boit tranquillement son café. Le chien n’aboie plus.
  • 19.5.22

La femme au balcon XLVII

On commence à ressentir le poids des premières chaleurs. Les volets des appartements d’en face sont mis en clef. L’air est chargé du repas de midi. Il reste des miettes sur la table que je porte une à une de la pulpe de l’index jusqu’à ma bouche. Je regarde un coin de ciel avec un peu de lassitude. L’idée d’une sieste s’invite sur le rebord de la tasse de café. Mes yeux lourds tournent la cuillère et accueillent les ombres qui se faufilent entre les fenêtres. C’est l’heure, un petit sommeil de quatorze à quinze heures fera le plus grand bien. 
Toi aussi, tu as rabattu les volets. Ton appartement est plongé dans la pénombre pour un repos dominical bien mérité. Tu n’as pas tes enfants ce week-end. C’est la semaine impaire, celle où il sont chez leur papa. C’est déjà, en soi, du repos. Tu déambules entre les ombres, pieds nus dans ta cuisine. Ça sent l’huile de friture qui se mélange à l’odeur du café fraîchement coulé. La lumière augmente dans la rue comme si quelqu’un avait tourné un de ces interrupteurs à variateur. Des poussières fines dansent dans un rayon de soleil qui, plus dégourdi que les autres, se faufile entre tes jambes.
Tu éternues et je bâille longuement en fermant les yeux. Quand je les rouvre, tu as complètement fermé les volets. Bon somme. À tout à l’heure.
  • 15.5.22

La voix suspendue au premier cri

Il y a la brume soulevée par le matin,
la voix suspendue au premier cri. 
L’enfant s’ébroue et la roue tourne,
à chaque cran la nuit glisse. 

Derrière la fenêtre je compte
les osselets dans la cour de récré 
pour à mes yeux dissiper la brume
et rattraper le regard qui tombe.
  • 13.5.22

La femme au balcon XLVI

Je suis peu intéressé par le déplacement des étoiles, ni par ceux qui m’expliquent comment il faut lire la Grande Ourse.
Pourtant, cette nuit, alors que je me relevais vers une heure du matin, pris par je ne sais quelle angoisse existentielle, je suis sorti sur le balcon voir si elles étaient toujours là, les étoiles.
Et tandis que je rêvassais, la tête perchée sur l’une d’entre elles, tu as déboulé sur ton balcon comme une comète. Je ne t’ai pas vu arriver, pas entendu le grincement habituel de ta fenêtre qui, dans la nuit calme, aurait dû résonner tout le long de la rue. 
Comme une comète, le visage plein de cette suie invisible qui attrape les yeux, à défaut d’étoiles, tu as surgi de nulle part. Tu m’as vu sans vraiment me regarder. Tu n’as rien dit de cette nouvelle rencontre à cette heure indue. Tu as juste secoué un peu la tête comme pour te débarrasser de quelques débris célestes puis tu as attaché tes cheveux découvrant à tes oreilles deux anneaux dorés semblables à des soucoupes volantes.
Je suis rentré. Toi aussi. Je crois qu’après, on a tous les deux bien dormis.
  • 11.5.22

La femme au balcon XLV

J’en suis là, au bord de la fenêtre, à scruter tes allées et venues. Les doigts sur le clavier à l’affût d’un mot qui bourgeonne. Je t’ai trop vue sur ce balcon égrener les secondes dans des ronds de fumée, parler au téléphone à des gens que je ne connais pas, crier sur tes enfants ou les couvrir d’amour.
La rue se souvient des premiers jours où tu es apparue dans ce cadre que je fais avec mes mains, comme un photographe cherchant la meilleure prise. J’ai écrit sur tous les angles, à la recherche de ce qui achoppe sur nos balcons mais aujourd’hui plus rien ne vient. 
J’en suis là avec mes mots pauvres et ma grise mine qui éclatent sur le rebord d’un rayon de soleil. Un peu fatigué de ton corps qui se courbe comme s’il était le mien. Tu m’as trop fumé et j’ai la tête pleine de poèmes qui ratent.
  • 9.5.22

La femme au balcon XLIV

Il faudrait sortir de la cage que forment les barreaux du balcon. Un balcon sans garde-corps pour que le nôtre soit libre de tout mouvement, qu’on puisse en sauter, si on le veut. 
Bien sûr, ça n’existe pas, les balcons sans rambarde, les hommes ou les femmes sans garde-fous. Il dit bien ce qu’il veut dire ce mot : garde-fou. On deviendrait vite fous si on enlevait tout ce qui nous protège, des autres et de nous-mêmes. 
Et tandis que je m’égare en écrivant ceci, voilà que tu sors quasi nue sur le balcon et sous le premier soleil de la journée. Tu fumes sans complexe, la peau libre de tout garde-corps.
Va t’habiller, s’il te plaît, tu vas devenir folle.
  • 7.5.22