Compter les éclairs

image Quand j’étais petit n’arf, les soirs d’orage étaient des instants aussi terrifiants que fascinants. Lorsque je dormais chez ma grand-mère, celle-ci me contait inlassablement la même légende urbaine. D’après elle, ma peur pouvait s'amoindrir en usant d’un truc imparable. Pour te rassurer, me disait-elle, tu n’as qu’à compter dans ta tête les secondes qui s’écoulent entre l’éclair et le fracas du tonnerre. Si tu dénombres plus de dix secondes, n’aie pas peur, l’orage est loin et tu ne crains rien. Mais s’il y a moins de dix secondes, Mamé, pensais-je si fort qu’elle m’entendait. Tu es presque un homme maintenant et un homme ne craint pas l’orage. Ma virilité supposée ne laissait donc pas de place à l’angoisse.

Ma grand-mère habitait une modeste maison de village avec, au 1er étage, une chambre exigüe cachée dans un recoin du palier. Elle était destinée aux petits-enfants de passage. Le soir, elle me préparait une bouillotte, même en été. Une brique rouge chauffée au feu de cheminée et entourée d’un épais linge était ainsi enfournée sous l’édredon moelleux, juste au pied du lit. Je me glissais dans les draps en veillant à ne pas déborder ma couche soigneusement préparée. Je grimpais puis me mettais debout sur la tête de lit et je me laissais glisser sous l’épaisse couette de plumes jusqu’à toucher de mes pieds la pierre chaleureuse.

Ainsi protégé, j’oubliais presque l’orage quand un éclair sans bruit traversait les vieux volets vermoulus. Vite, je comptais. Un, deux, trois … jusqu’à dix. Et à onze, un grondement lointain retentissait. J’entendais alors les pas légers de ma grand-mère s’éloignaient. Certainement avait-elle aussi compté avec moi, cachée derrière la porte. La lumière du couloir s’éteignait et je pouvais m’endormir.

Avant hier soir, il a fait un gros orage. J’ai pensé à ma petite « mamé » aux cheveux blancs tirés. Aujourd’hui, Clara, ma fille, m’a expliqué que sa maîtresse lui avait enseigné comment compter les éclairs.

Photo : éclairs by night antarés