Il est au car

Maman décide de reprendre rapidement le travail après ma naissance. Les finances du foyer ne sont pas suffisantes pour nous permettre d’avoir un seul revenu. Papa travaille beaucoup et rentre tard. Je suis bébé encore quand je fais la connaissance de ma nounou d’enfer d’origine pieds noirs. Elle est petite, la quarantaine, toujours souriante, douce et maternelle. De ses origines, elle garde la chaleur, la gouaille verbeuse et un débit rapide des mots. A l’opposé de ma génitrice, elle devient très vite ma maman de substitution. Ma maman Yvette.

Je pourrais arrêter ici l’évocation de maman Yvette tant mes souvenirs de cette période sont vagues et confus. J’ai beaucoup de mal à reconstituer le cours de mes jeunes années au prés d’elle. De temps à autres, pourtant, me reviennent furtivement quelques flashs-back. Je pédale comme un dératé sur un tricycle rouge prés des quais du Vernazobre. Je barbote dans une bassine inconfortable qui fait office de bain et de pataugeoire. Je chahute hilare sur un grand lit recouvert d’une couverture écrue, avec le risque imminent de tomber au sol.
Dans toutes ces micros-scènes, maman Yvette est là, souriante, prévenante. Sa voix est nasillarde, à fort volume, véloce et empreinte de l’accent de là-bas. Que tu es beau mon fils, que t’y es beau, la purée comme t’y es beau !

Il y a quelques jours, à l’occasion d’une discussion endiablée où nous tentions, mon interlocutrice et moi, de refaire nos vies, m’est revenue une anecdote qui m’a fait sourire puis délicatement m’émouvoir.

Il me semble que la situation se déroulait un samedi matin. Maman travaille. Papa réserve habituellement ces weekends à l’entretien de ses vignes. Ce jour là, il pleut. Exceptionnellement, il est resté à la maison. Maman Yvette arrive comme d’habitude le sourire aux lèvres et plein d’entrain. Elle salue son patron, m’embrasse cinq fois d’un côté, dix huit fois de l’autre, puis finit par me pincer la joue généreusement en me secouant la tête. Que tu es beau mon fils, que t’y es beau, po, po, po, po... Papa la regarde, sourit et d’un air malicieux, lui lance : « Et François, il est où ? ». François, c’est son mari. Un bon bougre comme disait papa, avec une légère condescendance. Comme lui, il est chauffeur de bus depuis trente ans et mon père sait très bien qu’aujourd’hui il se trouve dans son bus. Toujours dans ses élans de joie, ma nounou ingénue lui répond d’une voix alerte et enjouée : « il est tocard ! ». Entendez « Il est au car » : il bosse, il conduit son car. La liaison maladroite ne manque pas de nous faire glousser. Les yeux de mon père s’éclairent alors comme ceux d’un gamin totalement satisfait de la belle connerie qu’il vient de faire. Avec un visage empourpré de satisfaction, il détourne son regard vers moi et m’adresse un clin d’œil complice. Maman Yvette se contente de rire de bon cœur avec nous : « Marcel, Marcelou ! » dit-elle avec gêne « Avec le petit, vous dites encore des bêtises hein ? ».

Cette anecdote, devenue un running gag, se renouvellera tous les samedis. Je n’ai jamais su si elle avait vraiment compris l’objet de notre moquerie.

Ce nouveau flash, traversant ma tête suivant un chemin nébuleux, peut sembler sans grand intérêt. Pas tant que ça. Hormis le souvenir de cette femme que j’avais totalement occulté, je perçois un instant de grâce rare. La maison familiale a réussi à s'échapper de sa monotonie ordinaire, le temps d’un éclat de vie.


19 commentaires:

  1. quel style...... combien j'aime tes récits (et cette recherche en toi)

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  2. Mon tricycle aussi était rouge...

    Comme Sylvie (Coucou, Sylvie!), j'aime beaucoup tes écrits mais contrairement à elle, dans ce billet, je ne vois pas une recherche mais la grande satisfaction de savoir que tu as été celui-là, à ce moment-là, auprès de ces personnes-là! Une sorte de bonheur avéré...

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  3. oui, un peu comme le plaisir que l'on a à revoir certaines photos un peu jaunies par le temps.. j'aime beaucoup !

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  4. Oui oui, c'est très amusant ces souvenirs. J'ai l'impression de la connaître ton Yvette. Et je dis pas ça pour te faire plaisir, purée, c'est la vérité vraie.

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  5. Coucou Epamin'!
    rechercher... trouver: là tu as trouvé, Arf.

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  6. Sylvie > Recherche ? oui, peut être...Merci. :)

    Epamin' > bonheur ? hm... oui, peut être. J'étais je crois partager entre la satisfaction de voir mon père joyeux et la récurrence un peu lourde de sa moquerie envers la nounou.

    Babel > c'est ça Babel, tellement jaunie qu'elles en deviennent parfois invisibles, effacées. :)

    Desirade > Purée, dites moi pas que c'est pas vrai ! tu connais Yvette ! :-)

    Sylvie > Rechercher, trouver ! finalement, on est toujours quelque part même si des fois on se croit ailleurs. Bref, c'est pas clair.

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    hello, fait re-beau, yoyo :)
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  7. Mais qu'il est beau ce Arf, po po po (je ne sais pas ce que j'ai moi, je commente avec des accents aujourd'hui). Mon dernier régime sans doute...

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  8. l'accent .... (sourire ...)
    réminiscence.

    les liaisons, ah....
    ma mère : je te félicite.
    moi : pourquoi tu me fais 'licite'?

    merci, toujours, pour ces moments.

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  9. Bittersweet diraient les anglais (sans l'accent!). Toujours un plaisir que de lire ces évocations. Merci à toi :)

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  10. Frédérique M > Purée, comme tu es gentille pooo qu'elle est gentiiiilllle ct'petiteuh ! :)

    Manue > Ah des réminiscences de là bas pour toi aussi ? :) La fée lit, cite et... wè bon... :)

    Véronique > la sauce aigre-douce, c'est un peu la ligne de ce blog, en fait... :)

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  11. Quel texte! J'adore, je ne peux rien dire de plus!
    -xxx-

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  12. Moi quand je te lis, je sais pas pourquoi mais je pense à Rosy Varte.

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  13. Âme tourmentée et Cortisone > que dire ! ... merci! :)

    Dr Morisset > oui ou à Marie Pierre Casey. Quoi que elle n'est pas "pieds noirs". euh... j'sais plus :)

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  14. Toujours bien comme d'hab. "Mon cher Watson, cela ne colle pas avec quelqu'un qui ne lit pas de livres. Il nous cache quelque chose."

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  15. Y a-t-il autre chose que l'écriture qui permette cela ? On y est.

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  16. Snake Je t'aurais reconnu. Élémentaire. :)

    Le Gibi > C'est un bon vecteur en effet. On y est ? mais où ?

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  17. de souvenirs qui reviennent on ne sait pourquoi, d'un coup, alors qu'ils étaient bien enfouis au fond de soi ...

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